A M. CHABOT
7 juin 1792.
Enlisant ce matin, monsieur, dans le Logrgraphe du jour, votre éloquent rapport sur le comité autrichien, dans lequel on m’avait appris que je me trouvais dénoncé, j’ai vu que mes amis traitaient trop légèrement ce rapport, qu’ils appelaient une capucinade. Sa lecture m’a convaincu qu’il faut examiner soi-même et non pas juger sur parole un orateur de votre force, et surtout de votre justice.
Vous y dites, monsieur, qu’un commissaire de la section du Louvre m’a dénoncé pour avoir acheté soixante-dix mille fusils en Brabant. Vous dites que l’on en a la preuve au comité de surveillance ; que ces fusils sont déposés dans un lieu suspect, à Paris. Vous dites que la municipalité a connaissance de l’un de ces dépôts. Voilà des faits très-positifs: il semblerait qu’il ne nm faut que des chevaux pour Orléans. Eh bien ! dans un temps plus tranquille je mépriserais ces vains bruits: mais je vois des projets sérieux d’exercer de lâches vengeances, en échauffantle peuple, en l’égarant par des soupçons qu’on fait jeter sur tout le monde, et que l’on donne à commenter aux brigands des places publiques.
Je vous observe donc, monsieur, que si vous avez eul’an nonce, au comité de surveillance, que soixantedix mille fusils sont cachés par moi dans Paris , qu'ils sont dans un lieu très-suspect (ce qui suppose que vous le connaissez), vous êtes plus suspect que ce lieu, de n’avoir pas fait à l’instant tout ce qu’il faut pour vous en emparer. Un vrai comité autri-
chien, payé pour nuire à la patrie, n’agirait pas d’autre manière.
J'ajoute à cette observation que je somme hautement la municipalité de Paris (M. Manuel même à la tète) de déclarer publiquement, à peine de haute trahison, où est le dépôt des fusils que je tiens cachés dans Paris. Il est bien temps que, dans un corps composé de bons citoyens, les lâches qui le déshonorent soient désignés et bien connus.
Dans le court exposé de la trahison qu on m impute, vous n’avez fait que trois erreurs, que je vais relever puisqu’il en est question.
Il est bien vrai, monsieur, que j’ai acheté et payé, non pas soixante-dix mille fusils en Brabant, comme vous le dites, mais soixante mille en Hollande, où ils sont encore aujourd’hui retenus, contre le droit des gens, dans un des ports de la Zélande. Depuis deux mois je n’ai cessé de tourmenter M. Dumouriez pour qu’il en demandât raison au gouvernement hollandais : ce qu’il a fait, et je le sais par notre ministre à la Haye. J’invoque ici son témoignage pour attester ces faits à tout le monde, excepté à M. Chabot.
Il est bien vrai aussi que j’ai fait venir à Paris, non pas soixante dix mille armes , comme vous le dites sans rougir, ajoutant que la preuve est faite à votre comité secret, mais deux de ces fusils seulement, pour qu’on juge quelle est leur forme, et leur calibre, et leur bonté. Mais puisque vous avez l’honnète discrétion de ne pas indiquer le lieu suspect où je les tiens cachés, je vais, moi, par reconnaissance pour la grande bonté du rapporteur Chabot ; pour l’honneur de mon délateur, le commissaire de la section du Louvre ; pour la bienveillante inaction de la municipalité, qui parle bas au sieur Chabot de mon dépôt, quelle commît , et ne fait rien pour s’en saisir ; je vais nommer ce lieu suspect.
Je tiens ces deux fusils cachés... (ô ciel! que vais-je déclarer ?...) dans le grand cabinet du ministre de la guerre, près de la croisée à main gauche, d’où je sais que M. Servan ne refusera point de les faire exhiber, toutes les fois qu’il s’agira de constater ce grand délit, par la dénonciation duquel vous avez si bien établi le vrai comité autrichien, et mes relations avec lui! Je prie M. Servan de vouloir attester le fait des deux fusils à tout le monde, excepté vous : je dis excepté vous, monsieur, parce qu’on n’espère point ramener l’homme qui dénonce une atrocité réfléchie contre sa convia tion intime.
Mais pourquoi, direz-vous, si vous n’êtes pas coupable, ces achats et cette cachette chez le ministre de la guerre? Et moi, qui n’ai point de motifs pour envelopper ce que je dis sous des formes insidieuses, comme le fait M. Chabot, je parlerai sans réticence.
Lorsque j’ai proposé de substituer dans nos ! possessions d’outre-mer, à mesure de leursbesoins.
LETTRES
mes fusils anglais, hollandais, à tous ceux du modèle de 4777, que l’on serait forcé d’y envoyer de France, où nous n’en avons pas assez pour armer tous les citoyens qui brûlent de la maintenir libre, j’ai cru devoir tranquilliser notre ministre de la guerre sur la qualité des fusils que j’allais porter dans nos îles, tous pareils à ces deux modèles que j’ai fait déposer chez lui, en le priant d’en garder un, d’envoyer l’autre en Amérique, pour qu’il y serve de contrôle à tous ceux que j’y porterai. Voilà ce que je prie encore M. Servan d’attester à tout le monde, excepté à M. Chabot.
Or, si vous, digne rapporteur de faits que vous connaissez faux, ou si mon dénonciateur, ou quelques-uns des membres de cette municipalité qui reste si tranquille, ayant la connaissance d’un dépôt d’armes dans Paris; si vous avez eu quelque espoir de faire piller ma maison, comme on l’a essayé vingt fois, en animant lépeuple contre moi par les plus lâches calomnies, je vous apprends que vos projets ont déjà quelque exécution. Déjà vos secrets émissaires affichent des placards sur mes murs et dans mon quartier, où l’on charge, comme de raison, les beaux traits du rapport que vous avez fait contre moi : mais le peuple de mon quartier me connaît, monsieur, et sait bien qu’aucun citoyen de l’empire n’aime son pays plus que moi ; que, sans appartenir à faction ni à factieux, je surveille leurs porte-voix, leurs agents secrets, leurs menées; que j’en démasquerai plusieurs.
Quand je parle de porte-voix, je n’entends point, monsieur, vous désigner sous ce nom peu décent. Je sais, comme les gens instruits, que leséloquents monastères où vous fûtes capuchonné ont de tout temps fourni de grands prédicateurs à la religion chrétienne; mais j’étais bien loin d’espérer que l’Assemblée nationale aurait tant à se louer un . jour des lumières et de la logique
D’un orateur tiré de cet ordre de saints Que le grand Séraphique a nommés capucins.
Plein d’une juste admiration pour vous, j’allais joindre, monsieur, mon tribut d’applaudissements à ceux que vous avez reçus, lorsque je me suis vu tout à coup dénoncé par vous. Si c’est bien fait de dénoncer et d’envoyer à Orléans tout ce qui contrarie vos vues, je vous dirai comme Voltaire en parlant du père Girard, qui fut beau moine ainsi que vous :
Mais, mon ami, je ne m’attendais guère A voir entrer mon nom dans cette affaire !
Quoi qu’il en soit, monsieur, votre éloquence n’a pas été perdue : la vive satisfaction de toute l’assemblée, les louanges publiques dont on vous a couvert, le décret qui s’en est suivi sur ce qui touche aux généraux, vous ont sans doute consolé de n’avoir pas pu accomplir tout le bien que vous vouliez faire; je vous rends grâce pour ma part,
et suis, avec tout le respect que vos talents nous inspirent, monsieur, votre, etc.