‹ OEuvres complètes (volume 2)Chapitre 153 sur 340 · COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE MÊLÉE DE CHANTS · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE MÊLÉE DE CHANTS

Représentée pour la première fois le 9 décembre 1798.

J 'aurais mieux fait de mettre en comédie ce petit sujet qui, sans être tout-à-fait une imitation de la pièce de ShéridaÊ^, a pourtant plusieurs rapports avec elle. Ce que je dois à la pièce anglaise , est la position de l'oncle avec ses neveux, et le caractère du jeune hypocrite. Quant à l'étourdi, il n'appartient pas plus à Shéridan qu'à tous les auteurs du temps passé et présent. C'est un caractère si ordinaire parmi les jeunes gens, qu'il serait impossible de les mettre au théâtre , sans l'y retracer avec des nuances plus ou moins fortes.

Mon petit opéra , ou plutôt ma petite comédie ^ fit un très-grand plaisir à la représentation ; mais elle ne fit point d'argent. L'abondance du dialogue la rendit très-difficile à jouer ; et , excepté le rôle que j'avais fait pour Elleviou , et qu'il joua avec ime grande supériorité, les autres personnages ne |)roduisirent qu'un effet très - médiocre. La musique fut composée \\àV,Dellamaiia , et l'on v re

trouva toute la grâce de son talent; mais, soit que les morceaux ne se prétassent pas au développement de tous ses moyens , soit qu'ils fussent placés de manière à retarder Faction de la comédie , ils n'excitèrent point cet enthousiasme que le public avait montré pour ses premières productions. La différence entre l'effet de cette pièce et celui du Prisonnier vient, je le crois au moins, de ce que V Oncle-Valet ^ quoique bien conduit , n'offre rien de nouveau dans la première idée de l'ouvrage, ni dans les caractères ; tandis que , dans le Prisonnier, toutes les idées sont nouvelles : ce qui me confirme dans l'opinion que l'auteur le plus versé dans son art , peut faire un ouvrage dramatique très-régulier et très-bien fait; mais qu'il ne peut espérer un succès d'affluence , qu'autant que l'originalité et la nouveauté du sujet piqueront la curiosité du public. Ce que le public veut avant tout , c'est de s'amuser; il ne vous demande pas compte des moyens que l'on prend pour y parvenir : ce n'est qu'autant qu'on échoue dans son entreprise qu'il se montre très-sévère ; mais il veut du nouveau , et c'est ce goût de la nouveauté qui force les artistes à s'écarter de la véritable route. C'est ce qui a donné' de la réputation à Boucher, ce qui a fait pendant longtemps admirer les pièces de Dorât et de son école , ce qui a introduit ces formes ridicules et maniérées

dans l'architecture et jusque dans les meubles. On s'ennuie de tout, même du gi-and et du beau, chez un peuple changeant, dont de fortes institutions n'ont point encore fixé les mœurs. Tout peuple libre, au contraire, et dont le sort est fixé à jamais par de grandes institutions politiques, cesse de voir la nation dans une partie de ses membres. Il n'admet dans les arts que ce qui touche à ses grands intérêts ; il admirera les hauts faits qui l'honoreront, les idées sublimes qui tourneront à l'avantage de la patrie , de la tolérance et de l'humanité. Mais si ce peuple ne jouit pas des droits qui lui sont dus , s'il est dominé par une fraction de lui-même , qui ait intérêt à écarter de ses yeux tout ce qui peut l'éclairer, ses théâtres et son muséum ne lui rappelleront que les idées étroites de la fraction qui le gouverne; tout sera petit , mesquin , maniéré, tout tendra aubigotisme, à la superstition, pour peu que le chef du gouvernement soit galant et frivole , pour peu qu'il soit dévot ou plutôt hypocrite.

Le récit de la mort de Dellamaria m'ayant empêché de parler du succès d'Elleviou, dans ma notice sur le Prisonnier , je ne négligerai pas l'occasion qui se présente, de rendre justice au grand talent et aux aimables qualités de mon compatriote , de mon camarade de collège (M dî' Tami de ma jeunerise

Elleviou lie pouvait pas plus que moi échapper à sa destinée. Malgré son père qui le destinait à suivre sa cari-ière (celle de la médecine), il ne pouvait , comme il me le disait , dans nos confidences secrètes , s'habituer à fouiller dans les cadavres. Nos goûts , qui étaient les mêmes , nous avaient unis de la plus étroite amitié. Soit que mes voyages et un peu plus de connaissance des hommes m'eussent fait prévoir que les suites de nos extravagances pourraient nous rendre l'un et l'autre malheureux , en attirant sur nous le courroux de nos familles, je l'engageais à combattre son penchant pour le théâtre , à ne pas aller si assiduement au spectacle ; et , tout au milieu de mes graves exhortations , il m interrompait par les plus beaux airs de Grétry , et moi, je finissais par lui débiter quelque belle tirade d'une tragédie. Tel était le démon qui nous possédait tous les deux, que nous mettions toute la société de notre bonne ville en rumeur, afin de la décider à jouer la comédie et la tragédie ; et, comme nous avions reçu des encouragements de la part des comédiens, que nous fréquentions le plus qu'il nous était possible, nous avions le double plaisir de nous croire très - supérieurs à nos jeiuies camarades, et de rire tout bas de la manière dont ils débitaient les beaux vers de Voltaire. Nos parents , qui étaient loin de se douter

que nos jeux finiraient par les contrarier beaucoup, étaient fiers de nos essais , et mêlaient volontiers leurs applaudissements à ceux de leurs amis. Cqs petits succès ne firent que nous encourager dans notre première idée. Ce n'était que dans la capitale que l'on pouvait se faire une réputation et parvenir à la gloire. Mais comment s'y rendre ? Mais comment échapper à la surveillance de nos parents ? C'est pourtant ce que nous fîmes tous les deux , dans des temps différents. Elleviou , plus impatient que moi, fut engagé, dès son arrivée à Paris , par le directeur de la Rochelle ; mais , au moment de son début , un ordre de l'intendant fit arrêter le fugitif. Il fut conduit dans une tour qui donnait sur la place publique ; et , tous les soirs , notre étourdi faisait entendre ses chants aux belles dames de la ville, car toutes s'empressaient. d'aller écouter le médecin troubadour, qui riait comme un fou en leur chantant :

Dans une tour obscure , Un roi puissant languit, ete.

Son père arriva bientôt , tout fut pardoimé. On raccueiUit,on le fêta dansnotre vilIe,oùje vis reparaître mon complice qui me conta ses malheurs et ses succès , tout en m'assurant qu'il persistait à ne

se faire recevoir docteur qu'au Théâtre-Italien.

J I a tenu parole ; car il ne fut pas plutôt venu à Paris ,

pour, achever ses études , qu'il débuta à la comédie italienue , sans avoir jamais joué en province , e| qu'il y obtint dansle premier emploi le plus grand succès. Le public vit, dès sou début, que ce jeune homme réunissait aux premières qualités qui font un acteur , la diction et la sensibilité , des manières qui annonçaient la bonne éducation qu'il avait reçue. Je ne paillerai point de la réputation qu'il s'est acquise dans la carrière qu'il a suivie ; tout Paris regrette de l'avoir vu prendre sa retraite dans un âge qui lui laissait encore k espérer dix ans de succès; et moi je le regrette plus que personne, puisque je pouvais encore, en travaillant pour lui, étendre mon répertoire de l'Opéra-Comique.

Tout en racontant les petites folies de notre jeunesse , qui ont fini par avoir une si grande influence sur notre existence , je pourrais parler de plusieurs camarades nos confidents et nos amis, et qui ont eu par leurs conseils une grande part dans nos extravagances. Parmi ces noms il s'en trouve un qui est devenu européen; celui qui Ta porté est bien connu par les grands services qu'il a rendus à son pays , par les persécutions atroces dont il fut l'objet, et par un bien malheureux oubli de sa gloire. Je veux parler du général Moreaii^ notre ami, notre compatriote.

Il faisait alors son droit, et s'était acquis lestimo

do tous tes, jeunes gens par son caractère de bonhomie et de simplicité : son esprit juste et droit le rendait l'arbitre de tous nos différends; sa bravoure froide et éprouvée le faisait choisir pour témoin de tous nos chiels, et le temps qu'il employait à des études étrangères à son état annonçait assez qu'il n'était pas plus que nous dans la direction qui lui convenait. Cependant , malgré son air froid et sévère , il participait à toutes nos étourderies; tout ce qu'unejeunesse ardente pouvait concevoir de ridicule et d'extravagant , nous le faisions avec cette assurance que nous trouverions de l'indulgence parmi les magistrats , qui étaient ou les parens ou les amis de nos familles. Courir Irt rues , donner d'indécentes aubades, faire du bruit dans certaines maisons , troubler l'ordre public et battre la patrouille, était dans ce temps -là l'occupation des jeunes gens qui donnaient le ton; enfin, braver l'autorité et les lois était un de nos amusemens. Tout cela avait lieu à la suite de quelques orgies, j'en conviens , mais n'en était pas moins répréhensible. Certes il y a un peu loin de ce temps au nôtre ; et la jeunesse aujourd'hui ne se permettrait, sans aucun but utile, ni des actions qui peuvent troubler l'ordre , ni une résistance aux lois établies pour le maintenir. Mais telle était la mode autrefois dans cette classe mitoyenn»^ a qui la constitution de

l'état n'accordait aucun privilège, et qui ," devenue forte peu d'années avant la révolution , ne se faisait point de scrupule de s'en attribuer quelques-uns.

Moreau, sans partager tout-à-fait nos folies, après avoir essayé de nous en détourner, ne voulant pas non plus passer pour un jeune homme sensé, devenait alors notre guide, et finissait par commander les fous dont il ne partageait pas les opinions. C'est là qu'un observateur, s'il avait pu s'en trouver un parmi nous , eût deviné le génie d'un général prudent, aux moyens dont il se servait pour parvenir à son but. Comme il y avait souvent quelques risques à courir, par exemple lorsqu'il s'agissait, sans employé» la violence et les coups, d'enlever les armes d'une patrouille , il faisait des dispositions si savantes , il savait trouver tant de ruses pour la faire tomber dans le piège qu'il lui tendait, que toujours, sans laisser aucun prisonnier, nous finissions par triompher de nos ennemis. Je ne finirais pas si je racontais toutes nos extravagances : elles produisirent dans la ville un grand scandale ; mais, grâces à la prudence de notre général, on ne put avoir de preuves contre une douzaine de jeunes fous qui suffisaient pour troubler le repos d'un grand nombre de leurs concitoyens.

La place de secrétaire de la dcputatlon des états de Bretagne m'ayant été accordée, m'arracha à mes

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folles dissipations, me sépara de Moreau et d'Ellevioii; et je ne les revis tous les deux que lorsque l'un commandait nos armées, et que l'autre se faisait applaudir sur le Théâtre -Italien.

Qu'il m'est pénible de ne pouvoir élever ma voix en faveur d'un grand militaire compagnon de ma jeunesse; mais je craindrais de mal défendre une cause qui ne peut appartenir qu'à l'histoire, mie cause qu'on ne pourra discuter avec quelque avantage que lorsque le temps aura dissipé toutes les préventions, que lorsque l'ami (^) qui n'a pasquitté le général, dans son exil en Amérique , aura consenti à livrer au public le but et le motif d'une action qui a jeté un voile sur la plus belle vie , et qui force ses amis à se taire en baissant la téte^ lorsqu'une trop juste indignation l'attaque, et lorsque toute la France oublie et ses services passés et son caractère. Certes je suis bien lofti de ne pas condamner une faute que, d'après mes principes, je regarde comme la plus odieuse; mais je veux attendre, pour prononcer un arrêt , à coniiîïître la cause qui a pu faire sortir de sa première direction un esprit si noble et si ferme. Tous ceux qui l'ont connu, ce malheureux général, dans les plus grandes crises de la révolution, et je suis de ce nombre, pourraient attester qu'ils (3nt toujours trouvé dans lui le vertes M. Frenières, ogaleiuent notre coni))atnott' e» notre ami.

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table ami, le défenseur de son pays. Perboniun ignore qu'il a toujours voulu la liberté, et quil avait placé toute son ambition à la lui donner, a la lui conserver ; et qui sait si ce n'est pas cet amour même pour la liberté qui l'a porté à se ranger parmi les ennemis de la France ?

Son plan, et il est impossible de le concevoir autrement, ne pouvait être de favoriser Fétranger, mais bien de renverser celui dont il connaissait toute la haine , celui qui avait voulu faire tomber sa tête sur un échafaud, celui à qui la France devait ses malheurs présents et sa honte future; celui qui dans sa haute destinée a moins vu le bonheur du peuple que l'avantage de donner des titres à ses flatteurs et des trônes à sa famille. Certes le général Moreau ne pouvait avoir aucun projet de ce" genre; il aimait la France, il l'aimait pour elle, il n'avait combattu que pour sa liberté , et ce n'est pas en Amérique et au sein d'une nation libre, qu'il a pu abjurer ses principes. Sans doute il avait un projet aussi; mais tout ddît faire croire que c'était celui de rendre à la France son indépendance en renversant un despote. Le sort, en le trompant sur les moyens l'a précipité dans l'abime :

Car, pour ôtie approuvés, De semblables pvoicts veulent être achevés.

(Racine.)

Ces movens mêmes, précisément parce qu'ils éîaîcnl

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désespérés , m'offrent la preuve qu'une fois parvenu au but que le général se proposait d'atteindre, il a cru qu'il lui serait facile de faire oublier le chemin qui l'y avait conduit. Je me plais à supposer que l'infortuné Moreau s'est dit : «On me condamnera « d'abord ; mais bientôt on m'absoudra quand on « verra le résultat de mes projets, la pureté de mes u motifs ; quand on m'entendra dire à la France : « Tu es libre , choisis ton gouvernement , fais ta « constitution; je la défendrai, je mourrai pour elle : « je ne suis et je ne veux être, moi! que ton géné- « rai... » Oui, voilà ce qu'il a dû penser, et ce que l'on saura peut-être quelque jour , quand l'indignation pour une grande faute, faute qui fut pourtant pardonnée au grand Condé, aura permis à la vérité de faire entendre sa voix en faveur d'un grand général, du moins ambitieux des hommes, et du plus constant ami de la liberté.

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