VIRGILE
Virgile ( Publias Virgilius Maro ) naquit tians un ^^ ^ ^^ ^ village nommé Andes, près de Mantoue, de parents ^'^'^y'^'^'''fort obscurs , sous le consulat de Cn. Pompeius Ma- '"•^^"■'- -'"«tgnus , et de M. Licinius Crassus.
Il passa les premières années de sa vie à Crémone. A l'âge de dix-sept ans il prit la robe virile. Ce jour fut celui où mourut le poète Lucrèce.
Après avoir fait quelque séjour à Milan, il se transporta à Naples , où il étudia les lettres latines et les lettres grecques avec une extrême application , et ensuite les mathématiques et la médecine.
On attribue à la jeunesse de Virgile plusieurs petites pièces qui ne paraissent pas dignes de lui.
Ayant été chassé de sa maison et d'un petit chanqj An. M. ;;«)(;>. qui était sa possession unique, par la distribution ' ^ '^" (ju on fit aîîx soldats vétérans d'Auguste des terres du Mantouan et du Crémonais , il vint alors pour la pre-
' " At ego taceo. Non est enim facile in eum scribere , qui potest prosci'ibere. j^
74 HISTOIRK A.NCIENNE.
mière fois à Rome; et par le crédit de Mécène et de Pollion , tous deux protecteurs des gens de lettres, il recouvra son champ, et fut remis en possession de son patrimoine.
C'est ce qui donna lieu à sa première églogue , et ce qui commença à le faire connaître d'Auguste, dont il avait inséré un bel éloge dans cette églogue , précieux monument de sa reconnaissance. Ainsi , par l'événement, sa disgrâce devint la source de sa fortune. Il finit ses Bucoliques au bout de trois ans; ouvrage d'une extrême délicatesse , et qui fit entrevoir dès - lors ce qu'on pouvait attendre d'une plume qui savait si bien allier les grâces naturelles avec la correction. Horace en peint le caractère en deux mots :
Molle atque facetum
[Lib. I , sat. ■ ... I ,-■
io,v.45.j "Virgiho aiinuerunt {^audentes rure Camœnae.
On sait qu'en bonne latinité le mot facetiis ne s'applique pas seulement à la raillerie, à la plaisanterie; mais qu'il se dit de tout discours , de tout ouvrage d'esprit où règne un caractère de finesse, de délicatesse et d'élégance ^.
Mécène , qui avait beaucoup de goût pour la poésie , et qui avait senti tout le mérite de Virgile par l'essai qu'il venait d'en donner , ne le laissa pas en repos , et l'engagea à entreprendre un nouvel ouvrage , plus considérable que le premier. C'est faire un bel usage de son crédit, et rendre un grand service au public, que d'animer ainsi les gens de lettres, qui souvent, faute
I « Facetum non tantùni ciica dam elegantiae appellationem puto. » lulicula opinor conslsteie.... Déco- (Quint, lib. 6, cap. 3.) lis hanc luagis, et excultae cujus-
d'un tel secours , demeurent dans l'inaction , et laissent inutiles de grands talents. Ce fut donc par le conseil An. m. :5«)»i7. de Mécène que V n'gde commença les Georgiques , et il y travailla pendant sept ans entiers. Il paraît que, pour se mettre en état d'y donner toute son application , et pour être moins distrait, il se retira à Naples. C'est lui-même qui nous apprend cette circonstance à la fin du quatrième livre des Georgiques. Il y marque aussi la date du temps où il les acheva, qui était l'année "724 de Rome , oii Auguste , à son retour d'Egypte , s'étant ap- ^io Cass. proche de l'Euphrate, jeta la terreur de ses armes dans le pays par le hruit des victoires qu'il venait de remporter, et obligea Tiridate etPhraate,qui se disputaient l'un à l'autre l'empire des Parthes , de consentir à une sorte d'accommodement.
Haec super arvoruin cultu pecorumque cancbam, Et super aiboribus, Caesar dùm niagnus ad altiuii Fulminât Euphratem bello , victorque volentes Per populos dat jura, viamque affectât Olympo. Illo Virgilium me tempore diilcis alebat Parthenope, studiis florentem ignobilis otî.
Il s'en fallait bien que le repos dont il jouissait alors h Naples fût un loisir ignoble et obscur , comme il lui plaît ici de l'appeler. L'ouvrage des Georgiques, qui en fut le fruit, est le plus achevé , pour la diction , de tous ceux qu'il nous a laissés , et même de tout ce qui a jamais été composé de poésies latines. C'est qu'il avait eu tout le temps de le polir et d'y mettre la dernière main.
Il retouchait ses ouvrages avec un soin et une exactitude qu'on a peine à concevoir. Quand le premier feu
'](') IlISTOIllt A]\C11£J\'JVE.
(le la composition, où tout plaît, était passé, il revoyait ses productions, non plus avec la complaisance d'un auteur et d'un père, mais avec la sévérité inexorable d'un censeur, et presque d'un eimemi. Il dictait, la matinée, plusieurs vers; et, revenant de sang-froid à l'examen , il s'occupait le reste du jour à les corriger , et les réduisait à un très-petit nombre.
11 avait coutume de se comparer à l'ours, qui, de grossiers et difformes que sont ses petits en naissant, ne vient à bout d,e les rendre supportables qu'à force de les léclier. C'est ainsi que se font les excellents ouvrages. Ce fut par cette correction que Virgile donna chez les Latins le ton de la bonne poésie, et qu'il montra l'exemple d'une versification exacte , douce , harmonieuse. Que l'on compare avec ses vers non-seulement ceux de Cicéron, mais ceux de Lucrèce et de Catulle, ces derniers paraîtront raboteux, mal polis, rudes, antiques; et l'on serait tenté, comme je l'ai déjà dit, de croire ces vers plus anciens de quelques siècles que ceux de Virgile.
On dit qu'Auguste, au retour de ses expéditions militaires, ne crut pas pouvoir mieux se délasser de ses fatigues qu'en entendant la lecture de cet admirable poëme, à laquelle il donna quatre jours consécutifs. Virgile chaque jour lui en lisait un livre. Il avait un talent merveilleux de faire sentir la beauté de ses vers par une prononciation douce, articulée, harmonieuse. Dès qu'il paraissait un peu fatigué, Mécène prenait sa place et le soulageait. Agréables journées pour un prince qui a de l'esprit et du goût ! plaisir infiniment supérieur à ces fades et frivoles divertissements qui font presque toute l'occupation des hommes! Mais combien est admirable la bonté de ce maître du monde qui se
SCIENCES ET ARTS. an
familiarise ainsi avec un lionnnc de lettres, qui le traite presque d'égal , qui ménage sa voix et ses forces , et qui rei^arde sa santé comme un bien puljlic !
Je ne sais pourtant si c'était la ménager que de donner à Virgile des marques si touchantes d'estime et d'amitié; car un auteur, après de tels traitements, ne se ménaî^c plus lui-)nôme,et se consume tôt ou tard par un travail opiniâtre.
Virgile commença aussitôt son Enéide. Il y mit onze ou douze ans. Auguste, occupé à la guerre contre les Cantabres, le pressa vivement, par plusieurs lettres qu'il lui écrivit, de lui envoyer quelque partie de son Enéide. Virgile s'en défendit toujours. Il lui représenta que, si son Enée lui avait paru digne de cet honneur, il le lui aurait volontiers envoyé ^ ; mais qu'il trouvait son ouvrage bien plus difficile qu'il n'avait cru, et qu'il commençait à craindre que ce n'eût été pour lui une témérité et une sorte de folie d'avoir osé l'entreprendre.
Quand Auguste fut de retour, Virgile ne put pas se AN.M.-îgfia. défendre davantage de satisfaire la juste impatience de ^^ '"' '^'" l'empereur. Il lui fit donc la lecture des deuxième, quatrième et sixième livres de l'Enéide, en présence d'Octavie sa sœur. Elle avait perdu , peu de temps auparavant, M. Claudius Marcellus , son fils, prince d'un mérite nifini , et qu'Auguste destinait pour lui succéder à l'empire. Virgile avait placé l'éloge du jeune Marcellus dans le sixième livre dé l'Enéide avec tant d'adresse , et tourné d'une manière si admirable, qu'il n'y a point
' «De JEnea qiiidem meo, si me- tio mentis tantuiu opiis iiiTessus
hercule jam dignum anribus habe- mihi videar. » (Macrur, lilj. r .
rem tuis, libenter mitterem. Sed c. nlt. ) tanta inchoata res est, ut penè vi-
tle lecteur qui puisse le lire sans en être vivement touché. Quanti il fut venu à cet endroit, la récitation de ces vers, qui sont au nombre de vingt -six, fit fondre en larmes l'empereur et Octavie. On dit même qu'Octavie s'évanouit à ces paroles : Tu Marcellus eris. Elle fit compter au poète dix grands sesterces (^dena sestertia^ pour chaque vers, ce qui montait à la somme de trente-deux mille cinq cents livres.
Virgile, après avoir achevé l'Enéide, avait destiné une retraite de trois ans pour la revoir et la polir. Il partit dans ce dessein pour la Grèce. Ayant rencontré à Athènes Auguste qui revenait de l'Orient, il changea d'avis, et prit le parti de le suivre à Rome. Il fut attaqué d'une maladie en chemin , et s'arrêta à Brunduse. Sentant croître son mal , il demanda avec instance ses manuscrits, afin de jeter au feu l'Enéide. Et parce qu'on n'eut point la complaisance de les lui apporter, il ordonna par son testament qu'on la brûlât comme un ouvrage imparfait. Tucca et Varius, qui étaient présents, lui représentèrent qu'Auguste ne le permettrait pas. Sur leur représentation, Virgile leur légua ses écrits, à condition qu'ils n'y ajouteraient rien, et qu'ils laisseraient à demi faits les vers qu'ils trouveraient en cet état.
An m 3q86. Virgile mourut à Brunduse, l'année de Rome 735, âgé de cinquante-deux ans. Ses os furent transportés à Naples, et ensevelis à deux milles de la ville, avec cette inscription , que lui-même avait faite , et qui renferme en deux vers le lieu de sa naissance, de sa mort, de sa sépulture , et le dénombrement de ses ouvrages :
Mantua me genuit, Calabri rapiiere, tenet luiiic Parthenope. Cecini pascua, rura, duces.
Il faut que le poëme épique soit un ouvrage d'une extrême difficulté, puisque pendant plusieurs siècles, tant chez les Grecs que chez les Romains, à peine s'est-il trouvé deux génies assez sublimes pour en soutenir toute la force et toute la dignité. Efe, depuis eux, a-t-on , dans quelque langue que ce soit, des poëmes épiques qu'on puisse justement comparer à ceux d'Homère et de Virgile?
J'ai marqué , en parlant du premier , comment Virgile avait formé le dessein et le plan de l'Enéide sur l'Iliade et l'Odyssée d'Homère , ce qui donne un grand avantage à l'original sur son imitateur. Cependant les siècles passés n'ont point encore décidé auquel des deux on doit donner la préférence. En attendant que ce procès soit jugé, et apparemment il ne le sera jamais, on peut s'en tenir au sentiment de Quintilien, que j'ai déjà rapporté. H y a , dit-il, dans Homère plus de génie et de naturel, dans Virgile plus d'art et de travail ^ Le premier l'emporte incontestablement par le srand et le sublime; l'autre compense peut-être ce qui lui manque de ce c6té-là, par une exactitude qui se soutient partout également. On doit aussi mettre en ligne de compte que Virgile n'a pu mettre la dernière main à son ouvrage , qui sans doute aurait été encore beaucoup plus parfait qu'il n'est, quoique, tel qu'il est, il soit infiniment estimable.
On peut mettre à coup sûr parmi les folies de Caligula le mépris et la haine qu'il fit paraître pour Vir- Cafig. c. 54
' « Et herclè, ut illi natuiae cœ- boranduni; et, quantum eminentio-
lesti atque iinmortaii cesserimus , ribus vinciniur , fortassè aequalitate
ita curie et diligentiae vel ideô in pensamus. » ( Quint, lib. lo, c. i. ) hoc plus est , quôd ei fuit magis la-
Sueton. in
8() irisTojiîi: ancienne.
eilc, dont il taclia âc falro otor de toutes les hihliotlièques les écrits et le portrait. 11 eut l'extravagance de (lire que c'était un homme sans esprit et sans savoir : Lampriii. nulHiis ùisTe/ui , mitiimœque doctrinœ. L'empereur Alexandre Sévère efi jugea bien autrement : il l'appelait le Platon des poètes, et il en mit le portrait, avec celui de Cicéron , dans la chapelle où il avait donné place à Achille et aux grands hommes. Il est beau, pour l'honneur des lettres, de voir placés de la main d'un empereur sur une même ligne les poètes , les orateurs, les conquérants.
J'exposerai dans la vie d'Horace un trait de celle de Virgile, qui, ce me semble, lui fait autant ou même plus d'honneur que son talent pour la poésie.