‹ Œuvres complètesChapitre 1 sur 28 · DE LA PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIERE EDITION

Les annonces insérées dans quelques journaux m'obligent à dire un mot au lecteur. Ces annonces ont pu lui donner une fausse idée de cet ouvrage. Ce n'est point un poème, c'est un épisode.

Ces pages, trop nombreuses peut-être, ne sont cependant que des pages dé tachées d'une œuvre poétique qui a été la pensée de ma jeunesse, et qui serait celle de mou âge mûr, si Dieu me donnait les années et le génie- nécessaire pour la réaliser. Nous sentons tous, par instinct comme par raisonnement , que le temps des épopées héroïques est passé. C'est la forme poétique de l'enfance des peuples, alors que la critique n'existant pas encore, il y a confusion entre l'histoire et la fable, entre l'imagination et la vérité, et que les poètes sont les chroniqueurs merveilleux des nations. Alors aussi, les peuples, qui pour naître et pour grandir ont besoin de la tutelle des grands hommes et des héros, attachent naturellement leur intérêt et leur reconnaissance à ces puissantes individualités qui les ont affranchis ou civilisés. Ils consacrent leur mémoire dans les chants populaires, qui, en s'écrivant,

deviennent plus tard des poëmes, et l'épopée est individuelle et héroïque.

Mais plus tard, mais aujourd'hui, les individualités disparaissent, ou elles agissent avec toute leur vérité dans le drame de l'histoire. C'est là qu'on va les chercher. Le mouvement des choses est si rapide, ce drame de l'histoire appelle tant de personnages sur la scène, la critique exerce sur toutes ces figures du temps une si scrupuleuse sagacité, que le prestige de l'imagination est hientôt détruit, et qu'il ne reste aux grands hommes que le prestige de leur puissance ou de leur génie ; celui de la poésie ne leur appartient plus. D'ailleurs, l'œil humain s'est élargi par l'effet même d'une civilisation plus haute et plus large, par l'influence des institutions qui appellent le concours d'un plus grand nombre ou de tous à l'œuvre sociale, par des religions et des philosophies qui ont enseigné à l'homme qu'il n'était qu'une partie imperceptible d'une immense et solidaire unité, que l'œuvre de son perfectionnement était une œuvre collective et éternelle. Les hommes ne s'intéressent plus tant aux individualités, ils les prennent pour ce qu'elles sont : des moyens ou des obstacles dans l'œuvre commune. L'intérêt du genre humain s'attache au genre humain lui-même. La poésie redevient sacrée par la vérité, comme elle le fut jadis par la fable ; elle redevient religieuse par la raison, et populaire par la philosophie. L'épopée

n'est plus nationale ni héroïque ; elle est bien plus , elle est humanitaire.

Pénétré de bonne heure et par instinct de cette transformation de la poésie, aimant à écrire, cependant, dans cette langue accentuée du vers qui donne du son et de la couleur à l'idée, et qui vibre quelques jours de plus que la langue vulgaire dans la mémoire des hommes, je cherchais quel était le sujet épique approprié à l'époque, aux mœurs, à l'avenir, qui permit au poète d'être à la fois local et universel, d'être merveilleux et d'être vrai , d'être immense et d'être un. Ce sujet, il s'offrait de lui-même, il n'y en a pas deux : c'est l'humanité ; c'est la destinée de l'homme ; ce sont les phases que l'esprit humain doit parcourir pour arriver à ses fins par les voies de Dieu.

Mais ce sujet si vaste, et dont chaque poète, chaque siècle peut-être, ne peuvent écrire qu'une page, il fallait trouver sa forme, son drame, ses types individuels. C'est ce que je tentai ; si jamais je l'achève, ou si, avant de mourir, je puis du moins en ébaucher un assez grand nombre de fragments pour que le dessin en apparaisse dans sa variété et dans son unité , on jugera s'il y avait un germe de vie dans cette pensée, et d'autres poètes plus puissants et plus complets viendront et la féconderont après moi.

L'ouvrage est immense. J'en ai exécuté plusieurs parties à diverses époques de ma vie : mécontent de

([iielques-unes, je les ai jciU-cs au feu; d'antres sont conservées; d'autres n'allendcnt pour éelorc que du loisir et de l'inspiration. Les distractions de la pensée, les voyages, la politique, le bruit des événements extérieurs, uTonl souvent interrompu et m'interrompront sans doute encore. On ne doit donner à ces œuvres de complaisance de l'imagination que les heures laissées libres par les devoirs de la famille , de la patrie et du temps; ce sont les voluptés de la pensée; il ne faut pas en faire le pain quotidien d'une vie d'homme. Le poète n'est pas tout l'homme, comme rimaf!,ination et la sensibilité ne sont pas l'âme tout entière. Qu'est-ce qu'un homme qui, à la lin de sa vie, n'aurait fait que cadeneer ses rêves poétiques, pendant que ses contemporains combattaient, avec toutes les armes , le grand combat de la patrie et de la civilisation, pendant que tout le monde moral se remuait autour de lui dans le terrible enfantement des idées ou des choses? Ce serait une espèce de baladin propre à divertir les hommes sérieux, et qu'on aurait dû renvoyer avec les bagages parmi les musiciens de l'armée; il y a, quoi qu'on en dise, une grande puissance ou un grand égoïsmc dans cet isolement contemplatif que l'on conseille aux hommes de pensée dans les temps de labeur ou de lutte. La pensée et l'action peuvent seules se compléter l'une l'autre. C'est là l'homme.

Quoi qu'il en soit, j'ai choisi, parmi les diverses scènes de mon drame épique déjà exécutées, une des scènes les plus locales et les plus contemporaines, pour la donner aujourd'hui au public, et pour interroger son jugement sur un genre de poésie que je n'avais pas encore soumis à sa critique. C'est un fragment d'épopée intime; ce n'est pas, comme on l'a cru, le type sacerdotal : le sacerdoce ici n'est que le cadre, et non le sujet. Le prêtre moralement et poétiquement conçu a une autre dimension que Jocelyn. .Tocelyn est un homme sensible et passionné, que des circonstances et des vertus jettent dans le sanctuaire, et qui devient curé de village. Le curé de village est une des plus touchantes incarnations de l'Évangile, une des plus pittoresques figures de nos civilisations modernes. Je n'ai eu qu'à y coudre un prologue et un épilogue, pour faire de cet épisode une espèce de petit poème ayant son commencement et sa fin.

Le lecteur se tromperait s'il voyait dans ce sujet autre chose que sa partie poétique. Il n'y a là ni intention cachée , ni système , ni controverse pour ou contre telle ou telle foi religieuse ; il n'y a que le sentiment moral et religieux pris à cette région où tout ce qui s'élève à Dieu se rencontre et se réunit, et non à celle où les spécialités , les systèmes et les controverses divisent les cœurs et les intelligences.

Or, cet épisode ne m'est point venu par hasard en

pensée ; ce n'est point une invention, c'est presque un récit. " Il y a, dit le poëte, toujours quelque chose de vrai dans ce qu'on invente. » Ici , presque tout fut vrai; la langue seule est feinte. Que le lecteur substitue riu)n nom à celui du botaniste, et il sera bien près d'une aventure toute réelle, dont le poëte, ami de Jocelyn, n'a été que l'historien. Cette aventure est bien simple, et le style bien distinct de l'atmosphère d'idées qui nous enveloppe aujourd'hui. Cela ne s'adresse qu'à des imaginations très-jeunes. Cela doit être lu comme cela fut écrit. C'est un rêve d'un cœur de seize ans.

Si le public accueille avec intérêt et bienveillance ce fragment, j'en publierai d'autres successivement. S'il le laisse tomber et mourir, je n'en continuerai pas moins à travailler en silence à ce monument que je voudrais laisser, même inachevé, après moi. Mais je n'en produirai plus rien, et je me bornerai à demander de temps en temps au lecteur son indulgence pour quelques-unes de ces inspirations lyriques que l'heure et la pensée font jaillir du cœur ou de l'intelligence du poëte, et qui n'ont pas la prétention de survivre à l'impression qui les a produites.

15 janvier 1S36.

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