E THEATRE
jugé au théâtre. C’est ce qui m’est arrivé : autant de partisans que de détracteurs. Verba et voces , et puis rien. Je n’en ai pas moins remis tristement l’ouvrage au portefeuille, avec l’approbation d’un censeur en arrière, le blâme de la cour en avant, et le vœu du public impatienté de voir son attente abusée.
Un an après, des personnes dont je respecte les demandes, ayant désiré donner une fête à l'un des frères du roi, voulurent absolument qu’on y jouât le Mariage de Figaro. Pour toute condition à ma déférence, je priai qu’on ne confiât la pièce très-difficile à jouer qu’aux seuls comédiens français ; du reste je laissais tout à la volonté des demandeurs.
Je ne sais vraiment quelle intrigue de cour alors sollicitée obtint, enfin amena la défense expresse du roi de jouer la pièce aux Menus-Plaisirs ; ou plutôt si, je le sais, je crois inutile de le dire à qui le sait beaucoup mieux que moi. Encore une fois, je remis patiemment la pièce en portefeuille, attendant qu'un autre événement l’en tirât : celui-ci n’a pas tardé. L'an dernier j’étais en Angleterre occupé d’affaires graves. Il me vient et lettre et courrier. Il faut le Mariage de Figaro. Point de salut sans Figaro. C’est encore une fête pour le frère du Roi. Si vous n’arrivez pas promptement , on jouera la pièce sans vous, les comédiens ayant leurs rôles. Je reviens à Paris, et, tout en rendant grâce de la préférence, j’objecte les défenses du roi ; l’on se charge obligeamment d’en obtenir la levée. Je demande alors , pour toute condition qu on me permette de faire censurer de nouveau l’ouvrage ; on me trouve un peu bégueule à mon tour, et l'on va jusqu a dire que je fais le difficile, uniquement parce qu’on me désire. Mais comme je voulais absolument fixer l’opinion publique par ce nouvel examen, je tins bon, et le sévère historien M. Gaillard , de l’Académie française? me fut nommé pour censeur par le magistrat de la police.
La pièce approuvée de nouveau , je portai la précaution jusqu’à prévenir qu’elle ne devait pas être jouée pour la fête, sans que j’eusse avant la parole expresse du magistrat, que les comédiens français pouvaient la regarder comme appartenant à leur théâtre; et j’ose ici certifier que celte assurance me fut donnée par M. Le Noir qui certainement croyait tout fini, comme je dus le croire moimême.
A mon grand étonnement, et pour prix de ma complaisance, de nouvelles et sourdes objections sortirent contre l’ouvrage du plaisir mesuré qu’il avait fait à Gennevilliers. Résolu de les attérer, je demandai de nouveaux censeurs à M. Le Noir qui voulut bien me répondre alors ; que la pièce ayant été censurée et approuvée deux fois, M. le garde des sceaux pensait que le tribunal de censure et l’auteur étaient tous parfaitement en règle • qu’il ne
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restait plus qu’à lever la défense de jouer donnée par le Roi, le jour des Menus -Plaisirs , et que lui M. Le Noir avait eu l’honneur d’en écrire à Sa Majesté.
Deux mois après, ce magistrat m’instruisit que le roi avait daigné répondre qu’il y avait (disait-on) encore des choses qui ne devaient pas rester dans V ouvrage ; qu’il fallait nommer un ou deux nouveaux censeurs , et que l'auteur le corrigerait d’autant plus facilement, qu’on disait que la pièce était longue. M. Le Noir eut la bonté d'ajonter quil regardait cette lettre du Roi comme une levée de la défense de jouer la pièce aussitôt après l’examen des nouveaux censeurs , et je fus consolé.
Mais tout ce bruit, toutes ces variantes, ces ordres, ces contre-ordres, et l’adoption, etla proscription avaient tellement effarouché les censeurs, que beaucoup n’ont pas voulu seulement ouvrir le manuscrit : car en ce pays, comme dans les autres, loin de tendre la main au malheureux disgracié, tout le monde le fuit dans la crainte de glisser avec lui dans la fosse, etc., etc.
Enfin, à force d’instances reitérées de M. Le Noir, et de supplications de ma part, M. Guidi 1 s’est pourtant laissé aller jusqu’à promettre qu’il lirait le manuscrit, non pas comme censeur, uniquement comme un homme importuné de la demande, qui depuis 30 ans n’avait pas mis le pied au spectacle, et que son genre de vie et d’opinion rendait, disait-il , moins propre que tout autre à cet examen dramatique; quand on ne peut pas avoir ce qu’on aime, il faut bien tâ'cher d’aimer ce qu’on a. Mais comment y parvenir avec un censeur qui refusait sèchement de communiquer avec moi sur son travail ?
Un quatrième censeur a été nommé par M. Le Noir, et par moi vivement sollicité d’en accepter l’ennui : M. Desfontaines , auteur dramatique luimême, et plus poli que le troisième censeur, a bien voulu me faire part de son approbation, de sa censure et de ses retranchements auxquels je me suis soumis sur tous les points : mais comme il en a remis quelques-uns à la décision du ministre, je vous supplie, monsieur le baron, de m’accorder l’honneur et la faveur d’une courte audience à ce sujet.
De quatre censeurs qui m’ont recherché, bien épluché, bien taillé de leur lithotôme, trois ont exigé des changements que j’ai faits ; leur approbation était à ce prix . Le quatrième n’a pas voulu me dire un mot de son opinion, et l’on dit qu’elle m’est contraire.
En cet état, ne sachant plus s’il reste ou non des obstacles à la représentation d’une gaîté , devenue pour moi si triste et si contrariante, j’attends vos derniers ordres en vous assurant qu’aucune
1 . Ce censeur, qui n’avait pas encore été nommé parmi ceux auxquels fut soumis le Mariage de Figaro, avait pour attribution spéciale la censure du Journal de Paris. ( Mémoires secrets , t. XVIII, p. 218.) Ed. F.
affaire aussi grave qu’elle fût ne m’a coûté autant de peines et de travaux que le plus léger ouvrage qui soit jamais sorti de ma plume.
Et s’il est vrai qu’il ne se fait nul bon mariage en ce pays sans de grandes oppositions, en lisant ce détail vous avouerez que si l’on juge de la bonté d’un mariage par ses obstacles, aucun n’en a tant éprouvé que le Mariage de Figaro.
Je suis, etc.
LETTRE
AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS1
Messieurs,
Tout en vous remerciant de l’honnêteté que vous avez mise dans l’examen du Mariage de Figaro, je dois vous reprocher une négligence impardonnable au journal institué pour apprendre à tout Paris, chaque matin, ce qui, la veille, est arrivé de piquant dans son enceinte. Si quelque accident avait frappé le plus inconnu des bourgeois appelés citoyens, vous l’indiqueriez à l’article événement ; et la foudre a tombé jeudi dernier dans la salle du spectacle, ou cinq cents carreaux ou carrés de papier, lancés du cintre, et contenant la plus écrasante épigramme imprimée contre la pièce et son auteur, sans que vous daigniez en faire la plus légère mention! Tout ce qui fait époque, messieurs, n’est-il pas de votre district? A quel temps de la monarchie rapportera-t-on un jour cette ingénieuse nouveauté, si les journalistes en gardent le silence? Il faut donc que je vous supplée, en rendant au public le chef-d’œuvre destiné à son instruction. Ce n’est point ici le cas de nommer le valet complaisant qui l’a fait, le maître engoué qui l’a commandé, le colporteur honoré qui nous l’a transmis : ils trouveront leurs noms et mes remerciements dans la préface de mon ouvrage.
Il .suffit de montrer ici comment cette épigramme en est le foudroyant arrêt.
SUR LE MARIAGE DE FIGARO
Je vis hier, du fond d’une coulisse,
L’extravagante nouveauté
1. Cette lettre n’est pas inédite. Elle fut publiée le 14 mai 1784. dans le Journal auquel elle est adressée ; mais elle est si peu connue — aucune édition des Œuvres ne l’a donnée, et M. de Loménie n’en dit rien — ; elle est aussi d’une telle importance pour l’histoire du Mariage de Figaro , et elle nous achemine si bien, par un nouvel incident de ce grand combat, à la singulière catastrophe dont la lettre ! au roi, qui viendra ensuite, fut le dernier mot, que nous avons cru I devoir la donner ici. Il est intéressant, d’ailleurs, de voir avec quelle gaîté Beaumarchais y aida lui-même à la publicité de la plus mondante des épigrammes dont fut criblée sa pièce, et avec quelle malice ironique il la rend ainsi au Journal, où il n’ignorait pas qu’èlle I avait dû être sournoisement faite par Suard et le chevalier de Lan- I geac, avec la collaboration probable du comte de Provence, i Ed. F.
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Qui, triomphant de la police,
Profane des Français le spectacle éhonté.
Dans ce drame effronté, chaque acteur est un vice : Barlholo nous peint l’avarice;
Almaviva, le suborneur;
Sa tendre moitié, l’adultère;
Et Double-Main, un plat voleur.
Marceline est une mégère;
Bazile, un calomniateur;
Fanchetle, l’innocente, est bien apprivoisée;
Et la Suzon, plus que rusée,
A bien l’air de goûter du page favori....
De madame, et mignon du mari.
Quel bon ton ! quelles mœurs cette intrigue rassemble ! Pour l’esprit de l’ouvrage, il est chez Brid’Oison.
Mais Figaro !... le drôle à son patron Si scandaleusement ressemble ,
11 est si frappant qu’il fait peur.
Et pour voir à la lin tous les vices ensemble,
Des badauds achetés ont demandé l’auteur.
On ne peut nier que cette épigramme, la plus ingénieuse de toutes celles qu’on a prodiguées à ma pièce, ne donne une analyse infiniment juste de l’ouvrage et de moi. 11 eût été seulement à désirer que l’auteur, moins pressé de jouir des applaudissements du public, en eût plus soigné le français et la poésie. On ne dit guère en effet qu’un acteur est un vice , parce qu’un acteur est un homme et qu’un vice est une habitude criminelle.
Il n’est pas exact non plus de nommer l’adultère un vice. Si l’impudicité mérite ce nom, l’adultère qui n’en est qu’un simple acte, une modification, est seulement un péché. Nous disons : Il a commis le péché d’adultère, et non le vice d’adultère. On eût peut-être encore montré plus de goût, en censurant le ton de la comédie, si l’on eût fait grâce aux lecteurs français des mots un peu hasardés de goûter du page favori , etc., etc.
Mais ce sont là de faibles taches dans un ouvrage aussi rempli d’esprit que de justesse; et je. ne fais ces remarques légères qu’en faveur des jeunes gens qui s’exercent beaucoup dans ce genre estimable.
Au reste, si l’épigramme, arrivant du cintre du spectacle, a été reçue à grands coups de sifflets, l’auteur n’en doit pas conserver une moins bonne opinion de son ouvrage et de sa personne. Les nouveautés même les plus piquantes ont de la peine à prendre, et je ne doute pas qu’enfin on ne réussisse à faire adopter cette façon ingénieuse de s’emparer de l’opinion publique, et de la diriger sur les ouvrages dramatiques.
AU ROI'
Sire,
La seule chose qui fût en mon pouvoir avant mon malheur était de ne le point mériter ; la seule qui me reste après m’être soumis avec respect au coup affreux qui m’a frappé est de mettre humblement aux pieds de Votre Majesté les accents de ma douleur, et les preuves de mon innocence.
Grièvement insulté dans 1 e Journal de Paris par un anonyme, sous le nom d’un prêtre2, j’ai cru devoir reprocher aux journalistes l’abus qu’ils faisaient de leur permission d’imprimer; puis, voulant comparer les grands obstacles que j’ai dû vaincre, pour faire jouer une comédie, aux attaques multipliées qu’on dédaigne après le succès, de même que j’aurais dit :
Après avoir combattu des géants , dois-je marcher sur des pygmées? ou bien :
Après avoir lutté quatre ans contre une armée ci découvert , dois-je user ma force aujourd'hui contre un écrivain qui se cache ? Si j’ai préféré d’imiter la métaphore du Psalmiste : Super aspidem et basiliscum ambulabis , et conculcabis leonem et draconemB, c’est que, répondant à un prêtre, elle s’est présentée la première à mon esprit ; dans le rapprochement figuré de ces deux genres d’ennemis , j’ai nommé ceux-là lions et tigres , parce qu’ils m’ont' fait beaucoup de mal ; ceux-ci insectes de la nuit , parce qu’en effet c’est l’abus des presses nocturnes qui fait naître tous les matins ces viles insultes anonymes, qu’il serait bien à désirer qu’un sage règlement réprimât.
Par quelle horrible méchanceté s’est-on permis, Sire, de tordre le sens d’une phrase indifférente écrite au sujet d’une comédie, de façon à irriter Votre Majesté contre moi? par quelle fatalité plus grande encore sont-ils parvenus à y réussir? Voilà, Sire, ce qui confond ma raison, et me pénètre de douleur.
Le témoignage que je vais invoquer, pour montrer au roi combien en écrivant j’étais loin de l’exécrable démence de vouloir offenser mes maîtres, ne saurait leur être suspect : c’est celui du plus noble surveillant des actions de tous leurs sujets, celui du ministre de Paris, de M. le baron de Breteuil ; je supplie ce sage administrateur de
1. Cette lettre, complètement inédite, se trouve aussi dans les manuscrits achetés à Londres pour le Théâtre-Français. La date manque, mais on peut aisément lui en trouver une du 25 mars au 15 avril 1785. Tout le monde sait, en effet, que Peaumarchais, victime enfin de la lutte où les taquineries du Journal de Paris l’avaient entraîné depuis quelques mois, préparait à cette époque un mémoire pour demander au roi justice de l’ordre d’incarcératiou que ses ennemis du Journal et de la cour de Monsieur avaient obtenu contre lui, et qui lui avait fait passer près d'une semaine à la prison de Saint-Lazare. La lettre donnée ici est ce mémoire. — Sur cet incident, qui clôt l’histoire du Mariage de Figaro, voir de longs détails dans F Introduction . Eo. F.
‘2. L’abbé Suard, frere du journaliste académicien. En. F.
3 Tout ceci se trouve dans sa lettre du 6 mars 1785 au Journal de Paris, qui amena le soir même son arrestation. Ed. F.
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l’autorité souveraine, de se rappeler toutes les démarches que j’ai faites auprès de lui, même avant qu’on ne jouât ma pièce, pour que Leurs Majestés fussent détrompées sur le mal qu’on disait de l’ouvrage.
Je le supplie de se rappeler que, depuis son succès, surtout depuis que je l’ai commenté, dans Un discours préliminaire1, désirant mettre cet ouvrage sous la protection de Leurs Majestés, j ai tente de le leur dédier sous la forme la plus circonspecte, et sans même oser les nommer, que dans ma dédicace imprimée, laquelle est jointe à ce mémoire , j’en appelais à leurs lumières de la tromperie qu’on leur avait faite; Sire, il y a loin de cette conduite respectueuse au crime affreux qu’on m’a prêté.
Je supplie M. le baron de Breteuil de se rappeler encore que, sur ses objections contre le projet d’une dédicace, je l’ai prié de mettre au moins la pièce et la préface sous les yeux de Votre Majesté quinze jours avant que le public les eut , afin quelle fut prévenue d’avance contre tout le mal qu’on dirait, ce qu’il m’a promis avec bonté.
Tant de soins, de respects et de précautions, pour m’assurer au moins le suffrage tardif de mes maîtres, pouvaient-ils donc me laisser craindre qu’on abuserait indignement d’une phrase indifférente, et dirigée sur mes ennemis, pour irriter contre moi les augustes protecteurs que je ne cessais d'invoquer?
Qu il me soit permis, Sire, de joindre à ces preuves de mon innocence une démonstration tirée de mon intérêt personnel.
En supposant qu’il puisse exister dans la France un homme assez capitalement fou pour vouloir offenser le roi dans une lettre censurée, et publiée dans un journal; ai-je donné jusqu’à présent des marques d’une telle démence, que l’on pût hasarder sans preuve cette accusation contre moi ? Dans quel temps encore l’ose-t-on?
Dans le moment où vos ministres, Sire, ont tous des mémoires entre leurs mains, par lesquels je réclame la justice de Votre Majesté, sur les demandes qui touchent le plus ma fortune et mon existence.
Dans l’instant oùM. le Contrôleur général allait mettre sous les yeux du roi le résultat d’un travail de quinze mois, des commissaires nommés par Votre Majesté, pour déterminer la quotité d’une créance très-étendue sur l’État, que mes sacrifices et mon zèle ont formée il y a plus de sept ans, et pour laquelle je souffre sans me plaindre depuis 1778.
Dans le moment où M. le comte de Vergennes était supplié par moi de rappeler à Votre Majesté avec quel soin j’ai rempli, sur l’invitation pres-
\ . La préface du Mariage de Figaro , qui "venait enfin de paraître. Ed. F.
santé de M. le comte de Maurepas, il y a cinq ans, une mission secrète et pénible, dont M. Le Noir lui rendra compte et pour laquelle le roi me doit plus de deux cent mille francs1, que j’attends patiemment dans le silence et le respect depuis cinq années révolues.
Dans le moment où j’ai remis à M. le baron de Breteuil un mémoire très-important sur la propriété des gens de lettres, dont le succès dépend de la justice et de la bonté du roi que j’invoque dans ce mémoire. Cherche-t-on à blesser le souverain qu’on sollicite? Outrage-t-on son maître à l’instant même qu’on l’implore? Je supplie Votre Majesté d’arrêter ses regards sur cette réflexion douloureuse, en se rappelant que je sors d une prison dont le nom seul détruit toute considération personnelle.
Et c’est dans ce temps même où tous les intérêts qui peuvent échauffer une tête bien saine me prosternent aux pieds du roi ; dans le temps où mon amour-propre, ma fortune, mon existence, l’intérêt de la littérature, et l'intérêt plus grand de prouver à nos maîtres qu’on les a trompés sur moi, sur mon ouvrage, me font une loi impérieuse de me les rendre favorables; c’est ce moment qu’on choisit pour les persuader qu’une phrase très-innocente sur une question littéraire, soumise à la censure, approuvée, imprimée, répandue sous l’égide même de la loi, n’est que l’absurde et l’insolent projet de les blesser publiquement.
Heureusement, la préface de ma pièce existait longtemps avant ma lettre au Journal, et j’y ai fortement désigné quels étaient les lions et les tigres qui déchiraient mon œuvre et ma personne.
Ce sont eux dont j’ai dit (page 14, édition de Paris) : Dès lors, les grands ennemis de l’auteur ne manquèrent pas de répandre à la cour qu’il blessait dans cet ouvrage , d’ailleurs un tissu de bêtises , la religion, le gouvernement, tous les états de la société, les bonnes mœurs, et qu’enfin la vertu y était opprimée , et le vice triomphant , comme déraison, ajoutait on.
Ce sont eux dont j’ai dit (même page) qu’ils abusaient l’autorité par les plus insidieux rapports, qu’ils cabalaient auprès des corps puissants, qu ils alarmaient les âmes timorées, et dont j’ai repoussé Vintrigue pendant un combat de quatre ans.
Ce sont eux dont j’ai dit (page 46) : ils ont même épuisé jusqu’à la calomnie pour tâcher de me perdre dans l’esprit de tout ce qui influe en France sur LE REPOS d’un CITOYEN.
Ce sont eux qui, après un premier essai de l’ouvrage, ont répété partout qu’il était d’une indécence à ne pouvoir être supporté, ce qui fit or-
1. Il s’agit ici de la masse énorme de papiers et parchemins dérobés aux différentes archives, que Beaumarchais avait recueillis et emmagasinés à grands frais, sans que l’État, malgré les promesses de M. de Maurepas, lui eût encore rien remboursé. On trouvera plus bas, sur cette affaire, une nouvelle lettre de Beaumarchais au roi.
Ed. F.
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donner par Votre Majesté, qu’on me nommât d’autres censeurs, mais dont le suffrage a démenti tout le mal qu’ils en avaient dit.
Ce sont eux dont le crédit, sourd à la cinquième représentation de la pièce, a fait imprimer et jeter dans nos salles de spectacle une épigramme affreuse où j’étais traité comme un scélérat, parce que l’ouvrage qu’ils voulaient proscrire avait un assez grand succès *.
Ce sont eux qui depuis ont osé altérer la forme et le fond d’un billet familier de moi, écrit à un de mes amis, pour persuader au roi que j’avais insulté un duc et pair1 2, à qui je n'ai jamais eu l’honneur de parler ni de rien écrire.
Ce sont eux qui, ne sachant plus comment s’y prendre pour me nuire, ont fait courir le bruit que j’étais à la Bastille pour une plate chanson 3, qu’ils avaient probablement faite.
Ce sont eux entin qui, dans la feuille de Paris, ont employé quatre fois la plume d’un anonyme, pour tâcher de me mettre en colère, et qui, ne pouvant y réussir, ont abusé d’une phrase de ma réponse étrangère à Leurs Majestés, et qui ne pouvait désigner qu’eux , pour parvenir à indisposer le roi. Tels sont les lions et les tigres contre lesquels j’ai combattu , comme l'insecte vil de la nuit , et le lâche écrivain qui leur a vendu sa plume pour m’outrager dans le journal.
Si Votre Majesté, après m’avoir frappé dans son courroux, revenant bientôt à son généreux caractère, a porté l’indulgence jusqu’à me faire grâce, quoi qu’elle me crût encore coupable, à plus forte raison espéré-je qu’elle ne me refusera pas justice, en me retrouvant innocent; et si le roi daigne jeter les yeux sur l’horrible anathème dont son courroux frappe un particulier , il ne pourra qu’être touché de la vivacité de ma prière.
Dans ma douleur profonde, je sens bien vivemen t qu’après avoir été si souvent averti de veiller, parce qu’on me tendait mille pièges, si je n’ai pu m’en garantir, un monarque entouré de mes ennemis, sans défiance de leurs projets, ne pouvait être en garde contre tant d insinuations redoublées, ni repousser la prévention, seul crime des âmes honnêtes, comme a dit le grand d’Aguesseau ; mais j’avoue aussi, qu’élevé dans la douce habitude de croire que, laissant la rigueur aux tribunaux, l’auguste main de nos maîtres ne traçait jamais que des grâces, je n’ai pu voir sans désespoir que Votre Majesté dérogeât, pour moi seul malheureux ! à la plus touchante, à la plus sublime des prérogatives royales.