‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 647 sur 803 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

AU MÊME

Paris, ce io novembre 1774.

Monsieur,

Puisque vous ne m’ordonnez pas de me taire, je juge que vous ne vous offensez point de la liberté de mes remarques. Je continuerai donc jusqu’au dédit. Ce qu’il y a de certain, c’est que quelque grand personnage souffle le feu, car je n’ai guère vu d acharnement pareil. N’y aurait-il pas ici un peu du d’Aiguillon? Cela ressemble assez à sa manière de procéder. Il vous manquait d’être calomnié; vous n’avez plus rien à désirer, vous l’êtes, et vertement. Si c’est à ce prix qu’on doit être ministre, j’aime mieux que vous le soyez que moi.

Je vous ai promis de vous mander ce que pensent les princes : je soupe demain avec M. le duc de Chartres, mais je n’ai encore vu que M. le prince de Conti: comme c’est l’homme qui a montré dans toutes ces querelles le plus de caractère et le moins d’humeur, je vois à sa circonspection même qu’il a deviné le secret du ministère.

Voulez-vous que je vous le dise tout bas, ce secret? Mais c’est mon opinion que je vous donne, et non celle du prince : les églisiers vont partout rageant et criant qu il n’y a plus en France qu’un parlement, et point de roi. Et moi je crois fermement qu’tf n’y a plus en France qu’un roi, et point de parlement. Messieurs les ministres, rétablisseurs des libertés françaises, je ne vous donnerai pas les miennes à rétablir, si je puis! Comme vous avez l’art de cacher le venin sous des phrases de miel ! Au vrai, les gens qui étaient les plus opposés au retour du parlement sont aujourd’hui ceux qui crient le plus fort contre vos édits.

Il paraît qu’on cherche à bien aigrir ce corps chancelant contre le jeune roi, pour semer de nouveaux troubles et en profiter ; mais quoiqu’on soit très-affligé au Palais, je vois que tous les esprits se tournent à la modération. Les prêtres disent seulement que le roi est un impie, que Dieu punira; et vous autres, des monstres qu’on le forcera bientôt de chasser. J’en ris de bon cœur. Cela me rappelle un proverbe gaillard des écoliers: Malédictions de , disent-ils, est oraison pour la santé.

Pardon; mais la rage des méchants est sûrement pour les gens honnêtes tout ce que renferme mon polisson de proverbe. Riez-en aussi, je vous prie.

Je vous envoie l’état de mes dépenses et recettes, tant du feu roi que de notre maître actuel. Depuis le mois de mars dernier, j’ai fait plus de dix-huit cents lieues; c’est bien aller, je pense. J’ai laissé mes affaires au pillage, j’ai couru des dangers de toute espèce: j’ai été trompé, volé, assassiné, emprisonné, ma santé est détruite; mais qu’est-ce que tout cela fait? Si le roi est content, faites qu’il me dise seulement : Je suis content ; et je serai le plus content du monde. D’autre récompense, je n’en

veux point; Je roi n’est que trop entouré de demandeurs avides. Qu’il sache au moins qu’il a dans un coin de Paris un serviteur désintéressé, c’est toute mon ambition ; je compte sur vos bons offices pour cela. r

J espère encore que vous n’avez pas envie non plus que je reste le blâmé de ce vilain parlement que vous venez d’enterrer sous les décombres de son deshonneur. L’Europe entière m’a bien vengé de cet odieux et absurde jugement; mais cela ne suffit pas: il faut un arrêt qui détruise le prononcé de celui-là. J’y vais travailler, mais avec la modération d’un homme qui ne craint plus ni l’intrigue ni 1 injustice. J attends vos bons offices pour cet important objet. Votre, etc.

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