On la trouvera dans la correspondance
tant pour la Haye, sans le fatal cautionnement ► On jugera de ma situation en lisant ma lettre à la Hogue,
« Paris, le 16 août 1792.
« J’ai attendu, mon cher la Hogue , jusqu’à ce jour pour vous engager de partir. Hélas ! tout mon patriotisme et mes efforts accumulés ne peuvent rien sur les événements ni sur les hommes ! Malgré mes immenses sacrifices, et les éloges que les trois comités réunis en ont faits devant vous, je ne suis aidé par personne; et la malheureuse France, qui périt faute d’armes, n’a en honneur que moi qui veuille sincèrement qu’elle ait celles de Hollande. J’ai écrit à M. de Sainte-Croix , à Bonne- Carrère, à Vauchel, à MM. d'Abancourt, Dubouchage : je n’ai réponse de personne sur ce maudit cautionnement, que M. Durvey veut bien faire moyennant bonne sûreté. Il semble, en vérité, que les affaires de la patrie n’intéressent plus personne ici! A qui m’adresser aujourd’hui? Les ministres se succèdent comme dans une lanterne magique. Depuis les grands événements, M. La jard a, dit-on, été tué; M. d’Abancourt, arrêté ; MM. Berthier, Vauchel et autres sont en prison ; je ne sais plus où prendre ni M. Hubouchage ni M. de Sainte-Croix ! M. Lebrun, nouveau ministre des affaires étrangères, est à peine installé; Bonne- Carrère est arrêté, le scellé sur tous ses papiers. M. Servan, hélas ! qui revient à la guerre, n’est pas encore de retour de Soissons : et Y intérim en est tenu, devinez par qui? par Clavière, qui en outre a les contributions. Et la plus importante affaire de la France, celle des soixante mille fusils, reste là! J’en suis suffoqué de douleur.
« Enfin, mon cher ami, partez, faisons notre « devoir de citoyens; je suis la voix qui crie dans « le désert : Français! vous avez soixante mille « fusils en Zélande, vous en manquez dans l’inté- « rieur! Seul je me tue pour vous les procurer. » Il semble que je parle chansons, lorsque je presse tout le monde; ou plutôt les événements qui se pressent absorbent l’attention de tous. Partez, mon cher la Hogue, et remettez la lettre du ministre à notre ambassadeur : qu’il fasse, en attendant, la réception des armes. Le misérable cautionnement partira quand j'aurai pu le faire faire! Mais que l’ambassadeur ne fasse nulle démarche politique auprès des Hollandais que le cautionnement ne soit arrivé à la Haye, afin que, les grands coups frappés, tout soit terminé dans un jour : on forgerait là-bas d’autres difficultés, s’il y avait de l’intervalle entre l’embargo levé et le départ des armes; elles ne peuvent partir sans le cautionnement. Ah! pauvre France! comme tes intérêts les plus chers touchent peu tous ceux qui s’en mêlent! Si cela continue, j’aurai perdu cinq florins par fusil, pour consacrer ces armes à la France. Les ministres, les comités, m’auront fait de vains compliments sur mon désintéressement civique; et, misérables que
MEMOIRES
nous sommes! dous n’aurons pas tous ces fusils, pendant qu'on forge ici des piques , parce que personne, hélas! ne fait réellement son devoir; nous ne les aurons pas à temps, pendant que tant de corps se forment!
« Laissons toutes ces doléances; partez, mon ami; et si ma présence est utile au départ des armes, que M. de Maulde l’écrive. Je n’examine point les dangers que je puis courir, si cela est utile à mon pays. Oui, je ferai encore le sacrifice de me déplacer, quoique je sois vieux et malade ! Nos tribunaux sont suspendus, et je ne puis faire lever l’opposition de ce Provins pour toucher des fonds à la guerre. Vous ne me dites pas si vous avez reçu la lettre de crédit de vingt mille florins que je vous ai envoyée le surlendemain de votre départ de Paris.
« Bonjour, bonjour.
« Signé Beaumarchais. »
Je m’étais présenté (mais en vain) chez M. Lebrun, comme chez un ministre instruit, puisqu’ en sa qualité de premier commis des affaires étrangères, toute l’affaire des fusils lui avait passé par les mains ! Nul ne la savait mieux que lui.
^Je prends le parti le plus sûr, de solliciter par écrit. Je lui adresse un mot pressant.
« 16 août 1792.
« M. de Beaumarchais a l’honneur de saluer M. Lebrun. Il le prie de vouloir bien lui accorder la faveur d’une courte audience, pour conférer avec lui sur une affaire très-pressée et très-importante, que MM. Dumouriez, Chambonas , Dubouchage et Sainte-Croix ont dû terminer l’un après l’autre, et que le mal des événements laisse encore dans l’incertitude et la suspension, malgré le concours et l’avis des trois comités réunis, diplomatique , militaire et des douze. Il ne s’agit pas moins que des soixante mille fusils de Hollande. Il semble en ce pays qu’il y ait un aveuglement incurable sur ce qui se rapporte au bien de la patrie! Eh! n’est-il pas temps qu’il finisse? Beaumarchais attendra les ordres de M. Lebrun. »
M. Lebrun me fait répondre :
« Les scellés apposés sur les papiers de M. de Sainte-Croix n’ayant été levés que d’hier, le ministre des affaires étrangères n’avait pas connaissance de la lettre de M. Beaumarchais [apparemment celle que j’avais écrite à M. de Sainte-Croix en lui envoyant mon mémoire). Il est fort étonné du retard de l’affaire des fusils; il croyait M. la Hogue parti. Il désire en conférer avec M. Beaumarchais, et le prie de venir le voir demain vers le midi.
« Ce 16 août 1792, l’an IVe de la liberté.
Dieu soit loué! me dis-je. Un homme au fait de cette affaire me dit qu’il est étonné des obstacles
[qui ont empêché M. la Hogue de partir) : ce ministre est un bon citoyen qui a connu toutes mes peines, et qui s’y montre fort sensible. Voilà comme il faut des ministres. Il finira l’objet du cautionnement, c’est l’affaire d’une heure entre lui et M. Durvey. Il va pousser mon la Hogue à la mer, et la France aura des fusils : Dieu soit loué ! Dieu soit béni !
Mais, quoique j’eusse été deux fois par jour chez ce ministre (et j’en demeure à près d’une lieue), je ne pus le rejoindre que le 18 après midi.
Il me reçut fort poliment, me répéta ce qu’il m’avait écrit, me dit qu’il allait au conseil régler l’affaire du cautionnement, et faire partir M. de la Hogue au plus tôt; que je revinsse le lendemain, qu’il m! expédierait promptement.
Satisfait d’avoir rencontré un ministre aussi bienveillant, j’y retournai le lendemain à dix heures; il était sorti, je m’en revins chez moi. Un courrier, arrivant du Havre, me remit un paquet très-pressant de la Hogue : c’était une réponse à ma lettre du 16 qu’on vient de lire, contenant l’extrait du procès-verbal de la commune du Havre , sur le visa de son passe-port, du 18 août 1792. Le voici:
« Le conseil général, prenant en considération la demande faite par le sieur J.-G. de la Hogue, décoré de la croix de Saint-Louis, chargé d’une commission extraordinaire de l’Assemblée nationale en Hollande, tendante à obtenir un visa sur son passe-port :
« A délibéré, ouï le procureur de la commune, qu’attendu que ledit passe-port est daté du 31 juillet dernier, il sera envoyé à l’Assemblée nationale pour prendre ses ordres sur le parti que doit tenir la municipalité vis-à-vis dudit sieur la Hogue, et que, jusqu’à ce, le paquet dont il est porteur pour M. de Maulde, ministre plénipotentiaire de France à la Haye, restera déposé au secrétariat de la municipalité.
« Certifié conforme au registre, etc.
« Signé Ta veau. »
Les méchants sont bien bons, me dis-je, de se donner tant de fatigue pour empêcher que ces fusils n’arrivent ! que ne laissent-ils aller les événements seulement? Je défierais au diable de faire marcher aucune affaire en cet affreux temps de désordre, et qu’on nomme de liberté !
Le courrier du Havre m’apprit qu’avant de m apporter ma lettre il en avait remis une autre, dans l’Assemblée nationale, à M. Christinat , un député du Havre, de la part du maire de cette ville. Je sens à l’instant le danger, pour la chose , qu’elle soit discutée publiquement à l’Assemblée. Certes, pour moi, il y eût eu de l’avantage, cela faisait ma justification; mais le bien public avant tout.
J’écris à M. Christinat (que je ne connaissais nullement) :•
MÉMOIRES
« S'il en est temps encore , monsieur, demandez , je ! vous prie , de porter vos dépêches aux trois comités réunis. Eux seuls, discrètement , doivent connaître de l’affaire : elle est perdue si elle devient publique. » Je promets au courrier trois billets de cent sous, s’il fait vite ma commission. Il court; il était temps : M. Christinat allait lire.
Sur ma lettre, il demande à traiter cette affaire avec les comités ; on décrète. Il me fait dire d’être tranquille, et voilà ma souleur passée. Je paye mon actif courrier, et lui dis de venir recevoir mon paquet quand il aura celui des comités. J’écris, je console la Bogue sur ce retard de peu de jours, que M. Lebrun m’a promis de réparer trèspromptement; je le supplie de regagner alors le temps perdu, en allant comme au feu tirer d’inquiétude M. de Maulde , qui l’attendait depuis près de deux mois.
Je retourne à trois heures chez M. Lebrun le ministre. Il rentrait. Je descends de voiture. Il s’arrête sur son perron, m’y dit trois mots fort secs, et, profitant de ma surprise, il me quitte assez brusquement.
Ces trois mots me frappèrent comme d’un coup de foudre. Je jugeai qu’il savait déjà l’affaire du courrier du Havre. Je revins chez moi fort ému lui écrire mon sentiment sur les trois mots qu'il m’avait dits , pour empêcher qu’ils n’eussent leur effets diabolique.
Je vous supplie, ô citoyens, de lire ma lettre à ce ministre avec toute l’attention que je demandais à lui-même: cette lettre est le pronostic de l’horrible persécution qui va commencer dans finstan
« Co dimanche au soir, 19 août 1792.
« Monsieur ,
« Lisez ceci, je vous en prie, avec toute l’attention dont vous êtes capable.
« Quand vous m’avez dit ce matin que M. la Bogue était moins propre en ce moment qu’un autre à terminer l’affaire des fusils de Hollande , à cause de la publicité que tous les malveillants lui donnent, et que c'était l’avis de MM. les ministres ; qu’en conséquence on allait faire remettre, au Havre, M. la Hogue en liberté d’en partir , non pour la Hollande, mais pour le dedans du royaume, j’ai bien jugé, monsieur, qu’il y avait encore quelque malentendu sur lequel vous aviez besoin de recevoir de moi une explication nette, qui vous tirât de deux ou trois erreurs où vous paraissez être sur le fond d’une affaire qui ne peut plus nous être utile qu’autant qu’elle est bien éclaircie et menée trèshabilement.
« Mais comme je suis le seul homme qui puisse la traiter avec méthode, exactitude et fruit, puisque depuis cinq mois elle est ma grande affaire comme négociant et comme patriote, j’ai préféré, monsieur, l’honneur de vous écrire à celui de
répondre verbalement à ce que vous disiez, parce que dans les temps difficiles un homme sage ne doit rien articuler ni proposer sur un objet aussi majeur, dont il ne reste au moins des traces par écrit, et des notes fidèles qui puissent servir à le justifier.
« J’ai préféré de vous écrire aussi, afin que vous puissiez, monsieur, en conférer avec tous les ministres sur des renseignements bien, clairs, et m’accorder ensuite le moment de la traiter à fond politiquement devant eux. Cela est d’une grande importance pour la patrie, et pour eux, et pour moi. J’insisterai donc là-dessus, si vous daignez me le permettre. Voici le précis de la chose :
« Premièrement, monsieur, M. de la Hogue n’est point en arrestation au Havre, comme vous paraissez le penser. Il y est, depuis trois semaines, logé chez MM. le Couvreur et Curmer, mes correspondants de cette ville, où il attend mes derniers renseignements pour s’embarquer pour la Hollande. Car je lui ai écrit le 16 que, rien ne finissant à Paris dans le trouble où sont les affaires, je lui conseillais de partir, afin qu’il fît au moins la guerre à l’œil en attendant, et ne laissât point entamer des démarchés fortes à notre ministre à la Haye jusqu'à ce que le cautionnement qu'il attend lui fut arrivé, pour que tout s’achevât ensemble. C’est parce que son passeport est vieux, qu’on envoie un courrier pour le faire renouveler, et non pour prononcer sur son arrestation , laquelle n’existe pas.
« Secondement, monsieur, par quelle subversion d’idées empêcherait-on de partir le'seul homme qui peut nous livrer les fusils ?
« Quel autre peut , monsieur, terminer celle affaire, que M. la Hogue en mon nom, à moins que ce ne soit moi-même , puisque ces fusils sont ma chose, et que M. la Hogue, mon ami, mon agent, mon chargé de pouvoir, ayant toutes mes instructions, tous mes fonds, mon crédit; ayant seul commencé mes négociations, soit de l’achat, soit de la vente, peut seul, si ce n’est pas moi, sortir des magasins les fusils pour vous les remettre, en subvenant à tous les frais d'embarquement , de comptes, et à tous règlements où le traité m'oblige envers la France à l’occasion de ces fusils? Car, si M. de la Hogue ne vous les livre pas, personne au monde ne peut vous les livrer là-ba s-, parce que nul n’y a droit à ma chose que mon agent oumof, monsieur.
« Troisièmement, lorsqu’on dit dans Je traité (art. 7) :
« Nous nommons M. de la Hogue pour aller terminer l'affaire, comme étant l’homme le plus capable , par son zèle et par son talent , de la bien achever ; c’est en mon nom, monsieur, qu’on l’a nommé, puisque c’est en mon nom que l’on doit continuer à réclamer les armes. Je n’aurais pas souffert qu'on en nommât un autre ! Ce n’était que pour lui donner plus de sûreté dans sa route qu’on a imaginé de traiter sa mission comme office ministériel, afin qu’il
pût passer sans trouble dans toutes les ailles du royaume et sans se trouver arrêté. Il n’est ici que mon agent , sans lequel rien ne peut finir. Voila son titre pour partir.
« Vous enverriez, messieurs, dix autres personnes à la Hat/e, qu’il faudrait toujours qu’il y fût : car ce n’est point pour recevoir les armes qu’il va en Zélande, à T<rvére, mais pour en faire la livraison. M. de Mauld e ici représente l'acheteur ; M .de la Hogue, le vendeur : donc rien ne peut se faire sans 1 M. de la Hogue , lequel seul a la clef de toutes les difficultés à vaincre, et mon crédit pour les lever.
« Quand je ne serais pas résolu de rester ici à mon poste pour ne laisser sur moi aucune prise aux malveillants, quand j’irais moi-même en Hollande, ■encore me verrais-je obligé de mener avec moi mon ami M. de la Hogue: car lui seul connaît mon affaire, ayant passé déjà quatre mois à la Haye j pour tâcher d’en venir à bout. Il est moi dans cette occasion ; et il faut que j’aille à Tervère , ou cet homme fort en ma place, car (je dois vous le répéter) personne que lui ou moi n’a le droit ni Je pouvoir de remettre en vos mains ces armes. D’où vous voyez, monsieur, que toute la publicité que la sottise donne ici à cette affaire ne peut rien déranger au voyage de M. de la IJogue, puisque depuis cinq mois il est public dans la Hollande qu’il y stipule mes intérêts pour l’achat, le payement et la sortie de c es fusils.
« En voilà bien assez, monsieur, pour vous faire sentir l’urgence qu’il y a que, les pièces en main , le ministère m'entende sur le voyage de mon ami ; car, en le retenant en France, on s’ôte l’unique moyen d’avancer d’un pas en Zélande. Tout le pouvoir du monde ne peut rien changer à cela sans être d’accord avec moi. Voilà sur quoi porte l'erreur que moi seul je puis relever : ce que je fais en ce moment.
«Cette affaire, monsieur, a pris un tour si grave, que personne ne doit [à commencer par moi) rien faire dont il ne puisse rendre un compte sévère à la nation française , qui est toute prête à nous interroger.
« Après avoir expliqué ce qu’un nouveau ministre ne saurait deviner , si l’on va en avant, en contrecarrant ces données, je suis forcé de déclarer , monsieur, qu'ici ma responsabilité finit ; que j’en dépose le fardeau sur le pouvoir exécutif ( que j’ai l'honneur d'en prévenir). Depuis cinq mois, pour servir mon pays, je me désole, je me ruine, sans que personne m’entende et me soulage ! J’ai été dix fois accusé: n'est-il pas temps que je me justifie? Je sais que ce n’est pas la faute des ministres qui entrent en place; mais au moins, quand il est question d’une affaire aussi difficile, où mon patriotisme et ma fortune sont compromis, et dont j’ai seul la connaissance, ne doivent-ils rien ordonner sans être d’accord avec moi ; on , bien répondre seuls de tout l’événement à la patries dont les intérêts SONT BLESSÉS ?
« J’attends vos ordres là-dessus, et suis avec respect ,
(( Monsieur,
« Votre, etc.
« Signé Caron de Beaumarchais. »
Je fus ce même dimanche au soir 19 août chez M. Lebrun pour la troisième fois du jour. Je voulais lui laisser ma lettre, apres l’avoir discutée avec lui, afin qu’il la communiquât aux autres ministres ses collègues. Il ne me reçut pas , et me remit au lendemain. J’y vins à neuf heures du matin ; il ne me reçut pas. Même réponse : remis au soir.
En arrivant chez moi, j’y trouve un inconnu qui écrivait chez mon portier. ( Lecteur , redoublez d’attention.) « Je suis chargé, me dit-il en riant, de la part d'une compagnie autrichienne , de vous faire des propositions sur l’arrivée de vos fusils, et je vous écrivais pour vous demander rendez-vous. » En nous promenant il ajoute : « Connaissez-vous, monsieur, M. Constantini? — Je n’ai pas cet honneur, monsieur. — Comme il est lié d’aftaires avec une compagnie de Bruxelles , qu'il sait que c'est de là que vient l'embargo mis sur vos fusils en Hollande, il vous fait proposer par moi que, si vous voulez lui donner moitié de bénéfice dans votre affaire, il a un moyen sur pour les faire arriver dans huit jours. — Il faut qu’il soit donc bien puissant, votre M. Constantini ! Mais, monsieur, je ne puis écouter, même sans tromper ce monsieur, une proposition si vague, parce que je ne sais plus, à la manière dont nous marchons, s’il y aura bénéfice ou perte : faites-moi donc une offre nette. Que me demandez-vous d’argent pour faire arriver nos fusils ? — Eh bien, monsieur, dit -il, un florin par fusil ; mais V affaire payera les frais. — Monsieur, il faut savoir quels frais. Si votre M. Constantini employait la voie du commerce, les droits alors seraient, pour la sortie, d'un florin et demi par fusil ; avec le florin que vous demandez pour ses soins, voilà les fusils augmentés de deux florins et demi la pièce, bons ou mauvais, sans être sûr si tous seront acceptés au triage : l’affaire est loin, monsieur, de pouvoir porter ce fardeau. — Combien donc voulez-vous nous donner? me dit-il. — Vingt sous par fusil, quel qu'il soit. Mais votre homme offrira caution , qui puisse me garantir que les moyens qu’il emploiera pour tirer les lusils de Hollande ne les y cloueront pas. Je songerai quelle assurance je devrai exiger de lui. Soixante mille francs sont mon offre. »
1! me dit : « Je vais vous laissersa proposition par écrit. Je m’appelle Larcher ; recevez mon adresse, et faites-moi passer votre réponse dans le jour, car je vous avertis (en me regardant bien) que cela presse un peu pour vous ! — Comment cela, monsieur? » lui dis-je. lime quitta sans me répondre. Je ne savais quel sens donner à ce propos bizarre. J’ouvris les offres du sieur Constantini, et, à mon grand -étonnement, je lus l’écrit que je copie :
MÉMOIRES
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Conditions proposées à M. Beaumarchais dans « l’affaire des fusils déposés hTervère , en Zélande.
« M. Constantini , associé des maisons de Bruxelles, « propose àM. Beaumarchais de partager les béné- « fices de cette opération, par moitié en faveur de « M. Beaumarchais, et moitié en faveur deM. Cons- « tautini et ses associés.
<( M. Beaumarchais justifiera sur-le-champ de son « contrat d’acquisition.
« M. Beaumarchais ayant fait les avances de « l’achat des armes, dont on a lieu de croire qu’il u a été remboursé en partie par le gouvernement « français, M. Constantini , de son côté, s’engagera « à faire effectuer l’expédition de Tervère hDun- « kerque de la manière la plus prompte et la plus « convenable.
« Les frais seront supportés par l’opération. « Comme on est persuadé que l’expédition de Ter- « vère n’a été entravée jusqu’ici que par l'inif. fluence de l’ancien ministère, on a la confiance de <( croire que M. Beaumarchais peut la faire cesser.
« On doit prévenir M. Beaumarchais que les « mesures prises et effectuées pour l’arrivée de « ces armes peuvent seules suspendre la résolution a d’éclaircir la conduite de M • Beaumarchais « dans cette affaire, » etc. (Le reste était d’arrangement.)
Ha! ha! monsieur Constantini! nouvelle intrigue et des menaces! Suivant ma constante méthode d’analyser tout ce que je reçois : Je vois ici, me dis-je, un Autrichien-Français qui prétend avoir les moyens de faire arriver les fusils. Cet Autrichien-Français a aussi le pouvoir, dit-il, d’arrêter, moyennant argent, l’éclairement qu’on est tout prêt à faire de ma conduite en cette affaire !
Bravo, monsieur Constantini! Ce n’est plus sourdement ni avec des sous-ordres que l’on procède contre moi! Vous êtes l’associé, monsieur Constantini, d’un homme assez puissant pour pouvoir lever l’embargo de Tervère en trois jours s’il veut, et me faire trembler si je refuse d’entrer dans ce beau triumlatronat. La seule façon dont cet homme puissant sache lever l’obstacle de notre extradition est apparemment de donner à vous seul le cautionnemmt qu’il s’ obstine à me refuser. J’entends, monsieur Constantini ! Votre associé est un nouveau ministre. Il reste à découvrir lequel. C’est à quoi je vais travailler. En attendant, je vais répondre à M. Larcher, votre agent. A l’instant partit ma réponse.
A M. Larcher .
« Ce 20 août 1792.
« J’ai lu, monsieur, les conditions que vous me proposez pour me faire arriver à Dunkerque ou au Havre mes fusils, de la part d’une compagnie autrichienne.
ff En outre de ce qui est écrit par vous, vous m’avez proposé verbalement de me faire entrer ces mêmes armes au prix d’un florin par fusil.
ff A cela voici ma réponse :
ff Je donnerai vingt sous de France à la personne, quelle qu’elle soit, par fusil qu’elle se chargera de me faire entrer à Dunkerque, pris dans mon magasin à Tervère,
ff Sous la condition rigoureuse qu’elle donnera caution valable de me payer la valeur des fusils, si elle ne les fait pas entrer, parce que ses moyens peuvent être tels, que l’ébruitement, les faisant saisir en Hollande, m’ôte tous les moyens de les ravoir jamais.
« Et quant à la bonté qu’oN a de me prévenir que les mesures prises et effectuées pour l’arrivée de ces armes peuvent seules suspendre la résolution d’éclaircir la conduite de M. Beaumarchais dans cette affaire,
ff Je réponds franchement, à la personne que vous appelez on, ce que je vais signer ici :
« Je méprise beaucoup les gens qui me menacent, et mets la malveillance au pis. La seule chose contre laquelle je ne puisse être en garde ici, c'est le poignard d’un assassin; et quant au compte que j’ai à rendre de ma conduite en cette affaire, le jour que je pourrai la traduire au grand jour sans nuire à l’entrée des fusils, ce sera ma gloire publique.
« C’est à l’Assemblée nationale que j'en rendrai le compte à haute voix, pièces probantes sur le bureau. Alors on pourra distinguer le vrai citoyen patriote des vils intrigants qui l’assaillent.
« Signé Caron de Beaumarchais,
« Boulevard Saint- Antoine, à3 où il ne bougera pas. »
Maintenant, dis-je, pour procéder avec ma méthode ordinaire, il faut que j’envoie à M. Lebrun le j ministre ma réponse à Constantini, et voir de son côté comment il procédera envers moi ; je connaîtrai par là si M. Lebrun est leur homme.
Le soir je fus chez M. Lebrun... Invisible, et moi refusé. Je prends du papier chez son suisse, et j'écris :
« Lundi 20 août 1792, écrite chez votre suisse.
« Hélas! monsieur, c’est ainsi que depuis cinq mois, de remise en remise, les événements ont gâté j l’affaire la plus importante à la France! Ne pouvant donc vous remettre, à mon troisième voyage inutile chez vous, le mémoire instructif que j’ai fait hier en vous quittant, je vous prie de le lire avec d’autant plus d’attention, que l’horrible malveillance, qui se remue dans tous les sens, me force tout à l’heure à une justification publique, si le ministère s'obstine à ne pas s'entendre avec moi !
ff Vous en allez trouver la preuve dans la réponse que j’ai faite à un homme qui est venu chez moi me faire des offres menaçantes verbalement et par écrit.
ff S’il vous est possible de me donner rendezvous aujourd’hui, vous préviendrez peut-être le
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mal d'une publicité fâcheuse , par laquelle ou veut couper court à l’arrivée de nos fusils. C’est très-sérieusement que vous en êtes prié, monsieur, par votre dévoué serviteur,
« Beaumarchais. »
A ma lettre étaient jointes sa grande lettre qu’on a lue sur l’affaire de M. la Hogue, et ma fière réponse au proposant Constantini.
Point de réponse.
Je vins deux fois par jour, le 19, le 20, le 21 et le 22, où je lui écrivis cet autre billet chez son suisse, après huit courses en quatre jours, qui, pour aller et venir, composaient près de deux lieues chacune; et je disais dans le chemin: Si les ministres se croient heureux de leur invisibilité, les gens qui galopent après eux sont certes bien infortunés !
« 22 août 1792.
« Beaumarchais est venu dimanche, avant-hier, hier et aujourd’hui, pour saluer M. Lebrun, et lui rappeler que le cautionnement assuré par M. Burvey est toujours en retard , et que lui Beaumarchais ignore ce qui concerne M. de la Ilogue ; qu’il est comme les héros d’Homère, combattant dans l’obscurité, et priant tous les dieux de lui rendre la lumière, pour savoir ce qui reste à faire pour la portion de bien qu’il est chargé, depuis cinq mois, de procurer à la patrie, et que tout tend à reculer.
« Il présente son respect à M. Lebrun. »
Point de réponse.
Je cesse d’y aller. Ne pouvant deviner ce qu’après ma lettre si ferme les ministres avaient décidé sur le sort de M. de la Hogue, je dévorais mon sang dans une espèce de rage mue. Plus de nouvelles de ce Constantini , sinon une lettre d’injures à laquelle j’avais fait une réponse de pitié.
Une lettre de M. Christinat , le député du Havre, m’avait appris que son courrier était reparti pour ce port, et que l’affaire du départ de M. de la Hogue avait été jugée par le pouvoir exécutif , sans qu’il pût me dire comment; et je me disais en fureur : Ils ne s’en sont point occupés; ils auront envoyé une lettre d’attente, quelque réponse i nsi gnifian te : et c’est encore du temps perdu. Pardonnez-moi, lecteurs! ils s’en étaient fort occupés; en voici la preuve très-claire, qu’on ne supposait guère que je pusse acquérir jamais.
Le 22 août, je reçois ce mot désastreux de la j Hogue :
« Vous avez, monsieur, sous le repli de la présente, une copie de la réponse du ministre de l’in- ! térieur au sujet de mon passe-port.
« Je ne puis que m’en rapporter à vous sur la conduite que vous croyez devoir tenir à cet égard ; en attendant je prends patience, et reste ici à poste fixe.
« Signé la Hogue. »
Je passe au verso de sa lettre, et j’y lis enfin ce qui suit :
Copie de la lettre du ministre de l’intérieur à la municipalité du Havre.
« Ce 19 août 1792.
« L’Assemblée nationale, messieurs, me renvoie la lettre que vous écrivîtes hier à son président, en lui renvoyant le passe-port du sieur de la Hogue. Elle me charge de vous mander de laisser en pleine liberté ce particulier, et de lui donner un passe-port, s’il le désire... ( devinez lequel, ô lecteurs!) un passe-port pour l’intérieur, mais de ne lui en point donner pour l’étranger. A l’égard du paquet pour M. de Maulde, l’Assemrlée vous charge de me l’adresser.
« Signé Roland, ministre de l’intérieur. »
Je fis le bond d’un lièvre atteint de plomb dans la cervelle, en voyant Y Assemblée nationale envoyer l’ordre affreux d’empêcher la Hogue de partir. Puis, me remettant tout à coup, je dis avec un rire amer : Eh! parbleu ! j’oubliais que nos amis sont revenus en place ! Ce n’est point l’ Assemblée, ce sont eux. En voilà le premier effet. Plus de fusils pour notre France !
Maintenant, mes lecteurs, rafraîchissez-vous bien le sang, en démêlant avec le pauvre diable le mot de cette nouvelle énigme! Comment se peut-il, me disais-je, que Y Assemblée nationale, à qui l’on soustrait par prudence la discussion publique de ce qui touche cette affaire, pour ne pas augmenter la malveillance des Hollandais, s’ils apprenaient l’intérêt qu’elle y prend ; comment cette Assemblée a-t-elle pu ordonner au ministre de l’intérieur [comme il l’écrit à la municipalité du Havre ) d’interdire à M. de la Hogue d’aller exécuter sa mission en Hollande? Tout cela n’est qu’une perfidie!
Heureusement pour ma recherche, qu’ayant reçu de M. Christinat une réponse très-polie à mes deux lettres du 19, je m avisai de la relire! j’y surpris avec joie le mot que je cherchais (car, lorsqu’on s’acharne à trouver le mot d’une énigme, fût-ce un malheur qu’il nous apprend, on éprouve un certain plaisir à le dérober à l’auteur) ; j’y vis, lecteurs, ce que vous allez voir aussi.
« Paris, le 22 août 1792.
« Il m’a été impossible, monsieur, de pouvoir répondre hier à vos deux billets que m’a remis le courrier. Votre second m’informait que vous saviez la réponse qui m’avait été faite au premier. ( Cette réponse était l’ordre de l’Assemblée d’aller en conférer avec les comités .) Chargé par le comité de surveillance et la commission des douze de me retirer vers M. Roland pour avoir une réponse positive de
lui A LA LETTRE DE LA MUNICIPALITÉ DU HAVRE, écrite
à M. le président de l’Assemblée... »
Vous l’entendez, lecteurs : l’Assemblée n’envoie
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pas M. Christinat au pouvoir exécutif provisoire pour lui donner de sa part t ordre d'écrire au Havre qu’on arrête M. la Hogue en France. Elle envoie M. Christinat aux comités pour délibérer là-dessus discrètement, comme je le désirais; lesquels comités ne font pas autre chose que d’envoyer M. Christinat à Al. Roland, pour avoir de lui une réponse des ministres, non à aucune demande de l’Assemblée nationale, mais a la lettre de la municipalité du Havre ; ce qui devient bien différent, \'Ass<mblée et les comités s’en rapportant à ces ministres : car M. Roland n’est ici (comme je l’ai toujours vu depuis) que la plume passive de MM. Clavière et Lebrun , seuls ministres que cela regardait. Orque font ces messieurs, qui, de retour en place depuis très-peu de jours, n’étaient instruits que par M. Lebrun , ci-devant premier commis, de ce qui s’est passé là-dessus pendant leur éclipse solaire? Dans leur réponse à la municipalité ils se disent forcés , par un ordre de l’Assemblée, d' empêcher d'aller en Hollande le seul homme qu’elle avait grand intérêt d'y envoyer, et l’homme désigné par les comités réunis !... Avec ce tour de passe-passe, ils cassent encore une fois le cou à l’arrivée de nos fusils! et Constantini les aura.
La lettre de M. Christinat se termine fort simplement :
« Ayant reçu les paquets, dit-il (les paquets de M. Roland), il ne dépendait pas de moi de retarder le courrier. (Les paquets étaient donc fermés.) En les lui remettant vers les huit heures, je J’ai engagé à prendre une voiture, et de courir vous demander les vôtres. Je ne doute pas qu’il ne l’ait fait, et que vous n’ayez pressé son départ . Recevez l’assurance du dévouement sincère, etc.
« Signé J.-J. Christinat. »
La phrase de l’obligeant M. Christinat : Je ne doute pas que vous n’ayez pressé le départ du courrier , achèverait la preuve, si j’en avais besoin, qu’il était persuadé que le courrier portait au Havre une nouvelle qui m’était agréable. Donc lui, qui fut le seul intermédiaire de l'Assemblée aux comités , des deux comités aux ministres , et des ministres au courrier , ne savait pas que ces derniers empêrhassent mon ami de suivre sa mission ! A plus forte raison V Assemblée nationale l’ignorait-elle, elle que ces ministres accusent d’en avoir donné l’ordre funeste à l’intérêt public !
Citoyens, c’est par cette méthode que la part qu’ils ont eue aux horreurs qui vont suivre sera prouvée pour vous comme pour moi.
Ainsi M. Constantini me demandait avec menace cent trente mille livres (ou soixante mille florins) pour faire arriver mes fusils, comme étant le seul homme qui eût le grand moyen de les arracher de Tervère. Elles nouveaux ministres, en arrêtant la Hogue en France et refusant le cautionnement , favorisaient le plan du sieur Constantini ; ils me
mettaient au désespoir, pour me mieux disposer à faire ce qu’on voulait ! Mais ce que je devinais là, il fallait en avoir la preuve avant de pouvoir en parler. Je l’ai obtenue en Hollande.
Je fis un grand mémoire pour l’Assemblée nationale. à qui je demandais des juges ; et l’on était à le copier, lorsqu’on vint m'arrêter le 23 août, à cinq heures du matin, avec un grand scandale, et mettre le scellé chez moi! L’on me traîna dans la mairie, où je restai debout dans un couloir obscur, depuis sept heures du matin jusqu’à quatre heures après midi, sans que personne m’y parlât, sinon les gens qui m’avaient arrêté. Ils vinrent me dire à huit heures : Restez là, nous nous en allons ; voilà un bon reçu que Von nous adonné de vous.
Fort bien ! me dis-je, me voilà comme le piedfourché >ur la place : les conducteurs ont leur reçu, ils partent ; et moi j’attends, bien garrotté, le boucher qui m’achètera !
Après neuf heures d’attente sur mes jambes, on vint me prendre, et me conduire dans un bureau nommé de surveillance, présidé par M. Panis, qui se mit à m’interroger. Étonné qu’on n’écrivît rien, j’en fis la remarque ; il me dit que ceci n’était que sommaire, et qu’on y mettrait plus de formes quand mes scellés seraient levés. Ce que j’y sus de plus certain, c’est qu’il y avait sur moi des clameurs au Palais-Royal, sur la traîtrise avec laquelle je refusais d'amener en France soixante mille fusils que l’on m’avait payés d’avance ; et que j’avais des dénonciateurs. « Nommez-les, monsieur, je vous prie; sinon, moi, je les nommerai. — Mais, dit-il, un M. Colmar, membre de la municipalité; un M. Larcher, et tant d’autres. — Larcher? lui dis-je; ah ! n’allez pas plus loin ! Envoyez seulement chercher un portefeuille que j’ai fait mettre à part, sous un scellé particulier: vous y verrez la noire intrigue de ce Larcher, et d’un Constantini , avec tant d’autres, ainsi que vous le dites, mais qu’il n’est pas temps de nommer.
« — On lèvera demain vos scellés : nous verrons, dit M. Panis; en attendant, allez coucher à l’Abbaye. » J’y fus, et je fus en chambrée avec les malheureux... qui bientôt furent égorgés!
Le lendemain 24, après midi, deux officiers municipaux vinrent me prendre à l’Abbaye pour assister à la levée de mes scellés et description de mes papiers. L’opération dura toute la nuit jusqu’au lendemain 2o, à neuf heures du matin ; puis l’on me conduisit à la mairie, où mon couloir obscur me reçut une seconde fois, jusqu’à trois heures après midi, qu’on me fit entrer de nouveau dans le bureau de surveillance présidé par M. Panis.
«On nous a, dit-il, rendu compte de l’examen de vos papiers. Il n’y a là-dessus que des éloges à vous donner: mais vous avez parlé d’un portefeuille sur l'affaire de ces fusils que vous êtes accusé de retenir méchamment en Hollande, et ce portefeuille-là, ces deux messieurs font déjà vu; ils
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nous ont même dit que nous en serions étonnés (c’ étaient les deux municipaux qui avaient levé les scellés). — Monsieur, je brûle de vous l’ouvrir; et le voici. » Je prends, l’une après l’autre, toutes les pièces qu’on vient de lire. Je n’étais pas à la moitié, queM.Pmw s’écria : « Messieurs, c'est pur ! c'est pur! Ne vous semble-t-il pas ainsi?» Tout Je bureau s’écria : « C’est pur! Allons, monsieur, c’est bien assez : il y a quelque horreur là-dessous. Il faut donner à M. Beaumarchais une attestation honorable de son civisme et de sa pureté , et lui faire des excuses des chagrins qu’on lui a causés, dont la faute est au temps qui court.» UnM. Berchères, secrétaire, dont les regards bienveillants me consolaient et me touchaient, écrivait cette attestation, lorsqu’un petit homme aux cheveux noirs, au nez busqué, à la mine effroyable, vint, parla bas au président... Vous le dirai-je, ô mes lecteurs? c’était le grand, le juste , en un mot, le clément Marat.
Il sort. M. Panis , en se frottant la tête avec quelque embarras, me dit : «J’en suis bien désolé, monsieur, mais je ne puis vous mettre en liberté. Il y a une nouvelle dénonciation contre vous. — Dites-la-moi, monsieur, je l’éclaircirai à l’instant. — Je ne le puis : il ne faudrait qu’un mot, un seul geste de vous à quelques-uns de vos amis qui vous attendent là dehors, pour détruire l’effet de la recherche qu’on va faire. — Monsieur le président, qu’on renvoie mes amis : je me constitue prisonnier dans votre bureau jusqu’à la recherche finie : peut-être donnerai-je les moyens de la raccourcir. Dites-moide quoi il s’agit. »
Il prit l’avis de ces messieurs, et, après avoir exigé ma parole d’honneur que je resterais au bureau et n’y parlerais à personne jusqu’à ce qu’ils revinssent tous, il me dit: «Vous avez envoyé cinq malles de papiers suspects chez une présidente, rue Saint-Louis, au Marais, n° 15; l’ordre est donné de les aller chercher. — Messieurs, leur dis-je, écoutez ma réponse.
«Je donne aux pauvres avec plaisir tout ce qu’on trouvera dans les cinq malles que l’on indique, et ma tète répond de ce quon y verra de suspect, ou plutôt recevez ma déclaration qu’il n’y a aucune malle à moi dans la maison que vous citez. Seulement un ballot existe dans la maison d’un de mes amis, rue des Trois-Pavillons : ce sont des titres de propriétés, que j’avais fait sauver sur l’avis d’un pillage qui devait se faire chez moi la nuit du 9 au 10 août, et dont j’ai donné connaissance par une lettre à M. Péthion. Pendant qu’on cherche les cinq malles, faites chercher aussi mon ballot, sur cet ordre que je donne au domestique de mon ami de Je livrer; vous l’examinerez aussi : une autre malle de papiers et de vieux registres m’a été volée le jour même que ce ballot sortit de ma maison; faites-la tambouriner, messieurs: je ne saurais aller plus loin. »
Tout cela fut exécuté. V attestation me fut donnée
et signée de tous ces messieurs, sauf V examen des malles et du ballot.
Ces messieurs s’en furent dîner, pour revenir à l’arrivée des malles; et moi je restai prisonnier dans le bureau, avec un seul commis à qui la garde était confiée.
Comme ils allaient sortir, un homme trèséchauffé, portant écharpe, entra, et dit qu’î7 avait dans sa main des preuves de ma truhison , de l'affreux dessein où j'étais de livrer soixante mille fusils , qu’on m’avait bien payés, aux ennemis de la patrie.
Il était comme un forcené sur ce qu’on me donnait une attestation du contraire. C’était M. Colmar , l’affilié de mes Autrichiens, de plus mon dénonciateur. « Vous voyez bien, messieurs, leur dis-je froidement, que monsieur ne sait pas un mot de l'affaire dont il vous parle II est l'écho de Larcher et de Constantini. »I1 m’injuria, me disant quemon cou y passerait. « Je le veux bien, lui dis-je, pourvu que vous ne soyez pas mon juge! »
Ils sortirent. Je restai là, réfléchissant bien tristement sur la bizarrerie de mon sort. Mon ballot arriva, mais nulle nouvelle des cinq malles ! Que vous dirai-je enfin, Français qui me lisez ? Je restai là trente-deux heures, et sans que personne y revînt. Le garçon de bureau, en allant se coucher, me dit qu’«7 ne pouvait me h isser seul dans le bureau la nuit . Il me remit debout dans mon obscur couloir : sans la pitié d’un domestique qui me jeta un matelas par terre, j'y serais mort de fatigue et d'horreur.
Au bout de trente-deux heures , personne n'étant revenu, des officiers municipaux, touchés de compassion, s’assemblèrent et me dirent : « M. Panis ne revient point, peut-être est-il incommodé En visitant les malles chez cette présidente, où l’on en a trouvé huit ou neuf, on a vu que c’étaient les guenilles de religieuses h qui elle a donné retraite. Nous savons que vous êtes innocent de toutes les choses qu’on vous impute. En attendant que le bureau revienne, nous allons, par pitié, vous envoyer coucher chez vous. Demain matin on visitera votre ballot , et vous aurez une attestation bien complète. »
Et moi je dis à mon domestique, qui pleurait : « Va me faire apprêter un bain; il y a cinq nuits que je ne repose point. » Il court. On me renvoie, mais avec deux gendarmes qui devaient me garder la nuit.
Le lendemain, je renvoyai l’un d’eux savoir si le bureau venait enfin de s’assembler pour me donner V attestation promise. Il revint avec d’autres gardes et l’ordre rigoureux de me conduire à l’Abbaye, au secret, avec défense expresse de m’y laisser parler à personne du dehors , sans un ordre par écrit de la municipalité. J’eus de la peine à retenir le désespoir de tout mon monde. Je les consolai de mon mieux ; et je fus conduit en prison, où je me retrouvai avec MM. d’Affry, Thierry, les Montmorin,
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Sombreuil et sa vertueuse fille , qui s’était enfermée avec son père dans ce cloaque, et qui, dit-on, lui a sauvé la vie ; l’abbé de Boisgelin , MM. Lally- Tollendal , Lenoir, trésorier des aumônes, vieillard de quatre-vingt- deux ans; M. Gibé, notaire ; enfin, cent quatre-vingt-douze personnes encaquées dans dix-huit petites chambres !
Une heure après mon arrivée, on vint me dire que l’on me demandait avec un ordre écrit de la municipalité. Je me rendis chez le concierge, où je trouvai... devinez qui, lecteur?M. Larcher, l’associé de Constantini, et celui de tant d'autres , que je ne nomme pas encore. Il venait me renouveler les douces propositions qu’il m’avait déjà faites chez moi, et même de leur vendre tous mes fusils de Hollande à sept florins huit sous la pièce : ce n'était qu’un florin de moins de ce que l’État les payait ; et je prendrais en payement les huit cent mille francs que je
VENAIS, dit-il, DE TOUCHER A LA TRÉSORERIE. A Cette
condition, je sortirais de l’Abbaye et j’aurais mon attestation. Je prie mon lecteur, qui me suit depuis que je fais ce mémoire, de se former l’idée de ma figure, car je ne puis la lui dépeindre. Après un moment de silence, je dis froidement à cet homme :
« Je ne fais point d’affaires en prison; allez-vous- « en dire cela aux ministres qui vous envoient, et « qui savent aussi bien que moi que je n’ai pas « touché un sou des huit cent mille francs dont « vous parlez : sottise qu’on n’a répandue que « pour me faire piller chez moi la triste nuit du u 10 août ! »
Vous n’avez pas touché , dit-il en se levant, huit cent mille francs depuis quinze jours ? — Non, dis-je en lui tournant le dos. Il prit la porte et court encore. Je ne l’ai pas revu depuis.
Quand ces messieurs, disais-je à son départ, viennent m’en offrir sept florins, c’est pour les revendre sans doute à l’État onze ou douze, car ils ont tout pouvoir. J’entends maintenant leur affaire; mais ils m’égorgeront avant de l’accomplir , ajoutai-je les dents serrées.
Revenu dans la chambre avec les autres prisonniers, je leur contai à tous ce qui venait de m’aniver , et je vis que moi seul en étais étonné.
L’un de ces messieurs nous disait: «Les ennemis ont pris Longwy. S’ils peuvent entrer dans Verdun , la terreur gagnera le peuple, et l’on en profitera pour nous faire égorger ici. — Je n’y vois que trop d’apparence, » lui répondis-je en gémissant.
Le lendemain, on me fit passer en prison le billet que je vais copier.