SCÈNE XIII
Madame MICHELIN, ARMAND.
(Armand sur le devant de la scène; madame Michelin toujours derrière le paravent. )
ARMAND
Que signifie donc ce ton mystérieux, et de qui veutelle me parler? De qui? de quelque écervelée comme elle, à qui la tête aura tourné pour un scélérat trop aimable. Oh! je respecterai le mystère dont cette beauté scrupuleuse cherche, dit-on, à s'environner!... Mais qu'a de commun la respectable madame Michelin, avec les intrigues dont ce lieu de scandale est le théâtre repoussant? Madame Michelin vertueuse, estimée, attachée de cœur à son époux , à ses devoirs , ne peut avoir aucun rapport avec des femmes que le mépris public...
MADABIE MICHELllV, tombant de sa hauteur.
Je me meurs.
ARMAND
Ciel! qu'entends-je?... Une voix plaintive... Un soupir étouffé... (^IlcheT-che et trouve derrière le paravent madame Michelin étendue sur le plancher^ le visa^^e tourné contre terre.') Une femme évanouie!... infortunée!... {^11 cherche a la relever.) Revenez à vous, madame... Votre situation m'interdit toute réflexion qui pourrait vous affliger. (// la relevé a demi, la regarde... et avec un cri: ) Madame Michelin ! Juste ciel !... Quoi? cette femme que j'estimais.... Mais elle souffre, elle
/,r)>. \A JEIJNESSK DE RICHELIEU.
gémit... Je ne dois songer qu'à la secourir. Elle respire... Ses yeux s'ouvrent... Ses forces se raniment... 1 // /a place sur un fauteuil. ) Ah! malheureuse amie! dans quels lieux vous revois-je 1
MADAME MICHELIIV, avec égarement.
OÙ suis-je?qui me parle? Oh! qui que vous soyez... défendez-moi... ayez pitié de moi... arrachez-moi de cette horrible maison...
ARMAND , a^ec force.
Oui, nous allons en sortir... Oui, je vous défendrai et jusqu'à la mort...
MADAME M I C H E L I N , le regarde , le reconnaît , jette un cri et se précipite sur la terre.
C'est Armand!... c'est lui!... O terre ! engloutis-moi!
ARMAND, la prenant dans ses bras.
Levez-vous... Levez-vous... Ne craignez point mes reproches... Oui, fussiez -vous encore mille fois plus coupable...
MADAME MICHELIN, avec la plus grande vivacité.
Ah! je ne le suis pas... au moins du honteux événement qui m'offre à vos yeux dans ce séjour impur; c'est la violence seule qui m'y a conduite. Je croyais aller chez une de mes parentes... Une voiture de place dont le cocher était gagi)é sans doute par un des gens de M. de Richelieu...
ARMAND, vivement.
Quoi! c'est vous que ce scélérat de la Fosse... Je sais tout, je sais tout... Mon amie! ma respectable amie! pardon, mille pardons!... J'ai osé vous soupçonner, et vous êtes innocente! Je suis dans une joie!...
iCTE IV, SCENE XUI. 453
YoLis venez de me rendre à Ja vie, au bonheur... Oh ! oui , je suis heureux , je puis vous estimer encore.
MADAME MICHELIN, avec un désespoir concentré.
Je n'en suis plus digne... J'ai tout trahi, l'honneur, mes serments, les nœuds les plus sacrés... Mais sortons, sortons de ces funestes lieux où depuis une heure je suis abreuvée de douleurs, de mépris et d'outrages... vous savez tout, vous lirez dans mon cœur, venez... C'est devant vous seul que je consens à rougir... Mais arrachez-moi d'ici , dérobez-moi aux yeux des hommes, cachez-moi,s'il se peut, à mes propres regards... Armand! ayez pitié de celle qui fut autrefois votre amie , et que l'aspect de ces funestes lieux réduit au désespoir.
ARMAND
Mais à l'heure qu'il est, dans l'obscurité, au milieu d'un orage épouvantable , comment gagner votre maison, comment rentrer chez vous?
MADAME MICHELIN, avec effroi et désespoir.
Chez moi? jamais...