ACTE I, SCENE IL 35i
MADAME MICHELIN
Quelles idées sinistres me poursuivent ! quels pressentiments affreux s'élèvent dans mon ame ! quelle sera donc pour moi la journée qui commence? Suis-je enfin arrivée au terme de mes longues douleurs.
MARIE, s'ajijïiocbant de madame Michelin.
Parlez plus bas, je vous en prie, si vous ne voulez pas me mettre dans votre confidence,
MADAME MICHELIN, sans témoigner de surprise, !ii;iis du ton le plus mélauctiliijue.
C'est toi, Marie?
M A II I E , avec un ;;i'Os soupir.
Eh! mon Dieu, oui, c'est moi... qui suis bien triste de vous voir depuis quelque temps si mélancolique.
MADAME MICHELIN, lan-nissammenl.
Tu m'as entendu?
MARIE
Il n'aurait tenu qu'à moi... Mais je vous ai bien vite fait apercevoir que j'étais là , pour que vous n'en disiez pas davantage , parce que , vovez - vous , lorsqu'on se parle à soi-même, il y a tout à parier qu'on se tairait si l'on était sûr d'être écouté.
MADAME MICHELIN, en lui pvenaiu la main.
Ta curiosité serait bien naturelle... je ne l'imputerais qu'à ton amitié pour moi.
MARIE, vivement et avec sensibilité.
Ah! comment serait-ce autre chose? Vous savez si je vous aime ! Quand je songe que je vous ai vue naître, que jamais je ne vous ai quittée , qu'enfin mes soins ont contribué à vous rendre si bonne et si aimable....
(juand je pense que tout le monde m'applaudissait, en vous admirant; C|ue nous ne passions jamais dans la rue, sans que j'entendisse murmurer de tous côtés... T^oila mademoiselle Rose et sa gouvernante]... Comme . la demoiselle est modeste et jolie ! et comme sa bonne a Vair d'une brave Jîllel Alors je me redressais, j'en étais toute fière; et d'y penser seulement, je sens que cela me rajeunit*
MADAME MICHELIN , avec un soupir.
Ail ! ma chère Marie ! quel temps me rappelles-tu ?
MARIE
Un temps qui vous fait honneur et à moi aussi. Fille d'un honnête artisan, (que Dieu fasse paix à ce brave liomme ! ) vous étiez estimée , respectée de tout le quartier Saint- Antoine. On avait beau voir des jeunes oens roder autour de vous, cel» ne faisait rien; et tandis que les mauvaises langues s'exerçaient sur celle-ci, sur celle-là , on n'a jamais osé effleurer votre réputation. Toutes les mères vous proposaient pour exemple à leurs fdles, tous les pères vous souhaitaient pour femme à leurs garçons... Aussi le ciel a récompensé tant de sagesse, en vous donnant un excellent mari, qui fait votre bonheur, que vous rendez heureux, et qui mérite de l'ctre.
MADAME MICHELIN , vivement et avec un accent douloureux.
Et toi aussi, tu déchires mon cœur!
Qu'est-ce que vous dites donc là?
MADAME MICHELIN, se jetant dans les bras de Marie.
Je dis... que je suis la plus malheureuse des femmes!
ACTlvl, SCKXE ir. ")53
MARI j;.
Ah! mon Dieu! est-ce quril serait possiMfO...
M A D A M n M I C II F L I N , eflïaycH,
Quoi donc?
MARI F
Que votre mari, en dépit de son air de bonté, et malgré toutes ses caresses apparentes?...
MADAME MICHELIN, vivement.
Mon époux est l'être le plus estimable, et jamais homme ne mérita mieux d'être aimé!
MARIE
Il est vrai qu'il faudrait être bien difficile pour s'y refuser... Un grand jeune homme bien bâti, d'une figure aimable, doux, honnête, civil, à qui ses parents ont donné la plus belle éducation; qui a de l'esprit, que c'est un charme... Aussi toutes les femmes envient votre sort. Mais puisque ce n'est pas lui qui vous donne du chagrin, d'où viennent donc ces pleurs que vous versez, quand vous vous croyez seule, et dont vous vous efforcez de nous cacher les marques ?
MADAME MICHELIN
Comment te révéler mes peines?... Ah! pourrai -je jamais?...
Non-seulement vous le pouvez, mais vous le devez. Ne suis - je plus cette bonne Marie que vous aimiez, que vous aimez encore, qui souffre de vous voir souffrir, et qui n'abusera jamais de votre confiance?
MADAME MICHELIN
Je connais ton cœur, je suis sûre de ta discrétion, Tome 7. 'x'^
354 LA JECiNESSIÎ DK RICHELIEU.
de ta prudence... Mais il faut avouer ma honte, et déjà
la rougeur de mon front.. #
MARIE
Vous, rougir! et de quoi donc?... Ah! mon enfant!... pardonnez-moi ce mot... auriez-vous quelque chose à vous reprocher?
MADAME MICHELIN
La plus grande des fautes. Ah ! Marie ! . . . si je parle, tu vas me haïr, tu vas me mépriser!
MARIE
Cela n'est pas possible. Je vous respecte autant que je vous aime. Mon âge , mon expérience , et sur - tout ma tendresse doivent vous encourager à n'avoir point de secrets pour moi... Je n'ai pas d'esprit, mais j'ai un bon cœur, et le cœur donne quelquefois de bonnes idées. Allons... un peu de courage!...
MADAME MICHELIN
Eh bien ! au risque de perdre ton amitié , ton estime, tu vas lire dans ce cœur malheureux ; tu vas apprendre ce secret, dont je me reproche de t'avoir fait si longtemps un mystère ; cet horrible secret , que cent fois mes remords et mes larmes ont pensé trahir aux yeux de l'homme respectable à qui j'ai tant d'intérêt de le cacher... Tu le veux?.,. Apprends donc... Mais j'entends quelqu'un... On entre ici...
MARIE, allant vers la porte et avec humeur.
Ce quelqu'un vient bien mal-à-propos.