PAR LES NORMANDS
Depuis la bataille de Haslings jusqu'à la prise de Chester, dernière ville conquise nar les Normands.
Pendant que l'armée du roi des Anglo-Saxons et l'ar- \m mée de l'envahisseur étaient en présence , quelques nouveaux vaisseaux, partis de Normandie, avaient traversé le détroit pour venir rejoindre la grande flotte stationnée dans la rade de Hastings. Ceux qui les commandaient abordèrent, par erreur, à plusieurs milles de distance vers le nord , dans un lieu qui portait le nom de Rumeney, aujourd'hui Romney. Les habitants de la côte accueillirent les Normands comme des ennemis , et il y eut un combat où les étrangers furent vaincus*. Guillaume apprit leur défaite peu de jours après sa victoire, et, pour épargner un semblable malheur aux recrues qu'il attendait encore d'outre-mer, il résolut de s'assurer, avant
1 Quos illuc errore appulsos fera gens adorta pralio... fuderat. (Guill. Piclav., apud Script, rer. normann., p. 204.)
tout, la possession des rivages du sud-est. Au lieu donc de s'avancer vers Londres, il rétrograda vers Hastings, et y demeura quelque temps , pour essayer si sa seule présence ne déterminerait pas la population de la contrée voisine à se soumettre volontairement. Mais personne ne venant pour demander la paix , le vainqueur se remit en route, avec les restes de son armée et des troupes fraîches qui , dans l'intervalle, lui étaient arrivées de Normandie '. Il côtoya la mer, du sud au nord, dévastant tout sur son passage 2. A Romney, il vengea, par l'incendie des maisons et le massacre des habitants , la déroute de ses soldats ; de là il marcha vers Douvres, la place la plus forte de toute la côte, celle dont il avait tenté autrefois de devenir maître, sans péril et sans combat, par le serment qu'il surprit à Harold. Le fort de Douvres, récemment achevé par le fils de Godwin dans de meilleures espérances, était situé sur un rocher baigné par la mer, naturellement escarpé, et qu'on avait encore taillé de toutes parts, avec beaucoup de travail et de peine, pour le rendre uni comme un mur. On ne connaît point les détails du siège fait par les Normands; tout ce que les historiens nous apprennent, c'est que la ville de Douvres fut incendiée, et que, soit par terreur, soit par trahison, ceux qui gardaient la forteresse la rendirent 3. Guillaume passa huit jouis à Douvres, pour y construire de nouvelles murailles et de nouveaux ouvrages de défense, puis , changeant de direction dans sa route, il cessa de longer la côte, et marcha sur la ville capitale.
L'armée normande s'avançait par la grande voie romaine
1 Cùm intellexisset quodeum adiré noluerunl. (Chron. saxon. Fragm. sul) anno MLXVI, apudGloss. Ed. Lye, t. II, ad fincni.)
- Bpoliavit totum islam tractum (Ibid.)
a Armigeri exercilusnostri, pradaj cupidine, ignem injeeerunt. (Guill. Pie'av., apud Script, rer, normann., p. 204.)
que les Anglais nommaient Wetlinga-street, la mémo qui 106Gavait figuré tant de fois connue limite commune, dans les partages de territoire entre les Saxons et les Danois l. Ce chemin conduisait de Douvres à Londres par le milieu de la province de Kent ; les conquérants en parcoururent une partie sans que personne leur disputât le passage ; mais, dans nn lieu où la route se rapprochait de la Tamise , et près d'une forêt propre à cacher une embuscade, un grand corps de Saxons armés s'offrit subitement à leur vue. Il était commandé par deux prêtres , Eghelsig, abbé du, monastère de Saint-Augustin , à Canterbury, et l'archevêque de Canterbury, Stigand, le même qui avait sacré le roi Harold 2. On ne sait pas précisément ce qui se passa dans cette rencontre, s'il y eut un combat suivi d'un traité entre les deux armées , ou si la capitulation fut conclue avant qu'on en vînt aux mains. L'armée de Kent, à ce qû'il paraît , stipula pour tous les habitants de la province, qui promirent de ne point résister davantage , sous la condition de demeurer, après la conquête, aussi libres qu'ils l'étaient auparavant 3.
En traitant ainsi pour eux seuls , et en séparant leur propre destinée de la destinée nationale, les hommes de Kent (s'il est vrai toutefois qu'ils aient conclu ce pacte) firent une chose plus nuisible à la cause commune qu'avantageuse pour eux-mêmes ; car aucun acte du temps ne prouve que l'étranger leur ait tenu parole, et les ait distingués des autres Anglais , dans ses lois et ses mesures oppressives. L'archevêque Stigand, soit qu'il eût pris part à cette capitulation, soit qu'il s'y fût opposé en vain, con-
1 Voy. liv. h . p. \\0 et passim.
2 Chron. Willelmi Thorn., apud hisl. anglic. Script,, t. II, vol. 1786, cd. Selden.
Mbid.
i LIVRE IV.
1066. jecture plus conforme à son caractère fier et audacieux ', quitta la province où Ton déposait les armes, et alla vers Londres, où personne encore ne songeait à se soumettre. Les habitants de cette grande ville et les chefs qui s'y étaient réunis avaient résolu de livrer une seconde bataille, qui, bien préparée et bien conduite, devait, selon toute apparence, être plus heureuse que la première -. -Mais il fallait un chef suprême, sous le commandement duquel toutes les forces et toutes les volontés fussent ralliées; et le conseil national, qui devait nommer ce chef, tardait à rendre sa décision, agité et divisé qu'il était par des intrigues et des prétentions diverses. Aucun des frères du dernier roi , hommes capables de tenir dignement sa place, n'était revenu du combat de Hastings: Harold laissait deux fils encore très-jeunes et trop peu connus du peuple: il ne parait point qu'on les ait proposés alors comme candidats à la royauté. Les candidats les plus puissants en renommée et en fortune étaient Edwin et Morkar, beaux-frères de Harold, chefs de la Northumbrie et de la Mercie. Ils avaient pour eux le suffrage de tous les hommes du nord de l'Angleterre: mais les citoyens de Londres , les habitants du sud , et le parti mécontent du dernier règne, leur opposaient le jeune Edgar, neveu du roi Edward, qu'on surnommait Ethcling, l'Illustre, parce qu'il était de l'ancienne race royale 3. Ce jeune lu mime, d'un caractère faible, et sans réputation acquise, n'avait pu balancer, un an auparavant, la popularité de
1 Magnanimus enim cral valde et inœstimabilis prœsumptionis. fGervas. Cantuar. Act. pontif. cantuar., apud hist. anglic. Script., t. II,[col. 1651, éd. Selden.)
- Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVI, apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad liiK'iii.
3 GuilJ. Piclav. , apud Script, rcr. normann. , p. 203. — Willelm. Ittalmesb.,dc Gest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 102, od. Sa\ile.
Harold; il balança celle des fils d'Alfgar, et fut soutenu iocg. contre eux par Stigand lui-même, et par l'archevêque d'York Eldivd '.
Parmi les autres évêques , plusieurs ne voulaient pour roi ni Edgar, ni les compétiteurs d'Edgar, et demandaient qu'on se soumît à l'homme qui venait avec une bulle du pape et un étendard de l'Église 2. Les uns agissaient en cela par un scrupule aveugle d'obéissance au pouvoir spirituel, d'autres par lâcheté politique; d'autres enfin, étrangers d'origine, et gagnés d'avance par le prétendant étranger, jouaient le rôle pour lequel ils avaient été payés soit en argent, soit en promesses. Ils ne prévalurent point , et la majorité du grand conseil national arrêta son choix sur un Saxon, mais sur celui qui était le moins propre à commander dans les circonstances difficiles, sur le jeune neveu d'Edward. Il fut proclamé roi , après beaucoup d'hésitations , durant lesquelles un temps précieux fut perdu en disputes inutiles 3. Son avènement ne rallia point les esprits divisés; Edwin et Morkar, qui avaient promis de se mettre à la tête des troupes rassemblées à Londres , rétractèrent cette promesse et se retirèrent dans leurs gouvernements du nord, emmenant avec eux les soldats de ces contrées , sur lesquels ils avaient tout crédit. Ils espéraient follement pouvoir défendre les provinces septentrionales, séparément du reste de l'Angleterre. Leur départ affaiblit et découragea ceux qui restèrent à Londres auprès du nouveau roi; l'abattement,
1 Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVI. apud Gloss. Ed. Lye, 1. H, ad finem.
2 Episcopos non habebant asserlorcs. (Joban. de Fordun Scotichronicon , lit», v, cap. xi, p. 404, éd. Hearne.) — Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl. , lib. ni, apud rer. anglic. Script., p. 102, éd. Sa\ile.
3 De die in diem tard i us et delerius. (Chron. saxon. Fràgm. sub anno MLXVI, apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad iinem.)
fruit des discordes civiles, succéda au premier élan de patriotisme excité par l'invasion étrangère ' .
Pendant ce temps, les troupes normandes approchaient par plusieurs points , et parcouraient en divers sens les provinces de Surrey, de Sussex et de Hauts, pillant, brûlant les villes et les hameaux, massacrant les hommes en armes ou sans armes 2. Cinq cents cavaliers s'avancèrent jusqu'au faubourg méridional de Londres, engagèrent le combat avec un corps de Saxons qui se présenta devant eux, et incendièrent, dans leur retraite, tous les bâtiments de la rive droite de la Tamise 5. Jugeant, par cette épreuve, que les citoyens étaient disposés à se défendre, Guillaume, au lieu de s'approcher de Londres et d'en faire le siège, se porta vers l'ouest et alla passer la Tamise au gué de YYallingford, dans la province de Berks. Il établit dans ce lieu un camp retranché, et y laissa des troupes pour intercepter les secours qui pourraient venir des provinces occidentales; puis, se dirigeant vers le nord-est, il alla camper lui-même à Berkhamsted, dans la province de llcrtford, pour interrompre également toute communication entre Londres et la contrée du nord, et prévenir le retour des fils d'Alfgar, s'ils se repentaient de leur inaction7'. Par cette manœuvre, la grande ville saxonne se trouva cernée; de nombreux corps d'éclaireurs en ravageaient les environs et en arrêtaient les approvisionnemnits, sans engager aucun combat décisif. Plus d'une
1 Ita Angli qui, in unam coeuntes sententiam, potuissent pa triai reformare ruinam... (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. ni, apud rer.
Le. Script., p. 102, éd. Savile.)
2 Villas cremare honrinesque interiieere non cessanat. (Roger de Hom H. Annal., puis prior, apud rer. auglic. Script., p. 450, éd. Savile.)
Cremantes qaicquid œdifîciorum citera llumen invenere. (Guill.Piclav., apud Script, rer. normann. , p. 203.) — Order. Vital. Ilist. ccclesiast. ,
lib. iv, apud Script, ni-. mann., p. 503.
1 Guill. Piclav., loc. supr. cit. — Order. Vital., loc. supr. cil.
fois . les habitants de Londres on vinrent aux mains avec 1066. les Normands; mais, par degrés, ils se fatiguèrent, et lurent vaincus . moins par la force de l'ennemi que par la crainte de la famine et par la pensée décourageante qu'ils étaient isolés de tout secours '.
Il y avait dans la ville deux pouvoirs dont l'accord était nécessaire et difficile à maintenir, la cour du roi et la ghilde ou confrérie municipale des bourgeois 2. La municipalité, pleinement libre, était régie par ses magistrats électifs, la cour avait pour chef l'officier du palais qu'on nommait st aller, intendant 3. Ce poste, à la fois civil et militaire, venait d'être rendu à l'homme qui l'avait exercé sousl'avant-dernier règne; c'était un vieux guerrier, nommé Ansgar, que ses fatigues et ses blessures avaient paralysé des jambes, et qui se faisait porter en litière partout où son devoir l'appelait ''. Guillaume l'avait rencontré, en 1054 j à la cour du roi Edward ; il crut possible de le gagner à sa cause et lui fit porter par un émissaire secret ses propositions et ses offres qui n'étaient rien moins , en cas de succès, que la lieutenance du royaume. On ne peut dire si Ansgar fut ébranlé par ces promesses , mais il les reçut avec réserve, et , gardant sur elles un secret absolu , il prit un parti qui devait le décharger du péril
1 Videnles démuni... se diutius stare non possc. (Willem. Gemet. Hisl. normann., apud Script, rer. normann., p. 288.)
2 Voyez, sur ce genre d'institutions, le chapitre V des Considérations sur l'histoire de France placées en tèle des Récits des temps mérovingiens.
3 Voy. Ed. Lye, Dictionn. saxonico et golhico-latinum, aux mots stallere, steallere. — Esegarus régie procurator aule, qui est anglice diclus stallere, i. e. regni vexillifer. (Chron. anglo-normandes, t. II, p. 234.)
Intus erat quidam, contraclus denilitate
Rcnum , sicque pedum segnis ab ofiicio , Vulnerapro patria quoniam numerosa recepit; Lectica vehitur, mobilitate carens.
( Widonis Carmen de Hastingœ pra?lio; Chron. anglonormann., t. III, p. 31.)
1066. d'avoir avec l'ennemi des intelligences personnelles. De son chef ou d'accord avec les conseillers du roi , il réunit les principaux bourgeois de Londres , et , s' adressant à eux, par le nom que se donnaient mutuellement les membres de la corporation municipale ' : « Honorables frères, « dit-il , nos ressources s'épuisent , la ville est menacée « d'un assaut, et aucune armée ne vient à son secours. « Voilà notre situation ; mais quand la force est à bout , « quand le courage ne peut plus rien , il reste l'adresse et « la ruse ; je vous conseille d'y recourir. L'ennemi ne sait « pas encore toutes nos souffrances ; profitons-en , et , « si vous m'en croyez , envoyez-lui de bonnes paroles par « un homme qui sache le tromper, qui feigne d'apporter « votre soumission , et qui , en signe de paix , donne la « main si on l'exige 2. »
Ce conseil , dont il est difficile de juger l'à-propos et le mérite, plut aux chefs de la bourgeoisie comme venant d'un politique habile et d'un homme de guerre expérimenté. Ils se flattaient , à ce qu'il semble, d'obtenir une suspension d'hostilités , et de traîner les négociations en longueur jusqu'à l'arrivée d'un secours; mais la chose tourna tout autrement. Le parlementaire envoyé pour jouer de ruses avec le duc Guillaume, revint de son camp
Illc qui de m canins caute legata recepil , Cordis et occulte- condidit in tlialamo*
Nalu majores, omni levilate repuisa, Aggregat, et verbis talibus alloquitur.
(Chron. anglo-norm.; t. III, p. 31.)
... Actulum docilis nosler legatus ut liosli
Miltatur, verbis fallerc qui satagat; Servitium simulet, nec non el fœderapacis,
El dextras dextra subdere si jubeat.
(Ibid.,p; 33.)