FOUR LES ADMINISTRATEURS DE LA COMPAGNIE DES EAUX DE PARIS
En recherchant quel est le but du véhément auteur auquel nous répondons, il semblerait que son projet est d’éclairer la commission créée par l’arrêt du conseil du 2 octobre dernier, pour régler les marchés à terme sur la valeur qu’on doit donner aux actions des eaux de Paris. Le nôtre à nous sera d’examiner froidement s’il est resté fidèle à cet objet, et si cette plume brillante, entièrement livrée à des joueurs connus pour avoir un grand intérêt à la baisse de ces effets, n’eût pas écrit tout le contraire, engagée dans l’autre parti.
O vous, pères de famille, pour qui fauteur a l’air de s’attendrir, vous a-t-on fait accroire quelque chose? a-t-on rien imprimé sur les actions des eaux qui pût en faire monter subitement le prix? et ces mêmes joueurs, qui chargent du poids de leurs intérêts un homme aussi rempli de talent que de complaisance, n’ont-ils pas. mis tout en usage pour avancer de quelques années le prix où l’on voit ces actions? S’ils essayent aujourd’hui d’en provoquer la chute, c’est parce qu’ils ont des engagements connus d’en livrer beaucoup à bas prix dans un certain terme fixé. Que si nous assignons un tel but à l’ouvrage d’un homme distingué jusqu’à ce jour comme éloquent et courageux, c’est que nous osons croire que de nobles motifs n’auraient jamais permis de décrier dans un écrit public un établissement national, fruit d’un courage infatigable, sanctionné du gouvernement, et qui, s’il n’est pas encore aussi lucratif aux actionnaires qu’on peut le démontrer pour la suite, est au moins d’une utilité publique incontestable et reconnue.
En effet, l’entreprise des eaux de Paris a un caractère qui la distingue de toutes les autres spéculations : elle est établie sur un objet de consommation indispensable, et des siècles ne verront pas l’époque où ses produits cesseront de s’accroître.
Aussi ceux qui ont spéculé sur ces principes ontils pu porter les actions des eaux à toute la valeur où on les a vues, sans qu’on dût les accuser de folie, comme le fait M. de Mirabeau ; et si l’on osait se permettre avec lui d’adapter une épigraphe badine à une question aussi sérieuse, n’ap-
pliquerait-on pas bien à lui, à ses amis, ces autres vers de la Fontaine :
Maître renard, peut-être on vous croirait;
Mais, par malheur, vous n’avez point de queue?
Ici la queue dont il s’agit, c’est quelques cent actions des eaux. Voyez comment l’écrivain fonde son généreux mépris pour elles, ses conseils de n’en point acheter, sur la feinte persuasion qu’on veut engager de malheureux pères de famille à se charger d’actions à trois mille six cents livres; sans se rappeler que beaucoup de capitalistes, obligés par état d’en savoir au moins plus que lui, en ont acquis un grand nombre à ce prix, et ne sont point du tout curieux de s’en défaire! Ce souvenir n’eut-il pas dû le mettre en garde contre les calculs de ces joueurs, sur lesquels nous allons prendre à notre tour la licence d’argumenter?
Où sont , dit-il, les comptes , les devis dressés par des experts instruits , par des hommes désintéressés ?... On a des aperçus : je les ai en horreur. Nous, qui n’avons pas autant que lui la grande horreur des aperçus, nous répondons qu’il n’y a point d’entreprise qui n’ait été fondée sur des aperçus. Encore faut-il offrir un tableau des travaux qu’on projette et des fruits qu’on espère, pour obtenir les fonds qu’on a dessein d’y employer : qu’ainsi les aperçus ne sont ni la logique des sots , ni V oreiller de la paresse, ni le germe de la présomption , ni tant de phrases vagues et sonores dont le sens indécis s’applique à tout et ne définit rien ; mais que nos aperçus sont ce que l’auteur appelle en d’autres termes des comptes et des devis qu’on lui eût fait voir comme à nous, s’il était comme nous intéressé dans cette affaire.
Nous convenons sans peine et sans détour que les dépenses de l’entreprise se sont élevées au delà des premiers devis. MM. Perrier, d’accord avec la compagnie, et par des motifs dont ils ont rendu compte, ont cru devoir augmenter la proportion de leurs machines; et s’ils n’ont pu prévoir d’avance le prix qu’on exigerait du terrain, la dépense des épuisements toujours exceptée des devis et marchés de constructions, enfin le prix des fers en Angleterre à l’époque de la guerre, et celui du fret de ces fers, doit-on leur reprocher durement cette augmentation dans la mise comme le fruit de leur inexpérience , de leurs mécomptes , de leurs fautes et de leurs tâtonnements ?
D’ailleurs il n’est pas vrai que la compagnie ait dépensé quatre millions et demi : encore faut-il soustraire, des sommes employées par elle à construire, la valeur de trois cents actions, qui a payé aux actionnaires les intérêts de leurs avances jusqu’au 31 décembre 1783.
MM. Perrier ont pris l’engagement d’élever une quantité d’eau donnée avec des machines à feu qui ne consommeraient qu’une telle quantité de charbon : ils ont tenu rigoureusement parole sur
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ces deux objets capitaux, qui font la base delà spéculation.
Et si la compagnie a jugé le succès du premier établissement assez démontré pour qu’elle se décidât à entreprendre ceux de l’autre bord de la rivière, comme elle a formé elle-même les lois de son entreprise, qu’elle en est législatrice et propriétaire, quel auteur de brochure pourrait lui contester le droit, en assemblée générale, de changer ou de modifier ces lois selon l’exigence des cas, et comme elle le juge à propos?
Quittons la trace de l’auteur, laissons-le s’égarer seul et perdre de vue son objet ; car ce n’est plus sans doute aux commissaires du roi qu’il destine en forme d’instructions ( pag . 6, 7, 8, 9 et 10) ses diatribes contre l’erreur , V intrigue et la charlatanerie qui , dit-il, ont succédé à la 'première opinion que les gens sages et les bons citoyens avaient conçue di l’affaire des eaux; et ses reproches d’agiotageà MM. Perrier, qu’il n’a l’air d’excuser que pour les montrer plus coupables; et les reproches plus sévères qu il adresse à la compagnie pour avoir modifié dans une assemblée générale ce qu’elle avait réglé dans une autre; et sa mercuriale un peu leste aux administrateurs des Invalides et de l’École militaire, qui se prêtent, dit-il, aux vues intéressées d’une compagnie d’agioteurs, pour lui payer trop cher la même eau qu’ils obtiennent presque sans dépense chez eux; et son calcul fautif sur la cherté des abonnements, la consommation des charbons ; et ce doute odieux jeté sur la bonté des eaux par les machines à feu; et ce soin obligeant de prémunir la ville contre les traités insidieux que peut lui proposer la compagnie des eaux : tout cela s’adresse-t-il aux commissaires du roi? Comment des marchés trop avantageux pour la compagnie, l’insalubrité de ses eaux, le surbaussement de la vente, seraient-ils des considérations à présenter aux commissaires pour obtenir la résiliation des engagements relatifs aux actions des eaux, ou pour en opérer la baisse? En supposant ces reproches fondés, ils seraient autant de motifs pour en soutenir le haut prix. On sait bien que les gens adroits qui livrent de mauvaise marchandise avec le privilège de la vendre cher au public ne font que de bonnes affaires. En pareil cas, ce qui détruit l’estime augmente la sécurité ; les usuriers font rarement banqueroute. On peut donc supposer, sans offenser l’auteur, qu’indépendamment du projet de faire tomber le prix des actions pour servir ses amis les joueurs, d’autres motifs de haine contre cette entreprise ont dicté la plupart de ses observations.
Mais laissons là les aperçus, tant ceux de l’auteur que les nôtres. Donnons les calculs positifs de nos travaux et de nos espérances.
La compagnie des eaux, qui ne force personne à s abonner chez elle, a déjà posé quatre mille huit cent soixante toises de conduites principales
en fer, et douze mille toises de conduites en bois; elle a fondé soixante-dix-huit bouches d’eau pour laver les rues, quinze tuyaux de secours gratuits pour les incendies, et six fontaines de distribution ; tel est son véritable état relativement au public.
L eau coûte, à celui qui s’abonne pour un muid d’eau par jour, cinquante francs une fois payés, pour indemniser la compagnie de la pose du tuyau qui passe devant la maison du preneur; plus, cinquante francs par an, pour la valeur de l’eau.’ Il convient d’ajouter sans doute au prix de l’abonnement l’intérêt des cinquante livres de la pose; et comme la compagnie se fait payer l’année d’abonnement d avance, il faut encore porter l’intérêt de cinquante francs annuels pendant six mois, ce qui compose en tout cinquante-trois livres quinze sous par muid. A l’égard de la dépense des réservoirs et des tuyaux de distribution dans l’intérieur des maisons, elle varie suivant le local et la volonté des particuliers ; plusieurs des abonnés n’ont dépensé que trente francs; ils ont pris un tonneau pour réservoir, et l’ont placé près de la rue, pour épargner la longueur du tuyau de plomb qui conduit l’eau chez eux.
Lorsque la compagnie reçoit un abonnement d’un muid, indépendamment des cinquante francs qu’elle touche pour la pose des tuyaux de bois, elle partage au bout de l’année, en défalquant les frais annuels, un dividende de cinquante-trois livres quinze sous; elle acquiert donc cinquantetrois livres quinze sous de rente, qui représentent mille soixante-quinze livres dans son actif. Le produit d’une année s’ajoute à celui de la précédente, ainsi des autres pour la suite. Voilà le fonds de l’entreprise.
Mais quand toutes les maisons de Paris seront fournies d’eau nécessaire, est-il déraisonnable de penser que, de nouveaux besoins croissant avec la facilité de les satisfaire, avec le temps, avec le bon marché, l’usage des bains deviendra plus fréquent ; qu’on multipliera les lavages ; que les boulangers se lasseront de faire le pain à l’eau de puits, presque toujours empoisonnée par l’infiltration des latrines ; qu’on sentira la différence extrême d’abreuver ses chevaux d’eau de rivière, à ces eaux crues, séléniteuses, qui les accablent de coliques et les font périr presque tous? enfin, que l’eau deviendra pour les gens riches un objet d’aisance, de luxe et de plaisir, comme l’étendue des logements, le chauffage, les voitures; et que les particuliers qui d’abord ont souscrit pour une quantité d’eau bien stricte en voudront bientôt davantage ?
Lorsque, dans le siècle dernier, une compagnie exclusive s établit pour couler des glaces, chacun avait un petit miroir bien chétif et bien cher, dont alors on se contentait. L’entreprise fut critiquée ; en acquérant dans l’origine ses actions au prix de mille écus, prévoyait-on qu’un jour on les
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vendrait cinq cent mille livres? C’est leur valeur .après cent ans. Et quoiqu’une glace ne soit pas un objet de nécessité première, la facilité d’en avoir, l’accoutumance, le bas prix, en ont multiplié l’usage à tel point, que les descendants du pauvre fou qui prit alors dans cette affaire une action de trois mille francs ont aujourd’hui pour cette action vingt mille livres de rentes effectives.
Au commencement de ce siècle on crut qu’il serait agréable de se picoter le nez avec une poudre ammoniacale plus inutile que des glaces, moins nécessaire que de l’eau. D’abord on rit de la poussière : son premier affermage exclusif ne rendit que cinq cent mille livres ; il rapporte vingt-huit millions. De nous il en sera de même ; et dans trente ans chacun rira des critiques de ce tempsci, comme on rit aujourd’hui des critiques de ce temps-là. Quand elles étaient bien amères, on les nommaitles Philippiques : peut-être un jour quelque mauvais plaisant coiffera-t-il celles-ci du joli nom de Mirabelles , venant du comte de Mirabeau, qui mirabilia fecit.'
En demandant pardon de cette digression légère, nous revenons aux actions des eaux, et nous allons établir leurs produits, contre les principes de l’auteur.
Cet auteur n’approuve point que la compagnie donne de l’eau de Seine aux Invalides et à l’École militaire, en ce que ces maisons ont de l’eau que fournit un puits au moyen d’une machine à chevaux; plus, quelques voitures à tonneaux qui vont chercher l’eau de rivière pour le service des cuisines. Mais l’auteur ne sait pas que l’administration des Invalides dépense annuellement pour ce service ingrat la somme de dix mille cinquantecinq livres quatorze sous neuf deniers, sans comprendre les frais de l’entretien de sa machine. La compagnie des eaux a cru se faire honneur en offrant aux hommes respectables qui administrent cet hôtel toute la quantité d’eau de rivière dont ils ont besoin, à un prix même au-dessous de ce que leur coûte l’eau de puits.
C’est la même eau, dit-il ( note de la page 9). Pardonnez-nous, monsieur, ce n’est point la même eau.
L’eau de la Seine, que la machine à feu n’altère point en l’élevant, est légère, dissout le savon et ! cuit des légumes, ce que les eaux d’aucun puits de Paris ni des environs ne peuvent faire; et cette considération, qui intéresse la santé des hommes, était seule assez forte pour déterminer de sages administrateurs à préférer l’eau de la compagnie, indépendamment de l’économie qu’ils y trouvent.
Mais on a dit à cet auteur que l’aspiration de nos pompes faisait remonter contre le courant les eaux dégorgées par le grand égout. Quoique ce ne soit qu’un ouï-dire, on voit qu’il pèse avec plaisir sur cette objection ridicule, et la prolonge complaisamment dans une note d’une page. Mais
quand il ne se permettrait pas de rapprocher de plus de cinquante toises le dégorgement de l’égout, qui se fait à cent une toises au-dessous de notre aqueduc, l’allégation d’un tel mélange n’en serait pas moins une absurdité palpable qu’on rougirait de relever. Au surplus, la Société royale de médecine a fait l’analyse comparative des eaux prises au milieu de la Seine, dans le bassin où puisent les machines, dans les réservoirs sur le haut de Chaillot, aux fontaines de distribution, et dans les réservoirs particuliers. Ce rapport peut être consulté, si l’on a quelques doutes sur la salubrité des eaux que fournit la compagnie : on va le mettre à la suite de cette réponse, pour la commodité du public.
Nous remarquerons, en passant, que M. de Mirabeau n’avait aucun besoin d’attaquer la qualité de l’eau des machines à feu, pour critiquer une spéculation de finance ; et c’est une légèreté d’autant plus répréhensible, que si le ton tranchant de l’auteur en imposait assez au public pour faire prendre confiance en sa brochure, il pourrait inquiéter sur l’usage d’un élément de première nécessité, dont partie de Paris fait déjà sa boisson.
Passons à des objections moins frivoles, aux alarmes que feint fauteur de voir l’administration de la ville obligée de traiter avec la compagnie des eaux pour remplir ses engagements.
La ville ne peut être contrainte de traiter avec la compagnie des eaux; mais elle peut tirer un très-grand parti, pour son administration et pour le service du public, de l’établissement des machines à feu. Ce moyen, quoi qu’en dise l’auteur, est le plus sûr et le plus étendu de tous. Elles s’établissent partout, se multiplient à volonté. Le seul établissement de la ville qui puisse être nommé est la pompe de Notre-Dame. En les comparant l’une à l’autre, il est prouvé que la machine à feu, de proportion à donner une quantité d’eau égale au produit de cette pompe, ne coûterait pas plus de chauffage et d’entretien que la seule réparation annuelle de cette ancienne machine; que l’établissement en serait beaucoup moins dispendieux; qu’elle aurait surtout l’avantage de ne point gêner la navigation, et de donner un produit d’eau constant. On sait que la pompe de Notre-Dame cesse son mouvement dans les eaux basses et dans les gelées, et que la machine à feu de Chaillot n’a pas interrompu son service depuis son établissement, quoiqu’on ait vu des froids très-rigoureux, ou la Seine presque tarie.
A peine cette pompe de la ville élève-t-elle soixante pouces d’eau, quand nos machines à feu en donnent quinze cents : et toutes les injures de l’auteur ne peuvent empêcher de voir que la ville et ses cessionnaires feraient une affaire excellente, en s’arrangeant avec la compagnie pour qu’elle remplît tous ses engagements. Sans que personne mérite aucun reproche, uniquement par le peu
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d’effet de la pompe et la chétivité de son produit, au lieu de fontaines publiques répandant l’eau et rafraîchissant l’air, on n’en trouve partout que le simulacre immobile; des mascarons bien altérés, bouche béante, et qui ne versent rien. Loin d’offrir l’eau qu’on attend d’eux, leur vue dessèche le gosier. Rien ne rappelle mieux ce que raconte madame d’Aunoy du roi d’Espagne Charles II, lequel voulant se promener avec la reine sur le fleuve Mançanarez, à Madrid, près du fameux pont de Tolède, faisait arroser la rivière, de peur que ses mules de trait n’eussent, dit elle, le pied brûlé. De même ici l’on est tenté d’arroser le socle des fontaines. Mais qu’on donne à la compagnie des eaux ce devoir public à remplir, l’immensité de ses machines et leur produit intarissable amèneront des torrents d’eau, et les Français un jour se vanteront d’avoir vu couler leurs fontaines.
L’eau devenant ainsi très-abondante, aucun service ne manquera plus. Les particuliers gagneront l’entretien très-coûteux des tuyaux qui sont à leur charge, ainsi que la première dépense de tant de plomb qui forme le trajet de la fontaine publique à leurs maisons. La ville sera débarrassée des réclamations éternelles de ceux qui payent son eau, sans en avoir; et la compagnie aura peu de dépenses à faire, puisque, dans la distribution générale, ses tuyaux passent devant toutes ces maisons.
Mais ce seraient des maisons de plus à fournir; et l’auteur, qui nous accuse déjà (page 11) de dissimuler dans nos comptes le nombre prodigieux des maisons de Paris impossibles à servir , trouverait dans cette fourniture un moyen d’aggraver son reproche.
Loin de le dissimuler, le nombre prodigieux des maisons de Paris est précisément ce qui a donné lieu à l’établissement des eaux. Quelle difficulté trouverait-on à les servir, quand les conduites sont posées? Point de maison qui n’ait une cuisine, et point de cuisine où il n’y ait la place d’une fontaine : comme il ne faut, pour un abonnement d’un muid, qu’un réservoir de deux pieds carrés sur quatre de hauteur, contenant seize pieds cubes, ce petit emplacement peut se trouver partout. On ne connaît que quelques maisons de la rue Saint-Honoré et autres rues marchandes où les cuisines, situées dans les étages élevés, permettraient difficilement d’y conduire l’eau. Mais la compagnie n’a jamais compté que ces maisons, ni même les gens du peuple, prendraient des abonnements. Que lui importait qu’ils en prissent? n’a-t-eile pas destiné pour eux ses fontaines publiques? Pour ne pas s’abonner, consomment-ils moins d’eau? Les porteurs d’eau la leur fournissent; et ces derniers la payent aux fontaines, ce qui revient au même pour la compagnie.
Qu’était-il besoin d’objecter qu’il faut beaucoup de tuyaux pour conduire l’eau dans toutes les rues de Paris? Cela n’est-il pas démontré? On fera
voir plus loin si l’on doit considérer cette dépensa comme des frais en pure perte. Il faut sans doute aussi beaucoup de surveillance et d’ordre dans une entreprise comme celle de désaltérer tout Paris; mais, quelles que soient les eaux qu’on y conduise, ne faut-il pas cette surveillance, cet ordre, cette quantité de tuyaux, et par conséquent cette dépense ? Tout cela peut-il effrayer la tête d’un calculateur? C’est changer les moyens en obstacles, que de faire entrer l’ordre et la surveillance dans les objections à former contre le succès d’une affaire.
Cependant l’ennemi des aperçus , qui sont la logique des sots , se hasarde d’en glisser un terrible en faveur des joueurs à la baisse. Il suppose (par aperçu) que sur trente mille maisons dont Paris, dit-il, est composé, vingt mille maisons prendront chacune un seul muid d'eau par four, et qu’au moyen de cette fourniture Paris se trouvera suffisamment baigné, désaltéré, lavé, etc., etc. , mais que la compagnie sera ruinée. Pour étayer cette assertion, prodiguant le combustible autant qu’il économise l’eau, il fait généreusement dépenser (page • 5) à la compagnie, pour l’entretien d’un feu perpétuel à ses trois établissements à machines, plus de cinquante mille écus en charbon par annee, pour ces vingt mille muids d’eau par jour. Le relevé de cette erreur disposera l’esprit de nos lecteurs à l’attention que nous leur demandons pour toutes les réfutations qui vont suivre.
Il est prouvé qu’une seule des .machines de Chaillot élève à cent dix pieds près de soixante mille muids en vingt-quatre heures, et qu’à peine elle dépenserait par an cinquante-quatre mille francs en charbon, si elle travaillait sans cesse. Donc, à vingt mille muids par journée, elle abreuverait seule Paris, en travaillant de trois jours l’un. Donc elle ne consommerait alors que le tiers du charbon ci-dessus, ou pour moins de vingt mille francs par an. Donc, si l’aperçu de vingt mille muids d’eau était juste, celui de cent cinquante mille francs de charbon serait faux. Donc la contradiction est partout manifeste. Donc enfin, sur le seul argent de nos pompes, et d’après les calculs de M. le comte de Mirabeau, la compagnie gagne déjà cent trente-six mille livres de rente.
Posons maintenant le cas très-probable où, forcés par l’étendue de nos fournitures de faire travailler sans cesse nos trois établissements à la fois, nous briderions dans une année pour cent cinquante mille francs de charbon. Alors, au lieu de vingt mille muids par jour, nous en élèverions plus de cent cinquante mille, lesquels, à cinquante francs le muid, nous donneraient un revenu de sept millions cinq cent mille livres. Car un des biens de cette affaire est de n’user de combustible qu’en proportion de l’eau vendue; et nous, administrateurs jongleurs (ainsi que l’écrivain nous nomme), avons fort bien prouvé aux actionnaires
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que le fourneau le plus dispendieux dépense à peine, en combustible, une livre trois sous quatre deniers pour élever la quantité d;eau que l’on nous paye cinquante francs.
Suivant partout le même procédé, nous rendrons à la compagnie les autres revenus que le dur auteur lui retranche, et qui sont si justement dus à ses travaux et à son courage. Nous prions ici nos lecteurs de redoubler d’attention.
Par un relevé très-exact du nombre des maisons actuellement abonnées avec la compagnie , et de la quantité de muids d’eau qu’elles prennent entre elles (ceci n’est point un aperçu ), nous trouvons que chaque maison, mesure commune, a déjà pris, pour sa consommation, trois muids et demi d’eau par jour. On ne comprend point dans ce calcul plus de quarante mille voies d’eau distribuées chaque jour aux fontaines de la compagnie, ce qu’elle fournit aux places de fiacres, l’eau consacrée aux arrosages, celle des bouches destinées au lavage des rues, etc., etc.
Observons en passant que le produit de cinq fontaines, à quarante mille voies par jour, est déjà bien loin du calcul insidieux de quatre-vingt-sept fontaines de l’auteur ( page 25), nécessaires , dit-il, pour distribuer deux cent cinquante mille voies par jour. Si cinq fontaines livrent déjà plus de quarante mille voies par jour, vingt et une suffiront pour deux cent cinquante mille ; et leur dépense, comme leur nombre, exagérée à deux millions six cent mille livres, se trouvera réduite à moins de cinq cent mille francs. Tous les calculs, dans cet écrit, sont de cette justesse admirable.
Supposant donc avec l’auteur que vingt mille maisons prissent de l’eau, ce qui s’écarte peu des probabilités, à trois muids et demi par maison, ou soixante-dix mille muids par jour, cela ferait à la compagnie un revenu de trois millions cinq cent mille livres. Cette évaluation n’est pas forcée ; le relevé de tous nos abonnements vient d’en donner la preuve sans réplique. D’ailleurs on sait que les maisons de Londres, quoique infiniment plus petites, en usent beaucoup davantage : on y lave, il est vrai, les maisons ; mais qui peut assurer qu’on ne les lavera pas à Paris lorsqu’on y aura l’eau abondamment et à bas prix? Donc trois millions
CINQ CENT MILLE LIVRES DE RENTE. Et S.’fi est juste
de confondre dans ce produit annuel celui des fontaines publiques, qui dans ce cas en fait partie, on doit en outre y ajouter celui des arrosages, des bouches d’eau pour le nettoiement des rues et des égouts : cependant nous les élaguons, vu la modicité des profits que la compagnie se propose en remplissant ces objets d’utilité publique; donc,