‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 680 sur 803 · A M. MANUEL · texte numérisé non relu

A M. MANUEL

16 avril 1792

O bon monsieur Manuel! pourquoi vous fâchez-

LETTRES

vous contre un utile citoyen qui veut bien plus que vous que chacun contribue, car il a plus que vous à perdre si quelques brûlots malfaisants parviennent à combler le désordre?

Pourquoi versez-vous de l’absinthe sur les sages conseils de vos bontés municipales? Depuis que votre écrit paraît dans la Chronique, si j’employais les tristes matériaux que tous vos ennemis m’envoient, je vous abreuverais de fiel, vous, magistrat zélé, qui n’avez sûrement que des intentions pures, en me gourmandant sans sujet !

A Dieu ne plaise que je pousse cette petite guerre plus loin! Surveillez-moi bien, j’y consens; mais que ce soit vous-même, avec votre équité ! N’allez plus ramasser tant d’indications hasardées sur les citoyens, leur état, leur fortune, et qui souvent n’ont de réel que l’inattention révoltante ou le manque de soins qui préside à leur rédaction. Plus d’acceptions désobligeantes quand vous formez des listes d’accusation, nommant les uns, couvrant les autres du manteau d’un et cætera l.

L’homme riche, monsieur, ne doit payer ni avant ni après personne, mais seulement une somme plus forte que ceux qui ont moins de fortune; voilà toute la distinction. Ne laissez pas penser qu’il entre de la partialité, ou même un peu de malveillance, dans le choix que vous faites de moi, entre milJe autres citoyens, pour me donner des torts que je n’ai point: cela sera plus digne d’un magistrat, qu’on aime à voir intègre et balancé comme la loi.

Lorsque vous outragez un citoyen sur sa fortune (ce qui sans doute est un des droits de votre place, puisque vous ne dédaignez pas d’en user contre moi), il est d’un esprit exercé d’employer des expressions justes : car, désormais faire fortune ne sera pas, comme vous dites, mériter l’estime publique. Cette estime, monsieur, est un fort grand succès, une flatteuse récompense ; mais ce n’est point faire fortune, mot trivial qui ne s’applique qu’au fruit pécunier des travaux. Un écrivain de votre mérite sait cela beaucoup mieux que moi !

Peut-être il vaudrait mieux aussi, dans vos gaietés municipales, éviter ces rapports badins entre Alexandre et Beaumarchais, qui rappellent un peu trop les plaidoyers de la Folle Journée, et font dire à ceux qui parcourent les dénonciations du procureur syndic : Toujours de V esprit, monsieur des Mazures! la gravité de cet emploi, qu’un peu de peine a mis sur votre tête, exige un style plus décent.

Mais, pendant que vous m’accusez de ne point payer à l’État cent écus d’arriéré que je ne dus jamais, comparons sans humeur notre conduite réciproque depuis cette révolution; cela peut n’être pas sans fruit.

1. J’ai déjà dit dans la Chronique que je ne suis point imprimeur, et ne dois rien en cette qualité. Tant pis pour ceux qui enregistrent faux.

Lorsque, vous dispensant de rien payer vousmême (s’il faut en croire vos commis), vous vous donniez du mouvement pour tâcher d’être quelque chose; moi, qui ne voulais être rien, j’obligeais Yhôtel de Soubise, qui refusait de l’accepter, de recevoir, non pas une déclaration vague pour ma contribution patriotique, mais l’état très-exact de mes biens productifs, dont j’ai payé gaiement le quart (et la date de mes quittances n’est pas du jour de ma nomination à aucune place que je voulusse avoir, j’espère n’en avoir jamais). Je soulageais, sans en rien dire, tous les pauvres de mon faubourg de sommes assez considérables, dont, ne vous déplaise, monsieur, ils me savent aussi quelque gré. J’ai les reçus de ma section, et ses trèsdoux remercîments. Je donnais des lits à huit cents de nos frères les fédérés, et refusais, sans m’en vanter, des officiers municipaux d’alors la somme de quatre mille livres, que tous voulaient me rembourser , pour cette dépense civique , dont j’ai quittance et leurs remercîments. Je leur proposais, mais tout bas, d’avancer de quoi soutenir divers établissements publics, et j’en ai leurs remercîments. Je leur offrais de déposer dans le trésor municipal une somme, sans intérêts, pour qu’ils fissent euxmêmes circuler de petits billets, dont le peuple avait tant besoin! procédé qui eût prévenu l’affreux agiotage que de perfides secours ont fait naître depuis; et j’en ai leurs remercîments et ceux du comité des piances, dont je n’aurais pas dit un mot, si l’espèce de malveillance dont on voudrait m’envelopper ne me forçait à me montrer, pour ma sûreté personnelle.

Ainsi, pendant que vous me dénoncez comme arriéré d’un très-léger débet, en m’injuriant sur ma fortune, je prouverai, s’il faut, que depuis dixhuit mois, j’ai déboursé, avec plaisir, en contribution, en aumônes, en secours, en dépenses civiques, environ cent mille francs pour le service de la patrie, plus occupé de sa conservation que ceux qui s’en vantent beaucoup ; et toujours gaiement à mon poste, malgré les dangers personnels que des brigands m’ont fait courir.

Les généreux propriétaires ne sont donc pas, monsieur Manuel, autant inutiles à l’État que les gens de bien qui n’ont rien voudraient le faire accroire au peuple. Disons beaucoup cela tous deux, nous servirons la chose publique.

Si je conserve, au reste, une fonderie utile; si, au lieu de vendre mon livre comme un vigueron vend son vin, je me mettais à débiter des livres, je me patenterais comme imprimeur à caractères: mais si jamais j’imprime à mon profit les souillures de la police, les lettres d’autrui dérobées, je me condamnerai d’avance aux reproches fondés du procureur syndic actuel de la commune de Paris. Et si, pendant tous ces débats, ma maison se trouvait pillée (comme on en répand le bruit sourd), au moins serait-il bien prouvé* aux veux

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