ACTE II, SCENE V
( En riant. )
Elle s'en souvient?
LA M ARQUISE , piquée.
Oui , c'était pour votre Aline.
LE DUC
N'en dites pas de mal; elle est d'une beauté....
LA MARQUISE
C'est une créature !
LE DUC
Une divinité !
Ecoutez , cher baron : j'apprends que la marquise Fait faire pour Longchamp une voiture exquise ; Qu'elle y veut effacer par son luxe élégant Ce que la capitale offre de plus brillant. Pour lui faire plaisir , je vais voir l'équipage ; Puis j'achète soudain un superbe attelage. Il me faut un carrosse , et j'ai fort peu de temps : Je m'entoure aussitôt d'ouvriers différents , Et , d'après mes dessins , les mettant tous à l'œuvre , Je fais un vis-ci-vis. Ah! c'était un chef-d'œuvre... La nacre, la dorure et l'argent ciselés Font ressortir encor mes coursiers pommelés. Epris de mon talent, fier d'un si bel ouvrage, Je vais à mon Aline en faire un tendre hommage , Et dans le bois alors nous courons tous les deux. Le bon peuple applaudit , nous fixons tous les yeux ; On ne voit plus que nous dans cette promenade :
( En riant aux éclats. )
Et quant à la marquise , elle en revint malade. Je conviens que ce tour m'a coûté diablement ; Tome IX. 34
53o LE COMPLOT DE FAMILLE.
Mais la petite a ri beaucoup pour mon argent.
LA MARQUISE
C'était pousser trop loin l'oubli des convenances ; Et vos tours si malins sont des extravagances. Exposer une femme, et de ma ({ualité!...
LE DUC
Al) ! c'est un charmant titre aussi que la beauté ! Je ne suis point si tîer, et près de moi je place Souvent l'homme d'esprit, mais toujours une grâce. Parlons de notre fou.
LE BARON, regardant flans la coulisse.
C'est monsieur de Grandval ; Voyez donc son habit.
LE DUC
Ah! quel original!
LA MARQUISE
Qui croira voir un comte en ce triste équipage ?
Non, c'est le magister de ce petit village.
LE B AROIV.
C'est le comte , vous dis-je.
LE DUC
Oui, parbleu! je le vois.
Sur son habit, on peut l'enfermer, je le crois.