‹ OEuvres complètesChapitre 153 sur 330 · SUR LE CHANOINE DE MILAN · texte numérisé non relu

SUR LE CHANOINE DE MILAN

IMos victoires cl Italie m inspirèrent le désir de mettre sur la scène le nouveau caractère de nos militaires qui , sous des formes républicaines , avaient conservé l'esprit et la gaité des Français tl'autrefois. J'avais besoin d'un cadre; lui petit conte italien me le fournit. Je trouvais plaisant de mettre en opposition à des militaires fatigués et affamés par une longue marche et le mauvais temps, un chanoine gourmand et peu charitable. Je vis dans ce contraste une source féconde de comique : je ne me trompai point ; cette petite pièce obtint , par sa folie , le plus grand succès , tant à Paris que dans les départements.

Quoique le genre de sa gaîté neùt rien qui pùl blesser les mœurs ou faire naître des scrupules religieux, la censure de Bonaparte s'opposa à ses représentations; cependant le premier consul l'aimait beaucoup et l'avait fait jouer plusieurs fois à la. Ma/-

9o4 NOTICE

maison: aussi celle défense ne ^int-elle pas de lui.

eue lui

lui lui inspirée par l'un de ces grands patriotes jui , devenus tout-à-coup grands seigneurs , insinuaient à leur maître de reprendre, avec les habits brodés, les mœurs et les préjugés des anciennes cours. Que l'on ne dise pas, que jamais Bonaparte ne suivait les avis de personne ; le temps a prouvé qu'il ne doit ses plus grandes fautes qu'à ses ambi- ! ieux conseillers. Presque tous sortis de la classe mitoyenne , ils ne devaient qu'à ,1a liberté , qu'ils avaient préchée sur des tréteaux au commencement de la révolution, leurs places et leurs honneurs; devenus maîtres, par les victoires de leur chef, d'établir un nouveau gouvernement, ils s'empressèrent de détruire l'égalité qui leur avait servi à renverser l'ancienne noblesse, afin d'en reconstruire une nouvelle dont ils espéraient bien faire partie. Pour arriver à leur but , ils firent le consul empereur; et il leur rendit leur politesse en créant tout-à-coup une nouvelle race de princes, de ducs, de comtes et de barons, tous bons bourgeois c(jmme moi , qu'il fallut recoi^aître pour nobles de par Napoléon , empereur par la grâce de Dieu. Depuis, tel a été ce goût pour nos anciennes institutions, que, si des événements désastreux n'eussent pesé sur la France , nos gentilshommes de fraîche date, qui déjà s'étaient éternisés par des

SUR LE CHANOINE DE MILAN. uo.

majorais, auraient fini, pour leur plus grande gloire , par rétablir la féodalité : il ne fallait })our cela que séparer les citoyens de nos braves militaires, et déjà l'on avait mis une distance entre l'homme armé et celui qui ne pouvait pas l'être ; ils voulaient que le sabre séparât, de sa longueur au moins , le soldat du Pékin , car c'est ainsi qu'on appelait alors celui qui par des travaux paisibles enrichissait ou fertilisait sa patrie. Honneur à l'épée, mépris au peuple; le partage était fait, et, peut-être avant dix ans , un nouveau régime féodal se fût remontré , escorté de ses préjugés et de ses imposantes puérilités , si la foudre n'eût frappé tout-à-coup l'arbre qui pouvait seul supporter toutes nos modernes généalogies.

Et pourquoi, me dira-t-on peut-être, rappeler les erreurs d'un gouvernement passé, au sujet d'une petite comédie plus plaisante que raisonnable? Parce que, mon cher lecteur, je vous l'ai dit dans ma préface , chaque petit acte de despotisme direct ou indirect , que le gouvernement aura fait peser sur moi , donnera matière à mes réflexions. Témoin muet de toute une révolution, il m'est permis , lorsque j'ai l'occasion d'écrire , sans sortir tout-à-fait de la direction que je dois suivre, de vous faire connaître et mes griefs contre le passé et mes craintes pour ravenir. Oui sait

d'ailleurs si mes notices iroftriiont pas quelquesunes (le ces pensées généreuses qui peuvent être utiles âmes concitoyens ou à leurs fils? Une bonne pensée , et tous les moralistes , notre grand comique à leur tète, l'ont prouvé, est un grain de blé jeté sur un sol fertile; le temps le multiplie à l'infini, et ce sont les générations futures qui récoltent.

La censure trouva donc convenable d'arrêter une petite pièce qui n'avait été l'objet d'aucun trouble : cette défense était motivée sur ce qu'elle profanait la religion dans ses ministres. Mais qui peut comparer un chanoine au digne pasteur d'un troupeau , à l'appui du malheureux , au consolateur des affligés? on n'a jamais vu dans un pareil titre que le possesseur d'un bénéfice qui laisse

Canonicat n'est-il pas le synonyme du mot nouveau Sinécure? Eh quoi! j'aurai profané la religion, parce que j'aurai mis dans la bouche d'un chanoine italien quelques plaisanteries , dérobées à Boileau et qui sont connues de tout le monde? Que ne voyait-on plutôt le but moral de ma petite comédie! La charité n'est-elle pas le premier devoir du chrétien? et montrer un chanoine qui s'occupe de son macaroni plutôt que de remplir ce devoir,

SUR LE CHANOINE DE MILAN. 907 n'est-ce pas apprendre à ces possesseurs de Sinécures , qu'il ne suffit pas d'être gourmand , mais qu'il faut être encore humain et charitable?

Enfin la pièce fut arrêtée. Depuis, elle a été rejouée sous une autre forme. Le chanoine a été métamorphosé en Maiti^e de Chapelle; et dès-lors il ne pouvait plus s'y trouver autant de gaîté, puisque presque tout le comique naît du contraste que j'ai établi entre l'homme d'épée et l'homme d'église.

S'il est vrai que l'ouvrage le moins important peut quelquefois avoir de grands et utiles résultats, le mien a eu cet avantage; car j'ose me vanter qu'il a contribué considérablement à étendre en France le goût du macaroni. La pièce a été jouée si souvent, on y parle avec tant d'éloges du macaroni, qu'il est devenu depuis ce temps un mets tout-àfait bourgeois ; et voilà comme tout se nationalise. La littérature fait ses conquêtes comme Tépée, et elle a cet avantage qu'elle les garde toujours. Hélas 1 quand on réduit tout à sa juste valeur, dès qu'on s'avise de calculer les plus grands événements par leurs résultats, des bagatelles, aux yeux du philosophe , ne sont pas toujours sans importance. Cette idée me conduit malgré moi à de pénibles réflexions : nous avons couvert le monde de soldats, il nest pas un coin de la terre où le Fran-

jt()8 NOTICK SLK LE CHANOINE, etc.

rais n'ait fait des prodiges de valeur, où il n'ait versé son sang pour la patrie d'abord, et, depuis, pour la gloire; il n'est pas de pays qui ait produit plus de héros , et de plus grands administrateurs ; eh bien! l'homme de sang-froid qui ne se laisse point éblouir par le prestige des chimères glorieuses , qui ne trouve rien de grand que ce qui peut être utile aux hommes, se demandera quel avantage a produit à la société toute cette gloire qui nous a déshérité de nos droits: que nous restet-il maintenant de nos conquêtes et de nos triomphes ? Des souvenirs de puissance et de grandeur, et une noblesse de plus.

PERSONNAGES

BARTs'ABÉ , chanoine de la cathédrale de Milan.

BÉNETTO , neveu de Barnabe , caricature.

FIRMIN , aide-de-camp d'un général de l'armée d'Italie.

SANS-QUARTIER, hussard d'ordonnance près de Firmin.

Un général de l'armée d'Italie.

COELÉNIE , voisine du chanoine Barnabe, et prétendue dt

Bénetto.

OERTRUDE, servante de Barnabe.

La scène est dans- un village prés de Milan.

ou

Page 1