‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 571 sur 803 · AVEC LES SENTIMENTS DU PLUS INVIOLABLE ATTACHE- « MENT, TOUT A VOUS · texte numérisé non relu

AVEC LES SENTIMENTS DU PLUS INVIOLABLE ATTACHE- « MENT, TOUT A VOUS

« Signé G. Kornman. »

Me trompé-je enlisant? Est-ce bien vous, monsieur Kornman, qui mettez votre femme sous la direction de cet homme sans honneur et sans mœurs, qui ne feint de l’aimer que pour la dépouiller? Donnons encore quelques fragments d’une autre lettre de Spa, et toujours au même homme. Elle vient à l’appui de la première.

A M. Daudet de Jossan , etc. (Même adresse et même timbre.)

« De Spa, ce 17 juillet 1780 (cinq jours après la précédente).

Après les compliments affectueux au cher ami, on lit : « Je suis fâché de ne pas être à Paris pour « y recevoir M. votre frère ; je souhaite qu’il puisse « vous engager à différer votre départ pour l’Al-

« sace, AFIN QUE JE PUISSE VOUS Y JOINDRE. Il est

« vrai que je vous en ai donné ma parole, et vous « pouvez compter que je l’effectuerai, à moins que « je n’aille dans l’autre monde; cas auquel vous « voudrez bien m’excuser de n’avoir pas tenu ma u promesse. Si nous pouvions faire le voyage de « l'Alsace ensemble, cela serait plus gai. D’un autre « côté, votre absence de Paris et Versailles pour-

1. Je préviens que toutes ces lettres, écrites et signées du mari, paraphées dans le temps par la femme, et contrôlées depuis, sont déposées au greffe, afin que Guill... Korn... soit forcé de les reconnaître, ou les nie à son grand péril.

« rait peut-être préjudicier à nos spéculations pro- « jetées ; enfin vous verrez à faire pour le mieux,

« et vous ne devez pas douter du plaisir que j’aurai « de me trouver en Alsace avec vous. Il ne dépen- « dra que de ma femme d’être de la partie ; mais « pour lors il ne faudra pas que je fasse le voyage « avec un désagrément continuel, ma santé ne le « supporterait plus. Je crois avoir fait tout ce qui « était raisonnable ; mais tout a ses bornes, je ne « puis plus rien lui dire. Elle n’est plus une en- « fant, et c’est à elle à se faire estimer du public « et de son mari : pour le reste , elle sera la maîtresse « de faire ce qu’elle veut ; je n’aurai jamais la sotte « manie de gêner le goût et l’inclination de per- « sonne, trouvant que, de toutes les tyrannies, la « plus absurde est celle de vouloir être aimé par « devoir: outre que c’est une impossibilité, on ne « commande pas au sentiment le plus doux. Par- « tant de ce principe , on peut très-bien vivre en - « semble, ne pas s'aimer, mais s’estimer , avoir de bons « procédés qui prouvent toujours de la réciprocité « de la part d’une âme honnête. Je crois que ce « que j’exige n’est pas injuste ni difficile dans la « pratique, et je le soumets à vos réflexions, etc.

« Signé Kornman. »

Ainsi vous soumettez aux réflexions de votre odieux rival le dessein où vous êtes de laisser à votre jeune femme toute liberté d’aimer un autre homme ; cependant vous croyez savoir que c’est cet homme-là qu’elle aime ?

Quatre ou cinq lettres suivantes sont du même style.

Eh quoi ! monsieur, vous n’écrivez pas même en droiture à votre femme ? Il faut que ce soit votre ennemi qui lui remette vos lettres ? Vous l’en priez. Vous étouffez d’embrassements le corrupteur qui l’a perdue ou la perdra? Vous caressez ce monstre qui vous a forcé de recourir aux eaux de Spa pour rétablir votre santé, qu’une juste jalousie délabre ! « Et comme ma femme n’a pas assez «d’expérience pour se conduire, empêchez-la, « mon cher , de faire quelque sottise majeure. » Prenez garde, M. Kornman ! on dira que vous prescrivez à deux amants de mettre de la décence dans une intrigue approuvée de vous ! Prenez garde ! on dira que vous soumettez votre femme à l’expérience d’un corrupteur habile, pour qu’elle apprenne de lui la manière de conduire sans scandale une intrigue d’amour! Prenez garde! Mais revenons vite au libelle : ces rapprochements sont précieux.

(Page 9.) « Mes remontrances furent inutiles : « de retour des eaux de Spa, j’apprends qu’en « mon absence la dame Kornman a tenu la con- « duite la moins mesurée ; que le sieur Daudet lui « a fréquemment assigné des rendez-vous chez « lui, et qu’il s’y est passé des scènes d’une espèce « assez étrange pour que le voisinage en ait

MÉMOIRES

« été scandalisé, etc. » Maintenant que vous êtes instruit de tout par des rapports aussi fidèles, j’espère, ô Kornman! que la colère et l’indignation vont vous faire éclater, ou qu’au moins toutes liaisons entre un homme audacieux et vous sont finies; et qu’enfin votre dernière lettre à cet abandonné (si même vous croyez devoir lui défendre ainsi votre porte) est bien sévère! Il faut la lire, et la comparer avec la page 9 du libelle, citée plus haut. A cette époque vous lui* écriviez :

A M. Daudet de Jossan, à Strasbourg , etc. (Il était parti pour Strasbourg.)

« De Paris, le 19 août 1780.

« J’espère, mon cher ami, que la lettre que j’ai « eu le plaisir de vous adresser de Bruxelles vous « sera bien parvenue; la vôtre, que vous m’aviez « fait V amitié de m’adresser à Spa le 7 de ce mois,

« m’a été renvoyée ici; je suis charmé d’avoir pré- « venu vos intentions, en hâtant mon retour. Je n’ai « pas manqué de me rendre de suite chez M. le « comte de Brancion, qui m’a mis au fait du projet « dont il était question; l’affaire me paraît belle :

« il ne s’agit que de la certitude de se procurer les « fonds nécessaires pour ne pas rester en chemin a lorsque l’opération sera commencée ; je m’occupe « à venir vous joindre pour nous concerter là- « dessus. » ( Ici sont des détails d'affaires.)

« J’ai mille choses à régler avant mon départ, que « je compte effectuer vers la fin de la semaine pro- « chaine. Je crois que ma femme est intentionnée u de faire ce petit voyage; mais elle n’a guère fait « de préparatifs pour cela. Lorsque cela sera bien « décidé, je ne manquerai pas de vous en faire part.

« En attendant le plaisir de vous voir, je vous em- « brasse de tout mon cœur, et suis, sans réserve,

« tout à vous.

« Signé Kornman. »

Quel étonnant commerce : T espère, mon cher ami, que la lettre que j’ai eu le plaisir de vous adresser de Bruxelles, etc. O vertueux Kornman! époux délicat, père tendre! l’homme qui corrompait tout chez vous était votre cher ami! Je suis charmé d’avoir prévenu vos intentions en hâtant mon retour. Ainsi vous aviez mis dans ses mains, non-seulement la direction des plaisirs secrets de votre femme, mais encore il vous faisait marcher suivant ses intentions! et afin qu’il ne pût douter que la vôtre était de lui mener votre épouse à Strasbourg, vous le lui assuriez en finissant votre lettre. Je crois que ma femme est intentionnée de faire ce petit voyage ; mais elle n’a guère fait de préparatifs pour cela. Lorsque cela sera bien décidé , je ne manquerai pas de vous en faire part. Ainsi, vertueux Guillaume, elle n’est pas encore décidée, mais l’homme abandonné qui la perd vous aura cette obligation ! et pour qu’il sache même que c’est à bonne intention de votre part, vous finissez ainsi la lettre : En atten-

dant le plaisir de vous voir, je vous embrasse de tout mon coeur, et suis , sans réserve, tout à vous.

Sans réserve , messieurs, vous l’entendez! En effet, vous verrez bientôt l’étendue d’amitié que ce grand mot renferme.

Reprenons ici le libelle.

(Page 9.) « Cependant le sieur Daudet se rendit « à Strasbourg pour y remplir les fonctions de « syndic adjoint de M. Gérard.

« La dame Kornman, qui ne pouvait plus se sé- « parer de lui, désira de faire un voyage à Bâle...

« Strasbourg est sur la route de Bâle: je n eus « donc pas de peine à deviner le vrai motif de sa « demande, etc. » (Et cependant vous 1 y meniez, Guillaume!)

Il faut lire dans le mémoire même tout le pathos de cette page, et de quel style le vertueux époux apprenait en route à sa jeune épouse (page 9) comment « tous les faux plaisirs qui nous ont « occupés passent et s’effacent; comme il importe « pour les derniers jours de notre existence, si « fugitive et si courte, de se ménager une con- « science sans remords. » Et tout le reste du paragraphe, digne de figurer, au style près, à côté de...

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.

Cependant ce vertueux époux venait d’écrire en partant à son plus terrible ennemi, à son redoutable rival, deux lettres du 24 et du 25 août; la première commence ainsi :

A M. Daudet de Jossan, etc.

k Paris, le 24 août 1780.

« J’ai été charmé, mon cher ami, d’apprendre, « par la lettre que vous m’avez fait l’amitié de « m’adresser, que vous soyez heureusement arrivé « à Strasbourg. » (Je supprime les détails étrangers à mon objet.) « J’ai fait deux fois ma cour à ma- « dame de Montbarrey et à madame de Nassau, « qui m’ont reçu avec beaucoup de bonté, de même « que ma femme, qui a été hier pour prendre leurs te ordres, car il parait décidément qu’elle est du « voyage; elle prendra autre femme de chambre « et autre domestique, et par ce moyen nous voya- « gérons ensemble. » [Ce qui prouve que les débats intérieurs se rapportaient au renvoi des valets, et nullement aux intimités du galant.) « J’espère que « vous serez encore à Strasbourg, et que nous « pourrons y passer quelques jours ensemble, etc. » Et le lendemain 25 août, de peur qu’il ne l’oublie, le vertueux époux, qui sait comment il importe de se ménager une conscience sans remords, écrit une seconde lettre à son cher ami, conçue en ces termes :

« Vous aurez vu par ma dernière lettre d hier, « mon cher ami, que mon voyage est décidé, et que « je ne tarderai pas à vous joindre. » [Et plus bas : ) « Ma marche est de partir samedi au soir ou

MEMOIRES

« dimanche avec armes et bagage. » (Le bagage, messieurs , c'était sa jeune épouse.) « A vue de pays,

(( j’arriverai vendredi pour dîner, ou, s’il est pos- « sible, même jeudi ; de quoi je tâcherai de vous in- « former. »(N'oublions pas cet empressement obligeant ; il trouvera son application.) « Je vous prie d’avance « à dîner, mon cher, pour ce jour; ainsi ne prenez « pas d’engagement avec monsieur votre frère,

« afin d'avoir le plaisir d'être plus longtemps ena semble. » L’heureux homme que ce syndic! S’il sentait tout le prix d’un ami rare comme M. Guillaume! s'il savait comme l’époux a peur qu’ils ne se voient pas assez tôt! Reprenons un moment l’hypocrite libelle. Ils sont en route ; le mari continue de prêcher sa jeune épouse.

(Page 10.) « Ces conversations, attachantes par « leur objet, arrachaient souvent à la dame Korn- « man des aveux mêlés de larmes de repentir. J’o- « sai quelques instants espérer qu’elle ferait enfin « un retour sérieux sur elle-même. Malheureuse- (( ment, aux approches de Strasbourg, l’homme « dangereux paraît. » ( Malheureusement , inopinément même ! il n’avait été prévenu de l’arrivée que cinq ou six fois par le bon mari, qui la lui amenait malheureusement. « A l’instant, toutes ses bonnes « résolutions sont oubliées....

« A Strasbourg, toutes les règles de la décence « sont enfreintes, aucune bienséance n’est respecte tée... Je crois devoir lui faire en conséquence « quelques observations; elle ne me répond qu’avec « le ton de l’aigreur et de l’insulte. » (O Guillaume Kornman ! si elle a pris en effet ce ton aigre avec vous, méritiez-vous beaucoup d’égards?)

« Je sens alors qu’il est prudent d’abréger son « séjour de Strasbourg » (très-prudent en effet, monsieur!) « et je la conduis à Bâle au milieu des u siens. Je ne restai pas à Bâle, persuadé que, « quelle qu’y pût être ma manière d’agir, il serait « difficile que je n’eusse pas l’air d’exercer auprès « d'elle une censure importune. »

Au moins, homme prudent, avez-vous pris en partant de Bâle quelques précautions pour que les scènes scandaleuses de Strasbourg ne se renouvelassent point en cette ville? Oui, oui, messieurs, il en a pris. Il a mis ordre à tout, en écrivant de Bruxelles à sa femme et à son ennemi des lettres menaçantes, foudroyantes, que je vais rapporter ici. Il était bien temps qu’à la fin il se montrât l’homme vertueux qu’il est.

Lettre foudroyante à sa femme.

« A Alher, près de Luxembourg, le 14 septembre 1780.

« Je crois, ma femme, qu’il est décent que ture- « çoives de mes nouvelles, car mon silence pourrait « faire naître des réflexions aux bonnes gens avec « lesquels tu te trouves, qu’il n’est pas de notre « intérêt qu’ils fassent.» ( Ces bonnes gens , messieurs, étaient les oncles et les frères de sa femme.) « On te « demandera par intérêt pour moi, ou par curio-

« sité, si je t’ai écrit; et tu pourras par ce moyen « satisfaire à toutes ces demandes. » (Ici des détails de voyage.)

« Fais mille compliments à tes parents et à Dau- « det, si tu le vois : car je suppose qu'il pourrait « bien, dans ses petits voyages, avoir l'attention « de te faire une visite. Je lui écrirai demain. Je fais « passer la présente par Strasbourg, pour qu’on y « voie que nous sommes en correspondance en- « semble. Tu pourras également, si par hasard tu « avais quelque chose à me faire dire, adresser tes « lettres pour moi à Wachler. Cela nous donneraun « air d'intelligence qui fera bon effet sur l'esprit de « certaines personnes. Je suis toujours avec les sente timents que tu me connais. »

Et voici la lettre menaçante au corrupteur de sa femme :

A M- Baudet de Jossan, etc.

« De Bruxelles, le 20 septembre 1780.

« Je vous adresse, mon cher ami, la présente à « Strasbourg, à tout hasard, ne sachant si elle « vous y trouvera. » ( Sans doute il ne le savait pas. Son cher ami pouvait bien être à Bâle ; et le vertueux époux, qui s'en doutait, finit sa lettre remplie d’affaires, en ces termes :) « Je ne séjournerai que « peu, pour prendre la route de la Suisse, y cher- « cher ma femme et mes enfants, et les ramener « rue Carême-Prenant... Adieu, mon cher; je vous « embrasse, et vous prie de me croire, avec le plus « sincère attachement, tout à vous.

« Signé G. Kornman. »

Et par P. S. :

« Je voudrais beaucoup vous trouver à Paris, où « je pense que votre présence serait bien néces- « saire. »

Je ne me permets plus aucune réflexion sur ces lettres. Mais, pour compléter le dégoût qu’une telle hypocrisie inspire, il faut citer encore la fin de la page 10 du libelle, où il parle de son retour à Bâle.

(Page 10.) « Je n’eus pas besoin, en arrivant, de « faire de longues informations sur la conduite de « la dame Kornman. A peine fuc-je descendu dans « l’auberge où elle logeait, qu’on m’apprit que le « sieur Daudet y était venu plusieurs fois de Stras- « bourg; qu’il y avait passé des nuits avec elle...»

Sauvons à nos lecteurs la juste horreur de ces récits; Guillaume Kornman est démasqué. Si la malheureuse victime de ses cruautés ultérieures eût été séduite en effet (ce que je suis bien loin de juger sur l’accusation d’un tel homme), elle aurait deux complices de sa faute, son séducteur et son mari. Mais le plus coupable des trois serait l’homme affreux qui l’a fait enfermer et qui l’accuse d’adultère.

J’ai montré comment le sieur Kornman avait fait les plus grands efforts pour lier intimement sa

MEMOIRES

femme avec le sieur Daudet. Quels étaient les motifs d’une aussi lâche conduite? On va les voir. C’est toujours lui qui va parler, car c’est lui seul qui doit me venger de lui. Ses lettres, opposées à son libelle, ne laisseront rien à désirer. Il vous a dit (page 8) :

« D’après une assurance si positive » (celle que lui avait donnée sa jeune épouse d’avoir de l’éloignement pour l’homme qu’il lui présentait), « je u ne cherchai point à éloigner le sieur Daudet de « chez moi ; il y vint comme auparavant. » (N’oubliez pas que tout ceci précède le voyage à Spa, dont nous avons extrait des lettres.) « Il y vint « comme auparavant. Je lui rendis même quelques <c services, en considération de la protection très- « publique dont M. le prince de Montbarrey dai- « gnait l’honorer. »

Ainsi, monsieur, vous receviez chez vous l’homme le plus dangereux pour votre honneur; vous lui rendiez service en considération de la protection publique dont un ministre l’honorait. Mais ce ministre vous en priait-il? ou vos relations avec lui étaient-elles assez impérieuses pour que, malgré vos répugnances, il vous fût impossible de lui refuser la demande qu’il vous en avait sans doute fait faire?

Sachons, monsieur, ce qui en est. Vos lettres de Spa, écrites à cet homme accusé, nous l’apprendront. Voyons surtout comment vous lui rendiez service, et quels services vous lui rendiez.

Toujours la même adresse aux lettres, et toujours timbrées de la poste.

A M. Baudet de Jossan, etc.

« Spa, le 19 juillet 1780.

u Je vous suis obligé, mon cher ami, de m’avoir « donné des nouvelles de ce qui s’est passé depuis « mon départ, etc. » ( Ici des details oiseux.) « Ce « que vous me dites de la situation des choses, re- « lativement à notre spéculation sur la place de « trésorier de la M..., me fait plaisir, et est fait « pour donner des espérances, de même que ce « que d’Erv... vous a dit sur mon compte, quoique « je devais m’y attendre; il ne faut pourtant pas « trop se fier là-dessus dans ce monde. Il est ente core bon de vous observer que ledit sieur a be- « soin d’être talonné, qu’il n’est pas bien chaud, « et qu’il se rend facilement aux objections qu’on « lui fait ; et que, se laissant aller aux circonstance ces, il attribue au hasard ce qu’il aurait pu obee tenir par la moindre activité et persévérance. » (Pardon, lecteur, mais je n’y change rien. Ceci n’est pas écrit du style hypocrite et traînant du libelle : c’est du Kornman tout pur.)

ee Cette place est tout a fait a ma conve- <c nance, et serait d’autant plus agréable pour moi te que, me mettant en relation avec le département te delà guerre, je serais à portée de faire connaître te au ministre que je puis être utile dans d’autres <c opérations, où il n’est quelquefois pas indifférent

et de pouvoir se confier à des gens honnêtes, et de

et LA DISCRÉTION DESQUELS ON EST ENTIÈREMENT PERee SUA DÉ, etc.

et Vous avez bien fait, mon cher, d’envoyer le

et mandat pour madame de à notre caisse : tout

et ce qui sera présenté de sa part et de la vôtre et sera exactement acquitté, etc.

et Signé Kornman. »

Maintenant vous connaissez, lecteur, l’homme, le motif et les moyens ; vous voyez comment il rendait service au corrupteur de sa femme, en considération d’un ministre auprès duquel il n’espérait pourtant s’insinuer que par ce même corrupteur. Rien ne lui coûtait, je vous jure, pour arriver à se saisir d’une caisse; mais vous n’êtes pas à la fin. Lisez la suite.

Même adresse que dessus.

A M. Baudet de Jossan , etc.

« Spa, le 29 juillet 1780.

« Je vous suis obligé, monsieur et cher ami , du « détail que vous me donnez du souper deBeud..., « de l’entrevue de mon frère et de sa femme avec « la mienne; les négociateurs de ce raccommode- « ment ne me paraissent pas bien sorciers, etc. » (Je n’écris ces phrases aimables que pour montrer Vintimitè.) « A l’égard des vingt-cinq mille livres « que vous voulez me charger de remettre en bil- « lets de caisse, pendant votre absence, à M.. le « prince de Montbarrey, pour acquitter pareille w somme qu’il a avancée à M. le baron Wirch, c'est « une excellente idée, et je vous en suis obligé. Je pense « que le temps de la quinzaine dont vous me parte lez » ( apparemment pour acquitter le mandat ) « ne « sera pas si strict pour que j’aie le temps d’arri- « ver. Vous voudrez me mettre, dans ce cas, par « écrit ce que je dois faire dans cette occasion. » (Ce vertueux mari, messieurs , qui n'obligeait le prétendu galant qu’en considération de la protection qu’un ministre lui accordait, le voilà aux genoux dû séducteur de sa femme , lui demandant des leçons, des préceptes, pour s’insinuer dans les affaires du ministre /)

« Il serait peut-être possible qu’elle » ( cette occasion) « me procurât celle de glisser deux mots de « mon projet, qui est que le ministre devrait me « faire son banquier particulier, ou avoir sa caisse « chez moi. » (Cet homme, lecteur, est bienpossédé du démon des caisses! Il lui en faut une absolument, car la sienne est en mauvais ordre ! caisse de la Marine ! caisse de l’École militaire ! caisse du ministre! caisse des princes! caisse des Quinze-Vingts ! Vous verrez, vous verrez! Mais reprenons sa lettre.)

« Il serait peut-être possible que cette occasion « me procurât celle de glisser deux mots de mon « projet, qui est que le ministre devrait me faire « son banquier particulier, ou avoir sa caisse chez « moi, Il y trouverait l’avantage que son argent

MÉMOIRES

« serait toujours utilement employé, parce que je « lui en bonifierais l’intérêt; et il pourrait en dispo- « ser également d’un moment à l’autre, parce qu’é- « tant dans le cas d'avoir toujours une caisse garnie ,

« j’acquitterais les mandats que le prince fourniu rait sur moi, et que l’on imprimerait d’avance, u pour qu’il n’ait qu’à signer et remplir la somme « et l'ordre à qui il faudrait payer, ou je lui portc terais sur son ordre des billets de caisse ou de (C l’argent. Il me semble que cet objet pourrait de- « venir conséquent pour le prince, surtout si dans u un maniement général comme le département de « la guerre, qui est de passé cinquante millions,

U on peut me laisser de temps à autre quelque forte « somme entre les mains . » ( Vous V entendez !) « Ce qui « ne me paraîtrait pas difficile, et suis sûr que « cela a été pratiqué dans le temps par M. D***,

u par l’entremise des sieurs L et M Et moi

ce j’aurais l’agrément de me rendre utile au minis- « tre, ce qui peut se retrouver dans l’occasion. » ( Vous voyez les honnêtes projets qu’il avait sur tous ceux qui pourraient lui confier une caisse! Et la lettre finit ainsi :) « Je soumets cette idée à vos lumières , etc. Il « me tarde de venir vous joindre, mon cher; je hâ- « terai ce moment autant qu’il sera possible. Je « vous embrasse , et suis avec le plus sincère atta- (t chement tout à vous, votre serviteur et ami.

u Signé Kornman. «

Avant de réfléchir sur cette conduite, encore une lettre de l’époux scrupuleux à l’homme dangereux qu’il déteste.

Même adresse.

A M. Baudet de Jossan, etc. (Toujours le timbre de la poste.)

« Spa, le 1er août 1780. »

N’oubliez pas, lecteur, que toutes ces lettres sont de l’époque où l’honorable époux prétend dans son libelle (page 8) «qu’il conjurait la dame Kornman,

« de la manière la plus pressante, d’ouvrir les yeux « sur l’abîme profond qui s’ouvrait sous ses pas,

« et pendant qu’il la suppliait (dit-il) de ne pas se « livrer davantage à l’homme sans honneur et sans « morale qui ne voulait que tirer parti de la for- « tune de la malheureuse complice de ses égare- « ments. »

« Spa, le 1er août 1780.

« l’espère, mon cher ami , que la présente vous « trouvera encore à Paris » ( auprès de sa femme ), <c et que votre départ sera différé de quelques « jours, afn de me trouver plus longtemps avec vous « en Alsace. Soyez assuré que je m’en fais une fête , « et que je viendrai vous joindre leplus tôt possible. « Je ne vous dis plus rien de ma femme : tout dê- « pendra delle. Je ne suis pas un homme injuste,

« ET JE SAIS APPRÉCIER LES FAIBLESSES HUMAINES ; je

« ferai toujours consister mon bonheur en faisant « celui de ma femme » [voilà pour elle) « et de ce

«qui m’entoure » (voilà pour lui). « Mais je suis « homme, par conséquent restreint dans des bor- « nés. » (Et dans cinq années , malheureux ! tu l'attaqueras en adultère, et tu la diffameras après l’avoir fait enfermer pour les mêmes fautes intérieures que toi-même avais préparées, si toutefois elle a succombé ! Non, ma tête est bouillante en écrivant ces choses.) Mais finissons la lettre du 1er août 1780.

« Vos espérances sur l’adjonction en question « sont bien flatteuses : il faudra attendre la tournure « que cela prendra, vous étant sensiblement obligé « de votre surveillance à combiner tous les moyens « pour faire réussir l’affaire; ce sera votre ouvrage.

« Je vous suis obligé de votre attention obligeante « de faire mention de moi dans la famille » (du ministre apparemment), « quand l’occasion se prête sente, etc.

« Signé Kornman. »

Reposons-nous un moment par une courte récapitulation de tant de faits étranges.

Un homme épouse une jeune personne, belle, riche, et noble de famille (car les Faesch, lecteur, sont des premières familles de Bâle). Un oncle généreux l’a fait riche lui-même. Et l’avide ambition de plus dépenser en folies lui fait concevoir le projet de tirer parti de sa femme ; il la vend : je crois bien qu’il ne l’a pas livrée; mais on voit qu’il la vend pour l’espoir bien vil d’une caisse ! Et sitôt que l’espoir s’enfuit par la retraite d’un ministre, mon tartufe change de ton, cherche querelle à celui qu’il attirait bassement, lui ferme la porte, et punit de son propre crime l’infortunée qui n’avait pu se garantir de tant de pièges.

Mais j’oublie que ce n’est pas moi qui dois plaider pour moi, que c’est mon adversaire lui-même; je vais donc le laisser parler: premièrement dans le libelle, et puis après viendront ses lettres.

« M. le comte deMaurepas, dit-il (page 10), m’a- « vaitprié de m’occuper d’une entreprise à laquelle « lui et M. le prince de Montbarrey s’intéressaient « beaucoup. » (Et en note au bas de la page on lit :) « Le canal de Bourgogne, proposé parM. le comte « de Brancion. »

M. de Maurepas, avec son esprit vif et prompt, avec cet œil de lynx qui perçait à jour les plus fins, prier un Guillaume Kornman 1 On nous prend ici pour des femmelettes, tout au moins pour des gens du monde qui croient tout sans examen, dont l’inquiète légèreté fait, au premier mot qu’on écrit, pourvu qu’il soit âpre et sanglant, une foule de déchaînés, de la plus douce nation du monde! Voyons donc par qui Guill... Korn... fut prié de vouloir bien s’occuper du canal de Bourgogne. Mais ce n’est pas Guill... Korn... que je travaille à convertir ; c’est vous, public inconcevable, Athéniens légers et cruels, qui vous livrez comme des enfants au premier brigand qui vous parle, et toujours injustes envers moi jusqu’à la

MEMOIRES

cruauté ! Puis, revenant ensuite à une justice faible et tardive, mais qui ne remédie jamais au mal affreux de vos premiers discours, Athéniens toujours entraînés, n’aurez-vous donc jamais que la crédulité du jour et le jugement du lendemain?

Les lettres de Guillaume diront sans doute quelque chose de la prière de M. de Maurepas à Guillaume ! Feuilletons-les encore, malgré l’ennui qu’elles me causent. Ah ! j’ai trouvé, je crois, l’article.

A M. Daudet de Jossan (avec le timbre de la poste).

Spa, le 5 août 1780.

u Tout ce que vous faites est au mieux, mon cher , « pour me mettre en avant auprès du ministre et « de la princesse... Il faudra voir ce que c’est que « l’affaire majeure dont vous me parlez, et dont je « n’ai pas pu lire le nom de la personne que vous « nommez. » (Ne nous dégoûtons point des phrases ; c’est là le style de Guil... Korn...) « J’en serai ins- « truit là-dessus quand j’aurai le plaisir de vous « voir... Je vois avec plaisir que d’Erv... doit dîner « chez ma femme avec un comte de Francion. Vous « me dites que le ministre me l’a adressé, mais je « n’en ai aucune connaissance ; vous m’expliquerez « cela sans doute. Enfin, toutes vos démarches à « mon égard tendant à mettre le pied dans V étrier , « il y aurait bien du malheur et de la gaucherie si « je ne réussissais à me mettre en selle, et il ne s’a- « gira que d’aller. » (Charmant écrivain ! galant homme!) «Adieu, mon cher; je vous embrasse, et « suis, avec le plus inviolable attachement, tout à « vous.

« Signé Kornman. »

Ainsi, comme on le voit, c’est toujours son ami de cœur qui fait des efforts obligeants pour le fourrer dans les affaires ! Je vois avec plaisir cpue d’Erv.. . doit dîner chez ma femme avec un comte de Francion... Je nen ai aucune connaissance. (Il en estropie jusqu’au nom, il écrit Francion pour Brandon.) Et moi, Beaumarchais, je m’impatiente de ne pas voir comment M. le comte de Maurepas a prié Guil... Korn... Une autre lettre nous l’apprendra peut-être !

A M. Daudet de Jossan , etc.

« Bruxelles, le 12 août 1780.

(( Quoique je ne sois pas curieux, il me tarde ce- « pendant de savoir quelle est cette affaire majeure <c dont vous me faites l’amitié de me parler, que « vous avez sollicitée pour qu’elle me mette en rela - « tion avec le ministre. A vous dire le vrai, je ne « sais que deviner : cela passe mon imagination. En « attendant, pas moins de remerciments d’avance ; « vous priant d’être persuadé que je ferai toujours « ce qui dépendra de moi pour qu’on ne vous fasse « point de reproches sur mon compte, etc. Adieu,

« mon cher; portez-vous bien, conservez-moi votre « amitié, et soyez assuré du plus parfait retour; je « suis tout à vous.

« Signé G. Kornman. »

Et le P. S. explique comme Guil... Korn... est tout à lui.

A l’égard de ma femme , je ne veux que son bonheur, DANS TOUTE L’ÉTENDUE DU TERME. J'espère

ainsi qu’avec un peu de réflexion elle ne s’y opposera point.

(Enfin j’ai trouvé le fin mot.) L’affaire que vous avez sollicitée pour qu'elle me mette en relation avec le ministre. Voilà M. de Maurepas expliqué. Point de ministre qui prie Guillaume ; c’est son cher ami qui le pousse, et voyez sa reconnaissance au postscriptum de la lettre ! A l’égard de ma femme , je ne veux que son bonheur , dans toute l’étendue du terme. J'espère ainsi qu'avec un peu de réflexion elle ne s'y opposera point. (C’est-à-dire, si elle fait encore quelques difficultés, prouvez-lui bien que je consens à tout.)

C’est ainsi qu’au moyen de ces rapprochements utiles, on voit la fausseté masquée sortir du fond d’un noir libelle, et la modeste vérité se montrer sans fard dans les lettres.

(Page 11 du libelle.) «Au mois de décembre 1780, « M. le prince de Montbarrey quitta le ministère ; « à cette époque, etc.; » toute la tirade.

Ainsi le ministre est remercié, l'ami tendre a perdu ses places, et ces pertes ont' tué son doux commerce avec l’ami Guillaume Kornman.

Le style du dernier va changer, témoin le libelle et les lettres signées de lui envoyées à tous nos ministres : mais ces lettres et ce libelle sont d’un faux Guillaume Kornman ; c’est moi qui tiens le véritable ; vous allez voir son véritable style, sitôt après la retraite du ministre.

A son ami Jossan.

« Mars 178 K

« Je n’ai sans doute pas l’honneur d’être assez « connu de vous, monsieur, pour croire que je ne « sache sacrifier mes hommages qu’aux gens en « place. »

(Ici des détails oiseux.) « A l’égard de la place de « Pierrecourt, toute mon activité s’est reposée sur « d’Erv... Il a dit qu’il en parlerait... mais qu’il « croyait la chose fort difficile...

« Au surplus, monsieur, si je suis moins che « moi que par le passé, ce ne sont pas mes affaires « seules qui m’en éloignent ; j’aurais toujours été « charmé de me délasser de mes occupations dans « l’intérieur de mon ménage avec quelques amis ; « je dis quelques, parce que cette classe ne saurait « être nombreuse. » (Qu’a-t-il donc , notre ami Guill... Korn...? On croirait qu'il cherche dispute! Qu’est devenu le temps où je copiais dans toutes ses

MÉMOIRES

lettres mon cher ami à chaque phrase ? Ah ! pourquoi nos ministres ne sont-ils pas inamovibles ? les amitiés de nos Guillaumes seraient à coup sûr éternelles ! Mais achevons la triste lettre , ne fût-ce que pour en comparer le style à celui de notre libelle /)

« J’aurais vécu chez moi (dit-il), avec quelques amis ;

mais ma femme s’y oppose ; sa façon de penser « ne pouvant cadrer avec la mienne, étant trop « fier pour me trouver où je puis déplaire, lorsque « l’on me donne trop à connaître. » {Je copierai tout, jusqu'aux fautes.) « Je ne trouve pas déplacé « qu’on se moque de moi, un chacun est le maître;

« mais on ne doit pas trouver mauvais quand je « m’en aperçois, et que je cherche d’éviter d’être « l’objet plaisanté : je sais jusqu’à quel point peu- « vent aller les plaisanteries de société et de conte venance; mais il y a des termes à tout. Au suret plus, je suis pour la liberté et l’indépendance , tt prétendant ne gêner personne , et ne précipitant tt jamais mon jugement sur le compte de qui que « ce soit, attendanttranquillement que l’expérience u me démontre jusqu’à quel point je dois me fier « à l’amitié que l’on me témoigne, préférant de <t juger les hommes plutôt par leurs actions que t< par leurs paroles : j’admire l’éloquence, mais je « préfère la vérité toute nue et sans ornements « dans la bouche de mes amis, et c’est une chose « qui n’est pas commune. Si ma maison perd quel- « que chose de l’agrément qui pouvait résulter de « la bonne intelligence vraie ou apparente qui de- « vait régner entre le maître et la maîtresse, j’en « suis fâché; mais je suis trop franc pour résister, « à la longue, à une situation forcée qui irait trop « au détriment de ma santé, que j’ai assez sacrifiée tt par le sincère attachement que j’ai porté à ma tt femme, voyant à regret combien elle était mal « conseillée de ne compter pour rien l’estime d’un « mari, et préférant des choses passagères à la soli- « dité de l’amitié; mais elle était la maîtresse , etc. » (La plume tombe des mains à tant de choses dégoûtantes.)

(Et ces quatre mots en finissant:) « Je ne suis pas « inquiet sur les petites avances que j’ai été dans « le cas de vous faire, monsieur; la vie étant un « échange continuel de procédés, je me trouverai « heureux de ne me jamais trouver en arrière, etc.

tt Signé Kornman. »

Lecteur, encore cette dernière ! par bonheur, elle finit tout.

Et toujours à V ami Jossan.

« Le mardi matin, à huit heures.

tt Je vous ai laissé, monsieur, tout le temps pour « changer votre conduite à mon égard ; mais, « comme vous n’avez pas jugé à propos de le faire, tt il convient actuellement qu’il ne reste plus autt cune relation directe ni indirecte entre nous : je « vous préviens que je ferai présenter le billet de

« trois mille six cents livres, échu, pour que vous tt puissiez l’acquitter.

u Je suis très-parfaitement, monsieur, votre, etc.

tt Signé G. Kornman.

« Paris, le 2 juillet 1781. »

Réponse de M. Daudet de Jossan ci M. Guill...

Korn...

« Paris, 2 juillet 1781.

« C’est par ménagement pour vous, monsieur,

« par respect pour madame votre épouse, que je u n’ai point changé de conduite à votre égard, et tt que j’ai continué d’opposer le silence, l’honnêtt teté et la douceur aux impertinences et aux ca- « lomnies que vous vous êtes permises... Ne croyez « pas avoir acheté par quelques faibles services tt pécuniaires le droit de me calomnier, et de me

tt FAIRE SERVIR DE PRÉTEXTE A VOS PERSÉCUTIONS tt CONTRE UNE FEMME FAIBLE ET MALHEUREUSE... Si

tt j’ai reçu vos services, vous savez que je les ai « payés par d’autres auxquels vous avez attaché « du prix, et dont vous jouissez. Fiez-vous, sur « l’envie extrême que j’ai de pouvoir vous mépri- « ser à mon aise, du soin que je prendrai de me « liquider avec vous ; jusque-là je ne puis vous tt dire qu’entre quatre yeux l’horreur et l’indigna- « tion que m’inspirent la bassesse de vos moyens, « la lâcheté de vos procédés. — Je m’arrête ; soutt venez-vous bien que je vous démasquerai, si tt vous me poussez à bout; et s’il vous reste quel- « que vergogne, tremblez que le public ne vous tt connaisse comme je vous connais, et comme tt vous vous CONNAISSEZ VOUS-MEME. — Je vous détt barrasserai de vos cautionnements, ou plutôt je « m’en débarrasserai ; le comble du malheur se- « rait de rester votre obligé de cette façon. »

Quel fut le résultat, lecteur, de cette rupture éclatante? Un mois après cette réponse, la malheureuse était dans une maison de force. En supposant qu’elle fût coupable et que l’hymen fût offensé, ce que je ne déciderai pas, il me semble prouvé que s’il est un seul homme indigne qu’on lui accordât protection, c’était Guillaume Kornman, L’infortunée qu’il abandonnait à l’ami , et qu’il enveloppait de pièges, la voilà tout à coup enfermée, transformée dans les plaintes en voleuse , en empoisonneuse ! O l’horreur des horreurs !

Maintenant quel est l’homme honnête et sensible, sortant de lire ce commerce, prié, pressé par ses amis, qui refuserait de servir une jeune femme livrée à des barbares, enceinte, arrachée de chez elle, et jetée nuitamment dans une maison de force, où le désespoir va la tuer? Sa tête, hélas! me disait-on, perdue par intervalles, se jette dans de tels délires, qu’on a déjà craint pour sa vie. Une jeune femme, enfermée sur les plaintes d’un tel mari ! est-il un seul homme d’honneur qui lui refusât son secours? Ce n’est pas moi. Je ne la connaissais pas même de vue; eh bieiil çe

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fut avec ardeur que j’entrai dans la noble ligue que la pitié formait pour elle,qua je devins l’un de ses défenseurs. J’en ai bien mieux aimé, bien plus chéri ce valeureux prince de Nassau, depuis que je le vis capable de cette bonté chevaleresque qui fait secourir même ceux qu’on ne connaît pas.

Ne nous laissons pas entraîner; n’anticipons point sur le travail qui a procuré la sortie, et dont je dois compte au public, quoique je n’en fusse moi-même que le troisième ou quatrième instrument. Déterminé à servir cette dame , sur la lecture de ces dégoûtantes épîtres, j’offris la main à madame la princesse de Nassau pour aller chez M. Le Noir. Elle mettait à ses démarches l’activité la plus touchante. Encore chaud de ma lecture, je fis chez le magistrat un plaidoyer brûlant qui bientôt l’échauffa lui-même: il donna les plus grands éloges à la malheureuse détenue , à sa douceur, à sa douleur, au ton pénétrant de ses plaintes, souvent à sa résignation. Il nous dit tout ce qu’il en savait; mais il ajouta qu’il ne pouvait rien dans l’affaire, nous montra trois mémoires du mari et vingt lettres sollicitantes ; enfin il nous prouva que l’ordre était émané du premier ministre, que Kornman et ses amis avaient sollicité en personne. Il prétend qu’il a tout à craindre, dit-il, de la part d’un homme qui, après lui avoir enlevé sa femme, voudrait attenter à ses jours, et qui les marchande avec elle. Je combattis l’horreur de ces accusations par leur invraisemblance, et surtout par les lettres dont j’étais déjà le porteur ; il en fut vivement frappé, nous dit de voir tous les ministres, et me permit de l’instruire du succès de mes démarches.

Alors chacun fit de son mieux. Les gens de loi poursuivaient la séparation en justice; les gens du monde sollicitaient la délivrance à la cour. M. de Maurepas était malade, et c’était lui quil fallait voir ! Il mourut. Rien ne nous arrêta. Ce bon prince de Nassau (que je l’aime ! ) fut trois fois à Versailles et chez M. Amelot. Aussi m’a-t-il trouvé depuis aussi chaud pour ses intérêts qu’il le fut en cette occasion pour ceux de cette infortunée, qu’il ne connaissait pas plus que moi! J’adore un grand seigneur dont le cœur n’est pas mort. J’y fus moi-même au moins six fois. Lassé de ne pouvoir rejoindre le ministre, le prince écrivit, le 18 décembre 1781, cette lettre à M. Amelot:

« J’ai été, monsieur, plusieurs fois à Versailles, « et nommément aujourd’hui, pour avoir l’hon- « neur de vous remettre un mémoire en faveur <c d’une femme persécutée. Son sort a intéressé <( toutes les personnes qui sont véritablement ins- « truites de son affaire. Permettez, monsieur, que « je vous prie de vous faire rendre un compte u vrai, et je ne doute pas que vous ne la mettiez « au moins dans le cas de suivre le cours de la

« suré qu’il n’était pour rien dans cette affaire, et « qu’elle dépendait de vous absolument, a J’ai l’honneur d’être, etc.

u Signé le prince de Nassau-Sieghen. »

Cette lettre est au dépôt de la police, avec toutes les pièces qui suivent. Et moi, pendant ce temps, j’impatientais M. Le Noir. Je lui écrivais :

« Le 18 décembre 1781.

« Il ne m’a pas été difficile hier au soir de voir « que l’affaire de madame Kornman commence à « vous donner un peu d’humeur. Mais pendant « que vous croyez que les gens d’affaires de cette « dame vous trompent, j’ose vous assurer que les « amis du mari vous en imposent bien davantage.

« Lisez, je vous prie, ce que M. Debruges, proie cureur (de la femme), me, répond : vous serez « enfin convaincu que ce n’est pas à l’hôtel du « lieutenant civil, mais à l’audience du parc civil,

« que M. Picard (avocat de la femme) a pris ses «conclusions, et a insisté pour plaider mardi « dernier.

« Permettez-moi aussi de vous prévenir que, « malgré tous les efforts qu’on a faits pour retenir « l’affaire au conseil de Colmar, il est sorti un « arrêt qui oblige les parties de plaider au Châte- « let de Paris. Il faut que la demande du mari ait « paru bien ridicule à ce tribunal, puisque l’arrêt « a été rendu sans qu’il y ait eu aucune défense « pour la femme. La nouvelle en est venue di- « manche à M. Kornman, et vous l’ignoriez encore « hier au soir. Jugez si l’on vous trompe vous- « même ! »

(Ils plaidaient en séparation, et la femme était enfermée par une lettre de cachet ! O désordre ! ô désordre ! )

« J’ai envoyé hier dans le jour deux fois chez « M. Turpin (alors conseil de Kornman) : point de « réponse ! Pendant ce temps, monsieur, on ne « cesse d’effrayer la malheureuse détenue, en lui « disant qu’on lui arrachera son enfant à l’instant «de sa couche. Il y a de quoi la faire mourir. « Vous pouvez juger à votre tour si toute la com- « passion que vous a inspirée cette infortunée a « passé dans le cœur d’un autre !

« Quant à moi, qui ne l’ai jamais vue, qui ne la « connais que par le tableau très-touchant que « votre sensibilité vous en a fait faire en ma pré- « sence (à madame la princesse de Nassau), je la « vois si cruellement abandonnée, après une dé- « tention de cinq mois, pendant que le mari court « à Spa, fait bombance et séduit tout ce qui Y ap- « proche, que je viens d’écrire à M. Turpin que « si les intérêts de son client l’empêchent de me « voir comme conciliateur, je vais franchement « offrir à cette jeune dame et mes conseils et mes « secours, mes moyens personnels et ma bourse, et ma plume. » ( Oui, je Vai dit et je l ai fait : car

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elle était seule en France, et n’avait même à Bâle en Suisse que des oncles trop vieux et des frères trop jeunes pour qu’elle en put rien espérer.)

« Peut-être, monsieur, quand ils lui connaîtront u des ressources et des défenseurs , commence- (( ront-ils à rougir de répondre aussi mal au bon « cœur et au bon esprit qui vous ont porté sans « cesse à rechercher les voies de conciliation.

« Permettez que cette lettre soit la dernière de « mes importunités sur cette affaire... Je vis bien « hier au soir qu’on finissait par vous impatienter « en vous en parlant si souvent; moi-même je « n’étais pas tranquille sur le plat rôle que la « prétendue mauvaise foi du procureur Debruges « me faisait jouer auprès de vous.

« Aujourd’hui tout est éclairci, mais je ne me « permettrai plus de vous étourdir. Le bien que « je veux à madame Kornman me causerait trop « de dommage, s’il allait jusqu’à altérer vos bon- « tés pour moi, qui m’honore d’être avec le plus « inviolable et respectueux attachement,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Cette lettre, existante au dépôt de la police, prouve déjà que, malgré tout mon mépris pour le mari, je courais après Me Turpin son conseil, pour essayer de les réconcilier. Ma religion est que, lorsqu’une pauvre femme a épousé un méchant homme, sa place est d’être malheureuse auprès de lui ; comme le sort d’un homme est de rester aveugle quand on lui a crevé les yeux.

Me Silvestre, avocat aux conseils, pouvait seul voir l’infortunée. Il écrivait àM. Le Noir; M. Debruges, son procureur, écrivait à M. Le Noir; j’écrivais à M. Le Noir ; le prince de Nassau, tout le monde, écrivait à M. Le Noir : il ne savait auquel entendre. J’avais vu M. le comte de Maurepas en octobre. Avec un esprit d’aigle, il avait l’âme douce. Il m’avait écouté, entendu, avait vu les lettres de Guill... Korn..., en avait été fort surpris ; m’avait dit de voir M. Amelot, de lur raconter toutes ces choses, et d’en parler à M. le comte de Vergennes ; qu’ils en raisonneraient ensemble, parce qu’elle était étrangère.

J’avais couru chez les ministres, et partout même plaidoyer. M. de Maurepas n’était plus. Mais rien ne put lasser mon zèle. Enfin, le 27 décembre, j’obtins la faveur insigne de rapporter la joie dans l’affreux séjour des douleurs. Ma demande était si modeste! Elle plaide en séparation contre un homme qui se dérange, et qui ne l’a fait enfermer que pour ne lui rendre aucun compte; il s’est hâté de prendre l’attaque, de peur d’être écrasé du poids de la défense. Je demande, ou plutôt c’est elle qui demande, car j’ai son placet à la main, qu’on la délivre de l’horreur d’accoucher dans une maison de force, entre les hurlements des folles

et les chansons des prostituées. L’accoucheur vous en répondra, vous la rendra sur votre premier ordre. Elle est de la meilleure maison de Bâle; mariée à un méchant homme, elle plaide en séparation ; il n’a pu la vendre vivante, il voudrait en hériter vivante!... Quel malheur d’être souverain ou ministre! on n’a pas le temps d être instruit; la méchanceté, qui veille autour de vous, prend toujours si bien son moment, qu’avec le désir d’être juste, sans le savoir on fait des injustices. Il y a trois mois que vingt personnes courent pour obtenir le redressement de celle-ci. Je remis son mémoire, on le lut.

Dieux ! j’obtins l’ordre ; et le voici :

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