‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 632 sur 803 · COI · texte numérisé non relu

COI

« sembler MM. les premiers gentilshommes de la « chambre, vos confrères, et de m’admettre à plai- « der devant eux l’exécution du nouveau règle- (( ment pour le Théâtre-Français. Depuis deux ans « et demi cette affaire est remise de mois en mois,

« quoique avec toute la politesse et les égards qui « soutiennent la patience.

« Mais comme à la fin la volonté se montre,

« même à travers les procédés qui la dissimulent, u je suis obligé de revenir à l’opinion générale,

« et de croireque vous n’avez jamais eu le dessein « sérieux de nous faire faire cette justice que vous « nous aviez tant promise.

« Remettant donc l’affaire au point où elle était le (( jour où vous m’avez fait l’honneur de m’en parler « pour la première fois, je vous prie de vouloir « bien me rendre la parole que je vous donnai, de « ne point inquiéter les comédiens sur le compte « qu’ils ont à me remettre.

te Mon intention est de donner aux pauvres tout « ce qui m’est dû au théâtre, et de faire poser judi- « ciairement des bornes au déni de justice que « les comédiens font aux auteurs. Mes droits sévè- « rement liquidés dans les tribunaux, en faveur u des pauvres, serviront de modèle au compte que « chaque homme de lettres a droit de demander « aux comédiens.

« Vous voudrez bien, monsieur le maréchal, me « rendre le témoignage que j’ai fait tout ce que « j’ai pu pour prévenir cet éclat; et toutes les | « pièces justificatives de la conduite des auteurs « depuis deux ans montreront au public que ce u n’est qu’après avoir vainement épuisé toutes les « voies conciliatoires que je me suis déterminé « avec chagrin à prendre celle d’une discussion « juridique.

« Je suis avec le plus profond respect, etc. »

Le 4 août, je reçus la réponse suivante :

u J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous avez « pris la peine de m’écrire, et je vous avoue que «j’ai été un peu étonné du reproche qu’elle con- « tient, puisque vous me paraissez douter de la « bonne foi avec laquelle je me suis conduit, et du « désir que j’avais de terminer tous les différends « qui s’étaient élevés entre vous et la Comédie, et « même de faire un arrangement général qui pût c éviter toute discussion par la suite avec mesv sieurs les auteurs. Je vous ai instruit de ce qui « s’était passé entre mes camarades et moi, quand « je leur ai fait part du projet que vous aviez bien « voulu me confier, et je vous ai prié d’en con- « férer avec M. le maréchal de Richelieu.

« Des affaires personnelles et plus importantes « vous ont éloigné de Paris; et mon service auprès « du roi m’a retenu ici depuis le Ier janvier, sans « avoir été à Paris. Je n’ai rèçu de vous ni de per- « sonne, depuis cette époque, aucune lettre ni (( aucune proposition. Je n’ai pas douté que vous

« n’eussiez remis cette affaire, ou que vous ne « vous en fussiez entretenu avec M. de Richelieu,

« qui est plus au fait que moi des difficultés qui u se sont présentées.

« Il me semble même avoir ouï dire que parmi (( MM. les auteurs plusieurs s’étaient récriés contre « l’arrangement. Au surplus, monsieur, vous êtes « à portée de vous en éclaircir auprès de M. de « Richelieu. Mon service ne me permettant pas « d’aller à Paris, je ne serai pas en position de « les suivre.

« Quant à vos demandes particulières avec la « Comédie, j’en ignore le détail ; il me semble qu’il « y aurait des moyens de vous concilier. Établissez a vos droits ; les comédiens vous répondront après « les avoir examinés : si vous êtes content de leurs «réponses, il n’y aura pas matière à procès; si « vous n’êtespas satisfait, vous aurez toujours la « ressource que vous proposez aujourd’hui.

« Pourquoi venir d’abord à un éclat qui ne peut « aller qu’au détriment de ce spectacle, qui n’est « déjà que trop en désordre ? Vous êtes trop hon- « nête pour saisir un moment où la fermentation « est plus forte que jamais parmi eux. Voilà T « monsieur, ce que je pense.

« Je finis en vous priant de rendre désormais « plus de justice à ma façon de penser, et de me « croire incapable de cette basse dissimulation « qui, dans tous les points, est indigne de moi.

« Je suis très-parfaitement, monsieur, votre, etc.

« Signé le maréchal de Duras. »

J’ai eu depuis plusieurs occasions de juger que M. le maréchal de Duras avait réellement conservé sa bonne volonté pour les auteurs ; mais alors je ne vis dans sa réponse qu’un inconcevable oubli du passé, soutenu d’un renvoi à cent ans pour l’avenir.

Bien résolu d’assigner les comédiens, et la tête échauffée de me voir outrageusement soupçonné d’une part et payé de l’autre par un déni formel de justice, j’adressai sur-le-champ (7 août 1779) à M. le maréchal la réponse suivante, de la chaleur de laquelle je lui ai fait sincèrement mes excuses, lorsque j’ai cru depuis reconnaître qu’il ne nous faisait essuyer que les contradictions qu’il éprouvait lui-même :

« Monsieur le Maréchal,

« La lettre dont vous m’avez honoré est la preuve « la plus complète que l’affaire des auteurs drama- « tiques est malheureusement sortie de votre mé- « moire; et je dis de votre mémoire , parce que le « reproche que vous me faites de partager rince quiétude de mes confrères sur vos dispositions à « les obliger ne me permet plus d’en douter.

« Lisez donc, je vous prie, monsieur le maré- « chai, avec attention le rapprochement de tout ce « qui s’est passé sur cette affaire; et vous vous

COMPTE RENDU

u convaincrez avec étonnement que, revenus au .« point d’où nous sommes partis il y a deux ans, « nous n’avons fait autre chose que tourner dans « un cercle oiseux, et perdre nos travaux, notre « temps et notre espérance.

« Par exemple, vous me mandez qu'il y aurait « moyen de me concilier avec la Comédie; que je dois « établir aujourd'hui mes droits devant elle , et que « les comédiens me répondront après les avoir « examinés. Mais vous oubliez, monsieur le maré- « chai, que c’est après avoir vainement posé ces « droits pendant un an , les avoir établis dans « trente lettres qui ne m’ont valu de leur part que « des réponses vaines, vagues et sans effet, que je « fus traduit par eux devant vous, à l’instant où, « perdant patience, j’allais forcer, le timbre à la « main, leur comptable de me remettre un état en « règle de mes droits contestés.

K Vous oubliez, monsieur le maréchal, que le « vif désir que vous me montrâtes alors de chance ger cette discussion personnelle en un arrange- « ment général entre les comédiens et les auteurs « me détermina sur-le-champ à préférer vos pro- « messes à la voie juridique, et à rassembler chez « moi les auteurs mes confrères, pour leur faire « part de vos bonnes intentions.

« Vous oubliez, monsieur le maréchal, qu’alors « vous ne vouliez qu’être bien éclairé sur les de- « mandes des auteurs, pour trancher la question « seul et sans MM. vos confrères, qui, disiez-vous, <c avaient abandonné cette partie.

« Vous oubliez encore que, sur un léger doute « de ma part que vos occupations vous permissent « de donner à cette affaire toute la suite et l’atten- « tion qu’exigeait son succès, votre premier mot « fut que vous casseriez la Comédie , si elle opposait le « moindre obstacle à des vues aussi judicieuses.

« Qui n’aurait pas cru comme moi, d’après cela, <( monsieur le maréchal, qu’un travail projeté de <( concert avec vous, fait f>ar tousles gens de lettres, « corrigé sur vos observations et terminé sous vos « auspices, allait rendre aux auteurs dramatiques « les droits injustement usurpés qu’ils réclament «sur leurs propres ouvrages? Cependant, après « trois ans de patience, je suis renvoyé, par vous, « à établir de nouveau mes droits d’auteur devant « les comédiens, c’est-à-dire à recommencer pen- « dant une autre année tout ce qui a été dit et fait « entre eux et moi, pour entamer ensuite un nou- « veau traité conciliatoire avec M. le maréchal de « Duras, que les comédiens ne manqueront pas « d’invoquer encore, à l’instant où l’impatience « me fera de nouveau recourir aux voies juridi- « ques. C’est-à-dire, monsieur le maréchal, que, « sans vous en douter, vous m’invitez à parcourir « encore une fois le cercle fatigant de trois ans « de travaux perdus et de soins inutiles : autant « valait-il alors me laisser aller au parlement , « comme je me disposais à le faire.

« Vous me renvoyez, dans votre lettre, à M. le « maréchal de Richelieu sur les objections faites contre « le règlement , parce que, dites-vous, votre service de « Versailles vous empêche de vous en occuper ; mais « vous oubliez, monsieur le maréchal, qu’à la fin « de l’an passé vous vous félicitiez d’entrer d’an- « née à Versailles, parce que vous espériez qu’é- « tant à demeure dans le lieu qu’habite M. le comte « de Maurepas, vous trouveriez facilement le « moyen de régler avec lui l’affaire de la Comédie, « dans des moments où celles de l’État lui laisse- « raient un peu de repos.

« Sur cet espoir, j’ai remis à M. le comte de Mau- « repas le nouveau règlement du théâtre, avec vos « corrections. Ce ministre, à qui j’ai depuis pris « la liberté d’en demander son jugement, m’a ré- « pondu qu’il en était content, mais que jamais « vous ne lui aviez dit un mot des auteurs drama- (( tiques, et qu’il vous croyait trop embarrassé du « tracas des acteurs, pour qu’on pût vous pro- « poser de penser aux auteurs dans ce moment-ci.

« A quelle époque donc les auteurs dramatiques « peuvent-ils espérer qu’on s’occupera de leur af- « faire? Y a-t-il, monsieur le maréchal, une pa- « tience à l’épreuve d’une pareille inaction? et si « tous ces faits étaient connus du public, n’au- « rions-nous pas autant de partisans de nos plaintes « qu’il y a de gens sensés dans le royaume?

« Vous me mandez encore, monsieur le maréchal, (( que vous avez ouï dire que, parmi les auteurs, « plusieurs se sont récriés contre l’arrangement; « mais vous oubliez que vous avez s,u par moi, dans « le temps, que le point de division entre quelques « membres et le corps entier des auteurs ne por- « tait que sur le vœu général (de l’assemblée) pour « l’élévation d’un second théâtre. Plusieurs vou- « laient que la demande en fût remise au temps où « l’on aurait épuisé tous les moyens d’avoir jus- « tice; et les autres, que l’on commençât par cette « demande au conseil du roi : certains, disaient- « ils, que jamais nous n’obtiendrions rien de l’ad- « ministration de la Comédie.

« Il est bien fâcheux, monsieur le maréchal, que « l’événement semble justifier aujourd’hui leurs « inquiétudes. A la vérité, quelques objets de dis- « cipline intérieure entre les auteurs ont pu les « émouvoir dans leurs assemblées ; mais avez- « vous jamais douté que tous les vœux ne se réu- « nissent pour un règlement qui mettait leurs in- « térêts à couvert et tendait à consolider leurs « succès? Il faudrait donc supposer que mes con- « frères et moi ne sommes ni hommes, ni auteurs « dramatiques.

« Vous voulez bien me dire, monsieur le maré- « chai , que vous me croyez trop honnête pour « saisir un moment où la fermentation est plus « forte que jamais parmi les comédiens: mais je « ne m’adresse point aux comédiens, c’est à leurs « supérieurs que je demande justice; et qu’im-

COMPTE RENDU

« porte alors que les comédiens manquent de sa- I «gesse ou d’équité, si leurs supérieurs en sont « suffisamment pourvus? Que font au règlement « des auteurs les tracasseries des actrices, si l’on « veut bien ne pas confondre un objet grave avec « des minuties, et donner à l’atfaire des gens de « lettres quelques-uns des moments trop prodigués « peut-être à régler la préséance entre ces dames?

« L’usage que je fais de mes honoraires d’auteur « en faveur des pauvres montre assez que ceci « n’est pas une combinaison d’écus, mais un moyen « forcé, à défaut de tout autre, de constater enfin « les droits des auteurs, dont les reproches m’af- « fligent et me fatiguent, autant que leur confiance « m’avait d’abord honoré.

« D’ailleurs, quand je ne mettrais aucune importe tance personnelle à cette décision, est-il poste sible, monsieur le maréchal, que vous n’y en « mettiez pas vous-même? et n’ai-je pas dû penser « qu’en me présentant à M. le maréchal de Duras, « très-grand seigneur, gentilhomme de la chambre « du roi, académicien français; de plus, institué <e supérieur du spectacle national, pour en mainte tenir la splendeur et redresser les griefs qui tente dentale dégrader: n’ai-je pas dû penser, dis-je, <e que je lui faisais ma cour de la manière la plus te flatteuse, en le priant de vouloir bien être farte bitre d’une querelle aussi intéressante aux gens et de lettres qu’utile à la Comédie, qu’il est bon et quelquefois de séparer des comédiens ?

te Quel temps donc, monsieur le maréchal, « croyez-vous plus propre à régler les droits des t< auteurs, que celui où les dissensions intérieures « du spectacle obligent l’autorité de s’occuper du « spectacle? Espérez-vous qu’il y ait jamais un « intervalle sans querelle à la Comédie, tel que les « trois ans qu’on a consumés à nous faire espérer « une justice que nous n’avons pas obtenue? Car « il est bien clair que, soit avec intention, ou mal- « heureusement, ou par hasard, nous sommes ar- « rêtés depuis trois ans sur un objet de règlement « qui, franchement accueilli par vous, monsieur « le maréchal, n’aurait pas dû vous occuper trois « semaines.

« Il est bien clair encore que M. le maréchal de « Richelieu va nous renvoyer vers vous, qui nous « renvoyez vers lui, lorsqu’il aura fait ses obser- « vations. Pour peu qu’il faille après revenir en- « coreà consulter les comédiens, dont on sait déjà. « que l’avis est de tout garder, puisqu’ils ont « tout usurpé; pour peu qu’on flotte encore une « autre couple d’années entre nos demandes et « leurs objections ; pour peu surtout que le sys- « tème de démissions, dont les comédiens mena- « cent en toute occasion de faire usage, soit mis « par eux en avant contre nos demandes à défaut « de bonne réponse, pouvez-vous nous dire, mon- « sieur le maréchal, ce que nous devons faire « alors, et à qui nous devons nous adresser?

« Puis donc que l’autorité des supérieurs de la « Comédie est sans pouvoir sur les comédiens, ne « vaudrait-il pas mieux, monsieur le maréchal,

« laisser décider la question des droits des auteurs « aux tribunaux chargés de veiller sur les proprié- « tés des citoyens? car ne pas faire justice, et « trouver mauvais qu’on la demande ailleurs, est ce une idée qui soulèverait tous les bons esprits.

«Je vous supplie, monsieur le maréchal, au « nom de tous les auteurs dramatiques, au nom « du public, mécontent de l’appauvrissement gé- « néral du Théâtre-Français, de vouloir bien peser « la force de mes représentations. Certainement « on ne peut disconvenir que ce théâtre ne soit « aujourd’hui tombé dans le pire état possible; et « que le plus médiocre théâtre de province, toute « proportion gardée, avec un chétif directeur, et « point d’autre loi que son intérêt, ne marche « mieux et ne contente plus le public que la Co- « médie française, le spectacle par excellence, « ayant à sa tête, pour directeurs, quatre hommes « de qualité puissants, constitués dans les plus « hautes dignités, dont deux sont de l’Académie « française : ce qui suppose, outre le mérite aca- « démique, un grand amour du théâtre et des « belles-lettres.

« Il y a donc un vice, ou dans la constitution « ou dans l’administration de ce spectacle; et « quand nous vous proposons des moyens sûrs de <( ranimer l’émulation des auteurs et des acteurs, « nous voyons avec chagrin que les plus faibles « considérations, qu’une crainte frivole, une pani- « que terreur que les gens de lettres ne tendent « sourdement à dominer l’autorité des gentils- « hommes de la chambre sur le spectacle, est le « vrai motif qui les empêche de prêter la main à « nos demandes légitimes.

« Mais puisque c’est à vous, monsieur le maré- « chai, que nous nous adressons, nous sommes « donc bien éloignés de contester votre supréma- « tie au spectacle. Nous, vouloir tout dominer sur « la Comédie ! Que Dieu préserve tout homme sage « d’avoir une idée aussi contraire à son repos ! Et si « tout le pouvoir et les lumières réunies de quatre « des plus grands seigneurs du royaume, absolu- « ment maîtres en cette partie, ne peuvent répri- « mer la déplorable anarchie qui désole et détruit le « Théâtre-Français, comment les gens de lettres, « qui n’ont seulement pas le crédit d’obtenir jus- « tice pour eux-mêmes, peuvent-ils être soupçonnés « d’attenter à une autorité qu’ils n’ont cessé d’in- « voquer jusqu’à ce jour?

« D’après ces observations, j’aurai l’honneur de « voir M. le maréchal de Richelieu, comme vous « m’y invitez ; mais, si cette tentative ne me réus- « sissait pas plus que les précédentes, poumez- « vous trouver mauvais que je fisse assigner les « comédiens à me rendre en justice un compte « exact et rigoureux, qui mettrait dans le plus

COMPTE RENDU

« grand jour les produits de la caisse et les abus « qui se commettent aux dépens des auteurs à la « Comédie française?

« Je suis avec le plus profond respect, etc. »

Voici la réponse à cette lettre :

« Versailles, le 11 août 1779.

« Je n’entreprendrai pas, monsieur, de répondre « à , tous les articles contenus dans votre lettre « du 7. Mon devoir ne me laissant pas le temps « qui serait nécessaire, je me bornerai à quelques « réflexions qui doivent détruire les soupçons « très-mal fondés que vous persistez à avoir sur « ma façon de penser et sur ma conduite vis-à-vis « de vous.

« Je croyais vous avoir dit d'une façon très-claire « que j’avais trouvé, de la part de mes camarades,

« une opposition marquée à l’exécution du projet « que nous avions arrêté. Je l’ai discuté très-longtemps « vis-à-vis d’eux, et je n’ai pu les vaincre. Je n’ai « qu’une voix parmi eux, elle n’est pas prépondérante.

« Je vous en ai prévenu pour que vous pussiez « vaincre les obstacles, et je vous prie d’en con- « férer avec M. de Richelieu. Ma façon de penser « n’a point changé, mais elle ne décide pas.

« Je vous ai parlé du procès que vous vouliez faire « aux comédiens, parce que j’ai cru qu’il ne pouvait « que produire un mauvais effet pour eux : car, au « surplus, que m’importe à moi une affaire de « cette espèce? Je suis trop, ennemi de tous ces « détails, pour qu’on puisse me soupçonner d’y « mettre u ne grande chaleur. J’ai désiré que ce spec- « tacle put se soutenir ; je me suis occupé de ce qui « pouvait y contribuer :les cabales, les intrigues « y ont apporté les plus grands obstacles ; j’en suis « bien fâché, mais je ne peux m’en affecter à un « certain point.

« Pour votre projet même , je puis vous assurer « qu’il y a beaucoup d’auteurs qui se sont donné « beaucoup de mouvement pour en empêcher « l’effet.

« Vous me reprochez de n’avoir point parlé à « M. de Maurepas: ce ministre a apparemment trop « d’affaires pour se souvenir de tout ce qu’on lui « dit; mais quand vous voudrez, nous lui parlerons « ensemble. Je vous avoue que je suis un peu « étonné que le désir de plaire à MM. les auteurs «ne m’attire que des reproches et des soupçons « au-dessus desquels je me crois en droit de me « mettre. St je ne T avais pas pensé, je ne l’aurais pas « dit ; si je ne l’ai pas exécuté, c'est que cela ne dé- « pend pas uniquement de moi. Voilà ma profession « de foi.

« Je suis très-parfaitement votre très-humble.

« Signé le maréchal de Duras.

« Quand vous aurez vu M. de Richelieu, si vous « venez à Versailles et que vous désiriez me voir,

« je serai à vos ordres. »

Ainsi M. Je maréchal de Duras a trouvé dans ses confrères de l’opposition à l’exécution du projet que nous avions arrêté. Nous avions donc arrêté un projet, M. le maréchal et moi. Il l’a discuté trèslongtemps devant ses camarades, et n'a pu les vaincre. M. le maréchal était donc en tout de mon avis. Sa façon de penser n’a point changé, mais elle ne décide pas. L’opposition de ses collègues mêmes n’a pu l’empêcher de reconnaître que j’avais raison. Il ma parlé du procès que je voulais faire aux comédiens, parce qu’il a cru qu’il ne pouvait que produire un mauvais effet pour eux. Pour eux ! cela est clair. M. le maréchal pensait donc que le procès des auteurs était juste; il ne m’arrêtait que par bonté pour les comédiens.

Tous ces aveux sont bien précieux à retenir, aujourd’hui que l’on parait changer. Pour mon projet, il l’approuve ; il en a parlé , dit-il, à M. de Maurepas. S’il ne l’avait pas pensé, il ne l’aurait pas dit ; et s’il ne l’a pas exécuté , c’est que cela ne dépend pas uniquement de lui. Voila ma profession de foi, ajoute M. le maréchal.

Je supplie le lecteur de ne pas oublier toutes ces circonstances: elles trouveront leurs places. Et moi je continue ; mais avant de reprendre ma narration, qu’on me permette une courte réflexion sur la bizarrerie de cette affaire.

M. le maréchal de Duras est de mon avis ; il trouve de l’opposition dans ses confrères ; mais ni M. le duc d’Aumont ni M. le duc de Fleury ne se mêlent du spectacle français : reste donc M. le maréchal de Richelieu; mais je l’ai toujours trouvé de mon avis toutes les fois que je lui ai parlé des auteurs. Si on lit son billet attaché aux remarques qu’il a faites sur le projet de règlement que M. le maréchal de Duras approuve, on voit combien M. le duc de Richelieu montre de grâces et de bienveillance pour nos succès. Dans son aveu de la justice de mes demandes sur l’amélioration du sort des auteurs, voilà ses termes (page 10 du règlement) : Bétails très-raisonnables, qui dévoilent la juste nécessité de faire une nouvelle appréciation pour ce qui doit revenir aux auteurs.

J’eus l’honneur de voir M. le maréchal de Richelieu le jour même (12 août) que j’avais reçu la dernière lettre de M. le maréchal de Duras. Le premier me dit que M. le maréchal de Duras, bien fâché contre moi des reproches dont ma dernière lettre était remplie, lui avait pourtant indiqué un rendezvous chez lui, où je serais le maître de me trouver moi-même, pour essayer encore une fois d’éviter le procès que je paraissais vouloir intenter à la Comédie.

On reconnaîtra dans le billet que M. le maréchal de Richelieu me fit l’honneur de m’écrire, au sujet de l’assemblée projetée, combien il était éloigné de mettre des entraves aux demandes des auteurs.

« Paris, ce 3 septembre 1779.

« M. le maréchal de Richelieu sera prêt à la con-

COMPTE RENDU

« férence dont M. de Beaumarchais l’instruit que « M. le maréchal de Duras désire; et, pour qu’il ne « l’oublie pas, il va lui écrire. Mais, comme il y a « tribunal lundi, il présuppose que ce sera lundi « matin ; cependant M. le maréchal de Richelieu « ne serait point étonné que cette affaire fût encore « fort longue : car depuis bien des années il n'en a vu « finir aucune , de ce genre surtout. »

D’où il résulte que tous ceux qui ont pris connaissance de mes travaux dans cette affaire sont de mon avis ; que les deux seuls premiers gentilshommes de la chambre qui se mêlent du spectacle ont pensé comme moi. Et puis qu’on trouve après, si l’on peut, d’où a pu sortir la diabolique opposition qui a toujours empêché que le bien ne se fît !

Le jour de l’assemblée venu (4 septembre 1779), M. le maréchal de Duras nous assura positivement que le roi n’approuvait point qu’on s’occupât d’un projet de règlement; et qu’il fallait s’en tenir à l’objet pécuniaire du droit des auteurs, sur lequel j’étais le maître de revenir, en épuisant les moyens d’écarter un procès qui nuirait beaucoup aux comédiens ; et l’on me demanda si je ne voulais pas me prêter à de nouveaux essais.

Ma réponse, un peu sèche peut-être pour l’occasion, fut que j’allais en effet recommencer les recherches de mes droits d’auteur, puisque M. le maréchal assurait que le roi s’opposait à ce que ceux qui ont dix fois raison lui demandassent une fois justice. Et pour qu’on ne prît point le change sur ma résignation, j’ajoutai que, quel que fût l’espoir des comédiens d’éluder l’effet de mes recherches, j’assurais bien qu’ils pourraient me fatiguer, mais qu’ils ne me lasseraient point, et que je mettrais tout le temps et les soins convenables à découvrir jusqu’où la Comédie française pouvait porter le crédit d’être impunément injuste envers tous ceux que leur malheur mettait en relation avec elle.

J’allais me retirer, lorsque M. de la Ferté, intendant des menus, proposa, pour m’apaiser, de me remettre en main un état de recette et dépense de plusieurs années de la Comédie, sous ma promesse de ne le communiquer à personne, pas même à mes confrères, avant que j’eusse fait part à la même assemblée, que nous formions en ce moment, du résultat de mes travaux arithmétiques, et de l’évaluation que j’en tirerais du véritable droit des auteurs sur les représentations de leurs ouvrages.

Cette offre en effet m’arrêta. Je promis de suspendre le procès et de garder le secret sur les papiers qui me seraient confiés, ne demandant pas mieux que de réduire à des chiffres incontestables une question que trois ans de raisonnements et de débats n’avaient pas encore effleurée.

Je ne sais comment on s’y prit; mais enfin, malgré les répugnances de la Comédie, je reçus par

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