A S. M. LE ROI DE SUÈDE
En lui envoyant la belle édition du Mariage de Figaro et mon Mémoire justificatif au Roi 1 .
Sire,
Apres avoir généreusement défendu, protégé cette Folle Journée , qui depuis m’en a causé de si tristes, daignerez-vous, Sire, en accepter un exemplaire plus digne de votre bibliothèque que celui que mon meilleur ami vous a présenté de ma part? Accoutumée à juger sainement de tout. Votre Majesté ne sera pas surprise que je sois forcé de saisir l’instant le moins heureux de ma vie pour mettre à ses pieds l’ouvrage le plus enjoué de ma plume.
La douleur, Sire, est sortie de la joie, et la gaieté même a produit l’amertume. Si Votre Majesté se rappelle tout le mal qu’on avait dit de la Folle Journée à nos maîtres, elle se souviendra aussi que c’était presque un crime à la cour que de justifier cette pièce; et ma préface, qui prétend à l’honneur dangereux de le faire, a donné plus d’humeur, s’il se peut, que la comédie elle-même.
Sitôt qu’on l’a connue, Sire, mes ennemis ont calculé que, s’ils pouvaient seulement tromper le roi, l’irriter bien fort contre moi, en tordant l’expression d’une lettre insérée dans le Journal de Paris, ils obtiendraient l’anéantissement de la pièce et de la préface : ils se sont trompés, Sire, en un seul point. La proscription qu’ils appelaient sur mon ouvrage n’a foudroyé que ma personne ; et,
1 . Cette lettre complète le mémoire qui précède et devait, par conséquent, venir à la suite. Nous l’avons trouvée à la même source. Le roi de Suède, à qui elle est adressée, est Gustave III. qui vint alors en Fi ance sous le nom de comte de Haga. On a pu voir, dans Y Introduction, que Beaumarchais lui lut son opéra de Tarare.
AFFAIRES DE THEATRE
par une suite de la bizarrerie attachée à cette production, la pièce a continué d’avoir un libre cours, oendant qu’on arrêtait l’auteur. Mais comme ce n était pas tout perdre pour la haine, ma disgrâce l’a consolée; je le serai moi-même infiniment, si le malheur qui m’a frappé ne vous laisse pas, Sire, l’impression fâcheuse que je l’ai mérité. Pour parvenir à 1 éloigner, je vous supplie humblement, Sire, d agréer l’hommage respectueux de mon Mémoire au Roi, avant même qu’il l’ait reçu. Tous mes amis qui le connaissent espèrent avec moi que Sa Majesté, détrompée, me rendra enfin la justice qu’elle ne refuse à personne.
Il appartenait à madame la comtesse de Boufflers de sentir, d’apprécier la résolution que j’ai prise, de me constituer prisonnier volontaire dans |
ma propre maison, jusqu’à ma justification démontrée 1.
une m a tait l honneur, Sire (et je me pare aux yeux de Votre Majesté de cette faveur honorable) e venir, avec madame la comtesse Amélie, m’apprendre de vive voix combien elle approuvait ce parti. Un suffrage aussi respecté m’en garantit bien d’autres à Paris; et j’ose penser qu’il m’en promet d’inappréciables à Stockholm.
Je suis avec le plus profond respect, de Votre Majesté,
Sire, etc.
1. Beaumarchais s’était, en effet, astreint chez lui à une sorte de captivité, jusqu’au moment ou le roi, après avoir lu son Mémoire lui eût fait dire qu’il en était content. V. encore, sur ce point, V Introduction. p
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