Tome XI. Hist. a ne. \ n
Son inclination l'aurait assez porté à suivre la ronlc ordinaire des jeunes Athéniens, et à entrer clans le maniement des affaires ; mais , la faiblesse de sa voix et une timidité presque insurmontable ne lui permettant pas de se hasarder à paraître en public , il tourna ses vues d'un autre côté. Il ne renonça pas néanmoins entièrement ni à la gloire de l'éloquence , ni au désir de se rendre utile au public , qui étaient ses deux grandes passions ; et ce que l'empêchement naturel de sa voix lui refusait , il songea à le regagner par k ministère de la main et de la plume. Il s'appliqua donc avec soin à la composition , et ne prit point pour objet de son travail , comme la plupart des sophistes , des questions vagues et inutiles, ou des sujets de pure curiosité, mais des matières solides et importantes de gouvernement et de politique , qui pussent être utiles aux républiques et aux princes mêmes , aussi-bien qu'aux particuliers , et qui pussent aussi lui faire honneur par les grâces qu'il In i>anatii tachcrait de répandre dans ses écrits. C'est Isocrate lui-même qui nous apprend, dans l'exorde de l'un de ses discours, que telles avaient été ses vues.
Il s'exerça aussi à composer des plaidoyers pour ceux qui en avaient besoin , selon l'usage assez ordinaire en ces temps-là , quoique contraire à la disposition des lois, qui ordonnaient, comme je l'ai déjà marqué, que les parties se défendissent elles-mêmes sans employer de secours étrangers. Mais, comme ces plaidoyers lui attiraient à lui-même des affaires à cause du violement de la loi, et l'obligeaient de comparaître souvent devant les juges , il y renonça entièrement , et ouvrit une école d'éloquence pour instruire la jeunesse.
SCIENCES ET AUTS. aSc)
Par ce nouvel établissement ^ , la maison cVIsocrale devint pour toute la Grèce une pépinière féconde de grands hommes , et il n'en sortit , dit Cicéron , comme du cheval de Troie , que d'illustres personnages. Quoiqu'il ne parût point en public au barreau , et qu'il demeurât renfermé dans l'enceinte particulière de son école ou de son cabinet, il se fit une réputation à laquelle personne après lui ne put atteindre, également estimé et pour le talent de bien composer et pour l'art de bien enseigner, comme ses écrits et ses disciples en firent foi.
Il avait un discernement merveilleux pour connaître la force, le génie, le caractère de ses écoliers; pour voir comment il fallait manier leur esprit , et de quel côté il fallait les tourner : talent ^ rare , et absolument nécessaire pour réussir dans l'important emploi d'enseigner. Isocrate avait coutume de dire , en parlant de deux de ses plus illustres disciples, qu'd usait d'éperon à l'égard d'Ephore, et de bride à l'égard de Théopompe, pour exciter la lenteur de l'un , et retenir la trop grande vi-
' «Exstitit igitur Isocrates... (cujus domus cunctae Grseciœ quasi ludus quidam patuit atque officina dicendi) rnagnus orator et perf'ectus magister , quanquam foreiisi Ince caruit , intraque parietes aluit eam gloriam, quam nemo quidein, meo judicio , est posteà consecutns. »
(Cic. in Brut. n. 32.)
«Ex Isociatis ludo, tanquàm ex equo trojano , innumeri principes exstiterunt. » ( Id. de Orat. lib. 2 , n. 94.)
« Clarissimus ille praeoeptor Isocrates, qnem non magis libri bcné dixisse, quàni discipuli bené docuisse
testantur. >> (Quint, lib. 2, cap. 9.) ^ « Diligentissimè hoc est eis, qui instituant aliquos atque erudiunt, videndum, quô sua quemque natura maxime ferre videatur... Dicebat Isocrates , doctor singularis , se calcaribus in Ephoro, contra autem ia Theopompo frenis uti solere. Alterum enim exsultantem vcrborum aiidaciâ reprimebat, alteruin cunctantem et quasi verecundautem incitabat. Neque eos similes effecit intcr se, sed tantùm alteri aflinxit, de altero limavit, ut id conformaret in utroque quod utriusque natiira patcretur. » ( Ctc. de Orat. ,lib. 3, n.3(>.)
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vacité de rautre. Celui-ci, en composant, s'abandonnait à son feu et à son imagination , et se répandait en expressions hardies et brillantes ; il le réprimait. L'autre, au contraire, timide et réservé, ne songeait qu'à la justesse, et n'osait rien hasarder; il lui faisait prendre l'essor. Son dessein n'était pas de les rendre semblables: mais, en retranchant à l'un, et ajoutant à l'autre, il voulait les amener au point de perfection dont leur naturel était susceptible.
Plut (le L'école d'Isocrate fut fort utile au public, et en
tlecciu orat. ^ ri- i • a ti
gr. ia isocr. mcmc tcmps tort lucrative pour iui-meme. Il y amassa plus d'argent que n'avait fait encore aucun des sophistes. Il avait pour l'ordinaire plus de cent écoliers, et il tirait de chacun d'eux deux mille dragmes, c'està-dire cinq cents livres, apparemment pour tout le temps qu'ils étudiaient sous lui. Je serais fâché , pour l'honneur d'un si habile maître , que ce qu'on dit de lui par rapport à Déinosthène fût vrai , qu'il ne voulut pas lui laisser prendre ses leçons , parce qu'il n'était pas en état de lui payer entièrement la rétribution ordinaire. Je m'en tiens à ce que le même Plutarque dit dans le même endroit, qu'Isocrate ne prenait rien des citoyens d'Athènes, mais seulement des étrangers. Cette conduite généreusg et désintéressée convient beaucoup mieux à son caractère et aux excellents principes de morale répandus dans tous ses ouvrages.
Outre le revenu de son école , il recevait de grands présents de personnes considérables. Nicoclès , roi de Cypre , fils d'Évagore , lui donna vingt talents ( vingt mille écus) pour le discours qui porte son nom. itij On rapporte d'Isocrate une parole fort sensée. Il était
h la table de Nicocréon , roi de Cypre, et on le pressait
de parler et de fournir à la conversation. Il s'en excusa toujours, et apporta cette raison de son refus : Ce que je sais n'est pas ici de saiso/i; et ce qui serait ici de saison j je ne le sais point. Cette pensée ressemble fort à celle de Sénèque : Je n ai jamais voulu plaire au peuple ^ ; car il n'approuve point ce que je sais , et je ne sais point ce qu'il approuve.
Isocrate, ayant appris la défaite des Athéniens par piut.de Philippe à la bataille de Chéronée, ne put pas survivre '^lu is"o"r! au malheur de sa patrie , et mourut de douleur , étant demeuré quatre jours sans manger. H avait vécu quatrevingt-dix-huit ou cent ans.
Il est difficile de mieux peindre le caractère du style d'Isocrate que ne font fait Cicéron et Quintilien : je citerai leurs propres paroles.
Cicéron , après avoir rapporté l'idée avantageuse que i„ orat. Socrate s'était formée d'Isocrate encore tout jeune , et °' ^^ '^^ l'éloge magnifique Jue Platon, l'ennemi déclaré, ce semble , des rhéteurs , avait fait du même Isocrate fort âgé , continue ainsi en décrivant son style : dulce igitur orationis genus, et solutum, et ejjluens ^ sententiis argutum , verbis sonans , est in illo epidictico génère , quod diximus proprium sophistarum ^ pompœ quant pugnœ aptius ., gjmnasiis et palœstrœ dicatwn , spretum et pulsumforo. « Ce genre d'éloquence est doux, « agréable , coulant , plein de pensées fines et d'expres- « sions harmonieuses; mais il a été exclu du barreau, et « renvoyé aux académies, comme plus propre aux exer- « cices de pur appareil qu'aux vrais combats. »
Voici le portrait qu'en fait Quintilien, qui paraît Lib. lo.c.i.
ï <• Nuuquàin volui populo place- quae piobat populus, ego uescio. >• ic : nain , qua,' ego scio, non piobat; ( SKXEf:. Epist. 2i).V
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tiré d'après le premier. Isocrales iii diverso génère dicendi ( il venait de parler de Lysias ) nilidus et complus, et palœstrœ qitam pugnœ magis accommodalus ^ oftines dicendi vénères secutus est. Nec immerito. aiidiloriis eniin se, nonjudiciis compararal : in inventioTie facilis , honesli studiosus , in compositione adeo diligens, ut cura ejus reprehendatur.
Il y avait une grande ressemblance sur plusieurs chefs entre Lysias et Isocrate, comme le montre fort au long Denys dllalicarnasse : mais le dernier avait un style plus doux, plus coulant, plus élégant, plus fleuri , plus orné ; des pensées plus vives et plus délicates; un arrangement de paroles étudié avec un soin extrême, et poussé peut-être jusqu'à l'excès. En un mot, toutes les beautés , toutes les grâces de l'éloquence , telles que les comporte le genre démonstratif propre aux sophistes, sont étalées dans ses discours, destinés, non pour l'action et le barreau , mais pour la pompe et l'ostentation.
Cicéron , en plusieurs endroits de ses livres de rhétorique , insiste beaucoup sur ce qu'Isocrate est le premier , à proprement parler , qui a introduit dans la langue grecque le nombre, la cadence, l'harmonie, qui étaient avant lui peu connus , et presque généralement négligés.
11 me reste à exposer une dernière qualité d'isocrate, qui est son vif amour du bien et de la vertu, que Quintilien exprime par ce mot, honesli studiosus , et qui , selon Denys d'Halicarnasse, l'élève infiniment au-dessus de tous les autres orateurs. En paicourant les principaux de ses discours , il montre qu'ils ne tendent tous qu'à inspirer aux villes, aux princes , aux particuliers
même, des sentiments de probité, d'honneur, de bonne foi, de modération, de justice, d'amour du bien public , de zèle pour la conservation de la liberté , de respect pour la sainteté du serment et des traités, et pour tout ce qui a rapport à la religion. Il conseille à tous ceux qui sont chargés du soin de gouverner les états et d'administrer les affaires publiques de lire et d'étudier avec une attention singulière ces livres admirables , qui renferment tous les principes de la saine et véritable politique,