PROCÉDÉS DES AUTEURS ENVERS LES COMÉDIENS
(En 1 776.) Fatigué, peut-être humilié de voir que d’interminables débats sur l’état et les droits des auteurs dramatiques aigrissaient depuis trente ans les gens de lettres contre les comédiens français, je regrettais qu’un bon esprit n’eût pas eu le courage d’étudier la question, qu’on n’eût pas essayé tous les moyens de poser de meilleures bases à des droits toujours contestés, parce qu’ils n’étaient jamais éclaircis.
Il venait de paraître un mémoire imprimé de M. de Lonvay de la Saussaye, auteur de la Journée lacédémonienne , dont l’objet était d’obtenir justice des comédiens français. Us avaient, disait-il, cessé de jouer sa pièce avant qu’elle fût dans l’état fâcheux qu’on nomme à la Comédie tombée dans les règles , c’est-à-dire, en français, avant qu’elle fût tombée à une certaine somme de recette audessous de laquelle les comédiens se croient en droit d’hériter des auteurs vivants, et de s’emparer de la propriété de leurs ouvrages : procédé qui m'est pas tout à fait dans les règles ordinaires. De la Saussaye citait avec amertume un compte à lui fourni par les comédiens pour les cinq représentations de sa pièce, et ce compte finissait ainsi :
« Partant, pour son droit acquis du douzième de « la recette des cinq représentations de sa pièce, « l’auteur redoit la somme de cent une livres huit « sous huit deniers à la Comédie. »
C’était encore là, s’il faut l’avouer, l’établissement d’une étrange règle: un pareil résultat avait eu de quoi surprendre l’auteur ; j’en fus frappé moi-même en lisant son mémoire. En effet, il était bien difficile dé supposer un calcul raisonnable en vertu duquel une pièce ayant rapporté plus de douze mille livres de recette à la Comédie, en cinq représentations, pouvait nerendre à l’auteur d’autre fruit que l’honneur de payer cent une livres aux comédiens pour son droit de partage dans le produit de la recette.
En ce temps-là les comédiens français avaient refusé, de leur seule autorité, les entrées du spectacle à Mercier , auteur d’une pièce reçue. Il y avait eu sur ce fait protestations formées, procès entamé, mémoires répandus, évocation au conseil du roi, surtout beaucoup d’aigreur entre les parties.
De Belloi, disait-on, n’ayant d’autre ressource
| que son beau génie, était mort de chagrin des cruels procédés des comédiens.
Collé, auteur de la Partie de chasse de Henri IV, de Dupuis et Desronais, et d’autres charmants ouvrages, outré de la conduite des comédiens à son égard, venaitd’abandonner absolument le théâtre: et c’était une grande perte.
La Harpe, le Blanc, de Sauvigny, de la Place, Cailhava, Sedaine, Renou, et presque tous les auteurs, se plaignaient hautement des comédiens: c’était un cri général dans la littérature.
Tous assuraient que la Comédie les trompait de plus de moitié dans le compte qui leur était rendu de leur droit du neuvième sur une recette atténuée à leur seul préjudice par une foule d’entrées et d’abonnements abusifs, par la création des petites loges plus abusives encore, par la répartition léonine de l’impôt appelé quart des pauvres , par l’accroissement arbitraire de prétendus frais du spectacle, par le haussement illégal et subit de la somme à laquelle les pièces tombaient dans les régies, par des compensations obscures et ruineuses entre les frais journaliers et la recette des petites loges, par l’énorme abus de ne montrer qu’une recette partielle au lieu du produit entier du spectacle, quand il s’agit de faire perdre aux auteurs la propriété de leurs ouvrages, et surtout par l’impossibilité de jamais obtenir un compte en règle et clairement posé par la Comédie : tous autant d’abus qui avaient enfin réduit ce triste droit du neuvième des auteurs à moins du vingtième effectif.
M. le maréchal de Richelieu, frappé de tout ce bruit, et désirant enfin connaître à qui l’on devait imputer tant de rumeurs et de réclamations, me fit l’honneur, en me remettant les règlements anciens et nouveaux de la Comédie, de m’inviter à bien étudier la question, à tâcher d’éclaircir les faits et de rapprocher les esprits, ou tout au moins à lui faire part de mes découvertes et du moyen que je croirais propre à terminer ces débats ; il me fit la grâce d’ajouter qu’il m’en parlait comme à un homme capable de faire une discussion exacte, et de porter un jugement sain sur les prétentions de chacun. Il crut même avancer l’affaire en écrivant aux comédiens de me communiquer leurs livres de recelte et de dépense de plusieurs années ; mais ce fut ce qui la recula.
Les comédiens indignés refusèrent net la communication des registres, et me dirent que la lettre de M. le maréchal ne me donnait aucun droit d'examiner leurs livres d’intérêts, auxquels il était aussi étranger que moi.
Que cela fût juste ou non, je me retirai ; je rendis les règlements à M. le maréchal, et lui promis de saisir la première occasion que mes ouvrages me donneraient de compter avec les comédiens, pour examiner sérieusement qui avait tort ou raison. Je gardai le silence; et quant aux querelles
COMPTE RENDU
que je devais apaiser sous ses auspices, elles continuèrent avec aigreur comme par le passé.
Pendant ce temps on avait joué trente-deux fois le Barbier de Séville, vrai badinage et la moins importante des productions théâtrales. Mais, comme il s’agissait pour moi d’en discuter le produit et non le mérite, je fis bon marché de ma gloire aux journalistes, et me contentai de demander un compte exact aux comédiens.
Ces derniers, de qui je n’en avais jamais exigé pour mes précédents ouvrages, furent peut-être alarmés de me voir solliciter celui du Barbier de Séville. On craignit que je ne voulusse user d’un droit incontestable pour compulser ces registres si durement refusés, et déterminer enfin si les plaintes des auteurs étaient fondées ou chimériques.
Ma demande existait depuis six mois (novembre 1776) ; j’en parlais souvent aux comédiens. Un jour, à leur assemblée, l’un d’eux me demanda si mon intention était de donner ma pièce a la Comédie, ou d’en exiger le -droit d’auteur. Je répondis on riant, comme Sganarelle : Je la donnerai si je veux la donner, et je ne la donnerai pas si je ne veux pas la donner; ce qui n’empêche point qu’on ne m’en remette le décompte: un présent n’a de mérite que lorsque celui qui le fait en connaît bien la valeur.
Un des premiers acteurs insiste, et me dit : « Si vous ne la donnez pas, monsieur, au moins ditesnous combien de fois vous désirez qu’on la joue encore à votre profit; après quoi elle nous appartiendra.— Quelle nécessité, messieurs, qu’elle vous appartienne? — Beaucoup de MM. les auteurs font cet arrangement avec nous. — Ce sont des auteurs inimitables. — Ils s’en trouvent très-bien, monsieur : car, s’ils ne partagent plus dans le produit de leur ouvrage, au moins ont-ils le plaisir de le voir représenter plus souvent : la Comédie répond toujours aux procédés qu’on a pour elle. Voulezvous qu’on la joue à votre profit encore six fois, huit fois, même dix? parlez. »
Je trouvai la propositions! gaie, que je répondis sur le même ton : « Puisque vous le permettez, je demande qu’on la joue à mon profit mille et une fois. — Monsieur, vous êtes bien modeste. — Modeste, messieurs, comme vous êtes justes. Quelle manie avez-vous donc d’hériter des gens qui ne sont pas morts? Ma pièce ne pouvant être à vous qu’en tombant aune modique recette, vous devriez désirer, au contraire, qu’elle ne vous appartînt jamais. Leshuit neuvièmes de cent louis ne valentils pas mieux que les neuf neuvièmes de cinquante? Je vois, messieurs, que vous aimez beaucoup plus vos intérêts que vous ne les entendez. » Je saluai en riant l’assemblée, qui souriait aussi de son côté, parce que son orateur avait un peu rougi.
Depuis, j’ai été instruit que la Comédie faisait
cette proposition à presque tous les auteurs dramatiques.
Enfin (le 3 janvier 1777) je vis arriver chez moi M. Desessarts le comédien : il me dit avec la plus grande politesse (car on le lui avait bien recommandé) que ses camarades et lui, désirant que je n’eusse jamais de plaintes à former contre la Comédie, m’envoyaient quatre mille cinq cent six livres qui m’appartenaient pour mon droit d’auteur sur trente-deux représentations du Barbier de Séville. Aucun compte n’étant joint à ces offres, je n’acceptai point l’argent, quoique le sieur Desessarts m’en pressât le plus poliment du monde (car on le lui avait fort recommandé).
« Il y a beaucoup d’objets, me dit-il, sur lesquels nous ne pouvons offrir à MM. les auteurs qu’une cote mal taillée. — Ce que je demande à la Comédie, beaucoup plus que l’argent, lui répondis-je, est une cote bien taillée , un compte exact, qui puisse servir de type ou de modèle à tous les décomptes futurs, et ramener la paix entre les acteurs et les auteurs. — Je vois bien, me dit-il en secouant la tête, que vous voulez ouvrir une querelle avec la Comédie. — Au contraire, monsieur; et plaise au dieu des vers que je puisse les terminer toutes à l’avantage égal des parties ! » Il remporta son argent.
Et le 6 janvier 1777 , j’écrivis aux comédiens français la lettre suivante :
« Ne portez point d’avance, messieurs, un faux « jugement sur mon intention, qui est très-bonne, « et laissez-moi dire un moment; vous serez con- « tents de ma logique.
« M. Desessarts est venu m’offrir obligeamment, « de votre part, une somme de quatre mille et tant « de livres, qui, dit-il, me sont dues pour ma part « d’auteur du Barbier de Séville. Grand merci, mes- « sieurs, de cette offre ! mais, avant de l’accepter, « je désire savoir exactement comment s’opère à « la Comédie française le compte de cette rétribu- « tion, fixée, par un ancien usage, au neuvième « de chaque recette, et qui a souvent excité des « murmures et de sourdes réclamations parmi les « gens de lettres.
« Ce compte à rendre n’a occasionné tant de u débats entre les auteurs et les comédiens que « parce que la question n’a peut-être jamais été « bien posée. Il n’est pas indigne d'un homme de
lettres qui s’intéresse à leur avancement de la
« discuter paisiblement avec vous, messieurs. Voici
« comment je la conçois :
« Tout auteur dont la pièce est acceptée fait avec « les comédiens une entreprise à frais et à béné- « fices communs, dont la livre, en termes de néu gociants, est de neafsous , les frais équitablement « prélevés et convenus entre les parties. Les co- « médiens prennent huit sous dans le bénéfice, et « le neuvième reste net à l’auteur. Ce n’est point ici « le cas d’examiner si cette affaire est utile ou
COMPTE RENDU
«dommageable aux gens de lettres; aussi long- « temps qu’elle subsiste, ils n’ont droit d’en exi- « ger que l’exactitude. Voilà toute l’affaire en trois « mots.
« Ce principe une fois posé, il reste fort peu de « choses incertaines et soumises à la discussion « des auteurs. Qu’ont-ils à demander en effet à la « Comédie? le nombre de représentations de l’ou- « vrage, qui est le fonds de la société, et le produit « net de chaque séance : ce produit se compose « de deux espèces de recettes, celle qui se perçoit « casuellement à la porte, et celle que produit fixe- « ment l’affermage annuel d’une partie des loges « de la Comédie. La première recette est écrite au « grand livre du receveur, jour par jour ; il ne peut « y avoir sur cet article d’erreur imputable aux « comédiens : ils perdraient, comme les auteurs, <( si le caissier était infidèle. On doit croire qu’ils « y veillent constamment.
« La seconde recette, connue sous le nom de « petites loges , est également sans erreur, et rentre « aussi dans le produit net de chaque séance au « profit de la société. Ceux qui les Jouent et qui « jouissent du travail de l’auteur et des comédiens « fournissent une partie fixe et connue de la re- « cette journalière, qui doit se partager entre les « comédiens et fauteur pendant toute la durée de « 1 ouvrage mis en société, ce qui n’entraîne « aucune difficulté pour le compte. Il suffit de « bien connaître le produit annuel de cet affer- « mage de loges et le nombre rond des séances « annuelles de la Comédie, pour extraire facile- « ment la recette journalière de ces loges de leur « location annuelle, et la porter au profit de la so- « ciété autant de fois que l’ouvrage en question a « été représenté. Ce n’est là, comme vous voyez,
« qu’une opération très-simple d’arithmétique.
« Quant aux frais, ils ne me paraissent pas plus « embarrassants à fixer que la recette, et doivent « se partager avec la même équité. Les plus res- « pectables de tous sont l’impôt levé sur le spec- « tacle en faveur des pauvres : il est hors de toute « conteste, car il se forme du prélèvement net d’un « quart de la recette annuelle et journalière. Cette « double recette une fois connue, chaque repré- « sentation fait supporter à la société le quart des « deux recettes en dépense : point de difficulté. —
« Ou bien cet impôt se forme d’un arrangement « annuel à bail et fixe, qui le modère au profit de « la société: point de difficulté encore.
« En supposant, par exemple, que cet impôt fût » annuellement fixé à soixante mille francs, il n’y « aurait autre chose à faire qu’à recommencer « 1 opération expliquée ci-dessus pour les petites « loges, c’est-à-dire former un nombre rond de « toutes les séances de la Comédie dans le cours «de l’année, lesquelles, supportant en somme « 1 impôt de soixante mille livres, donneraient fa- « cilement 1 impôt journalier de chaque représen-
« tation, que la société doit alors supporter au « marc la livre des conditions sous lesquelles elle « subsiste; et vous sentez combien cela est simple.
« A l’égard des frais journaliers du spectacle, ils « sont fixés par un arrêt du conseil, qui fait loi.
« Mais, comme il n’est pas juste que les comédiens (( soient plus lésés que les auteurs dans une entre- « prise commune; si les frais montent réellement « plus haut que leur fixation par cet arrêt où les « comédiens seuls ont été consultés, cet objet mé- « rite un examen sérieux, et non une cote mal « taillée : en pareil cas, un calcul rigoureux me « paraît préférable à l’équivoque, à l’incertitude « qui subsiste entre une grâce que l’auteur ne doit « pas recevoir de la Comédie, et une injustice que « les comédiens ne doivent pas être accusés de lui « faire.
« A ma façon nette d’exposer les choses, vous « devez voir, messieurs, que mon intention n’est « point du tout d’élever un différend entre la Co- « médie et moi, mais de faire tomber une bonne « fois le reproche tant répété d’une prétendue « lésion faite aux auteurs par les comédiens; opi- il « nion qui ne subsiste apparemment que faute de « s’être bien entendus en terminant chaque société « particulière.
« Je vous prie donc, messieurs, de vouloir bien « m’envoyer le relevé des articles ci-dessoifs, sur « lesquels je vérifierai, à tête reposée, la justesse « ou l’erreur de la somme qu’on me propose; je « vous enverrai mon calcul et son résultat à vous « seuls et sans bruit, pour que vous y apposiez à « votre tour vos observations, auxquelles j’aurai « les mêmes égards que je vous demande pour les « miennes, comme cela doit être entre honnêtes « gens qui terminent un compte exact et de bonne « foi.
« Envoyez-moi donc :
« 1° Le nombre des représentations qu’a eues le
« Barbier de Séville ;
« 2° La recette casuelle de chaque représenta- « tion;
« 3° Le prix de l’affermage annuel des petites « loges ;
« 4° Le prix des abonnements annuels et per- « sonnels ;
« 5° Le prix de l’arrangement annuel et fixe de « l’impôt en faveur des pauvres;
« 6° La fixation des frais journaliers par le der- « nier arrêt du conseil; *
« 7° L’état exact des augmentations journalières « que vous croyez juste de faire entrer dans les « frais supportés par la société.
« Si quelque objet exige conférence ou compul- « sation des registres, je conférerai volontiers avec « les gens chargés de votre confiance, et je com- « puiserai les registres avec eux.
« Puisse, messieurs, cette façon honnête de pro-
COMPTE
« céder terminer à jamais les querelles entre les « auteurs et les comédiens! puisse le résultat qui « en va sortir servir de base aux traités subsé- « quents! Et vous, messieurs, conservez-moi votre « amitié, dont je fais autant de cas que j’estime « vos talents. Le public souffre de nos éternelles « divisions : il est temps qu’elles finissent, et c’est « l’affaire d’une bonne explication.
« J’ai l’honneur d’être, etc. »
Mes intentions pacifiques étaient si bien expliquées dans cette lettre, que la Comédie ne dut point s’y tromper; mais, occupée d’objets plus graves, elle oublia de me répondre, et le bruit courut à Paris qu’après avoir refusé l’argent des comédiens, je les avais traduits en justice. On voit qu’il n’en était rien. Pour rassurer mes débiteurs, qui pouvaient le craindre, je leur écrivis, le 19 janvier 1777, la lettre suivante :
« Tout le monde me dit, messieurs, que je suis U en procès avec la Comédie française. On suppose « apparemment qu’il en est du tracas de la vie « comme des plaisirs du spectacle, et qu’un petit « procès doit me délasser d’un grand, ainsi que « Patelin détend l’âme après Polyeucte. Il est vrai « que j’ai eu l’honneur de vous écrire il y a treize « jours sur le Barbier de Séville , et que je n’ai pas « reçu de réponse de vous; mais un mécontente- « ment, messieurs, n’est pas plus un procès que « cette seconde lettre ne ressemble à un exploit. « Laissons jaser les oisifs. Si quelque difficulté « dans les calculs suspend l’envoi de notre compte, « ayez la bonté de me faire passer seulement les « relevés très-simples que je vous ai demandés; je « le ferai moi-même, ce compte, et je vous promets « de le faire promptement : car les malheureux « auxquels je destine cet argent meurent de froid, « en dévorant d’avance ce que je leur donnerai « dans un mois.
«J’ai l’honneur d’être, avec tous les senti- « ments d’estime et d’amitié que vous me con- « naissez, etc. »
Cette seconde lettre eut à peu près l’effet que j’en attendais, c’est-à-dire que la Comédie m’envoya un simple bordereau que je ne demandais point, et garda pour elle les éclaircissements que je lui demandais. Une lettre de M. Desessarts, pour lui et ses camarades, accompagnait le bordereau.
s 20 janvier 1777.
« Monsieur,
« Nous avons l’honneur de vous envoyer le bor- « dereau de compte du Barbier de Séville, suivant « l'usage observe par la Comédie avec messieurs les « auteurs. L’argent est tout prêt. Mandez-nous si « vous souhaitez qu’on vous l’envoie, ou si vous « aimez mieux l’envoyer prendre. Permettez-nous
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« de nous dire, avec toute la considération pos- « sible,
« Monsieur, vos très-humbles et très- « obéissants serviteurs,
« Signé Desessarts, pour les semainiers « ses autres camarades. »
En examinant un bordereau sans signature de personne, et dont le résultat, toute balance supposée faite, offrait, pour droit d’auteur de trentedeux représentations de ma pièce, quatre mille cinq cent six livres quatorze sous cinq deniers; en le comparant avec la phrase de la lettre qui disait que ce bordereau de compte était fait suivant l’usage observé par la Comédie avec messieurs les auteurs , je conclus, ou qu’on avait oublié de signer celui-ci, ou que les gens de lettres avaient eu grande raison de se. plaindre de cette façon légère de compter avec eux. Je répondis aux comédiens, en leur renvoyant le bordereau le 24 janvier 1777 :
« J’ai reçu, messieurs, l’état que vous m’avez « envoyé des frais et produits du Barbier de Séville, « avec la lettre polie de M. Desessarts, qui l’ac- « compagnait : je vous en fais mes remercîments; <( mais vos préposés aux relevés qui forment cet « état ont oublié de le certifier véritable; et, sans « cette précaution, vous sentez que tout état est « plutôt un aperçu qu’un compte en règle. Je vous « serai fort obligé de vouloir bien le faire certifier « et me le renvoyer. M. Desessarts, qui fut prati- « cien public avant d’être comédien du roi, vous « assurera que ma demande est raisonnable.
« Pour faire cesser le mauvais bruit qui court « d’un procès idéal entre nous, vous devriez, mes- « sieurs, mettre sur votre prochain répertoire le « Barbier de Séville : c’est le plus sûr moyen de dis- « créditer les propos, et de nous venger innocem- « ment de vos ennemis et des miens.
« J’ai l’honneur d’être, etc. »
Et le 27 janvier étant arrivé sans que j’eusse aucune réponse à ma lettre, je craignis que mon paquet ne se fût égaré ou que tous les écrivains de la Comédie ne fussent malades. J’envoyai donc un exprès, avec ordre de remettre au semainier la lettre suivante :
« Pardon, messieurs, de mon importunité; ce « n’est qu’un mot : Avez-vous reçu ma lettre en- « fermant notre compte, que mon domestique « assure avoir remise au suisse de la Comédie le « 24 de ce mois? Comme il ne faut qu’un moment « pour certifier véritable un compte auquel on a « mis tout le temps nécessaire, et que voilà trois « jours écoulés sans qu’il me soit revenu, j’ai craint « que la négligence ou l’oubli n’eût empêché ce « paquet de vous parvenir. Je vous prie de vouloir « bien éclaircir ce fait, et me renvoyer votre état « certifié : je le recevrai par ce même exprès, qui « a l’ordre d’attendre.
COMPTE RENDU
« Je suis malade ; on m’interdit pour quelques « jours les affaires sérieuses : je profiterai de ce « loisir forcé pour m’occuper de celle-ci, qui ne <( l’est point du tout.
« Je vous demandais aussi par ma lettre d’ouvrir « une fois cette semaine la boutique peinte en « bleu de notre Figaro : cela ne ferait point mal « du tout. On s’obstine à vouloir que nous soyons « en procès : il serait assez gai de prouver ainsi « aux bavards qu’il n’en est rien, et que vous ne « cessez point, comme on le dit , de jouer les « pièces aussitôt qu'il est question de leur produit.
« Je suis, etc. »
Je m’étais trompé sur le motif du silence : il ne. venait que de l’embarras de certifier un compte aux données duquel la Comédie n’avait pas plus de confiance que moi, si je m’en rapporte à sa réponse, qui fut guirlandée d’autant de signatures obligeantes que le bordereau en avait peu : elle portait le nom de dix membres de la Comédie. La voici :
« Monsieur,
« Le compte qui vous a été envoyé peut bien « être certifié véritable pour le produit des re- « celtes de la porte, de chaque représentation, « parce qu’elles sont constatées.
« Quant au produit des petites loges, on ne peut « vous en donner qu’un aperçu, cette recette étant « susceptible de variation à tous moments, soit « par la retraite ou la mort de différents locataires « qui ne louent point tous par bail, soit pour les « non-valeurs, pour raison de ceux des proprié- « taires qui ne payent point; soit en raison des « saisons, puisqu’il est notoire qu’il y a moins de « locations l’été que l’hiver, et que votre pièce a « été jouée dans l’un et l’autre temps. Il en est de « même des frais journaliers, qui ne peuvent non « plus être les mêmes tous les jours; ils varient « nécessairement à chacune des représentations, « en raison du choix des pièces. Vous voyez par « là, monsieur, que l’on ne peut vous donner de « compte que par aperçu, et faire, comme on dit,
« une cote mal taillée. Au reste, la Comédie ne pense « point comme le public, et ne sait d’où vient le « bruit du procès que l’on suppose entre nous.
« Si vous désirez, monsieur, de plus amples « éclaircissements, la Comédie se fera un plaisir « et un devoir de vous les procurer. Rétablissez « votre santé, qui nous intéresse; croyez que nous « donnerons votre pièce au premier moment que « nous pourrons, et faites-nous l’honneur de nous « croire, avec toute la considération et l’estime « possibles,
« Monsieur,
« Vos très-humbles et très-obéissants service teurs, tant pour nous que pour nos ca- « marades.
« Ce 27 janvier 1777. »
Le ton affectueux de cette lettre m’ayant absolument gagné le cœur, je résolus de tirer la Comédie de l’embarras où l’ignorance des affaires la mettait à mon égard; et, toujours plein du désir de fixer le sort des auteurs à l’amiable, parl’exem- ! pie du mien, j’envoyai le 28 janvier aux comédiens j la lettre instructive qui suit :
« En lisant, messieurs, la lettre obligeante dont « vous venez de m’honorer, signée de beaucoup « d’entre vous, je me suis confirmé dans l’idée que « vous êtes tous d’honnêtes gens, très-disposés à « faire rendre justice aux auteurs; mais qu’il en « est de vous comme de tous les hommes plus ver- « sés dans les arts agréables qu’exercés sur les « sciences exactes, et qui se font des fantômes et « des embarras d’objets de calculs que le moindre I « méthodiste résout sans difficulté.
« Par exemple, il est de règle que tout compte ! « entre associés doit être d’une exactitude rigou- « reuse, et que rien de problématique n’y peut « être admis. Cependant, à la demande très-simple « que je vous fais de certifier l’état que vous m’avez « envoyé, vous me répondez que Von y eut à la « Comédie certifier véritable le produit des recettes « de la porte , parce qu'il est constaté chaque jour ;
« mais que, quant au produit des petites loges , on 1 « ne peut en donner qu'un aperçu , cette recette étant « susceptible de variation à chaque moment , soit par « mort ou par retraites , non-valeurs , mort es-sai- « sons , etc. Ici vous proposez une cote mal taillée : «je ne la vois pas juste; et voici mon obser- « vation :
« Votre raisonnement, messieurs, aurait toute sa « force, si je vous demandais une évaluation exacte « du produit futur des petites loges; mais vous j « savez tous que s'il y a quelque chose d’éventuel « ou d’incertain dans cette location pour les 1 « années prochaines, la recette de ces mêmes pe- « tites loges pour le cours des années passées « est aussi certainement arrêtée et connue au- « jourd’hui que celle du parterre et des grandes i « loges pour les mêmes années.
« Certes, il n’est pas plus difficile à votre comp- « table de relever, sur les livres de 1775 et 1776,
« le produit exact des loges à l’année, occupées « dans tel ou tel mois, que de m’apprendre exac- « tement ce qu’on a reçu à la porte tous les jours « de ces mêmes mois ; et c’est faute d’y réfléchir « qu’il ne vous vient pas à l’esprit que le compte j « à me rendre à cet égard est absolument sem- « blable à celui que votre comptable a rendu, sur « ce même objet, à la Comédie.
« Si, d’après ses tableaux arrêtés, vous n’avez j « eu nulle peine à procéder à vos partages, il n’y « en a pas plus à procéder exactement au mien,
« dès que je m’en rapporte aux relevés dont vous « avez été contents pour vous-mêmes. Qu’est-il « arrivé quand les mois ont été reconnus moins
COMPTE RENDU
u forts en location de petites loges? La part de « chacun de vous s’est trouvée amoindrie d’au- (( tant : il en doit être ainsi de la mienne, et je ne (C me rendrai ni plus ni moins rigoureux que vous « à l’examen de ces relevés. Mais point de cote mal a taillée entre nous : rien n’est plus contraire aux « vues honorables dans lesquelles je fais cette « recherche.
« Pour mieux nous entendre, substituons l’exem- « pie au précepte; et permettez-moi de vous pro- « poser une méthode assez simple de calculer et « compter ces produits, applicable à toutes les « occasions.
« Je suppose, en nombre rond, que vos registres « vous ont montré pour les mois de janvier, février « et mars 1775, trente mille livres par mois, de « petites loges occupées : elles auront donc pro- « duit mille livres par jour de recette.
« Maintenant, telle pièce nouvelle a été jouée « douze fois dans le cours de ces trois mois; cela « fait pour cette pièce une recette, en petites loges,
« de douze fois mille livres, dont le neuvième,
« pour l’auteur, est de mille trois cent trentev trois livres six sous huit deniers : rien de plus « facile à vérifier.
« Dans les mois d’avril, mai, juin et suivants, je « suppose qu’il n’y a plus eu que pour vingt mille « livres par mois de petites loges occupées; alors <c elles n’ont produit que six cent soixante-six livres « treize sous quatre deniers de recette par jour.
« Si la même pièce a été jouée encore douze fois « pendant ces trois mois, il èst clair que cela fait « pour cette pièce douze fois six cent soixante-six « livres treize sous quatre deniers de recette en pe- « tites loges, ou huit mille, dont le neuvième, pour « l’auteur, est, sauf erreur, huit cent quatre-vingt- « huit livres dix-sept sous neuf deniers : ainsi des « autres mois et saisons. Qu’est-il de plus aisé « qu’un pareil calcul?
a Cependant, si cette opération, toute simple « qu’elle est, embarrasse votre comptable, j’ai sous « ma main, messieurs, un des meilleurs liquida- « teurs de Paris : je renverrai nettoyer ce compte; « en huit traits de plume il extraira le produit « net. Vous n’avez qu’à parler.
« Quant aux frais journaliers, sur lesquels vous « me mandez qu’on ne peut donner de compte que par u aperçu , je ne vois pas non plus ce qui vous em- « barrasse ; un arrêt du conseil les a fixés à trois « cents livres par jour; mais , comme le dit votre « lettre, si les frais extraordinaires varient en rai - « son du choix des pièces , et cela est incontestable, « il ne l’est pas moins que les frais extraordinaires « d’une pièce une fois connus ne font plus de va- « riété sur les diverses représentations de cette « même pièce ; ce qui éloigne tellement toute éva- « luation arbitraire de ces frais, que, sans vous en « douter, vous en avez fait un article fort net du « compte que vous m’avez envoyé.
« Pour quatre soldats, à vingt sous par « jour, trente-deux représentations du
« Barbier de Séville 128 liv.
« Pour quatre livres par jour d’autres « frais extraordinaires 128
256 liv.
« D’où je vois que le Barbier de Séville a coûté,
« en frais journaliers, tant ordinaires qu’extraor- « dinaires, trois centhuit livrespar représentation.
« Point d’équivoques à cet égard.
(( Cet article n’exige donc pas plus que celui des « petites loges une cote mal taillée. Eh ! croyez-moi,
« messieurs, point de cote mal taillée avec les gens « de lettres : trop fiers pour accepter des grâces,
« ils sont trop malaisés pour essuyer des pertes.
« Tant que vous n’adopterez pas la méthode du tt compte exact, ignorée de vous seuls, vous aurez « toujours le déplaisir de Anus entendre reprocher « un prétendu système d’usurpation sur les gens « de lettres, qui n’est sûrement dans l’esprit ni « dans le cœur d’aucun de vous.
« Pardon si je prends la liberté de rectifier vos « idées, mais il s’agit de s’entendre ; et comme « vous me paraissez, dans votre lettre, embarrassés « de la meilleure foi du monde à donner une forme « exacte au plus simple arrêté, je me suis permis « de vous proposer une méthode à la portée des « moindres liquidateurs.
« Deux mots, messieurs, renferment toute la « question présente : Si l’état que je vous ai rente voyé n’est pas juste, il faut le rectifier; si vous « le croyez très-exact, il faut le certifier. Voilà « comme on marche en affaires d’intérêts.
« Je vous remercie des éclaircissements que la « Comédie veut bien me promettre à ce sujet; je « n’en puis désirer aucun avant que les bases fonte damentales de notre compte à régler soient posées « exactement et certifiées par vous; le reste ne « sera que des points de lait sur lesquels, de votre tt part, le oui ou le non, bien réfléchi, me suffira t< toujours.
« J’ai l’honneur, etc. »
Au lieu d’envoyer cette lettre le jour même, je la gardai jusqu’au 31 janvier, qu’elle partit avec le mot suivant :
« J’ai laissé reposer deux jours sur mon bureau, « messieurs, la lettre ci-jointe, avant de vous l’a- « dresser. Je viens de la relire à froid ; je n’y tt trouve rien qui doive l’empêcher de partir : elle « est l’expression de mon estime et de mes sentitt ments pour vous; elle contient une méthode tt aussi claire qu’aisée pour compter avec les tt auteurs, du produit net des petites loges, et des « frais extraordinaires que les drames nécessitent, tt Je vous prie de la lire avec attention, d’en act< cueillir les dispositions, et de vouloir bien m’hott norer d’une réponse accompagnée de notre
rm COMPTE RENDU.
« compte en règle, afin que cette affaire entamée « entre nous ne languisse pas davantage. »
La Comédie, touchée de mes égards, et surtout des soins que je me donnais pour lui en épargner beaucoup, me répondit, le 1er février 1777, en ces termes :
« Monsieur, la Comédie n’a d’autres désirs que <( de vous rendre la plus exacte justice et de faire « les choses de la manière la plus régulière et la « plus honnête.
« Pour y parvenir, elle a assemblé messieurs les « avocats de son conseil, qui ont bien voulu se « charger, avec quatre commissaires de la société, « d’examiner chacun de vos chefs de demande. « Dès qu'ils auront pris un parti définitif, la Co- « médie aura l’honneur de vous en faire part.
« Nous sommes, etc. »
Assembler tout un conseil d’avocats, et des commissaires tirés du corps de la Comédie, pour consulter si l’on devait ou non m’envoyer un bordereau exact et signé de mes droits d’auteur sur les représentations de ma pièce, me parut un préalable assez étrange. Mais enfin, résolu de porter la douceur et les égards aussi loin qu’on pouvait l’espérer d’un ami du bon ordre et delà paix, j’envoyai au Courrier de V Europe le désaveu d’un mécontentement qu’on m’y supposait, des comédiens, dans un paragraphe assez dur pour eux; et je leur adressai à eux-mèmes, le 8 février 1777, la lettre suivante pour les en prévenir, en y joignant mon désaveu public :
« Je vois avec déplaisir, messieurs, que votre « lenteur à régler notre compte éveille vos enne- < mis et les met en campagne. Un paragraphe du « Courrier de l’Europe, que je vous envoie, indique « assez qu’on veut user de ce prétexte et de mon « nom pour vous maltraiter dans les papiers pu- « blics.
« Il ne me sera plus reproché, messieurs, d’en- <( tretenir cette erreur funeste à votre réputation «même, par un silence qui pourrait ^être pris « pour un tacite aveu de ma part.
« Ne m’étant plaint encore à personne de votre « lenteur, qui sans doute est l’effet de l’exactitude « et des précautions que vous mettez à la rédac- « tion de notre compte, je désapprouve infiniment « les libertés qu’on se permet à cet égard dans le « Courrier de l’Europe, et je me hâte de vous en- « voyer la copie du désaveu que j’en viens d’écrire « à son rédacteur à Londres’.