MADAME MURER, LE BARON, EUGÉNIE
(Le ton de madame Murer, dans toute celte scène , est un peu dédaigneux.)
MADAME MURER
J’espère que vous n’oublierez pas de vous faire écrire chez le lord comte de Clarendon, quoiqu il soit à Windsor; c’est un jeune seigneur fort de mes amis, qui nous prête cette maison pendant notre séjour à Londres, et vous sentez que ce sont là de ces devoirs...
LE BARON, la contrefaisant.
Le lord comte un tel, un grand seigneur, fort mon ami : comme tout cela remplit la bouche d’une femme vaine!
MADAME MURER
Ne voulez-vous pas y aile!*, monsieur?
Pardonnez-moi, ma sœur; voilà trois fois que vous le dites : j’irai en sortant de chez le capitaine Cowerly.
MADAME MURER
Comme il vous plaira pour celui-là, je ne m y intéresse, ni ne veux le voir ici.
LE BARON
Comment! le frère d’un homme qui va épouser ma fille !
madame murer.
Ce n’est pas une affaire faite.
LE BARON
C’est comme si elle l’était.
madame murer.
Je n’en crois rien. La belle idée de marier votre fille à ce vieux Cowerly qui n’a pas cinq cents livres sterling de revenu, et qui est encore plus ridicule que son frère le capitaine !
LE BARON
Ma sœur, je ne souffrirai jamais qu’on avilisse en ma présence un brave officier, mon ancien ami. madame murer.
Fort bien : mais je n’attaque ni sa bravoure, ni son ancienneté : je dis seulement qu’il faut à votre fille un mari qu’elle puisse aimer.
LE BARON
Delà manière dont les hommes d’aujourdhui sont faits, c’est assez difficile.
Raison de plus pour le choisir aimable.
LE BARON
Honnête.
MADAME MURER
L’un n’exclut pas l’autre.
LE BARON
Ma foi, presque toujours. Enfin j’ai donné ma parole à Cowerly.
MADAME MURER
11 aura la bonté de vous la rendre.
LE BARON
Quelle femme! Puisqu’il faut vous dire tout, ma sœur, il y a entre nous un dédit de deux mille guinées : croyez-vous qu’on ait aussi la bonté de me le rendre?
MADAME MURER
Vous comptiez bien sur mon opposition, quand vous avez fait ce bel arrangement; il pourra vous coûter quelque chose, mais je ne changerai rien au mien. Je suis veuve et riche, ma nièce est sous ma conduite, elle attend tout de moi; et depuis la
111 CL CVllVAWXvvj # - -
mort de sa mère, le soin de l’établir me regarde seule. Voilà ce que je -vous ai dit cent fois; mais vous n’entendez rien.
le BARON, brusquement.
Il est donc assez inutile que je vous écoute : je m’en vais. Adieu, mon Eugénie; tu m obéiras, n’est-ce pas?
[Il la baise au front, et sort.)