Everard Ysbrantz
elle est répandue dans toute l'étendue de terre qui est depuis la Russie jusqu'à Kamtchatka, c'est-à-dire, dans un espace de onze ou douze cents lieues en longueur sur plus de sept cent cinquante lieues de largeur, ce qui fait un terrain plus de vingt fois plus grand que celui de la France. Les Tartares bornent la Chine du côté du nord et de l'ouest, les royaumes de Boutan, d'Ava, l'empire du Mogol et celui de Perse jusqu'à la mer Caspienne du côté du nord; ils se sont aussi répandus le long du Volga et de la côte occidentale de la mer Caspienne jusqu'au Daghestan; ils ont pénétré jusqu'à la côte septentrionale de la mer Noire, et ils se sont établis dans la Crimée et dans la petite Tartarie, près de la Moldavie et de l'Ukraine. Tous ces peuples ont le haut du visage fort large et ridé, même dans leur jeunesse, le nez court et gros, les yeux petits et enfoncés a, les joues fort élevées, le bas du visage étroit, le menton long et avancé, la mâchoire supérieure enfoncée, les dents longues et séparées, les sourcils gros qui leur couvrent les yeux, les paupières épaisses, la face plate, le teint basané et olivâtre, les cheveux noirs; ils sont de stature médiocre, mais très-forts et très-robustes; ils n'ont que peu de barbe, et elle est par petits épis comme celle des Chinois; ils ont les cuisses grosses et les jambes courtes : les plus laids de tous sont les Calmoucks, dont l'aspect a quelque chose d'effroyable ; ils sont tous errants et vagabonds, habitant sous des tentes de toile, de de feutre, de peaux; ils mangent la chair de cheval , de chameau, etc., crue ou un peu mortifiée sous la selle de leurs chevaux ; ils mangent aussi du poisson desséché au soleil. Leur boisson la plus ordinaire est du lait de jument fermenté avec de la farine de millet; ils ont presque tous la tète rasée, à l'exception du toupet qu'ils laissent croître assez pour en faire une tresse de chaque côté du visage. Les femmes, qui sont aussi laides que les hommes, portent leurs cheveux; elles les tressent et y attachent de petites plaques de cuivre et d'autres ornements de cette espèce; la plupart de ces peuples n'ont aucune religion , aucune retenue dans leurs mœurs , aucune décence ; ils sont tous voleurs, et ceux du Daghestan qui sont voisins des pays policés font un grand commerce d'esclaves et d'hommes, qu'ils enlèvent par force pour les vendre ensuite aux Turcs et aux Persans. Leurs principales richesses consistent en chevaux : il ) en a peut-être plus eu Tartarie qu'en aucun autre paya du momie. Ces peuples se font une habitude de vivre avec leurs chevaux, ils s'en occupent continuellement; ils les dressent avec tant d'adresse et les exercent si souvent, qu'il semble que ces animaux n'aient qu'un même esprit avec ceux qui les manient , car nonseulement il> obéissent parfaitement au moindre mouvement de la bride, mais ils sentent, pour ainsi dire, l'intention et la pensée de celui qui Les nioiile.
a \ oyi l lei \ oyages de Kubriaïuis, du Marc Paul, Je Jean Strujs, Ju P. Avril, etc.
Pour connaître les différences particulières qui se trouvent dans cclU; race tartare, il ne faut que comparer les descriptions que les voyageurs on: faites de chacun des différents peuples qui la composent1. Les Calmouck; qui habitent dans le voisinage de la mer Caspienne, entre les Moscovites eî les grands Tartares, sont, selon Tavernier, des hommes robustes, mais les plus laids et les plus difformes qui soient sous le ciel ; ils ont le visage si plat et si large que d'un œil à l'autre il y a l'espace de cinq ou six doigts; leurs yeux sont extraordinairement petits, et le peu qu'ils ont de nez est si plat qu'on n'y voit que deux trous au lieu de narines; ils ont les genoux tournés en dehors et les pieds en dedans. Les Tartares du Daghestan sont, après les Calmoucks, les plus laids de tous les Tartares ; les petits Tartares ou Tartares Nogais, qui habitent près de la mer Noire, sont beaucoup moins laids que les Calmoucks, mais ils ont cependant le visage large , les yeux petits, et la forme du corps semblable à celle des Calmoucks ; et on peut croire que cette race de petits Tartares a perdu une partie de sa laideur, parce qu'ils se sont mêlés avec les Circassiens, les Moldaves et les autres peuples dont ils sont voisins. Les Tartares Vagolistes en Sibérie ont le visage large comme les Calmoucks, le nez court et gros, les yeux petits, et, quoique leur langage soit différent de celui des Calmoucks, ils ont tant de ressemblance qu'on doit les regarder comme étant de la même race. Les Tartares Bratski sont, selon le P. Avril, de la même race que les Calmoucks. A mesure qu'on avance vers l'orient dans laTartarie indépendante, les traits des Tartares se radoucissent un peu , mais les caractères essentiels à leur race restent toujours ; et enfin les Tartares Mongoux, qui ont conquis la Chine, et qui de tous ces peuples étaient les plus policés, sont encore aujourd'hui ceux qui sont les moins laids et les moins mal faits; ils ont cependant, comme tous les autres, les yeux petits, le visage large et plat, peu de barbe, mais toujours noire ou rousse ", le nez écrasé et court, le teint basané, mais moins olivâtre. Les peuples du Thibet et des autres provinces méridionales de laTartarie sont, au^si bien que les Tartares voisins de la Chine, beaucoup moins laids que les autres. M. Sanchez , premier médecin des armées russiennes, homme distingué par son mérite et par l'étendue de ses connaissances, a bien voulu me communiquer par écrit les remarques qu'il a faites en voyageant en Tartarie.
Dans les années 1735, 1736 et 1737, il a parcouru l'Ukraine, les bords du Don jusqu'à la mer de Zabache et les confins du Cuban jusqu'à Azoff; il a traversé les déserts qui sont entre les pays de Crimée et de Backmut ; il a
a Voyez Palafox, page 444.
1. Buffon indique ici, dans un cas particulier, son procédé général, le procédé qu'il emploie partout dans cette Histoire de l'homme. Il compare (ut compare avec une sûreté de discernemet t merveilleuse) les descriptions que les voyageurs ont faites de chacun des différents peuples, de chacune dos diverses races qui composent ['espèce humaine.
vulesCalmoucks qui habitent, sans avoir de demeure fixe, depuis le royaume de Cazan jusqu'aux bords du Don; il a aussi vu les Tartares de Crimée et de Nogai, qui errent dans les déserts qui sont entre la Crimée et l'Ukraine , et aussi les Tartares Kergissi et Tcheremissi , qui sont au nord d'Aslracan, depuis le 50e jusqu'au 60e degré de latitude. Il a observé que les Tartares de Crimée et de la province de Cuban jusqu'à Astracan sont de taille médiocre, qu'ils ont les épaules larges, le flanc étroit, les membres nerveux, les yeux noirs et le teint basané; les Tartares Kergissi et Tcheremissi sont plus petits et plus trapus, ils sont moins agiles et plus grossiers, ils ont aussi les yeux noirs, le teint basané, le visage encore plus large que les premiers. Il observe que parmi ces Tartares on trouve plusieurs hommes et femmes qui ne leur ressemblent point du tout ou qui ne leur ressemblent qu'imparfaitement, et dont quelques-uns sont aussi blancs que les Polonais. Comme il y a parmi ces nations plusieurs esclaves, hommes et femmes, enlevés en Pologne et en Russie, que leur religion leur permet la polygamie et la multiplicité des concubines, et que leurs sultans ou murzas, qui sont les nobles de ces nations, prennent leurs femmes en Circassie et en Géorgie, les enfants qui naissent de ces alliances sont moins laids et plus blancs que les autres . Il y a même parmi ces Tartares un peuple entier dont les hommes et les femmes sont d'une beauté singulière : ce sont les Kabardinski. M. Sanchez dit en avoir rencontré trois cents à cheval qui venaient au service de la Russie, et il assure qu'il n'a jamais vu de plus beaux hommes, et d'une figure plus noble et plus mâle; ils ont le visage beau, frais et vermeil, les yeux grands, vifs et noirs, la taille haute et bien prise; il dit que le lieutenant général de Serapikin, qui avait demeuré longtemps en Kabarda, lui avait assuré que les femmes étaient aussi belles que les hommes; mais celte nation, si différente des Tartares qui l'environnent, vient originairement de l'Ukraine, à ce que dit M. Sanchez, et a été transportée en Kabarda il y a environ 1 50 ans.
Ce sang tartare s'est mêlé d'un côté avec les Chinois et de l'autre avec les Russes orientaux; et ce mélange n'a pas fait disparaître en entier les traits de cette race, car il y a parmi les Moscovites beaucoup de visages tartares, et quoique en général cette nation soit du même sang que les autres nations européennes, on y trouve cependant beaucoup d'individus qui ont la forme du corps carrée, les cuisses grosses cl les jambes courtes comme les Tartares; mais les Chinois ne sont pas à beaucoup près aussi différents des Tartares que le sont les Moscovites, et il n'est pas même sûr qu'ils soient d'une autre race ; la seule chose qui pourrait le faire croire, c'est la diflerence totale du naturel, des mœurs et des coutumes de ces deux peuples. Les Tartares ru général sonl naturellement fiers, belliqueux, chasseurs; ils aiment la fatigue, l'indépendance ; ils sont durs et grossiers jusqu'à la brutalité. Les Chinois ont des mœurs tout opposées; ce sont des peuples
mous, pacifiques, indolents, superstitieux, soumis, dépendants jusqu'à l'esclavage, cérémonieux, complimenteurs jusqu'à la fadeur et à l'excès; mais h on les compare aux Tartares par la figure et par les traits , on y trouvera des caractères d'une ressemblance non équivoque.
Les Chinois, selon Jean Hugon, ont les membres bien proportionnés, et sont gros et gras ; ils ont le visage large et rond, les yeux petits, les sourcils grands, les paupières élevées, le nez petit et écrasé: ils n'ont que sept o" huit épis de barbe noire à chaque lèvre, et fort peu au menton : ceux qui habitent les provinces méridionales sont plus bruns et ont le teint plus basané que les autres; ils ressemblent par la couleur aux peuples de la Mauritanie et aux Espagnols les plus basanés, au lieu que ceux qui habitent les provinces du milieu de l'empire sont blancs comme les Allemands. Selon Dampier et quelques autres voyageurs, les Chinois ne sont pas tous à beaucoup près gros et gras, mais il est vrai qu'ils font grand cas de la grosse taille et de l'embonpoint. Ce voyageur dit même, en parlant des habitants de l'île Saint-Jean sur les côtes de la Chine, que les Chinois sont grands, droits et peu chargés de graisse, qu'ils ont le visage long et le front haut, les yeux petits, le nez assez large et élevé dans le milieu , la bouche ni grande ni petite, les lèvres assez déliées, le teint couleur de cendre, les cheveux noirs, qu'ils ont peu de barbe, qu'ils l'arrachent et n'en laissent venir que quelques poils au menton et à la lèvre supérieure. Selon Le Gentil , les Chinois n'ont rien de choquant dans la physionomie ; ils sont naturellement blancs, surtout dans les provinces septentrionales; ceux que la nécessité oblige de s'exposer aux ardeurs du soleil sont basanés , surtout dans les provinces du Midi; ils ont en général les yeux petits et ovales , le nez court, la taille épaisse et d'une hauteur médiocre : il assure que les femmes lont tout ce qu'elles peuvent pour faire paraître leurs yeux petits , et que les jeunes filles instruites par leur mère se tirent continuellement les paupières afin d'avoir les yeux petits et longs , ce qui, joint à un nez écrasé et à des oreilles longues, larges, ouvertes et pendantes, les rend beautés parfaites ; il prétend qu'elles ont le teint beau, les lèvres fort vermeilles, la bouche bien faite, les cheveux fort noirs, mais que l'usage du bétel leur noircit les dents, et que celui du fard dont elles se servent leur gâte si tort la peau qu'elles paraissent vieilles avant l'âge de trente ans.
Palafox assure que les Chinois sont plus blancs que les Tartares orientaux louis voisins, qu'ils ont aussi moins de barbe, niais qu'au reste il y a peu de différence entre les visages de ces deux nations ; il dit qu'il est très-rare de voir à la Chine ou aux Philippines des yeux bleus, et que jamais on n'en a vu dans ce pays qu'aux Européens ou à des personnes nées dans ces climats de parents européens.
Inigo de Biervillas prétend que les femmes chinoises sont mieux faites que les hommes : ceux-ci, selon lui, ont le visage large et le teint assez il. 10
jaune, le nez gros et fait à peu près comme une nèfle, et pour la plupart écrasé, la taille épaisse à peu près comme celle des Hollandais; les femmes, au contraire, ont la taille dégagée, quoiqu'elles aient presque toutes de l'embonpoint, le teint et la peau admirables, les yeux les plus beaux du monde; mais à la vérité il y en a peu , dit-il, qui aient le nez bien fait, parce qu'on le leur écrase dans leur jeunesse.
Les voyageurs hollandais s'accordent tous à dire que les Chinois ont, en général, le visage large, les yeux petits, le nez camus et presque peint de barbe ; que ceux qui sont nés à Canton et tout le long de la côte méridionale sont aussi basanés que les habitants de Fez en Afrique, mais que ceux des provinces intérieures sont blancs pour la plupart. Si nous comparons maintenant les descriptions de tous ces voyageurs que nous venons de citer avec celles que nous avons faites des Tarlares, nous ne pourrons guère douter que, quoiqu'il y ait de la variété dans la forme du visage et de la taille des Chinois, ils n'aient cependant beaucoup plus de rapport avec les Tartares qu'avec aucun autre peuple, et que ces différences et cette variété ne viennent du climat et du mélange des races : c'est le sentiment de Chardin.
« Les petits Tartares, dit ce voyageur, ont communément la taille plus « petite de quatre pouces que la nôtre, et plus grosse à proportion ; leur teiut « est rouge et basané; leurs visages sont plats, larges et carrés; ils ont le « nez écrasé et les yeux petits. Or, comme ce sont là tout à fait les traits des « habitants de la Chine, j'ai trouvé, après avoir bien observé la chose durant « mes voyages, qu'il y a la même configuration de vkiue et de taille dans « tous les peuples qui sont à l'orient et au septentrion île la mer Caspienne « et à l'orient de la presqu'ile de Ma laça, ce qui depuis m'a l'ail croire que « ces divers peuples sortent tous d'une même souche, quoiqu'il paraisse des « différences dans leur teint et dans leurs mœurs, car, pour ce qui est du « teint, la différence vient de la qualité du climat et de. celle des aliments, « et à l'égard des mœurs la différence vient aussi de la nature du terroir « et de l'opulence plus ou moins grande". »
I.e père Parennin, qui, comme l'on sait, a demeuré si longtemps à la Chine et en a si bien observé les peuples cl les mœurs, dit que les voisins des Chinois du côté de l'occident depuis le Thibet en allant au nord jusqu'à Chamo, semblent être différents «les Chinois par les mœurs, par la langue, par les traits du visage et par la configuration extérieure; que ce sont gens k norants, grossiers, fainéants, défauts raies parmi les Chinois; que, quand il vient quelqu'un de ces Tartares à Pékin et qu'on demande aux Chinois la raison de celle différence, ils disent que cela vient de l'eau et de la terre, c'est-à-dire de la nature du pays qui opère ce changement sur le eorp^- el même sur l'esprit des habitants. Il ajoute que cela parait encore plus vrai à la Chine que dans tous les autres pays qu'il ait vus, et qu'il se sou\ient
a. Voyez lei Voyag$$ d» Chardin. Amsterdam ■ 1711 , t. III , page 88.
qu'ayant suivi l'empereur jusqu'au 48e degré de latitude nord dans la Tartarie, il y trouva des Chinois de Nankin qui s'y étaient établis , et que leurs enfants y étaient devenus de vrais Mongoux, ayant la tête enfoncée dans les épaules, les jambes cagneuses, et dans tout l'air une grossièreté et une malpropreté qui rebutait. ( Voyez la Lettre du P. Parennin, datée de Pékin le 28 septembre 1735. Recueil xxiv des Lettres édifiantes.)
Les Japonais sont assez semblables aux Chinois pour qu'on puisse les regarder comme ne faisant qu'une seule et même race d'hommes; ils sont seulement plus jaunes ou plus bruns, parce qu'ils habitent un climat plus méridional; en général, ils sont de forte complexion, ils ont la taille ramassée, le visage large et plat, le nez de même, les yeux petits B, peu de barbe, les cheveux noirs ; ils sont d'un naturel fort allier, aguerris, adroits, vigoureux, civils et obligeants, parlant bien, féconds en compliments, mais inconstants et fort vains; ils supportent avec une constance admirable la faim, la soif, le froid, le chaud, les veilles, la fatigue et toutes le- incommodités de la vie, de laquelle ils ne font pas grand cas; ils se servent, comme les Chinois, de petits bâtons pour manger, et font aussi plusieurs cérémonies ou plutôt plusieurs grimaces et plusieurs mines fort étranges pendant le repas; ils sont laborieux et très-habiles dans les arts et dans tous les métiers; ils ont, en un mot, à très-peu près le même naturel, les mêmes mœurs et les mêmes coutumes que les Chinois.
L'une des plus bizarres, et qui est commune à ces deux nations, est de rendre les pieds des femmes si petits, qu'elles ne peuvent presque se soutenir. Quelques voyageurs disent qu'à la Chine, quand une fille a passé l'âge de trois ans, on lui casse le pied, en sorte que les doigts sont rabattus sous la plante, qu'on y applique une eau forte qui brûle les chairs et qu'on l'enveloppe de plusieurs bandages jusqu'à ce qu'il ait pris son pli ; ils ajoutent que les femmes ressentent cette douleur pendant toute leur vie, qu'elles peuvent à peine marcher, et que rien n'est plus désagréable que leur démarche; que cependant elles souffrent cette incommodité avec joie, et que, comme c'est un moyen de plaire, elles tâchent de se rendre le pied aussi petit qu'il leur est possible. D'autres voyageurs ne disent pas qu'on leur casse le pied dans leur enfance, mais seulement qu'on le serre avec tant de violence qu'on l'empêche de croître, et ils conviennent assez unanimement qu'une femme de condition, ou seulement une jolie femme, à la Chine, doit avoir le pied assez petit pour trouver trop aisée la pantoufle d'un enfant de six ans.
Les Japonais et les Chinois sont donc une seule et même race d'hommes qui se sont très-anciennement civilisés et qui diffèrent des Tartares plus par les mœurs que par la figure. La bonté du terrain, la douceur du climat, le voisinage de la mer ont pu contribuer à rendre ces peuples policés, tandis
a. Voyez les Voyages de Jean Struys. Rouen, 1719, t. I, page 112.
que les Tartares, éloignés de la mer et du commerce des autre- Dations, et séparés des autres peuples du côté du midi par de hautes montagnes, sont demeurés errants dans leurs vastes déserts sous un ciel dont la rigueur, surtout du coté du nord, ne peut être supportée que par des hommes durs et grossiers. Le pays d'Yeço, qui est au nord du Japon, quoique situé sous un climat qui devrait être tempéré, est cependant très-froid, très-stérile et très-montueux : aussi les habitants de cette contrée sont-ils tout différents des Japonais et des Chinois; ils sont grossiers, brutaux, sans mœurs, sans arts; ils ont le corps court et gros, les cheveux longs et hérissés, les yeux noirs, le front plat, le teint jaune, mais un peu moins que celui des Japonais; ils sont fort velus sur le corps et même sur le visage ; ils vivent comme des sauvages et se nourrissent de lard de baleine et d'huile de poisson ; ils sont très-paresseux, très-malpropres dans leurs vêtements : les enfants vont presque nus; les femmes n'ont trouvé, pour se parer, d'autre moyen que de se peindre de bleu les sourcils et les lèvres; les hommes n'ont d'autre plaisir que d'aller à la chasse des loups-marins, des ours, des élans, des rennes, et à la pêche de la baleine , il y en a cependant qui ont quelques coutumes japonaises, comme celle de chanter d'une voix tremblante ; mais, en général, ils ressemhlent plus aux Tartares septentrionaux ou aux Samoïèdes qu'aux Japonais.
Maintenant, si l'on examine les peuples voisins de la Chine au midi et à l'occident, on trouvera que les Coehinchinois, qui habitent un pays inontueux et plus méridional que la Chine, sont plus basanés et plus laids que les Chinois, et que les Tunquinois, dont le pays est meilleur, et qui vivent sous un climat moins chaud que les Coehinchinois, sont mieux faits et moins laids. Selon Dampier, les Tunquinois sont, en général, de moyenne taille; ils ont le teint basané comme les Indiens, mais avec cela la peau si belle et si unie qu'on peut s'apercevoir du moindre changement qui arrive sur leur visage lorsqu'ils pâlissent ou qu'ils rougissent, ce qu'on ne peut pas reconnaître sur le visage des autres Indiens. Ils ont communément le visage plat et ovale, le nez et les lèvres assez bien proportionnés, les cheveux noirs, longs el fort épais; ils se rendent les dents aussi noires qu'il leur est possible. Selon les Relations qui sont à la suite des Voyages de Tavernier, les Tunquinois sont de belle taille el d'une couleur un peu olivâtre; ils n'ont pas le nez et le visage si plats que les Chinois , et ils sont en général mieux faits.
Os peuples, comme l'on voit, ne diffèrent pas beaucoup des Chinois : ils ressemblent par la couleur à ceux des provinces méridionales; s'ils sont plus basanés, c'esl parce qu'ils habitent sous un climat plus chaud, et quoiqu'ils aient li' visage moins plat et le nez moins écrasé que les Chinois, on peul le- regarder comme des peuples de même origine.
il «'H e i de même des Siamois, des Péguans, des habitants d'Aracan, de
Laos, etc. : tous ces peuples ont les traits assez ressemblants à ceux des Chinois, et quoiqu'ils en diffèrent plus ou moins par la couleur, ils ne diffèrent cependant pas tant des Chinois que des autres Indiens. Selon La Loubère, les Siamois sont plutôt petits que grands, ils ont le corps bien fait; la figure de leur visage tient moins de l'ovale que du losange, il est large et élevé par le haut des joues, et tout d'un coup leur front se rétrécit et se termine autant en pointe que leur menton; ils ont les yeux petits et fendus obliquement, le blanc de l'œil jaunâtre, les joues creuses parce qu'elles sont trop élevées par le haut, la bouche grande, les lèvres grosses et les dents noircies ; leur teint est grossier et d'un brun mêlé de rouge, d'autres voyageurs disent d'un gris cendré, à quoi le hâle continuel contribue autant que la naissance; ils ont le nez court et arrondi par le bout, les oreilles plus grandes que les nôtres, et plus elles sont grandes, plus ils les estiment. Ce goût pour les longues oreilles est commun à tous les peuples de l'Orient ; mais les uns tirent leurs oreilles par le bas pour les allonger, sans les percer qu'autant qu'il le faut pour y attacher des boucles; d'autres, comme au pays de Laos, en agrandissant le trou si prodigieusement qu'on pourrait presque y passer le poing, en sorte que leurs oreilles descendent jusque sur les épaules. Pour les Siamois, ils ne les ont qu'un peu plus grandes que les nôtres, et c'est naturellement et sans artifice; leurs cheveux sont gros, noirs et plats : les hommes et les femmes les portent si courts qu'ils ne leur descendent qu'à la hauteur des oreilles tout autour de la tête. Ils mettent sur leurs lèvres une pommade parfumée qui les fait paraître encore plus pâles qu'elles ne le seraient naturellement ; ils ont peu de barbe et ils arrachent le peu qu'ils en ont; ils ne coupent point leurs ongles, etc. Struys dit que les femmes siamoises portent des pendants d'oreilles si massifs et si pesants, que les trous où ils sont attachés deviennent assez grands pour y passer le pouce ; il ajoute que le teint des hommes et des femmes est basané, que leur taille n'est pas avantageuse, mais qu'elle est bien prise et dégagée, et qu'en général les Siamois sont doux et polis. Selon le Père Tachard, les Siamois sont très-dispos : ils ont parmi eux d'habiles sauteurs et des faiseurs de tours d'équilibre aussi agiles que ceux d'Europe; il dit que la coutume de se noircir les dents vient de l'idée qu'ont les Siamois, qu'il ne convient point à des hommes d'avoir les dents blanches comme les animaux, que c'est pour cela qu'ils se les noircissent avec une espèce de vernis qu'il faut renouveler de temps en temps, et que, quand ils appliquent ce vernis, ils sont obligés de se passer de manger pendant quelques jours, afin de donner le temps à cette drogue de s'attacher.
Les habitants des royaumes de Pégu, d'Aracan, ressemblent assez aux Siamois et ne diffèrent pas beaucoup des Chinois par la forme du corps, ni par la physionomie : ils sont seulement plus noirs a; ceuxd'Aracan estiment
a. Vide primam partem bidiœ Orientalis per Pigafeltam. Francofurti, 1598 , page ÎG.
un front large et plat, et pour le rendre tel, ils appliquent une plaque de plomb sur le front des enfants qui viennent de naître. Us ont les narines larges et ouvertes, les yeux petits et vifs, et les oreilles si allongées qu'elles leur pendent jusque sur les épaules; ils mangent sans dégoût des souris des rats, des serpents et du poisson corrompu" . Les femmes y sont passa blemenl blanches, et portent les oreilles aussi allongées que celles des hommes \ Les peuples d'Achen, qui sont encore plus au nord que ceux d'Aracan, ont aussi le visage plat et la couleur olivâtre ; ils sont grossiers et laissent aller leurs enfants tout nus ; les fdles ont seulement une plaque d'argent sur leurs parties naturelles. (Voyez le Recueil des Voyages de la Compagnie Hollandaise, t. IV, p. 63, et le Voyage de Mandelslo, t. II, p. 328.)
Tous ces peuples, comme l'on voit, ne diffèrent pas beaucoup des Chinois et tiennent encore des Tartares les petits yeux, le visage plat, la couleur olivâtre ' ; mais, en descendant vers le midi, les traits commencent à ebanger d'une manière plus sensible, ou du moins à se diversifier. Les habitants de la presqu'île de Malaca2 et de l'île de Sumatra sont noirs, petits, vifs et bien proportionnés dans leur petite taille ; ils ont même l'air fier, quoiqu'ils soient nus de la ceinture en haut, à l'exception d'une petite écharpe qu'ils portent tantôt sur l'une et tantôt sur l'autre épaule0 . Ils sont naturellement braves et même redoutables lorsqu'ils ont pris de l'opium, dont ils font sou- \ eut usage et qui leur cause une espèce d'ivresse furieuse"* . Selon Dampier, les habitants de Sumatra et ceux de Malaca sont de la même race; ils parlent à peu près la même langue; ils ont tous l'humeur fièrcet hautaine, ils ont la taille médiocre, le visage long, les yeux noirs, le nez d'une grandeur médiocre, les lèvres minces et les dents noircies par le fréquent usage du Intel ■ . Dans l'île de Pugniatan ou Pissagan, à seize lieues en deçà de Sumatra, les naturels sont de grande taille et d'un teint jaune, comme celui des Brésiliens ; ils portent de longs cheveux fort lisses et vont absolument nus f. Ceux des îles Nicobar, au nord de Sumatra, sont d'une couleur basanée et jaunâtre, et ils vont aussi presque nus!/ . Dampier dit (pic les naturels de ces lies Nicobar sont grands et bien proportionnés, qu'ils ont le visage assez long, les cheveux noirs et lisses, et le nez d'une grandeur médiocre; (pie les femmes n'ont point de sourcils, qu'apparemment elles se les ai radient, etc.
" \ oyez les Voyages de Jean Ouinglon. Paris, 1725, t II, p. 274.
6. Voyez le Recueil de» voyages de la Comp, Holl. Amsterd , L70S. t. VI, p. 951
<■. Voyez les Voyages de Gherardini. Paris, noo, p. 46etsuiv.
il. Voyez les Lettre» édifiantes, Recueil il, p. go.
r. Voyez Les Voyages de Gvill. Dampier. Roui n , 1715 , t. III , p. 156.
f. Voyiv. le RecueiUde la Comp. de lloll. Amsterd., 1703, t. I, p. 281
g. Voyez les Lettres édifiantes , Recueil il, p. 172.
i. Ce son! 1 1 les \ rais caractères du sang tartare, ce type de la grande rare jaune ou asia- [Hiur (Voyez la note î de la page 141.) *. Première indication il'' la race malais de Blumenboch.
Les habitants de l'île de Sombrero au nord de Nicobar sont fort noirs, et ils se bigarrent le visage de diverses couleurs, comme de vert, de jaune, etc. (Voyez Y Histoire générale des Voyages; Paris, 1746, t. I, p. 387.) Ces peuples de Malaca, de Sumatra et des petites îles voisines, quoique différents entre eux, le sont encore plus des Chinois, des Tartares, etc., et semblent être issus d'une autre race * ; cependant les habitants de Java, qui sont voisins de Sumatra et de Malaca, ne leur ressemblent point et sont assez semblables aux Chinois, à la couleur près, qui est, comme celle des Malais, rouge, mêlée de noir; ils sont assez semblables, dit Pigafetta", aux habitants du Brésil ; ils sont d'une forte complexion et d'une taille carrée; ils ne sont ni trop grands, ni trop petits, mais bien musclés; ils ont le visage plat, les joues pendantes et gonflées, les sourcils gros et inclinés, les yeux petits, la barbe noire ; ils en ont fort peu et fort peu de cheveux, qui sont très-courts et très-noirs. Le P. Tachard dit que ces peuples de Java sont bien faits et robustes, qu'ils paraissent vifs et résolus, et que l'extrême chaleur du climat les oblige à aller presque nus6 . Dans les Lettres édifiantes, on trouve que ces habitants de Java ne sont ni noirs ni blancs, mais d'un rouge pourpré, et qu'ils sont doux, familiers et caressants". François Légat rapporte que les femmes de Java, qui ne sont pas exposées comme les hommes aux grandes ardeurs du soleil, sont moins basanées qu'eux, et qu'elles ont le visage beau, le sein élevé et bien fait, le teint uni et beau, quoique brun, la main belle, l'air doux, les yeux vifs, le rire agréable, et qu'il y en a qui dansent fort joliment d . La plus grande partie des voyageurs hollandais s'accordent à dire que les habitants naturels de cette île, dont ils sont actuellement les possesseurs et les maîtres, sont robustes, bien faits, nerveux et bien musclés; qu'ils ont le visage plat, les joues larges et élevées, de grandes paupières, de petits yeux, les mâchoires grandes, les cheveux longs, le teint basané, et qu'ils n'ont que peu de barbe, qu'ils portent les cheveux et les ongles fort longs, et qu'ils se font limer les dents < . Dans une petite île qui est en face de celle de Java, les femmes ont le teint basané, les yeux petits, la bouche grande, le nez écrasé, les cheveux noirs et longs f . Par toutes ces relations, on peut juger que les habitants de Java ressemblent beaucoup aux Tartares et aux Chinois, tandis que les Malais et les peuples de Sumatra et des petites îles voisines en diffèrent et par les traits et par la forme du corps, ce qui a pu arriver très-naturellement, car la presqu'île de Malaca et les îles de
a. Vid. Indiœ Orienlalis, pariem primam , p. SI.
b. Voyez le premier ouvrage du P. Tachard. Paris, 168G, p. 134.
c. Voyez les Lettres édifiantes, Recueil XVI, p. 13.
rf. Voyez les Voyages de François Légat. Amsterd., 1708 , t. II , p. 130.
e. Voyez le Recueil des voyages de la Comp. de Holl. Amsterd , 1702, t. I, p. 392. Voyez aussi les Voyages de Mandelslo, t. II, p. 344.
f. Voyez les Voyages de Le Gentil. Paris, 1725, t. III, p. 92.