‹ OEuvres complètes (volume 4)Chapitre 164 sur 362 · EN CINQ ACTES ET EN VERS · texte numérisé non relu

EN CINQ ACTES ET EN VERS

Représentée sur le Théâtre-Français le 3o décembre 1818.

J 'ai raconté dans toutes mes notices à quelle inspiration, à quel hasard, à quelle conversation j'avais dû chacune de mes pièces. J'ai souvent répété que j'avais rarement cherché mes sujets, et que j'avais toujours cédé à l'empire d'une idée qui me paraissait dramatique. Cette idée une fois adoptée , je me mettais à la développer, et si ce développement me donnait un plan satisfaisant, de ce moment je regardais ma pièce comme finie : en effet ; il ne me restait plus qu'à dialoguer des scènes de chacune desquelles j'avais , bien qu'un peu confusément, le sujet; et qui présentaient à mon imagination tout l'ensemble de l'ouvrage.

La Fille cVHonneur, que le public a accueillie avec tant de bienveillance , est peut-être la seule de toutes mes pièces qui, après que j'en eus achevé le plan, ne me fit point éprouver un vif sentiment de satisfaction , et que je n'aie point regardée comme finie. Cependant j'étais assez content de l'enchaî-

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iiement de mes scènes , des situations qui naissaient de la variété de mes caractères; mais l'obstacle que j'entrevoyais au succès de mon ouvrage m'effrayait d'autant plus qu'il me paraissait presque impossible d'en triompher, puisqu'il tenait au fond même du sujet. Je ne me dissimulais point que plus j'avancerais dans la pièce, plus les dangers du sujet se feraient sentir; l'exposition même m'offrait de grands obstacles, puisque je devais me faire bien entendre du public, et que cependant il m'était défendu de lui parler clairement. Un mot imprudent, une expression hasardée dans la bouche de deux de mes personnages, pouvaient renverser un édifice dont les fondations n'étaient formées que de vils matériaux qu'il fallait montrer et cacher tout à la fois. Le sujet de ma pièce était une honteuse prostitution , et il fallait se garder de le dire. Je devais y employer un agent principal qui éclairât le public sur ce qu'il voulait faire, et cependant j'étais forcé de déguiser son caractère pour amener les honnêtes gens à rire de sa bassesse même. On se doute qu'une matière aussi sale à pétrir, devait rendre mon travail pénible; vingt fois j'ai été sur le point d'y renoncer par la crainte de ne pouvoir atteindre le but que je m'étais proposé , et je l'aurais sans doute abandonné si je n'eusse entrevu quelque espoir de surmonter

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les obstacles, avec le secours de ma jeune Emma, si naïve, si douce, si gaie, si noble et si imposante. Je me disais, pour m'exciter : Si j'ai l'adresse de la présenter dès le premier acte avec tous les charmes de son innocence ; et si, dès le premier acte , je lui donne un amant, un père pour gardiens de ses vertus, le public ne regardera plus les personnages vicieux qui s'agitent autour d'elle, que comme autant de moyens dramatiques pour faire ressortir davantage la beauté de son caractère. Ces réflexions , en me rendant le courage , me faisaient poursuivre mon ouvrage avec une grande ardeur; mais tout en avançant dans mon sujet, je n'oubliais pas qu'il me fallait beaucoup de prudence ; comme le voyageur qui marche au bord d'un précipice, j'avais soin de prendre les détours qui, sans m'éloigner de mon but, pouvaient me préserver d'une chute. Je me suis gardé surtout de mettre aucun mot dans la bouche de mes personnages vicieux, qui put indiquer trop directement le véritable motif de leur intrigue ; et si tous les ressorts de cette vile combinaison se trouvent dévoilés , ils ne sont connus que par la voix de l'innocence. Cette révélation , que je crois nouvelle au théâtre , par l'intérêt qu'elle ajoute aux personnas;es vertueux , fait totalement oublier au public la turpitude des moyens que le vice employait pour triompher de la vertu.

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Sijlentredans tous ces détails, c'est dans l'espoir que mes réflexions ne seront point inutiles aux jeunes gens qui entrent dans la carrière du théâtre; ils sauront, par mon exemple, qu'il ne faut pas s'effrayer des difficultés que peut offrir im sujet; qu'avec des précautions on peut tout dire, et qu'à la scène comme dans le monde l'adresse est un moyen de réussir.

Je parlerai peu du succès qu'obtint l'ouvrage; je dirai seulement que, de toutes les pièces que j'ai livrées au public, c'est celle à laquelle il a semblé donner la préférence par l'empressement qu'il a mis à en suivre les représentations. Sans doute je dus beaucoup au talent des acteurs, et je serais un ingrat de ne pas les remercier de leur zèle par un souvenir qui, je l'espère, sera plus durable encore que ma reconnaissance. Comme je l'ai dit dans ma préface, mademoiselle Mars s'est placée, dans ce rôle surtout , au-dessus de tout éloge par la perfection de son jeu, le charme de sa personne, la mélodie de sa voix, la candeur, la noble expression de ses traits, la grâce et la vérité de sa diction. Certes, toutes ces qualités qui font l'actrice parfaite ne peuvent encore donner à ceux qui ne l'ont point vue une idée de ses talents. II n'en est pas de nos célèbres acteurs comme de nos écrivains : on peut toujours justifier ses éloges en citant d'un auteur ce

qui a droit à l'admiration; mais, et je crois encore ravoir dit , il n'en est pas ainsi du comédien : puis-je peindre mademoiselle Mars , cette actrice inimitable, éprouvant tous les sentiments du personnage qu'elle représente, toujours interprète de l'auteur qui auparavant a dû l'être de la nature, lui donnant une ame et la communiquant à des milliers d'individus par l'entraînant prestige de la parole?

Ah ! s'il était vrai qu'on put retracer aussi vivement qu'on l'a senti, ce feu brûlant que le bon comédien porte dans son art, avec quel plaisir j'essaierais aussi de faire l'éloge d'un acteur précieux à ses camarades ( M. Damas ) , et cher au public par les qualités qui font le grand acteur, la chaleur et la vérité dans la diction ! Les auteurs plus que personne ont le droit d'apprécier cette qualité importante, qualité auprès de laquelle bien d'autres cèdent, selon moi. Il est rare qu'un auteur retrouve dans la représentation ce sentiment de vie qui lui fit composer l'ouvrage , ce sentiment qui anime ce qui parait froid aux yeux de l'acteur qui raisonne , ce sentiment enfin qu'on ne peut exprimer , et que l'auteur seul fait connaître, quelle que soit la manière dont il lit son ouvTage. Eh bien ! ce feu, cette vie si nécessaire au dialogue dramatique, tous les auteurs conviendront que M. Damas en reçut le présent du ciel, et qu'à cette première qualité du grand acteur il

joint un zèle à toute épreuve pour sa société et les hommes de lettres. Je puis plus qu'aucun de mes confrères lui rendre cette justice , puisque, depuis près de trente ans , il a joué avec succès les principaux rôles dans mes ouvrages; il est donc juste que, sur le point de terminer ma carrière dramatique , je lui donne ici une preuve de ma reconnaissance, et que je me rende l'interprète du public , des auteurs et de ses camarades, en manifestant l'estime qu'on fait de sa personne et de son talent. Sans doute ce serait ici l'occasion de parler des autres acteurs distingués qui ont contribué à mon succès; mais je craindrais que de pareils éloges ne devinssent fatigants pour la plupart des lecteurs quelques-uns, d'ailleurs, pourraient bien ne pas partager mon opinion. Cependant, dans l'intérêt d'un art auquel je dois mon existence et les plus vives sensations de ma vie , je me permettrai peutêtre, dans le dernier volume de mes œuvres, de faire, si je puis m'exprimer ainsi, une Statistique du Théâtre-Français. Là , du moins , les éloges mérités que j'accorderai aux personnes dont les talents embellissent maintenant le premier théâtre de l'Europe, seront mêlés à des conseils fondés sur l'expérience; et ces conseils ne pourront certainement déplaire à une société composée des hommes les plus estimables, parmi lesquels je compte plu-

sieurs amis, et qui, comme moi, ne désirent que les progrès de l'art dramatique.

Après avoir rendu compte des obstacles que j'ai rencontrés dans l'exécution de ma pièce, et de la manière dont elle fut jouée, je ne dois point omettre de dire , comme c'est mon usage et comme je l'ai annoncé, ce qui m'en donna la première idée. J'habitais alors ma campagne qui est située dans les environs de Paris; je l'avais achetée à mon retour de Russie; sa position agréable, les sites charmants qui l'environnent, les embellissements que me donnaient la facilité d'exécuter mes premières études en architecture, avaient encore ajouté à son agrément, aussi , tous les ans j'y passais sept mois à faire des comédies , et à dessiner mes jardins. La solitude dans laquelle je vivais, qui me permettait de suivre avec ardeur une idée, de la développer dans toutes ses parties, doit avoir beaucoup contribué à ma fécondité : il était rare que je ne revinsse pas de la campagne armé d'un gros manuscrit, et il était encore plus rare que, l'hiver suivant, le public n'eût pas à juger le fruit de mes loisirs. Pour lui seul je semais dans ma campagne, et lui seul devait profiter de ma récolte , qu'il ne me payait au surplus que selon le prix qu'il y attachait; il était tout aussi rare que, dès le printemps , je n'eusse pas songé au genre de

travail dont je devais m'occuper pendant l'été. Cependant , en 1 8 T 4 , quo les affaires politiques s'étaient emparées de toutes les têtes , et que la présence des étrangers avait forcé de dénouer toutes les bourses , je me rendis à ma maison des champs pour réparer les pertes d'argent que m'avaient causées, comme l'a dit si plaisamment notre philosophe chansonnier,

notre troubadour français, nos amis les ennemis

Blessé dans mes intérêts, et plus encore dans cet amour-propre qui tient à l'honneur national, je me promenais tristement dans un jeune bois que j'avais planté; je réfléchissais avec douleur à notre grandeur passée; et je voyais dans l'avenir les déplorables résultats qui seraient la suite de la perte de l'esprit public en France. Afin de me distraire de mes tristes réflexions , je résolus de me livrer avec plus d'ardeur encore à mon travail ordinaire. Le goût des lettres, l'amour de la retraite savent consoler de tous les revers. Malheureusement les grands événements qui s'étaient passés ne m'avaient pas permis de faire le choix d'un sujet vraiment dramatique; et , désirant m'occuper, je ne me trouvai pas une idée à suivre , un plan à commencer , une pensée à exprimer. Rentré dans mon cabinet, j'éprouvais ce vague qui n'est pas tout-à-fait l'ennui ; mais qui vous fait prendre un livre sans le désir de le lire , et qui vous le fait quitter sans avoir un

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motif pour l'abaiulonncr. Après avoir long-temps Jii, quitté, repris différents ouvrages, le hasard nie mit dans la main une comédie de M. Etienne , ilont j'avais vu la représentation . et que dejjuis j'avais lue avec le plus grand plaisir; cette pièce, dont je ne sais quel motif a privé le public, réunit à une conception hardie des détails pleins de charmes et des vers excellents. En ouvrant la brochure, je tombai sur ce passage dont j'admirai le style. C'est une tante ambitieuse d'honneurs, qui parle à sa nièce:

Brillante de beauté, de grâces , de jeunesse , Pour vous plaire, Julie-, on accourt, on s'ompresse; Si même de plus haut on laissait par hasard Tomber jusques sur vous un auguste regard.... Pourquoi vous étonner , etc.

Ces quatre vers furent pour moi un trait de lumière; je vis dans un instant la position d'une jeune personne dans une cour galante, auprès d'une tante corrompue. Ce sujet de pièce s'empara de moi tout entier : certain que j'avais une ample matière à mes méditations, toute crainte d'ennui s'écarta; je me trouvai tout à coup comme un jeune homme qui rêve, dans l'avenir, les voyages, les plaisirs, l'amour et la gloire ; car telle est la • situation de l'homme de lettres, ou tout au moins la mienne:

lorsqu'il n'a rien à faire, lorsque son imagination se repose, lorsqu'il n'est plus animé par ce monde idéal qui l'environne, il devient souffrant et malheureux; tout ce qui tient à la vie, les devoirs de la société, les soins de sa fortune, de sa personne, tout lui paraît fatigant; les chimères qui l'agitent et le charment font toute son existence, et dès qu'il les perd, il peut supporter la vie, mais elle est pour lui sans enchantement. — Hélas! cet état d'angoisse et d'ennuis, je l'éprouve maintenant: toutes mes chimères de bonheur sont détruites; je suis rentré dans cette vie positive qui me force à compter avec moi-même et avec les autres. Ce superflu que me donnaient mes travaux, je ne l'ai plus; ces jouissances de la vie qu'ils me procuraient et qui m'empêchaient d'envier une plus grande fortune, la froide raison, la probité, me forcent à m'en priver. L'odieuse censure , en arrêtant ma plume, en refroidissant mon ame, a desséché tous les canaux de ma prospérité. Pendant vingt ans j'ai vécu sans savoir ce que je possédais, me livrant à mes goûts, à mes penchants toujours innocents, mais peut-être trop dispendieux : j'ai embelli ma retraite , j'ai planté des jardins , j'y ai fait murmurer les eaux ; les fruits de mes nombreux travaux ont payé mes extravagances; mais ces extravagances ont du cesser avec la crainte de ne plus retirer

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aucune récompense de mes veilles. Les calculs du vieillard ont dû succéder à l'imprudence du poète qui trouve toujours

Le superflu chose très-nécessaire.

Enfin , par raison , par amour pour mes enfants , je vais me séparer de ma retraite chérie , de mon Éden. Le sacrifice en est fait; et depar V impitoyable censure y je vais vendre la maison que j'ai bâtie, les arbres que j'ai plantés, et que vingt ans ont vu croître. Ah ! puissé-je, pour le plus grand avantage de mon acquéreur , lui vendre aussi ce repos , ce bonheur, tous les plaisirs qui, dans ce site enchanteur, ont embelli la meilleure partie de ma vie !

PERSONNAGES

Le Baron de ROSENTHAL.

La Baronne df. ROSENTHAL, sa femme.

Mademoiselle BRIGITTE, sœur de la Baronne.

EMMA DE ROSENTHAL, nièce du Baron et (ille du major de Rosenthal , orpheline.

EDMOND DE ROSENTHAL , frère du Baron , sous le nom

de Francbourg.

CHARLES DE ROSENTHAL, lils d'Edmond.

Le Chevalier de FLORELLI.

Une Présidente.

Un Conseiller.

Un Domestique.

La .'«ctue est daus une pt-tile ville d'Alieniagnc.

LA

FILLE DHONNEUR.

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