ACTE m, SCENE XI
EDMOND
De son premier commis?
ZERBELIN.
Et cet homme était possesseur de votre fortune?
EDMOND
De ma fortune entière. Je suis abîmé , perdu, ruiné.
ZERBELIN.
Vous êtes ruiné! {^Courant l'embrasser'. ) O mon cher Edmond , je ne vous quitte plus , je ne vous abandonnerai jamais.
EDMOND
Ah ! je reconnais bien là votre ame généreuse.
ZERBELIN.
Je suis peu riche ; mais j'ai quelque talent : mon travail et mes chansons...
EDMOND
N'achevez pas,ZerbeIin. Non que je puisse rougir d'avoir recours à votre amitié; mais, grâce au ciel, il me reste encore des ressource^. Tous ces riches seigneurs qui depuis un an fréquentent ma maison , me doivent considérablement; il n'en est pas un seul que je n'aie obligé: tous ont usé de mon crédit, puisé dans ma bourse. Oh ! combien je me sais gré de ce sentiment qui me portait à obliger mon semblable ; qu'il me sera doux de retrouver dans leur reconnaissance une existence qui va me devenir encore plus douce ! Vous me blâmiez pourtant de cette générosité, vous m'appeliez le prodigue. Eh bien, j'aurai semé pour recueillir. Tous mes amis vont m'offrir à l'envi et leur fortune et leurs services : et cette belle comtesse dont
i44 L'ENFANT PRODIGUE.
les richesses égalent les attraits , et qui vingt fois m'a dit dans ces épanchements de la plus vive tendresse: () mon cher Edmond! que n'êtes-vous malheureux pour connaître mon cœur! Aimable comtesse! et vous tous, mes bons, mes vrais amis, approchez. Edmond est pauvre , ou plutôt il a déjà cessé de l'être, puisqu'il va tout devoir à l'amour , à la reconnaissance , à l'amitié.
ZERBELIN.
Ame franche et généreuse ! comment pouvez-vous croire aux amis qui sont venus lâchement solliciter vos bienfaits? La véritable amitié ne sait pas demander, il faut deviner ses besoins, il faut.... Non, pas un de ceux qui ont fréquenté votre maison n'a connu le charme d'un sentiment si doux.
EDMOND
Que vous ai-je fait pour chercher à désenchanter mon cœur ? La défiance que vous donne votre expérience, vous rend injuste envers les hommes. J'en suis certain ; j'ai des amis q\ii m'aiment , qui me le prouveront. Me ferez-vous croire , par exemple , que le sénéchal de Grandpré , qui me doit sa fortune tout entière; que le chevalier d'Arbois, que j'ai défendu de mon bras*, de mon sang, né sont pas mes amis? v\h ! un pareil soupçon est un outrage fait à l'humanité.
ZERBELIN.
Le sénéchal vient à nous. Voulez -vous être détrompé? entrez dans ce pavillon, et vous saurez bientôt à quoi vous en tenir.
EDMOND
Homme incrédule ! puisqu'il ne faut que cette épreuve pour vous convaincre, je m'y soumets.