RÉPONSE A M. LE CHEVALIER DE CHATELUX
LE JOUR DE SA RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE, LE JEUDI 27 AVRIL 1775.
Monsieur,
On ne peut qu'accueillir avec empressement quelqu'un qui se présente avec autant de grâce : le pas que vous avez fait en arrière, sur le seuil de ce temple, vous a fait couronner avant d'entrer au sanctuaire0 ; vous veniez à nous, et votre modestie nous a mis dans le cas d'aller tous au-devant; arrivez en triomphe, et ne craignez pas que j'afflige cette vertu qui vous est chère ; je vais même la satisfaire en blâmant à vos yeux ce qui seul peut la faire rougir.
La louange publique, signe éclatant du mérite, est une monnaie plus précieuse que l'or, mais qui perd son prix et même devient vile lorsqu'on la convertit en effets de commerce. Subissant autant de déchet par le change,
a. M. le chevalier de Chatelux , qui était désiré par l'Académie, et qui en conséquence s'était présenté, se retira pour engager M. de Malesherbes à passer avant lui.
que le métal, signe de noire richesse, acquiert de valeur par la circulalion, la louange réciproque, nécessairement exagérée, n'offre-t-elle pas un commerce suspect entre particuliers, et peu digne d'une Compagnie dans laquelle il doit suffire d'êlre admis pour être assez loué? Pourquoi les voûtes de ce lycée ne forment-elles jamais que des échos multipliés d'éloges retentissants? pourquoi ces murs, qui devraient être sacrés , ne peuvent-ils nous rendre le ton modeste et la parole de la vérité? une couche antique d'encens brûlé revêt leurs parois et les rend sourds à cette parole divine qui ne frappe que l'âme! S'il faut étonner l'ouïe, s'il faut les éclats de la trompette pour se faire entendre, je ne le puis, et ma voix dût-elle se perdre sans effet, ne blessera pas au moins cette vérité sainte que rien n'afflige plus, après la calomnie, que la fausse louange.
Comme un bouquet de fleurs assorties, dont chacune brille de ses couleurs et porte son parfum , l'éloge doit présenter les vertus , les talents, les travaux de l'homme célébré. Qu'on passe sous silence les vices, les défauts, les erreurs, c'est retrancher du bouquet les feuilles desséchées, les herbes épineuses et celles dont l'odeur serait désagréable. Dans l'histoire, ce silence mutile la vérité; il ne l'offense pas dans l'éloge. Mais la vérKé ne permet ni les jugements de mauvaise foi , ni les fausses adulations ; elle se révolte contre ces mensonges colorés auxquels on fait porter son masque. Bientôt elle fait justice de toutes ces réputations éphémères fondées sur le commerce et l'abus de la louange, portant d'une main l'éponge de l'oubli et de l'autre le burin de la gloire, elle efface sous nos yeux les caractères du prestige, et grave pour la postérité les seuls traits qu'elle doit consacrer.
Elle sait que l'éloge doit non-seulement couronner le mérite, mais le faire germer : par ces nobles motifs elle a cédé partie de son domaine; le panégyriste doit se taire sur le mal moral, exalter le bien, présenter les vertus dans leur plus grand éclat (mais les talents dans leur vrai jour), elles travaux accompagnés, comme les vertus, de ces rayons de gloire dont la chaleur vivifiante fait naître le désir d'imiter les unes et le courage pour égaler les autres : toutefois en mesurant les forces de notre faible nature, qui s'effraierait à la vue d'une vertu gigantesque et prend pour un fantôme tout modèle trop grand ou Irop parfait.
L'éloge d'un souverain sera suffisamment grand , quoique simple, si l'on peut prononcer comme une vérité reconnue : Noire roi veut le bien et désire d'être aimé; la toute-puissance, compagne de sa volonté, ne se déploie que pour augmenter le bonheur de ses peuples ; dans l'âge de la dissipation, il s'occupe avec assiduité; son application aux affaires annonce l'ordre et la règle; l'attention sérieuse de l'esprit, qualité si rare dans la jeunesse, semble être un don de naissance qu'il a reçu de son auguste père, et la justesse de son discernement n'est-elle pas démontrée par les faits? 11
a choisi pour coopérateur le plus ancien, le plus vertueux et le plus éclairé de ses hommes d'État a, grand ministre, éprouvé par les revers, dont l'âme pure et ferme ne s'est pas plus affaissée sous la disgrâce qu'enflée par la faveur. Mon cœur palpite au nom du créateur de mes ouvrages, et ne se calme que par le sentiment du repos le plus doux; c'est que, comblé de gloire, il est au-dessus de mes éloges. Ici, j'invoque encore la vérité; loin de me démentir, elle approuvera tout ce que je viens de prononcer, elle pourrait même m'en dicter davantage.
Mais, dira-t-on, l'éloge en général ayant la vérité pour base, et chaque louange portant son caractère propre, le faisceau réuni de ces traits glorieux ne sera pas encore un trophée; on doit l'orner de franges, le serrer d'une chaîne de brillants; car il ne suffit pas qu'on ne puisse le délier ou le rompre, il faut de plus le faire accueillir, admirer, applaudir, et que l'acclamation publique, étouffant le murmure de ces hommes dédaigneux ou jaloux, confirme ou justifie la voix de l'orateur. Or l'on manque ce but, si l'on présente la vérité sans parure et trop nue. Je l'avoue, mais ne vaut-il pas mieux sacrifier ce petit bien frivole au grand et solide honneur de transmettre à la postérité les portraits ressemblants de nos contemporains? Elle les jugera par leurs œuvres, et pourrait démentir nos éloges.
Malgré celle rigueur que je m'impose ici, je me trouve fort à mon aise avec vous, monsieur : actions brillantes, travaux utiles, ouvrages savants, tout se présente à la fois, et comme une tendre amitié m'attache à vous de tous les temps, je parlerai de votre personne avant d'exposer vos talents. Vous fûtes le premier d'entre nous qui ait eu le courage de braver le préjugé contre l'inoculation; seul, sans conseil, à la fleur de l'âge, mais décidé par maturité de raison, vous fîtes sur vous-même l'épreuve qu'on redoutait encore; grand exemple parce qu'il fut le premier, parce qu'il a été suivi par des exemples plus grands encore, lesquels ont rassuré tous les cœurs des Français sur la vie de leurs princes adorés. Je fus aussi le premier témoin de votre heureux succès : avec quelle satisfaction je vous vis arriver de la campagne portant les impressions récentes qui ne me parurent que des stigmates de courage. Souvenez-vous de cet instant! l'hilarité peinte sur votre visage, en couleurs plus vives que celle du mal, vous me dîtes: Je suis sauvé, et mon exemple en sauvera bien d'autres.
Ce dernier mot peint votre âme; je n'en connais aucune qui ait un zèle plus ardent pour le bonheur de l'humanité. Vous teniez la lampe sacrée de ce noble enthousiasme lorsque vous conçûtes le projet de votre ouvrage sur la félicité publique. Ouvrage de votre cœur, avec quelle affection n'y
«. M. le comte de iMauiepas.
présentez-vous pas le tableau successif des malheurs du genre humain? avec quelle joie vous saisissez les courts intervalles de son bonheur ou plutôt de sa tranquillité! Ouvrage de votre esprit, que de vues saines, que d'idées approfondies, que de combinaisons aussi délicates que difficiles, j'ose le dire, si votre livre pèche c'est par trop de mérite : l'immense érudition que vous y avez déployée couvre d'une forte draperie les objets principaux. Cependant cette grande érudition, qui seule suffirait pour vous donner des titres auprès de toutes les Académies, vous était nécessaire comme preuve de vos recherches ; vous avez puisé vos connaissances aux sources mêmes du savoir, et suivant pas à pas les auteurs contemporains, vous avez présenté la condition des hommes et l'état des nations sous leur vrai point de vue, mais avec cette exactitude scrupuleuse et ces pièces justificatives qui rebutent tout lecteur léger et supposent dans les autres une forte attention. Lorsqu'il vous plaira donc donner une nouvelle culture à votre riche fonds, vous pourrez arracher ces épines qui couvrent une partie de vos plus beaux terrains, et vous n'offrirez plus qu'une vaste terre émaillée de fleurs et chargée de fruits que tout homme de goût s'empressera de cueillir. Je vais vous citer à vous-même pour exemple.
Quelle lecture plus instructive, pour les amateurs des arts, que celle de votre Essai sur l'union de la poésie et de la musique ! C'est encore au bonheur public que cet ouvrage est consacré; il donne le moyen d'augmenter les plaisirs purs de l'esprit par le chatouillement innocent de l'oreille; une idée mère et neuve s'y développe avec grâce dans toute son étendue; il doit y avoir du style en musique, chaque air doit être fondé sur un motif, sur une idée principale relative à quelque objet sensible, et l'union de la musique à la poésie ne peut être parfaite qu'autant que le poète et le musicien conviendront d'avance de représenter la même idée, l'un par des mots et l'autre par des sons. C'est avec toute confiance que je renvoie les gens de goût à la démonstration de cette vérité et aux charmants exemples que vous en avez donnés.
Quelle autre lecture plus agréable que celle des éloges de ces illustres guerriers, vos amis, vos émules, et que par modestie vous appelez vos maîtres? Destiné par votre naissance à la profession des armes, comptant dans vos ancêtres de grands militaires, des hommes d'État plus grands encore, parce qu'ils étaient en même temps très-grands hommes de lettres1, vous avez été poussé, par leur exemple, dans les deux carrières, et vous vous êtes annoncé d'abord avec distinction dans celle de la guerre. Mais votre cœur de paix, votre esprit de patriotisme et votre amour pour l'humanité, vous prenaient tous les moments que le devoir vous laissait; et, pour ne pas trop s'éloigner de ce devoir sacré d'étal, vos premiers travaux
1. Mot digne d'être remarqué, et qui fait autant d'honneur à Buffon qu'aux lettres.
littéraires ont été des éloges militaires; je ne citerai que celui de M. le baron de Closen, et je demande si ce n'est pas une espèce de modèle en ce genre?
Et le discours que nous venons d'entendre n'est-il pas un nouveau fleuron que l'on doit ajouter à vos anciens blasons? la main du goût va le placer, puisque c'est son ouvrage, elle le mettra sans doute au-dessus de vos autres couronnes.
Je vous quitte à regret, monsieur, mais vous succédez à un digne académicien qui mérite aussi des éloges, et d'autant plus qu'il les recherchait moins; sa mémoire, honorée par tous les gens de bien, nous est chère en particulier, par son respect constant pour cette Compagnie : M. de Châteaubrun, homme ji^te et doux, pieux, mais tolérant, sentait, savait que l'empire des lettres ne peut s'accroître et môme se soutenir que par la liberté; il approuvait donc tout assez volontiers et ne blâmait rien qu'avec discrétion ; jamais il n'a rien fait que dans la vue du bien, jamais rien dit qu'à bonne intention ; mais il faudrait faire ici l'énumération de toutes les vertus morales et chrétiennes pour présenter en détail celles de M. de Châteaubrun. Il avait les premières par caractère, et les autres par le plus grand exemple de ce siècle en ce genre , l'exemple du prince aïeul de son auguste élève : guidé dans celte éducation par l'un de nos plus respectables confrères, et soutenu par son ancien et constant dévouement à celte grande maison , il a eu la satisfaction de jouir pendant quatre générations, et plus de soixante ans, de la confiance et de toute l'estime de ces illustres prolecteurs.
Cultivant les belles-lettres autant par devoir que par goût, il a donné plusieurs pièces de théâtre : les Troycnncs et Philoctète ont fait verser assez de larmes pour justifier l'éloge que nous faisons de ses talents; sa vertu tirait parti de tout; elle perce à travers les noires perfidies et les superstitions que présente chaquescène; ses offrandes n'en sont pas moins pures, ses victimes moins innocentes, et même ses portraits n'en sont que plus touchants : j'ai admiré sa piété profonde par le transport qu'il en fait aux ministres des faux dieux. Thestor, grand prêtre des Troyens, peint par M. de Châteaubrun, semble être environné de cette lumière surnaturelle qui le rendrait digne de desservir les autels du vrai Dieu. Et telle est en effet la force d'une âme vivement affectée de ce sentiment divin, qu'elle le porte au loin et le répand sur tous les objets qui l'environnent. Si M. de Châteaubrun a supprimé, comme on l'assure, quelques pièces très-dignes de voir le jour, c'est sans doute parce qu'il ne leur a pas trouvé une assez forte teinture de ce sentiment auquel il voulait subordonner tous les autres. Dans cet instant, messieurs, je voudrais moi-même y conformer le mien; je sens néanmoins que ce serait faire la vie d'un saint, plutôt que l'éloge d'un académicien; il est mort à quatre-vingt-treize ans : je viens de perdre mon
père précisément au même âge* ; il était comme M. de Châteaubrun, plein de vertus et d'années; les regrets permettent la parole, mais la douleur est muette.