‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 692 sur 803 · SUR MELPOMÈNE ET SUR THALIE · texte numérisé non relu

SUR MELPOMÈNE ET SUR THALIE

Paris, 1799.

Pour lire un joli poëme, s’amuser d’un charmant ouvrage, il faut, mon cher citoyen, avoir le cœur serein, la tête libre ; et bien peu de ces doux moments sont réservés à la vieillesse ! Autrefois j’écrivais pour alimenter le plaisir; et maintenant, après cinquante ans de travaux, j’écris pour dis-

puter mon pain à ceux qui l’ont xolé à ma famille.

Que d'excellents chevaux je vois mourir au fiacre!

Mais j’avoue que je suis un peu comme la Claire de Jean- Jacques, à qui, même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu il faut du relâche à l’esprit; et je m’en suis donné un très-agréable en lisant vos deux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomène et de Thalie.

La première chose qui m’a frappé, après les grâces de votre style, est la bonté de votre naturel. Tel autre n’eût vu dans ce cadre qu’un moyen d'exercer son talent satirique; les deux muses du théâtre en offraient un fier canevas ! Vous, rendant à chacun ce qui lui était dû, n’avez dit que ce qu il fallait pour n’irriter ni les vivants ni la mémoire des morts, en nous faisant aimer l’écrivain qui nous instruit en badinant.

Les courses des deux sœurs sont pleines devers heureux. Ceux où vous faites descendre Eschyle dans l’arène pour combattre Sophocle sont beaux.

Il est vaincu.

— Malheureux... d'un seul jour il avait trop vécu.

(Vers parfait.)

Il fuit : la jeune élève, excusable peut-être,

Préféra pour époux son amant à son maître.

Les deux premiers tragiques sont classés.

Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m’ont le plus frappé; sur Thomas Corneille, par exemple :

Faible émule sans doute, et rival téméraire,

Mais qui serait fameux s’il n’eût pas eu de frère.

(C’est le traiter bien favorablement!) Et sur ce frère si justement célèbre :

Ces Romains, ces héros qu’il aime à rappeler,

Sont plus grands, plus Romains quand il les fait parler.

Et Racine Racine! avec quelle perfection de

style décourageante !

C'est l'âme (TEuripide et la voix de Virgile.

Et la mort de Voltaire, qui disait dans sa loge, le jour de son couronnement : Vous voulez donc me faire mourir ?

Si son âme s’exhale en ces touchants adieux,

Plus encor que les ans sa joie en est la cause.

Ce n’est point une mort : c’est une apothéose.

(Beau vers.)

Le ton vif de Thalie contraste heureusement avec le majestueux de sa sœur. Vos vers courts et serrés lui donnent bien sa véritable allure.

Sur le Festin de Pierre, si sottement nommé ainsi par les Français, pour traduire il Convivo di pie-

tra, le Convive de pierre, qui est le vrai titre, les deux vers suivants :

D’un homme on peut prendre l’habit;

Mais lui vole-t-on sa manière ?

ne sont point gâtés par ceux-ci d e Voltaire, dans ses Êtrennes aux Sots :

Le lourd Crevier, pédant crasseux et vain,

Prend hardiment la place de Rollin,

Comme un valet prend l’habit de son maître.

Je dis de vous...

Il est beau d’être bon à côté d'un tel homme !

Et ce bon Lafontaine mis auprès de Molière, avec une distinction aussi fine que juste :

D’analyser le cœur humain Entre eux se partageait la pomme ;

Mais l’inimitable bonhomme Avait pris un autre chemin.

C’est bien; c’est bien.

Dans le préambule d’un conte où j’avais, comme de raison, mis les fables au premier rang de ses ouvrages, je m’étais permis de dire :

Mais garda-t-il son mérite infini,

Quand il mêla dans un conte érotique Les vers du siècle au jargon marotique ?

Mélange ingrat qui le rend inégal Et singulier, bien plus qu’original, etc.

Puis, étonné du blasphème qui m’échappait, je reviens à moi et lui dis :

Mais, ô mon maître, excuse un badinage ;

De ton disciple accepte un pur hommage ;

Nul plus que moi n’a senti tes beautés.

Tes vers naïfs et jamais imités, etc.

J’aime et m’honore d’avoir défini comme vous cet inimitable bonhomme.

Vous avez beaucoup honoré Destouches, le froid Destouches; pour le nommer après Molière, il n’y avait guère à en dire que cela...

C’était une large manière,

Un air digne, un noble regard...

Et de Roissy...

Et l’enjouement du Babillard La divertit sans la séduire...

est très-joli. Jamais d’amertume; c’est bien.

Ce que vous dites sur les comiques d’Angleterre est fort juste. .

Les Anglais ont dans leur gaieté,

Et surtout dans la raillerie,

Un fiel mordant, une âcreté Insupportable, en vérité,

Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie.

La critique eût été parfaite, approuvée de tous,

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si vous eussiez dit qu’à travers ces défauts, et en abusant, ils nous ont appris à oser, à sortir du sentier battude nos monotonies françaises, où trop souvent la première scène nous faitdeviner ladernière.

Mais ce qui m’a le plus touché, c’est qu’ayant eu à vous plaindre si gravement de Fabre, vous ayez rendu hautement justice à la plus belle de ses pièces, lePhilinte! Quand il m’en fit une lecture chez moi, je, lui dis avec une naïve colère : Comment pouvez-vous réclamer votre tour pour d’autres ouvrages, ayant eu le temps de faire celui-ci?... Il me répondit : Mais il les tuera ! — Eh bien ! monsieur, ce n’est qu’un suicide; on n’est point pendu pour cela.

Adieu. — Je veux pourtant finir par une observation dont je ne fais quartier à nulle personne que j’estime : j’en ai le droit, moi, typographe de Voltaire ! Après ce qu’il enseigne, croyez-vous donc qu’il soit permis de laisser imprimer l’imparfait de nos verbes par un 01? Voyez la mine que fait un

étranger, quand on lui dit que le mot connoissois doit se prononcer connaissais; que François et Anglois riment avec Portugais , et non avec Suédois , Angoumois, Artois, etc.! Ces barbarismes de nos imprimeurs velches ne doivent plus être soufferts: les auteurs vivants ont seuls droit de s’y opposer, car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment. Adieu. Je ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur l’indulgence demandée aux deux muses en ces vers :

Muses, du moins je réclame la vôtre !

Heureux surtout, trop heureux si, pour prix Du grain d’encens qu’à toutes deux j’offris,

L’une de vous me recommande à l’autre.

Et pourquoi pas, bon homme? Les femmes ne refusent jamais ce qu’on demande si joliment, à moins qu’on ne soit de ceux-là qui signent, comme moi :

Le vieux bonhomme C.-B.

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