‹ Œuvres complètes avec la nomenclature linnéenne et la classification de Cuvier, reviser et annotéesChapitre 25 sur 126 · Voyez la note 2 de la page 153 du Ier volume · texte numérisé non relu

Voyez la note 2 de la page 153 du Ier volume

2. Idées puériles. L'intelligence ne tient pas aux bras ou aux pattes : la seiche et le polype sont fort au-dessous du poisson.

autres avantages sur les hommes, celui d'avoir la peau plus belle et le toucher plus délicat.

Le fœtus, clans le sein de la mère, a la peau très-déliée ; il doit donc sentir vivement toutes les impressions extérieures; mais comme il nage dans une liqueur et que les liquides reçoivent et rompent l'action de toutes les causes qui peuvent occasionner des chocs, il ne peut être blessé que rarement et seulement par des coups ou des efforts très-violents ; il a donc fort peu d'exercice de cette partie même du toucher qui ne dépend que de la finesse de la peau et qui est commune à tout le corps : comme il ne fait aucun usage de ses mains, il ne peut avoir de sensations ni acquérir aucune connaissance dans le sein de sa mère, à moins qu'on ne veuille supposer qu'il peut loucher avec ses mains différentes parties de son corps, comme son visage, sa poitrine, ses genoux, car on trouve souvent les mains du fœtus ouvertes ou fermées, appliquées contre son visage.

Dans l'enfant nouveau-né, les mains restent aussi inutiles que dans le fœtus parce qu'on ne lui donne la liberté de s'en servir qu'au bout de six ou sept semaines : les bras sont emmai Hottes avec tout le reste du corps jusqu'à ce terme, et je ne sais pourquoi cette manière est en usage. Il est certain qu'on retarde par là le développement de ce sens important, duquel toutes nos connaissances dépendent, et qu'on ferait bien de laisser à l'enfant le libre usage de ses mains dès le moment de sa naissance : il acquerrait plus tôt les premières notions de la forme des choses, et qui sait jusqu'à quel point ces premières idées influent sur les autres? Un homme n'a peut-être beaucoup plus d'esprit qu'un autre que pour avoir fait, dans sa première enfance, un plus grand et un plus prompt usage de ce sens '. Dès que les enfants ont la liberté de se servir de leurs mains, ils ne tardent pas à en faire un grand usage; ils cherchent à toucher tout ce qu'on leur présente; on les voit s'amuser et prendre plaisir à manier les choses que leur petite main peut saisir : il semble qu'ils cherchent à connaître la forme des corps en les touchant de tous côlés et pendant un temps considérable; ils s'amusent ainsi, ou plutôt ils s'instruisent de choses nouvelles, \ousmêmes dans le reste de la vie, si nous y faisons réflexion , nous amusonsnous autrement qu'en faisant ou en cherchant à faire quelque chose de nouveau?

C'esl par le toucher seul que nous pouvons acquérir des connaissantes complètes et réelles, c'est ce sens qui rectifie tous les autres Bons dont les

l. Helvétiua prétend que l'homme ne doit qu'à sis mains la supériorité qui] a sur les bétes.

m Wi', ni lai bct cette Idée 9 Belvétius. il disail naguère (page '•■, et Infiniment mieux: « i n aveugle-né n'a nulle idée de l'objet matériel qui nous représente les Images des corps; <• nnléprcui dont la peau Berait insensible n'aurait aucune des idées que le toucher fait naître; « un sourd m1 peut connaître les Bons : qu'on détruise successivement ces trois moyens île

1 ition dans l'h me qui en est pourvu, l'âme n'en existera pas moins, ses fonction!

« il' il' m. s . -il 1 >. a .li loi H , > 1 la |n II ■.'•!' S' m nul. .si n a l"UJ s au ilnLllls de llll-lin lui . »

effets ne seraient que des illusions et ne produiraient que des erreurs dans notre esprit, si le toucher ne nous apprenait à juger. Mais comment se 'ait le développement de ce sens important? Comment nos premières connaissances arrivent-elles à notre âme? n'avons-nous pas oublié tout ce qui s'est passé dans les ténèbres de notre enfance? Comment retrouverons-nous la première trace de nos pensées? n'y a-t-il pas même de la témérité à vouloir remonter jusque-là? Si la chose était moins importante, on aurait raison de nous blâmer; mais elle est peut-être plus que toute autre digne de nous occuper, et ne sait-on pas qu'on doit faire des efforts toutes les fois qu'on veut atteindre à quelque grand objet?

J'imagine donc un homme tel qu'on peut croire qu'était le premier homme au moment de la création, c'est-à-dire, un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés, mais qui s'éveillerait tout neuf pour lui-même et pour tout ce qui l'environne. Quels seraient ses premiers mouvements, ses premières sensations, ses premiers jugements? Si cet homme voulait nous faire l'histoire de ses premières pensées, qu'aurait-il à nous dire? quelle serait cette histoire? Je ne puis me dispenser de le faire parler lui-même, afin d'en rendre les faits plus sensibles : ce récit philosophique ', qui sera court, ne sera pas une digression inutile.

« Je me souviens de cet instant plein de joie et de trouble, où je sentis « pour la première fois ma singulière existence ; je ne savais ce que j'étais , « où j'étais, d'où je venais. J'ouvris les yeux, quel surcroit de sensation! « la lumière, la voûte céleste, la verdure de la terre, le cristal des eaux, « tout m'occupait , m'animait , et me donnait un sentiment inexprimable de « plaisir ; je crus d'abord que tous ces objets étaient en moi et faisaient « partie de moi-même.

« Je m'affermissais dans cette pensée naissante lorsque je tournai les yeux x vers l'astre de la lumière; son éclat me blessa, je fermai involontairement « la paupière, et je sentis une légère douleur. Dans ce moment d'obscurité « je crus avoir perdu presque tout mon être.

« Affligé , saisi d'étonncment , je pensais à ce grand changement , quand « tout à coup j'entends des sons ; le chant des oiseaux, le murmure des airs, « formaient un concert dont la douce impression me remuait jusqu'au fond

1. Ce récit philosophique est le résumé des idées de Buffon sur les sens.

Condillac, philosophe qui a fait un système, imagine une statue qu'il doue successivement de chaque sens. A chaque sens nouveau , la statue raisonne beaucoup, et très-métaphysiquernent, très-subtilement , et toujours conformément au système.

Buffon imagine un homme d'une nature puissante, brillante, plein de feu, de vie, de génie, qui sent sa grandeur, qui s'enchante de son existence , et très-Semblable à lui, Buffon : « marie (liant la tète haute et levée vers le ciel , etc. »

La statue de Condillac raisonne trop et trop tôt. L'homme de Buffon sent plus qu'il ne raisonne. Ou plutôt Buffon transforme le raisonnement en émotion, en passion, en poétiques images; et c'est ici le cas de dire de lui ce qu'il a si éloquemment dit (t. Ier, page 465) de Platon: Ce philosophe est un peintre d'idées.

« de l'âme ; j'écoutai longtemps, et je me persuadai bientôt que cette harmo-

« nie était moi.

« Attentif, occupé tout entier de ce nouveau genre d'existence, j'oubliais « déjà la lumière, cette autre partie de mon être que j'avais connue la pre- « mière, lorsque je rouvris les yeux. Quelle joie de me retrouver en pos- « session de tant d'objets brillants! mon plaisir surpassa tout ce que j'avais « senti la première fois, et suspendit pour un temps le charmant effet des « sons.

« Je fixai mes regards sur mille objets divers, je m'aperçus bientôt que «je pouvais perdre et retrouver ces objets, et que j'avais la puissance de « détruire et de reproduire à mon gré cette belle partie de moi-même, et « quoiqu'elle me parût immense en grandeur par la quantité des accidents « de lumière et par la variété des couleurs, je crus reconnaître que tout « (Hait contenu dans une portion de mon être.

« Je commençais à voir sans émotion et à entendre sans trouble, lors- « qu'un air léger, dont je sentis la fraîcheur, m'apporta des parfums qui « me causèrent un épanouissement intime et me donnèrent un sentiment « d'amour pour moi-même.

« Agité par toutes ces sensations, pressé par les plaisirs d'une si belle ( et si grande existence, je me levai tout d'un coup, et je me sentis trans- « porté par une force inconnue.

« Je ne fis qu'un pas; la nouveauté de ma situation me rendit immobile, « ma surprise fut extrême, je crus que mon existence fuyait; le mouvement « que j'avais fait avait confondu les objets, je m'imaginais que tout était « en désordre.

« Je portai la main sur ma tète , je touchai mon front et mes yeux , je « parcourus mon corps, ma main me parut être alors le principal organe « de mon existence; ce que je sentais dans cette partie était si distinct et si « complet, la jouissance m'en paraissait si parfaite en comparaison du plai- « sir que m'avaient causé la lumière et les sons, que je m'attachai tout « entier à cette partie solide de mon être, et je sentis que mes idées prête liaient de la profondeur et de la réalité.

« Tout ce que je louchais sur moi semblait rendre à ma main senti « ment pour sentiment, et chaque attouchement produisait dans mon àm ■ « une double idée.

« Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que celte faculté de sentir ■ liait répandue dans toutes les parties de mon être; je reconnus bientôt « les limites de mon existence , qui m'avait paru d'abord immense en « étendue.

« J'avais jeté les yeux sur mon corps, je le jugeais d'un volume énorme « et si grand, que tous 1rs objets qui avaient frappé mes yeux ne me parais- « saienl être en comparaison que des points lumineux.

« Je m'examinai longtemps, je me regardais avec plaisir, je suivais ma « main de l'œil, et j'observais ses mouvements; j'eus sur tout cela les idées « les plus étranges, je croyais que le mouvement de ma main n'était qu'une « espèce d'existence fugitive, une succession de choses semblables; je l'ap- « prochai de mes yeux, elle me parut alors plus grande que tout mon corps, « et elle fil disparaître à ma vue un nombre infini d'objets.

« Je commençai à soupçonner qu'il y avait de l'illusion dans cette sensa- « tion qui me venait par les yeux ; j'avais vu distinctement que ma main « n'était qu'une petite partie de mon corps, et je ne pouvais comprendre « qu'elle fût augmentée au point de me paraître d'une grandeur démesurée; « je résolus donc de ne me fier qu'au toucher, qui ne m'avait pas encore «. trompé , et d'être en garde sur toutes les autres façons de sentir et « d'être.

« Cette précaution me fut utile; je m'étais remis en mouvement et je « marchais la tête haute et levée vers le ciel ; je me heurtai légèrement « contre un palmier ; saisi d'effroi, je portai ma main sur ce corps étranger, « je le jugeai tel, parce qu'il ne me rendit pas sentiment pour sentiment; je « me détournai avec une espèce d'horreur, et je connus pour la première « fois qu'il y avait quelque chose hors de moi.

« Plus agité par cette nouvelle découverte que je ne l'avais été par toutes « les autres, j'eus peine à me rassurer, et après avoir médité sur cet événe- « ment je conclus que je devais juger des objets extérieurs comme j'avais « jugé des parties de mon corps, et qu'il n'y avait que le toucher qui pût « m'assurer de leur existence.

« Je cherchai donc à toucher tout ce que je voyais, je voulais toucher « le soleil, j'étendais les bras pour embrasser l'horizon, et je ne trouvais « que le vide des airs.

« A chaque expérience que je tentais, je tombais de surprise en surprise , « car tous les objets me paraissaient être également près de moi , et ce ne « fut qu'après une infinité d'épreuves que j'appris à me servir de mes yeux « pour guider ma main ; et comme elle me donnait des idées toutes difle- « rentes des impressions que je recevais par le sens de la vue, mes sensations « n'étant pas d'accord entre elles, mes jugements n'en étaient que plus « imparfaits, et le total de mon être n'était encore pour moi-même qu'une « existence en confusion.

« Profondément occupé de moi, de ce que j'étais, de ce que je pouvais « être, les contrariétés que je venais d'éprouver m'humilièrent; plus je « réfléchissais, plus il se présentait de doutes : lassé de tant d'incertitudes , « fatigué des mouvements de mon âme, mes genoux fléchirent et je me « trouvai dans une situation de repos. Cet état de tranquillité donna de « nouvelles forces à mes sens; j'étais assis à l'ombre d'un bel arbre, des « fruits d'une couleur vermeille descendaient en forme de grappe à la portée

« de ma main; je les touchai légèrement, aussitôt ils se séparèrent de la « branche, comme la figue s'en sépare dans le temps de sa maturité.

« J'avais saisi un de ces fruits, je m'imaginais avoir fait une conquête , et « je me glorifiais de la faculté que je sentais de pouvoir contenir dans ma « main un autre être tout entier; sa pesanteur, quoique peu sensible, me « parut une résistance animée que je me faisais un plaisir de vaincre.

« J'avais approché ce fruit de mes yeux, j'en considérais la forme et les « couleurs; une odeur délicieuse me le fit approcher davantage, il se trouva « près de mes lèvres, je tirais à longues inspirations le parfum, et goûtais « à longs traits les plaisirs de l'odorat; j'étais intérieurement rempli de cet « air embaumé , ma bouche s'ouvrit pour l'exhaler, elle se rouvrit pour en « reprendre, je sentis que je possédais un odorat intérieur plus fin, plus « délicat encore que le premier : enfin je goûtai.

« Quelle saveur ! quelle nouveauté de sensation ! Jusque-là je n'avais eu « que des plaisirs, le goût me donna le sentiment de la volupté, l'intimité « de la jouissance fit naître l'idée de la possession, je crus que la substance « de ce fruit était devenue la mienne, et que j'étais le maître de trans- « former les êtres.

« Flatté de celte idée de puissance, incité par le plaisir que j'avais senti , « je cueillis un second et un troisième fruit, et je ne me lassais pas d'exer- « cer ma main pour satisfaire mon goût; mais une langueur agréable s'em- « parant peu à peu de tous mes sens, appesantit mes membres et suspendit « l'activité de mon âme; je jugeai de son inaction par la mollesse de mes « pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets et ne « me présentaient que des images faibles et mal terminées; dans cet instant « mes yeux, devenus inutiles, se fermèrent, et ma tête n'étant plus soutenue « par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon.

« Tout fut effacé, tout disparut, la trace de mes pensées fut interrompue, « je perdis le sentiment de mon existence : ce sommeil fut profond , mais je « ne sais s'il fut de longue durée, n'ayant point encore l'idée du temps, et « ne pouvant le mesurer; mon réveil ne fut qu'une seconde naissance, et « je sentis seulement que j'avais cessé d'être.

« Cet anéantissement que je venais d'éprouver me donna quelque idée de « crainte, et me fit sentir que je ne devais pas exister toujours.

« J'eus une autre inquiétude : je ne savais h je n'avais pas laissé dons le « sommeil quelque partie de mon être; j'essayai mes sens, je cherchai à me « reconnaître.

« Mais tandis que je parcourais des yeux les bornes de mon corps pour « m' assurer que mon existence m'était demeurée tout entière, quelle fui ma « surprise de voir à mes côtés une forme semblable à la mienne ! je la pris « pour un autre moi-même : loin d'avoir rien perdu pendant «pie j'avais « cesse d'cliu, je crus in'ètre doublé.

« Je portai ma main sur ce nouvel être, quel saisissement ! ce n'était pas « moi, mais c'était plus que moi, mieux que moi; je crus que mon existence « allait changer de lieu et passer tout entière à cette seconde moitié de « moi-même.

« Je la sentis s'animer sous ma main, je la vis prendre de la pensée dans « mes yeux ; les siens firent couler dans mes veines une nouvelle source de « vie, j'aurais voulu lui donner tout mon être; cette volonté vive acheva « mon existence, je sentis naître un sixième sens.

« Dans cet instant l'astre du jour, sur la fin de sa course, éteignit son « flambeau; je m'aperçus à peine que je perdais le sens de la vue, j'existais « trop pour craindre de cesser d'être, et ce fut vainement que l'obscurité où « je me trouvais me rappela l'idée de mon premier sommeil. »

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici de la génération de l'homme, de sa formation, de son développement, de son état dans les différents âges de sa vie, de ses sens et de la structure de son corps, telle qu'on la connaît par les dissections anatomiques, ne fait encore que l'histoire de l'individu ; celle de l'espèce demande un détail particulier, dont les faits principaux ne peuvent se tirer que des variétés qui se trouvent entre les hommes des différents climats. La première et la plus remarquable de ces variétés est celle de la couleur2; la seconde est celle de la forme et de la grandeur, et la troisième est celle du naturel des différents peuples : chacun de ces objets, considéré dans toute son étendue, pourrait fournir un ample traité ; mais nous nous bornerons à ce qu'il y a de plus général et de plus avéré.

En parcourant, dans cette vue, la surface de la terre, et en commençant

Page 1