‹ Œuvres complètes avec la nomenclature linnéenne et la classification de Cuvier, reviser et annotéesChapitre 29 sur 126 · C. Voyez 1' s Voynijcs du Mandelslo, t. Il , p · texte numérisé non relu

C. Voyez 1' s Voynijcs du Mandelslo, t. Il , p

d. Voyez ibid, i. Il, p. 363 el B6

e. Voyi i Recueil des Voyages de la Comp. de llo'l. , t. II , p, 120.

f. Voyez les i oyages de Gemelli-Careri, t. V, p, 2i\.

g. Voyez le Recueil des Voyages de la Comp. deHoll. , 1. 1, p 566.

1, < hacrelas OU Ubinos. [.'albinisme uYst pninl un caractère de rare; o'esl mu1 maladie d>

la peau. H j i des albinos dans toutes les races: dans La race jaune , ce sonl les chacrelas de

3i\ i; dan la ra <■ noire, c t les albinos proprement dits, les nègres-blancs; il y a »l< s

albinot lai la race blanche elle-même , etc. ( Voyez, plus loin, l'addition de Buffon sur les U ifa\ U ci Sègi ■

déliés, le visage long, les cheveux noirs et pointus, et la peau fort noire; ils sont adroits et agiles, mais paresseux au suprême degré0 . Il dit cependant que, dans la même île, les habitants de la baie de Laphao sont pour la plupart basanés et de couleur de cuivre jaune, et qu'ils ont les cheveux noirs et tout plats6.

Si l'on remonte vers le nord, on trouve Manille et les autres îles Philippines, dont le peuple est peut-être le plus mêlé de l'univers, par les alliances qu'ont faites ensemble les Espagnols, les Indiens, les Chinois , les Malabares, les Noirs, etc. Ces Noirs, qui vivent dans les rochers et les bois de cette île, diffèrent entièrement des autres habitants; quelques-uns ont les cheveux crépus, comme les nègres d'Angola, les autres les ont longs; la couleur de leur visage est comme celle des autres nègres : quelques-uns sont un peu moins noirs; on en a vu plusieurs parmi eux qui avaient des queues longues de quatre ou cinq pouces1, comme les insulaires dont parle Ptolomée. (Voyez les Voyages de GemeUi-Careri. Paris, 1719, t. V, p. 68.) Ce voyageur ajoute que des jésuites, très-dignes de foi, lui ont assuré que dans l'île de Mindoro, voisine de Manille , il y a une race d'hommes appelés Mnnghiens, qui tous ont des queues de quatre ou cinq pouces de longueur, et même que quelques-uns de ces hommes à queue avaient embrassé la foi catholique (voyez id., t. V, p. 92) , et que ces Manghiens ont le visage de couleur olivâtre et les cheveux longs (voyez id., t. V, p. 298). Dampier dit que les habitants de l'île de Mindanao, qui est une des principales et des plus méridionales des Philippines, sont de taille médiocre, qu'ils ont les membres petits, le corps droit et la tête menue, le visage ovale, le front plat, les yeux noirs et peu fendus, le nez court, la bouche assez grande, les lèvres petites et rouges, les dents noires et fort saines , les cheveux noirs et lisses , le teint tanné, mais tirant plus sur le jaune clair que celui de certains autres Indiens; que les femmes ont le teint plus clair que les hommes; qu'elles sont aussi mieux faites, qu'elles ont le visage plus long, et que leurs traits sont assez réguliers, si ce n'est que leur nez est tort court et tout à fait plat entre les yeux ; qu'elles ont les membres très-petits, les cheveux noirs et longs , et que les hommes en général sont spirituels et agiles, mais fainéants et larrons. On trouve dans les Lettres édifiantes que les habitants des Philippines ressemblent aux Malais, qui ont autrefois conquis ces îles ; qu'ils ont, comme eux, le nez petit, les yeux grands, la couleur olivâtre-jaune, et que leurs coutumes et leurs langues sont à peu près les mêmes ".

Au nord de Manille on trouve l'île Formose, qui n'est pas éloignée de la

a. Voyez les Voyages de Dampier. Rouen, 1715, t. V, p. 631.

b. Voyez ibid , t. I , p. 52.

c. Voyez les Lettres édifiantes , Recueil II, p. 140.

1. Plusieurs voyageurs disent avoir vu des hommes à queue. Aucun anatoiniste n'en a vu. Le nombre des vertèbres est fixe dans chaque espèce.

côte de In province de Fokien à la Chine; ces insulaires ne ressemblent cependant pas aux Chinois. Selon Struys, les hommes y sont de petite taille, particulièrement ceux qui habitent les montagnes : la plupart ont le visage large ; les femmes ont les mamelles grosses et pleines, et de la barbe comme les hommes; ellesont les oreilles fort longues, et elles en augmentent encore la longueur par certaines grosses coquilles qui leur servent de pendants ; elles ont les cheveux fort noirs et fort longs, le teint jaune-noir : il y en a aussi de jaunes-blanches et de tout à fait jaunes; ces peuples sont fort fainéants; leurs armes sont le javelot et l'arc dont ils tirent très-bien; ils sont aussi excellents nageurs, et ils courent avec une vitesse incroyable. C'est dans cette île où ' Struys dit avoir vu de ses propres yeux un homme qui avait une queue longue de plus d'un pied, toute couverte d'un poil roux , et fort semblable à celle d'un bœuf; cet homme à queue assurait que ce défaut, si c'en était un, venait du climat, et que tous ceux de la partie méridionale de cette île avaient des queues comme lui a. Je ne sais si ce que dit Struys des habitants de cette île mérite une entière confiance, et surtout h le dernier fait est vrai; il me paraît au moins exagéré et différent de ce qu'ont dit les autres voyageurs au sujet de ces hommes à queue, et même de ce qu'en ont dit Ptoloméc, que j'ai cité ci-dessus , et Mare Paul , dans sa description géographique imprimée à Paris en 1 55G , où il rapporte que dans le royaume de Lambry il y a des hommesqui ont dos queues de la longueur de la main, qui vivent dans les montagnes. 11 paraît que Struys s'appuie de l'autorité de Marc Paul, comme Gemelli-Carerî de celle de Ptolomée, et la queue qu'il dit avoir vue est fort différente pour les dimensions de celles que les autres voyageurs donnent aux Noirs de .Manille, aux habitants de Lambry, etc. L'éditeur des Mémoires de Plasmanasar sur l'île de Formose ne parle point de ces hommes extraordinaires et si différents des autres; il dit marne que, quoiqu'il fasse fort chaud dans celte île, les femmes y sont fort belles et fort blanches, surtout celles qui ne sont pas obligées de s'exposer aux ardeurs du soleil; qu'elles ont un grand soin de se laver avec certaines eaux préparées pour se conserver le teint; qu'elles ont le même soin de leurs dents, qu'elles tiennent blanches autant qu'elles le peuvent , au lieu que les Chinois et le- Japonais le> ont noires par l'usage du bétel; que les hommes ne sont point de grande taille, mais qu'ils ont eu grosseur ce qui leur manque en grandeur;' qu'ils sont communément vigoureux, infatigables, bons soldais , fort adroits, etc.6. Les voyageurs hollandais ne s'accordent point, avec ceux que je viens de citer, au sujet des habitants «le Formose ■ Mandelslo, au>>i bien que ceux dont les relations

a. Voyez les Voyages de Jean Struys, Rouen, 1719, t. 1 , p. îoo.

I Voyez ii Dest iption de Vile Formose , dressée sur les Mémoires de George Plasmanasar,

' ' V l li. I! Il \ ii i: i i.l. , L705, p. 108 et suiv.

i. C'est dan <■• <u<- tle où. . | Voyez la mit.- de la page 16 du I»' volum .)

VARIÉTÉS DANS L'ESPÈCE HUMAINE. lo5

ont été publiées dans le Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes de Hollande, disent que ces insulaires sont fort grands et beaucoup plus hauts de taille que les Européens ; que la couleur de leur peau est entre le blanc et le noir, ou d'un brun tirant sur le noir; qu'ils ont le corps velu ; que les femmes y sont de petite taille, mais qu'elles sont robustes, grasses et assez bien faites. La plupart des écrivains qui ont parlé de l'île Formose n'ont donc fait aucune mention de ces hommes à queue, et ils diffèrent beaucoup entre eux dans la description qu'ils donnent de la forme et des traits de ces insulaires, mais ils semblent s'accorder sur un fait qui n'est peut-être pas moins extraordinaire que le premier : c'est que dans celte île il n'est pas permis aux femmes d'accoucher avant trentecinq ans, quoiqu'il leur soit libre de se marier longtemps avant cet âge. Rechteren parle de cette coutume dans les termes suivants : « D'abord que « les femmes sont mariées, elles ne mettent point d'enfants au monde, il « faut au moins pour cela qu'elles aient 35 ou 37 ans; quand elles sont « grosses, leurs prêtresses vont leur fouler le ventre avec les pieds s'il le « faut, et les font avorter avec autant ou plus de douleur qu'elles n'en souf- « friraient en accouchant : ce serait non-seulement une honte , mais même « un gros péché de laisser venir un enfant avant l'âge prescrit. J'en ai vu « qui avaient déjà fait quinze ou seize fois périr leur fruit, et qui étaient « grosses pour la dix-septième fois, lorsqu'il leur était permis de mettre un « enfant au monde a . »

Les ilesMarianes ou des Larrons, qui sont , comme l'on sait, les îles les plus éloignées du côté de l'orient, et, pour ainsi dire, les dernières terres de notre hémisphère, sont peuplées d'hommes très-grossiers. Le P. Gobien dit qu'avant l'arrivée des Européens ils n'avaient jamais vu de feu, que cet élément si nécessaire leur était entièrement inconnu, qu'ils ne furent jamais si surpris que quand ils en virent pour la première fois, lorsque Magellan descendit dans l'une de leurs îles; ils ont le teint basané, mais cependant moins brun et plus clair que celui des habitants des Philippines; ils sont plus forts et plus robustes que les Européens; leur taille est haute, et leur corps est bien proportionné; quoiqu'ils ne se nourrissent que de racines, de fruits et de poisson, ils ont tant d'embonpoint qu'ils en paraissent enflés , mais cet embonpoint ne les empêche pas d'être souples et agiles. Ils vivent longtemps, et ce n'est pas une chose extraordinaire que de voir chez eux des personnes âgées de cent ans, et cela sans avoir jamais été malades6. Gemelli-Careri dit que les habitants de ces îles sont tous d'une figure gigantesque , d'une grosse corpulence et d'une grande force ; qu'ils peuvent aisément lever sur leurs épaules un poids de cinq cents

a Voyez les Voyages de Rechteren dans le Recueil des voyages de la Comp. Hollandaise , t. V, p. 96.

b. Voyez Y Histoire des ili-s Marianes, par le P. Charles le Gobien, 1700.

livres a. Ils ont pour la plupart les cheveux crépus b, le nez gros, de grands yeux et la couleur du visage comme les Indiens. Les habitants de Guan , l'une de ces îles, ont les cheveux noirs et longs, les yeux ni trop gros ni trop petits, le nez grand, les lèvres grosses, les dents assez blanches, le visage long, l'air féroce; ils sont très-robustes et d'une taille fort avantageuse : on dit même qu'ils ont jusqu'à sept pieds de hauteur c.

Au midi des îles Marianes et à l'orient des ilesMoluques, on trouve la terre des Papous * et la Nouvelle-Guinée, qui paraissent être les parties les plus méridionales des terres australes. Selon Argensola, ces Papous sont noirs comme les Cafres; ils ont les cheveux crépus, le visage maigre et fort désagréable, et parmi ce peuple si noir on trouve quelques gens qui sont aussi blancs et aussi blonds que les Allemands; ces blancs ont les yeux ticfaibles et très-délicats d2. On trouve dans la relation de la navigation australe de Le Maire une description des habitants de celte contrée, dont je vais rapporter les principaux traits. Selon ce voyageur, ces peuples sont fort noirs, sauvages et brutaux; ils portent des anneaux aux deux oreilles, aux deux narines, et quelquefois aussi à la cloison du nez, et des bracelets de nacre de perle au-dessus des coudes et aux poignets, et ils se couvrent la tête d'un bonnet d'écorce d'arbre peinte de différentes couleurs ; ils sont puissants et bien proportionnés dans leur taille; ils ont les dents noires, as>rz de barbe, et les cheveux noirs, courts et crépus, qui n'approchent cependant pas autant de la laine que ceux des nègres ; ils sont agiles à la course, ils se servent de massues et de lances, de sabres et d'autres armes faites de bois dur, l'usage du fer leur étant inconnu; ils se servent aussi de leurs dents comme d'armes offensives, et mordent comme les chiens. Ils mangent du bétel et du piment mêlé avec de la chaux , qui leur sert aussi à poudrer leur barbe et leurs cheveux. Les femmes sont affreuses, elles ont de Iongués mamelles qui leur tombent sur le nombril, le ventre extrêmement gros, les jambes fort menues, les bras de même, des physionomies de singe, de vilains traits % etc. Dampier dit que les habitants de l'île Sabala dans la Nouvelle-Guinée sont une sorte d'Indiens fort basanés, qui ont les cheveux noirs et longs, et qui par les manières ne diffèrent pas beaucoup de ceux de l'île Mindanao et ûc^ autres naturels de ces îles orientales; mais qu'outre

a. Voyez, les Voyages de Gemelli-Careri , t. V, p. 29S.

b. Voyelles Lettres édifiante». Recueil XVIII, p. 198.

'•. Voyez les Voyages de Dampier, t. I, p. 378. Voyez aussi le Voyage autour du monde de

Cowley,

'/ Voyez ['Histoire de la conquête des tics Moluques. Ainsi. ni. , 170G, t. I, p. 148.

c. Voyez la Navigation australe de Jacques Le Maire, t. iv du Recueil des voyages qui ont

servi ii Vétablis» ment delà Compagnie des Indes de Hollande , p. <"> ■ S.

1. « Les I'ujidus sont-ils des nègres anciennement égarés sur la mer des Indes?» [Guvier : Règne animal, t. I, p. 84. ) a. Voyez La note de la page îs*.

ceux-là, qui paraissent être les principaux de l'île, il y a aussi des nègres, et que ces nègres de la Nouvelle-Guinée ont les cheveux crépus et cotonnés a; que les habitants d'une autre île qu'il appelle Garret-Denys, sont noirs , vigoureux et bien taillés ; qu'ils ont la tête grosse et ronde, les cheveux frisés et courts; qu'ils les coupent de différentes manières et les teignent aussi de différentes couleurs: de rouge, de blanc, de jaune; qu'ils ont le visage rond et large avec un gros nez plat; que cependant leur physionomie ne; serait pas absolument désagréable s'ils ne se défiguraient pas le visage par une espèce de cheville de la grosseur du doigt et longue de quatre pouces, dont ils traversent les deux narines, en sorte que les deux bouts touchent à l'os des joues, qu'il ne parait qu'un petit brin de nez autour de ce bel ornement, et qu'ils ont aussi de gros trous aux oreilles où ils mettent des chevilles comme au nez b.

Les habitants de la côte de la Nouvelle-Hollande, qui est à 16 degrés 15 minutes de latitude méridionale et au midi de l'île de Timor, sont peutêtre les gens du monde les plus misérables et ceux de tous les humains qui approchent le plus des brutes : ils sont grands, droits et menus; ils ont les membres longs et déliés, la tête grosse, le frond rond, les sourcils épais; leurs paupières sont toujours à demi fermées : ils prennent cette habitude dès leur enfance pour garantir leurs yeux des moucherons qui les incommodent beaucoup, et comme ils n'ouvrent jamais les yeux, ils ne sauraient voir de loin, à moins qu'ils ne lèvent la tête comme s'ils voulaient regarder quelque chose au-dessus d'eux. Ils ont le nez gros, les lèvres grosses et la bouche grande ; ils s'arrachent apparemment les deux dents du devant de la mâchoire supérieure, car elles manquent à tous, tant aux hommes qu'aux femmes, aux jeunes et aux vieux ; ils n'ont point de barbe : leur visage est long, d'un aspect très-désagréable, sans un seul trait qui puisse plaire ; leurs cheveux ne sont pas longs et lisses comme ceux de presque tous les Indiens, mais ils sont courts, noirs et crépus comme ceux des nègres; leur peau est noire comme celle des nègres de Guinée. Ils n'ont point d'habits, mais seulement un morceau d'écorce d'arbre attaché au milieu du corps en forme de ceinture, avec une poignée d'herbes longues au milieu ; ils n'ont point de maisons, ils couchent à l'air sans aucune couverture et n'ont pour lit que la terre; ils demeurent en troupe de vingt ou trente, hommes, femmes et enfants, tout cela pêle-mêle. Leur unique nourriture est un petit poisson qu'ils prennent en faisant des réservoirs de pierre dans de petits bras de mer; ils n'ont ni pain, ni grains, ni légumes, etc. c

Les peuples d'une autre côte de la Nouvelle-Hollande, à 22 ou 23 degrés latitude sud, semblent être de la même race que ceux dont nous venons de

a. Voyez les Voyages de Dampier, t. V, p. 82.

b. Voyez idrm, t. V, p. 102.

c. Voyez idem, t. II , p. 171.

parler : ils sont extrêmement laids, ils ont de même le regard de travers, la peau noire, les cheveux crépus, le corps grand et délié ".

Il parait, par toutes ces descriptions, que les îles et les côtes de l'océan Indien sont peuplées d'hommes très-différents entre eux. Les habitants de Malaca, de Sumatra et des îles Nicobar semblent tirer leur origine des Indiens de la presqu'ile de l'Inde; ceux de Java, des Chinois, à l'exception de ces hommes blancs et blonds qu'on appelle Chacrelas, qui doivent venir des Européens ' ; ceux des îles Moluques paraissent aussi venir pour la plupart des Indiens de la presqu'île; mais les habitants de l'île de Timor, qui est la plus voisine de la Nouvelle-Hollande, sont à peu près semblables aux peuples de cette contrée. Ceux de l'île Formose et des îles Marianes se ressemblent par la hauteur de la taille, la force et les traits : ils paraissent former une race à paît, différente de toutes les autres qui les avoisinent. Les Papous el les autres habitants des terres voisines de la Nouvelle-Guinée sont de vrais noirs et ressemblent à ceux d'Afrique2, quoiqu'ils en soient prodigieusement éloignés et que celte terre soit séparée du continent de l'Afrique par un intervalle de plus de 2,200 lieues de mer. Les habitants de la Nouvelle-Hollande ressemblent aux Hottentots; mais avant que de tirer des conséquences de tous ces rapports, et avant que de raisonner sur ces différences, il est nécessaire de continuer notre examen en détail des peuples de l'Asie et de l'Afrique.

Les Mogols et les autres peuples de la presqu'île de l'Inde ressemblent assez aux Européens par la taille et par les traits, mais ils en diffèrent plus ou moins par la couleur. Les Mogols sont olivâtres, quoiqu'on langue indienne mo<jol veuille dire blanc. Les femmes y sont extrêmement propres et elles se baignent très-souvent, elles sont de couleur olivâtre comme les hommes et elles ont les jambes et les cuisses fort longues et le corps assez court, ce qui est le contraire des femmes européennes6 . Tavernier dit que lorsqu'on a passé Lahor et le royaume de Cachemire, toutes les femmes du Mogol naturellement n'ont de poil en aucune partie du corps, et que les hommes n'ont que très-peu de barbe*. Selon Thevenot, les femmes mogolcs sont assez fécondes, quoique très-chastes; elles accouchent aussi fort aisément, et on en voit quelquefois marcher par la ville dès le lendemain qu'elles sont accouchées ; il ajoute qu'au royaume de Decan ou marie les enfants extrêmement jeunes; dès que le mari a dix ans et la femme huit, les parents les laissent coucher ensemble, et il y en a qui ont des enfants à cet âge; mais les femmes qui ont des enfants de si bonne heure cessent ordinairement d'en avoir après l'âge de trente ans, et elles deviennent exlrème-

a. Voyez les Voyages de Dampier , t. tV, p. L84.

b Voyez i- i oyaget </<■ lu Boullaye h Goux. Parie, i»">r>7, p. 153.

'• Voyez lei Voyages <'<• Tavernier. Rouen, 1718, t. III, p. 80.

i. Voyez ii note <\< la page 153.

î. Voyez la cote i de \< page iso.

meut ridées a . Parmi ces femmes, il y en a qui se font découper la chair en fleurs, comme quand on applique des ventouses ; elles peignent ces fleurs de diverses couleurs avec du jus de racines, de manière que leur peau parait comme une étoffe à fleurs *.

Les Bengalais sont plus jaunes que lesMogols; ils ont aussi des mœurs toutes différentes; les femmes sont beaucoup moins chastes : on prétend même que, de toutes les femmes de l'Inde, ce sont les plus lascives. On fait à Bengale un grand commerce d'esclaves mâles et femelles; on y fait aussi beaucoup d'eunuques, soit de ceux auxquels on n'ôte que les testicules, soit de ceux à qui on fait l'amputation tout entière. Ces peuples sont beaux et bien faits, ils aiment le commerce et ont beaucoup de douceur dans les mœurs c . Les habitants de la côte de Coromandel sont plus noirs que les bengalais, ils sont aussi moins civilisés ; les gens du peuple vont presque nus. Ceux de la côte de Malabar sont encore plus noirs, ils ont tous les cheveux noirs, lisses et fort longs, ils sont de la taille des Européens; les femmes portent des anneaux d'or au nez ; les hommes, les femmes et les filles se baignent ensemble et publiquement dans des bassins au milieu des villes; les femmes sont propres et bien faites, quoique noires, ou du moins très-brunes ; on les marie dès l'âge de huit ans d . Les coutumes de ces différents peuples de l'Inde sont toutes fort singulières et même bizarres. Les banians ne mangent de rien de ce qui a eu vie, ils craignent même de tuer le moindre insecte, pas même les poux qui les rongent; ils jettent du riz et des fèves dans la rivière pour nourrir les poissons, et des graines sur la terre pour nourrir les oiseaux et les insectes : quand ils rencontrent ou un chasseur ou un pêcheur, ils le prient instamment de se désister de son entreprise, et si on est sourd à leurs prières, ils offrent de l'argent pour le fusil et poulies filets, et quand on refuse leurs offres, ils troublent l'eau pour épouvanter les poissons et crient de toute leur force pour faire fuir le gibier et les oiseaux e. Les naires de Calicut sont des militaires qui sont tous nobles et qui n'ont d'autre profession que celle des armes; ce sont des hommes beaux el bien faits, quoiqu'ils aient le teint de couleur olivâtre; ils ont la taille élevée et ils sont hardis, courageux et très-adroits à manier les armes; ils s'agrandissent les oreilles au point qu'elles descendent jusque sur leurs épaules et quelquefois plus bas. Ces naires ne peuvent avoir qu'une femme, mais les femmes peuvent prendre autant de maris qu'il leur plaît. Le P. Tachard, dans sa lettre au P. delà Chaise, datée de Pondichéry du l(i février 1702, dit que dans les castes ou tribus nobles une femme peut avoir

a. Voyrz les Voyages de Thevenot, t. III, p. 216.

b. Voyez les Voyages de Tavernier, t. III, p. 34.

c. Voyez les Voyages de Pyrard . p. 354.

d. Voyez le Recueil des Voyages. Amsterd. , 1702, t. VI, p 461.

e. Voyages de Jean Struys, t. II, p. 225.

légitimement plusieurs maris, qu'il s'en est trouvé qui en avaienl eu tout à. la fois jusqu'à dix, qu'elles regardaient comme autant d'esclaves qu'elles s'étaient soumis par leur beauté a . Cette libelle d'avoir plusieurs maris est un privilège de noblesse que les femmes de condition font valoir autant qu'elles peuvent, mais les bourgeoises ne peuvent avoir qu'un mari : il est \ rai qu'elles adoucissent la dureté de leur condition par le commerce qu'ell es ont avec les étrangers, auxquels elles s'abandonnent sans aucune crainte de leurs maris et sans qu'ils osent leur rien dire. Les mères prostituent leurs lilles le plus jeunes qu'elles peuvent. Ces bourgeois de Galicut ou Moucois semblent être d'une autre race que les nobles ou naires, car ils sont, hommes et femmes, plus laids, plus jaunes, plus mal faits et de plus petite taille '. Il y a parmi les naires de certains hommes et de certaines femmes qui ont les jambes aussi grosses que le corps d'un autre homme; cette difformité n'est point une maladie, elle leur vient de naissance; il y en a qui n'ont qu'une jambe et d'autres qui les ont toutes les deux de cette grosseur monstrueuse; la peau de ces jambes est dure et rude comme une verrue : avec cela ils ne laissent pas d'être fort dispos. Cette race ' d'hommes à grosses jambes s'est plus multipliée parmi les naires que dans aucun autre peuple îles Indes; on en trouve cependant quelques-uns ailleurs, et surtout à Ceylan c , ou l'on dit que ces hommes à grosses jambes sont de la race de sainl Thomas.

Les habitants de Ceylan ressemblent assez à ceux de la côte de Malabar; il- ont les oreilles aussi larges, aussi basses et aussi pendantes, ils sont seulement moins noirs*, quoiqu'ils soient cependant fort basanés; ils ont l'air doux et sont naturellement fort agiles, adroits et spirituels; ils ont tous les cheveux très-noirs, les hommes les portent fort courts; les gens du peuple sont presque nus, les femmes ont le sein découvert : cet usage est même assez général dans l'Inde ". Il y a des espèces de sauvages dans l'île de Ceylan, qu'on appelle Bedas; ils demeurent dans la partie septentrionale de l'ile et n'occupent qu'un petit canton; ces Bedas semblent être une espèce d'hommes toute différente de celle de ces climats, ils habitent un petit pays tout couvert de bois si épais qu'il est fort difficile d'y pénétrer, et ils s'\ tiennent si bien cachés qu'on a de la peine à en découvrir quelques-uns ; ils sont blancs comme les Européens, il y en a même quelques-uns qui sont roux ; ils ne parlent pas la langue de Ceylan, el leur langage n'a aucun rapport avec toutes les langues des Indes; ils n'ont ni villages, ni maisons, ni cornet. Voyez les Lettres édifiantes. Recueil il , p. 188.

1 Voj / ' i oya jes de / < a içois Pyrard , p. '• 1 1 el

c Voyeztdem,p. H6 el suiv. Voyei ni i I Rei tel des Voyages qui ont sen \sst~

m ni de la Compagnie des Indes de il. II., t. IV, p. 868, 1 1 le Voy tge de Jean Huguens.

il. i i'i Philip. Pigafettœ Indiœ I li ient. pat tem vrimam . ] 598 , p. 89.

c. Voyez le /(" util des voyages, etc. ; t. VII, p. 19.

1 . Ce nV.i point uni race Voyi i la uote que je place a la un de ce chapitre.

munication avec personne; leurs armes sont l'arc et les flèches, avec lesquels ils tuent beaucoup de sangliers, de cerfs, etc.; ils ne font jamais cuire leur viande, mais ils la confisent dans du miel, qu'ils ont en abondance. On ne sait point l'origine de cette nation qui n'est pas fort nombreuse, et dont les familles demeurent séparées les unes des autres a. Il me parait que ces Bedas de Ceylan, aussi bien que les Chacrelas de Java, pourraient bien être de race européenne, d'autant plus que ces hommes blancs et blonds sont en très-petit nombre. Il est très-possible que quelques hommes et quelques femmes européennes aient été abandonnés autrefois dans ces îles, ou qu'ils y aient abordé dans un naufrage, et que, dans la crainte d'être maltraités des naturels du pays, ils soient demeurés eux et leurs descendants dans les bois et dans les lieux les plus escarpés des montagnes, où ils continuent à mener la vie de sauvages, qui peut être a ses douceurs lorsqu'on y est accoutumé. -k^

On croit que les Maldivois viennent des habitants de l'île de Ceylan ; cependant ils ne leur ressemblent pas, car les habitants de Ceylan sont noirs et mal formés, au lieu que les Maldivois sont bien formés et proportionnés, et qu'il y a peu de différence d'eux aux Européens, à l'exception qu'ils sont d'une couleur olivâtre ; au reste, c'est un peuple mêlé de toutes les nations. Ceux qui habitent du côté du nord sont plus civilisés que ceux qui habitent ces îles au sud : ces derniers ne sont pas même si bien faits et sont plus noirs; les femmes y sont assez belles, quoique de couleur olivâtre , il y en a aussi quelques-unes qui sont aussi blanches qu'en Europe; toutes ont les cheveux noirs, ce qu'ils regardent comme une beauté; l'art peut bien y contribuer, car ils tâchent de les faire devenir de cette couleur, en tenant la tête rase à leurs filles jusqu'à l'âge de huit ou neuf ans. Ils rasent aussi leurs garçons, et cela tous les huit jours, ce qui avec le temps leur rend à tous tes cheveux noirs, car il est probable que sans cet usage ils ne les auraient pas tous de cette couleur, puisqu'on voit de petits enfants qui les ont à demi blonds. Une autre beauté pour les femmes est de les avoir fort longs et fort épais; ils se frottent la tête et le corps d'huile parfumée : au reste, leurs cheveux ne sont jamais frisés, mais toujours lisses; les hommes y sont velus par le corps plus qu'on ne l'est en Europe. Les Maldivois aiment l'exercice et sont industrieux dans les arts ; ils sont superstitieux et fort adonnés aux femmes; elles cachent soigneusement leur sein, quoiqu'elles soient extraordinairement débauchées et qu'elles s'abandonnent fort aisément; elles ^ont fort oisives et se font bercer continuellement; elles mangent à tout moment du bétel, qui est une herbe fort chaude, et beaucoup d'épices à leurs repas; pour les hommes , ils sont beaucoup moins vigoureux qu'il ne conviendrait à leurs femmes. (Voyez les Voyages de Pyrard, p. 120 et 324.)

a. Voyez l'Histoire de Ceylan , par Ribeyro, 1701 , p. 177 et smv.

il. 11

Les habitants de Cambaye ont le teint gris ou couleur de cendre , les uns plus, les autres moins, et ceux qui sont voisins de la mer font plus noirs que les autres a : ceux de Guzarate sont jaunâtres b. Les Canarins , qui sont les Indiens de Goa et des îles voisines, sont olivâtres c.

Les voyageurs hollandais rapportent que les habitants de Guzarate sont jaunâtres, les uns plus que les autres; qu'ils sont de même taille que les Européens; que les femmes , qui ne s'exposent que très-rarement aux ardeurs du soleil, sont un peu plus blanches que les hommes, cl qu'il y en a quelques-unes qui sont à peu près aussi blanches que les Portugaises d.

Mandelslo en particulier dit que les habitants de Guzarate sont tous basanés ou de couleur olivâtre plus ou moins foncée, selon le climat où ils demeurent; que ceux du côté du midi le sont le plus, que les hommes \ sont forts et bien proportionnés, qu'ils ont le visage large et les yeux noirs; que les femmes sont de petite taille, mais propres et bien faites, qu'elles portent les cheveux longs; qu'elles ont aussi des bagues aux narines et de grands pendants d'oreilles (page 195). Il y a parmi eux fort peu de bossus ou de boiteux; quelques-uns ont le teint plus clair que les autres, mais ils ont tous les cheveux noirs et lisses. Les anciens habitants de Guzarate sont aisés à reconnaître; on les distingue des autres par leur couleur qui est beaucoup plus noire; ils sont aussi plus stupides et plus grossiers. (Idem , t. II, p. 222.)

La ville de Goa est, comme l'on sait, le principal établissement des Portugais dans les Indes, et quoiqu'elle soil beaucoup déchue de son ancienne splendeur, elle ne laisse pas d'être encore une ville riche et commerçante; c'est le pays du monde où il se vendait autrefois le plus d'esclaves; on y trouvait à acheter des filles et des femmes fort belles de tous les pays des Indes; ces esclaves savent pour la plupart jouer des instruments, coudre et broder en perfection ; il y en a de blanches , d'olivâtres , de basanées , et de toutes couleurs; celles dont les Indiens sont le plus amoureux sont les tilles Cafres de Mosambique, qui sont toutes noires. « C'est, dit Pyrard, o une chose remarquable entre tous ces [toupies Indiens, tant mâles que «femelles, et que j'ai remarquée, que leur sueur ne pue point où les « nègres d'Afrique, tant en deçà que delà le Cap de Bonne-Espérance, sen- « tent de telle sorte quand ils sont échauffés, qu'il est impossible d'approcher d'eux, tant ils puent et sentent mauvais comme des poireaux verts. » Il ajoute que les femmes indiennes aiment beaucoup les hommes blancs

a. Vu},/. Pigafettœ Indien Orlentalit , partent primant, p. 84.

b. Voyez li i oyaget de la Houllaye le Goût, p. 225.

c. Voyez Idem . r d.

d. \ oyez I /»• <"•</ des Voyage» qui oui serti à l'élablissemeni de la Compagnie des facto de llull., t. VI, p. 4u5.

d'Europe, et qu'elles les préfèrent aux blancs des Indes, et à tous les autres Indiens a.

Les Persans sont voisins des Mogols et ils leur ressemblent assez ; ceux surtout qui habitent les parties méridionales de la Perse ne diffèrent presque pas des Indiens; les habitants d'Ormus, ceux de la province de Bascie et de Balascie sont très-bruns et très-basanés; ceux de la province de Chesimur et de autres parties de la Perse, où la chaleur n'est pas aussi grande qu'à Ormus , sont moins bruns, et enfin ceux des provinces septentrionales sont assez blancs \ Les femmes des îles du golfe Persique sont, au rapport des voyageurs hollandais, brunes ou jaunes et fort peu agréables; elles ont le visage large et de vilains yeux; elles ont aussi des modes et des coutumes semblables à celles des femmes indiennes, comme celles de se passer dans le cartilage du nez des anneaux, et une épingle d'or au travers delà peau du nez près des yeux c; mais il est vrai que cet usage de se percer le nez pour porter des bagues et d'autres joyaux s'est étendu beaucoup plus loin, car il y a beaucoup de femmes chez les Arabes qui ont une narine percée pour y passer un grand anneau, et c'est une galanterie chez ces peuples de baiser la bouche de leurs femmes à travers ces anneaux, qui sont quelquefois assez grands pour enfermer toute la bouche dans leur rondeur d.

Xénophon, en parlant des Persans, dit qu'ils étaient la plupart gros et gras; Marcellin dit au contraire que de son temps ils étaient maigres et secs. Olearius, qui fait cette remarque, ajoute qu'ils sont aujourd'hui, comme du temps de ce dernier auteur, maigres et secs, mais qu'ils ne laissent pas d'être forts et robustes; selon lui, ils ont le teint olivâtre, les cheveux noirs et le nez aquilin *. Le sang de Perse , dit Chardin , est naturellement grossier; cela se voit aux Guèbres, qui sont le reste des anciens Persans ; ils sont laids, mal faits , pesants, ayant la peau rude et le teint coloré : cela se voit aussi dans les provinces les plus proches de l'Inde, où les habitants ne sont guère moins mal faits que les Guèbres, parce qu'ils ne s'allient qu'entre eux; mais dans le reste du royaume le sang persan est présentement devenu fort beau par le mélange du sang géorgien et circassien : ce sont les deux nations du monde où la nature forme de plus belles personnes- Aussi il n'y a presque aucun homme de qualité en Perse qui ne soit né d'une mère géorgienne ou circassienne; le roi lui-même est ordinairement Géorgien ou Circassien d'origine du côté maternel; et comme il y a un grand nombre d'années que ce mélange a commencé de se faire, le sexe féminin est embelli

a. Voyez la deuxième partie du Voyage de Pyrard, t. II, p. 64 et suiv.

b. Voyez la Description des provinces orientales, par Marc Paul. Paris, 1559, p. 22 et 39. Voyez aussi le Voyage de Pyrard, t. II , p. 2S6.

c. Voyez le Recueil des voyages de la Compagnie de Holl. Amsterd. , 1702, t. V, p. 191.

d. Voyez le Voyage fait par ordre du roi dans la Palestine, par M. D. L. R. Paris , 1717 , p. 260.

e. Voyez le Voyage d'Olearius. Paris, 16jG, t. 1 , p. 501.

comme l'autre, et les Persanes sont devenues fort belles et fort bien faites, quoique ce ne soit pas au point des Géorgiennes. Pour les hommes, ils sont communément hauts, droits, vermeils , vigoureux , de bon air et de belle apparence. La bonne température de leur climat et la sobriété dans laquelle on les élève ne contribuent pas peu à leur beauté corporelle; ils ne la tiennent pas de leurs pères, car, sans le mélange dont je viens de parler, les gens de qualité de Perse seraient les plus laids hommes du monde, puisqu'ils sont originaires de la Tartarie , dont les habitants sont, comme nous l'avons dit, laids, mal faits et grossiers; ils sont au contraire fort polis et ont beaucoup d'esprit; leur imagination est vive, prompte et fertile, leur mémoire aisée et féconde; ils ont beaucoup de disposition pour les sciences et les arts libéraux et mécaniques, ils en ont aussi beaucoup pour les armes; ils aiment la gloire, ou la vanité qui en est la fausse image ; leur naturel est pliant et souple, leur esprit facile et intrigant; ils sont galants, même voluptueux ; ils aiment le luxe, la dépense, et ils s'y livrent jusqu'à la prodigalité, aussi n'entendent-ils ni l'économie ni le commerce. (Voyez les Voyages de Chardin. Amst., 1711, t. II, p. 34.)

Ils sont en général assez sobres, et cependant immodérés dans la quantité de fruits qu'ils mangent; il est fort ordinaire de leur voir manger un man de melons, c'est-à-dire douze livres pesant ; il y en a même qui en mangent trois ou quatre inans : aussi en meurt-il quantité par les excès des fruits ".

On voit en Perse une grande quantité de belles femmes de toutes couleurs, car les marchands qui les amènent, de tous les côtés choisissent les plus belles. Les blanches viennent de Pologne, de Moseovie, de Circassie, de Géorgie et des frontières de la grande Tartarie ; les basanées des terres du Grand Mogol et de celles du roi de Golconde et du roi de Yisapour; et, pour les noires, elles viennent de la côte de Melinde et de celles de la mcrRouge \ Les femmes du peuple ont une singulière superstition : celles qui sont stériles s'imaginent que pour devenir fécondes il faut passer sous les corps morts des criminels qui sont suspendus aux fourches patibulaires; elles croient que le cadavre d'un niàle peut influer, même de loin , et rendre une femme capable de faire des enfants. Lorsque ce remède singulier ne leur réussit pas, elles vont chercher les canaux des eaux qui s'écoulent des bains, elles attendent le temps où il y a dans ces bains un grand nombre d'hommes, alors elles traversent plusieurs fois l'eau qui en sort, et lorsque cela ne leur réussit pas mieux que la première recette, elles se déterminent enfin à avaler la partie du prépuce qu'on retranche dans la circoncision : c'est le souverain remède contre la stérilité

a. Voyez 1rs Voyagn tk Thévenot. Paris, 1664, t. II, p. 181. '*. Voyez les 1 oyagit '/'■ Tavern et Rouen, 1718, t. II, p. 868. c Voyez Lee Voyagti de Gemtlli-CartrL Pari», ni'J, t II, i>. 200.

VARIÉTÉS DANS L'ESPÈCE HUMAINE. 1f>5

Les peuples de la Perse, de la Turquie, de l'Arabie, de l'Egypte et de toute la Barbarie peuvent être regardés comme une même nation qui, dans le temps de Mahomet et de ses successeurs, s'est extrêmement étendue, a envahi des terrains immenses et s'est prodigieusement mêlée avec les peuples naturels de tous ces pays. Les Persans, les Turcs, les Maures, se sont policés jusqu'à un certain point, mais les Arabes sont demeurés pour la plupart dans un état d'indépendance qui suppose le mépris des lois ; ils vivent, comme les Tartares, sans règle, sans police et presque sans société; le larcin, le rapt, le brigandage, sont autorisés par leurs chefs; ils se font honneur de leurs vices, ils n'ont aucun respect pour la vertu, et de toutes les conventions humaines ils n'ont admis que celles qu'ont produites le fanatisme et la superstition.

Ces peuples sont fort endurcis au travail ; ils accoutument aussi leurs chevaux à la plus grande fatigue, ils ne leur donnent à boire et à manger qu'une seule fois en vingt-quatre heures ; aussi ces chevaux sont-ils très-maigres, mais en même temps ils sont très-prompts à la course, et pour ainsi dire infatigables. Les Arabes pour la plupart vivent misérablement : ils n'ont ni pain ni vin, ils ne prennent pas la peine de cultiver la terre; au lieu de pain, ils se nourrissent de quelques graines sauvages qu'ils détrempent et pétrissent avec le lait de leur bétail a. Ils ont des troupeaux de chameaux, de moutons et de chèvres qu'ils mènent paître çà et là dans les lieux où ils trouvent de l'herbe; ils y piaulent leurs tentes, qui sont faites de poil de chèvre, et ils y demeurent avec leurs femmes et leurs enfants jusqu'à ce que l'herbe soit mangée, après quoi ils décampent pour aller en chercher ailleurs 6. Avec une manière de vivre aussi dure et une nourriture aussi simple, les Arabes ne laissent pas d'être très-robustes et très-forts; ils sont même d'une assez grande taille et assez bien faits, mais ils ont le visage et le corps brûlés de l'ardeur du soleil, car la plupart vont tout nus ou ne portent qu'une mauvaise chemise c. Ceux des côtes de l'Arabie heureuse et de l'île de Socotora sont plus petits ; ils ont le teint couleur de cendre ou fort basané et ils ressemblent pour la forme aux Abyssins d. Les Arabes sont dans l'usage de se faire appliquer une couleur bleue foncée aux bras, aux lèvres et aux parties les plus apparentes du corps; ils mettent cette couleur par petits points et la font pénétrer dans la chair avec une aiguille faite exprès : la marque en est ineffaçable e . Cette coutume singulière se retrouve chez les nègres qui ont eu commerce avec les Mahométans.

Chez les Arabes qui demeurent dans les déserts sur les frontières de Trc-

a. Voyez les Voyages de Villamont. Lyon, 1620, p. 603.

b. Voyez les Voyages de Thévenot. Paris, 1664, t. I, p. 330.

c. Voyez les Voyages de Villamont, p. 604.

d. Vide Philip. Pigafetlœ hid. Or. part. prim. Francofuxti, 1598, p. 25. Voyez aussi la suite des Voyages d'Olearius , t. II, p. 108.

e. Voyez les Voyages de Pielro délia Valle. Rouen, 1745, t. II, p. 269.

mecen et de Tunis, les filles, pour paraître plus belles, se font des chiffres de couleur bleuo sur tout le corps avec la pointe d'une lancette et du vitriol, et les Africaines en font autant à leur exemple, mais non pas celles qui demeurent dans les villes, car elles conservent la même blancheur de visage avec laquelle elles sont venues au monde; quelques-unes seulement se peignent une petite fleur ou quelque autre chose aux joues, au front ou au menton, avec de la fumée de noix de galle et du safran, ce qui rend la marque fort noire; elles se noircissent aussi les sourcils. (Voyez Y Afrique de Marmol, p. 88, 1. 1. ) La Boullaye dit que les femmes des Arabes du désert ont les mains, les lèvres et le menton peints de bleu, que la plupart ont des anneaux d'or ou d'argentau nez, de trois pouces de diamètre, qu'elles sont assez laides parce qu'elles sont perpétuellement au soleil, mais qu'elles naissent blanches; que les jeunes filles sont très-agréables, qu'elles chantent suis cesse et que leur chant n'est pas triste comme celui des Turques ou des Persanes, mais qu'il est bien plus étrange parce qu'elles poussent leur haleine de toute leur force et qu'elles articulent extrêmement vite. (Voyez les Yoyafjcs de la Boullaye le Gouz, p. 318.)

« Les princesses et les dames arabes, dit un autre voyageur, qu'on m'a <i montrées par le coin d'une tente, m'ont paru fort belles et bien faites : on »> peut juger par celles-ci et par ce qu'on m'en a dit que les autres ne le « sont guère moins; elles sont fort blanches, parce qu'elles sont toujours à « couvert du soleil. Les femmes du commun sont extrêmement hélées, outre « la couleur brune et basanée qu'elles ont naturellement; je les ai trouvées « fort laides dans toute leur ligure et je n'ai rien vu en elles que les agré- « ments ordinaires qui accompagnent une grande jeunesse. Ces feiimies se « piquent les lèvres avec des aiguilles et mettent par-dessus de la poudre à « canon mêlée avec du fiel île bœuf qui pénètre la peau et les rend bleues et « livides pour tout le re^te de leur vie; elles font des petits points delà même « façon aux coins de leur bouche, aux côtés du menton et sur les joues; « elles noircissent le bord de leurs paupières d'une poudre noire composée « avec de la tutie, et tirent une ligne de ce noir au dehors du coin de l'œil « pour le faire paraître plus fendu, car en général la principale beauté des « femmes de l'Orient est d'avoir de grands veux noirs, bien ouverts et relc-

« vis a Heur de tète. Les Arabes expriment la beauté d'une femme en disant -< qu'elle a les jeux d'une gazelle : toutes leurs chansons amoureuses ne « parlent que des yeux noirs et des yeux de gazelle, el c'est à cet animal « qu'ils comparent toujours leurs maîtresses ; effectivement, il n'y a rien de

« si joli ipie ces gazelles; on voit surtout en elles une certaine crainle inno-

« cente qui ressemble fort à la pudeur el à la timidité d'une jeune fille. Les a dames ci lis nouvelles mariées noircissent leurs sourcils et les font joindra « sur le milieu du front ; elles se piquenl aussi les bras ci hs mains, formant « plusieurs sortes de Ggures d'animaux, de Heurs, etc.; elles se peignent les

« ongles d'une couleur rougeàtre, et les hommes peignent aussi de la même « couleur les crins et la queue de leurs chevaux ; elles ont les oreilles perce cées en plusieurs endroits avec autant de petites boucles et d'anneaux ; « elles portent des bracelets aux bras et aux jambes. » (Voyez le Voyage fait par ordre du Roi dans la Palestine, par M. D. L. R., p. 260.)

Au reste, tous les Arabes sont jaloux de leurs femmes, et quoiqu'ils les achètent ou qu'ils les enlèvent, ils les traitent avec douceur et même avec quelque respect.

Les Égyptiens, qui sont si voisins des Arabes, qui ont la même religion et qui sont comme eux soumis à la domination des Turcs, ont cependant des coutumes fort différentes de celles des Arabes : par exemple, dans toutes les villes et villages le long du Nil, on trouve des fdles destinées aux plaisirs des voyageurs, sans qu'ils soient obligés de les payer ; c'est l'usage d'avoir des maisons d'hospitalité toujours remplies de ces fdles, et les gens riches se font en mourant un devoir de piété de fonder ces maisons et de les peupler de fdles qu'ils font acheter dans cette vue charitable : lorsqu'elles accouchent d'un garçon, elles sont obligées de l'élever jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans, après quoi elles le portent au patron de la maison ou à ses héritiers, qui sont obligés de recevoir l'enfant et qui s'en servent dans la suite comme d'un esclave; mais les petites tilles restent toujours avec leur mère et servent ensuite à les remplacer a. Les Égyptiennes sont fort brunes, elles ont les yeux vifs6 ; leur taille est au-dessous de la médiocre, la manière dont elles sont vêtues n'est point du tout agréable, et leur conversation est fort ennuyeuse c ; au reste, elles font beaucoup d'enfants, et quelques voyageurs prétendent que la fécondité occasionnée par l'inondation du iNil ne se borne pas à la terre seule, mais qu'elle s'étend aux hommes et aux animaux ; ils disent qu'on voit, par une expérience qui ne s'est jamais démentie, que les eaux nouvelles rendent les femmes fécondes, soit qu'elles en boivent, soit qu'elles se contentent de s'y baigner ; que c'est dans les premiers mois qui suivent l'inondation, c'est-à-dire aux mois de juillet et d'août, qu'elles conçoivent ordinairement et que les enfants viennent au monde dans les mois d'avril et de mai ; qu'à l'égard des animaux, les vaches portent presque toujours deux veaux à la fois, les brebis deux agneaux, etc. d. On ne sait pas trop comment concilier ce que nous venons de dire de ces bénignes influences du Nil avec les maladies fâcheuses qu'il produit; car M. Granger dit que l'air de l'Egypte est malsain, que les maladies des yeux y sont très-fréquentes, et si difficiles à guérir que presque tous ceux qui en son! attaqués perdent la vue; qu'il y a plus d'aveugles en Egypte qu'en aucun autre pays, et que.

a. Voyez les Voyages de Paul Lucas. Paris, 1704 , p. 363 , etc. h. Voyez 1rs Voyages de Gemelli-Careri , t. I , p. 190. c Voyez les Voyages du P Vansleb. Paris, lf>77, p. 43. d. Voyez les Voyages du sieur Lucas. Rouen, 1719 , p. 83.

dans le temps de la crue du Nil, la plupart des habitants sont attaqués de lyssenteries opiniâtres causées par les eaux de ce fleuve, qui dans ce temps-là {ont fort chargées de sels ".

Quoique les femmes soient communément assez petites en Egypte, les hommes sont ordinairement de haute taille '. Les uns et les autres sont, généralement parlant, de couleur olivâtre, et plus on s'éloigne du Caire en remontant, plus les habitants sont basanés, jusque-là que ceux qui sont aux confins de la Nubie sont presque aussi noirs que les Nubiens mêmes. Les défauts les plus naturels aux Égyptiens sont l'oisiveté et la poltronnerie; ils ne font presque autre chose tout le jour que boire du café, fumer, dormir ou demeurer oisifs en une place, ou causer dans les rues ; ils sont fort ignorants, et cependant pleins d'une vanité ridicule. Les Coptes eux-mêmes ne sont pas exempts de ces vices, et quoiqu'ils ne puissent pas nier qu'ils n'aient perdu leur noblesse, les sciences, l'exercice des armes, leur propre histoire et leur langue même, et que d'une nation illustre et vaillante ils ne soient devenus un peuple vil et esclave, leur orgueil va néanmoins jusqu'à mépriser les autres nations et à s'offenser lorsqu'on leur propose de faire voyager leurs enfants en Europe pour y être élevés dans les sciences et dans les arts c.

Les nations nombreuses qui habitent les eûtes de la Méditerranée depuis l'Egypte jusqu'à l'Océan, et toute la. profondeur des terres de Barbarie jusqu'au mont Atlas et au delà, sont des peuples de différente origine : les naturels du pays, les Arabes, les Vandales, les Espagnols, et plus anciennement les Romains et les Égyptiens, ont peuplé cette contrée d'hommes assez différents entre eux : par exemple, les habitants des montagnes d'Auress ont un air et une physionomie différente de celle de leurs voisins; leur teint, loin d'être basané, est au contraire blanc et vermeil, et leurs cheveux sont d'un jaune foncé, au lieu que les cheveux de tous les autres sont noirs, ce qui, selon M. Shaw, peut faire croire que ces hommes blonds descendent des Vandales, qui, après avoir été chassés, trouvèrent moyen de se rétablir dans quelques endroits de ces montagnes d. Les femmes du royaume de Tripoli ne ressemblent point aux Êgj ptiennes, dont elles sont voisines : elles sont grandes et elles font même consister la beauté à avoir la taille excessivement longue ; elles se font, comme les femmes arabes, îles piqûres sur le \isi^e, principalement aux joues et au menton ; elles estiment beaucoup les cheveux roux, comme en Turquie, et elle- fonl même peindre en vermillon les cheveux «le leurs enfants e.

a. Voyez le Voyagea» M. Granger. l'.uis, 1745, p. 21. '-. Voyez les Voyages <i<- Pietro délia \'<ii!r, t. l , p. toi.

'•. Vi'j'7. 1rs Voyagé» du sieur Lucas, t. lll, p. 194; el la Relation d'un voyage fait m l îypte, pu le P. \ an b b, p. ><±. d Voyez li Voyage» de V.Shaw La Haye, 1748, 1. 1, p'. 168. c. Voyez r/./.i/ des royaumes d» Barbarie. La Haye, 1701.

En général, les femmes maures affectent toutes de porter les cheveux longs jusque sur les talons; celles qui n'ont pas beaucoup de cheveux ou qui ne les ont pas si longs que les autres en portent de postiches, et toutes les tressent avec des rubans ; elles se teignent le poil des paupières avec de la poudre de mine de plomb ; elles trouvent que la couleur sombre que cela donne aux yeux est une beauté singulière. Celte coutume est fort ancienne et assez générale, puisque les femmes grecques et romaines se brunissaient les yeux comme les femmes de l'Orient. (Voyage de M. Shaw, t. I, p. 382.)

La plupart des femmes maures passeraient pour belles, même en ce paysci; leurs enfants ont le plus beau teint du monde et le corps fort blanc : il est vrai que les garçons qui sont exposés au soleil brunissent bientôt, mais les fdles qui se tiennent à la maison conservent leur beauté jusqu'à l'âge de trente ans qu'elles cessent communément d'avoir des enfants; en récompense elles en ont souvent à onze ans , et se trouvent quelquefois grand'mères à vingt-deux, et comme elles vivent aussi longtemps que les femmes européennes, elles voient, ordinairement plusieurs générations. (/rfm,t.I,p. 395.)

On peut remarquer, en lisant la description de ces différents peuples dans Marmol, queles habitants des montagnes de la Barbarie sont blancs, au lieu que les habitants des côtes de la mer et des plaines sont basanés et trèsbruns. Il dit expressément que les habitants de Capez, ville du royaume de Tunis sur la Méditerranée, sont de pauvres gens fort noirs0 ; que ceux qui habitent le long de la rivière de Dara dans la province d'Escure, au royaume de Maroc, sont fort basanés b ; qu'au contraire les habitants de Zarhou et des montagnes de Fez du côté du mont Atlas, sont fort blancs, et il ajoute que ces derniers sont si peu sensibles au froid qu'au milieu des neiges et des glaces de ces montagnes ils s'habillent très-légèrement et vont tête nue toute l'année c ; et à l'égard des habitants de la Numidie, il dit qu'ils sont plutôt basanés que noirs, que les femmes y sont même assez blanches et ont beaucoup d'embonpoint, quoique les hommes soient maigres d, mais que les habitants du Guaden dans le fond de la Numidie, sur les frontières du Sénégal, sont plutôt noirs que basanés ', au lieu que dans la province de Dara les femmes sont belles, fraîches, et que partout il y a une grande quantité d'esclaves nègres de l'un et de l'autre sexe f.

Tous les peuples qui habitent entre le 20' et le 30e ou le 35e degré de latitude nord dans l'ancien continent, depuis l'empire du Mogol jusqu'en Barci. Voyez ['Afrique de Marmol , t. II , p. 536.

b. Voyez Y Afrique de Marmol, t. II, p. 125.

c. Idem, t. II, p. 198 et 305.

d. Idem, t. III, p. 6.

e. Idem, t. III, p. 7.

f. Idem, t. III, p. 11.

barie, et même depuis le Gange jusqu'aux côtes occidentales du royaume de Maroc, ne sont donc pas fort différents les uns des autres, si l'on excepte les variétés particulières occasionnées par le mélange d'autres peuples plus septentrionaux qui ont conquis ou peuple'1 quelques-unes de ces vastes contrées. Cette étendue de terre sous les mêmes parallèles est d'environ deux mille lieues; les hommes en général y sont bruns et basanés, mais ils sont en même temps assez beaux et assez bien faits. Si nous examinons maintenant ceux qui habitent sous un climat plus tempéré , nous trouverons que les habitants des provinces septentrionales du Mogol et de la Perse, les Arméniens, les Turcs, les Géorgiens, les Mingréliens, les Gircassiens, les Grecs et tous les peuples de l'Europe , sont les hommes les plus beaux , les plus blancs et les mieux faits de toute la terre, et que quoiqu'il y ait fort loin de Cachemire en Espagne, ou de la Circassie à la France, il ne laisse pas d'y avoir une singulière ressemblance entre ces peuples si éloignés les uns des autres, mais situés à peu près à une égale distance de l'équateur1. Les Caehomiriens, dit Bernier, sont renommés pour la beauté ; ils sont aussi bien faits que les Européens et ne tiennent en rien du visage tartare ; ils n'ont point ce nez écaché et ces petits yeux de cochon qu'on trouve chez leurs voisins ; les femmes surtout sont très-belles : aussi la plupart des étrangers nouveauvenus à la cour du Mogol se fournissent de femmes cachemiriennes afin d'avojr des enfants qui soient plus blancs que les Indiens, et qui puissent au-^i passer pour vrais Mogols °. Le sang de Géorgie est encore plus beau que celui de Cachemire ; on ne trouve pas un laid \isige dans ce pays, el la nature a répandu sur la plupart des femmes des grâces qu'on ne voit pas ailleurs : elles sont grandes, bien faites, extrêmement déliées à la ceinture, elles ont le visage charmant b. Les hommes sont aussi fort beaux f; ils ont naturellement de l'esprit et ils seraient capables des sciences et des arts, mais leur mauvaise éducation les rend très-ignorants et très-vicieux, et il n'y a peut-être aucun pays dans le monde où le libertinage et l'ivrognerie soient à un si haut point qu'en Géorgie. Chardin dit que les gens d'église, comme les autres, s'enivrent très-souvent et tiennent chez eux de belles esclaves dont il- l'uni des concubines; que personne n'en est scandalisé, parce que la coutume en est générale et même autorisée, el il ajoute que le préfet des Capucins lui a assuré avoir ouï dire au Culholicos (on appelle ainsi le patriarche de Géorgie) (pie celui qui aux grandes fêles, comme Pâques et Noël , ne s'enivre pas entièrement, ne passe pas pour chrétien et doit être excommunié d. Avec, tous ces vices, les Géorgiens ne laissent pas d'être civils,

«■ Voyez Les Voyage» de Bernier. Amsterdam , 1710 , t, 11, p. 181.

l> Voyez ii s Voyages de Chardin, première partie. Londres, 1686, p. 80*.

r. Voyez li Genio vagante delconte lureliodegli Anxi. lu Parma, Hi'Ji ,.t. I, p. 1 70,

d. Voyez ki Voyages de Chardin , p. 306.

1 Buffon mi nt de termine] l'étude de ta raci mongolique ou jaune. U commence ici l'étude di la rai e i oui a fju< ou blam he.

humains, graves et modérés; ils ne se mettent que très-rarement en colère, quoiqu'ils soient ennemis irréconciliables lorsqu'ils ont conçu de la haine contre quelqu'un.

Les femmes, dit Struys, sont aussi fort belles et fort blanches en Circassie, et elles ont le plus beau teint et les plus belles couleurs du monde; leur front est grand et uni, et sans le secours de l'art elles ont si peu de sourcils qu'on dirait que ce n'est qu'un filet de soie recourbé; elles ont les yeux grands, doux et pleins de feu, le nez bien fait, les lèvres vermeilles , la bouche riante et petite, et le menton comme il doit être pour achever un parfait ovale; elles ont le cou et la gorge parfaitement bien faits, la peau blanche comme neige, la taille grande et aisée, les cheveux du plus beau noir; elles portent un petit bonnet d'étoffe noire, sur lequel est attaché un bourrelet de même couleur ; mais ce qu'il y a de ridicule, c'est que les veuves portent à la place de ce bourrelet une vessie de bœuf ou de vache des plus enflées, ce qui les défigure merveilleusement. L'été, les femmes du peuple ne portent qu'une simple chemise qui est ordinairement bleue, jaune ou rouge, et celte chemise est ouverte jusqu'à mi-corps; elles ont le sein parfaitement bien fait, elles sont assez libres avec les étrangers, mais cependant fidèles à leurs maris, qui n'en sont point jaloux. (Voyez les Voyages de Struys, t. II, p. 75.)

Tavernier dit aussi que les femmes de la Comanie et de la Circassie sont , comme celles de Géorgie, très-belles et très-bien faites; qu'elles paraissent toujours fraîches jusqu'à l'âge de quarante-cinq ou cinquante ans; qu'elles sont toutes fort laborieuses, et qu'elles s'occupent souvent des travaux les plus pénibles; ces peuples ont conservé la plus grande liberté dans le mariage, car s'il arrive que le mari ne soit pas content de sa femme et qu'il s'en plaigne le premier, le seigneur du lieu envoie prendre la femme, la fait vendre, et en donne une autre à l'homme qui s'en plaint; et de même si la femme se plaint la première, on la laisse libre et on lui ôte son mari a.

Les Mingréliens sont, au rapport des voyageurs, tout aussi beaux et aussi bien faits que les Géorgiens ou les Circassiens, et il semble que ces trois peuples ne fassent qu'une seule et même race d'hommes. « II y a en Mingré- « lie, dit Chardin, des femmes merveilleusement bien faites, d'un air majes- « tueux, de visage et de taille admirables; elles ont outre cela un regard '< engageant qui caresse tous ceux qui les regardent : les moins belles et « celles qui sont âgées se fardent grossièrement et se peignent tout le visage, « sourcils, joues, front, nez, menton ; les autres se contentent de se peindre « les sourcils; elles se parent le plus qu'elles peuvent. Leur habit est sem- « blableà celui des Persanes; elles portent un voile qui ne couvre que le « dessus et le derrière de la tète; elles ont de l'esprit, elles sont civiles el

u Voyez les Voyages de Tavernier. Rouen, 1713, 1. 1 , p. 4G9.

« affectueuses , mais en même temps très-perfides , et il n'y a point de « méchanceté qu'elles ne mettent en usage pour se faire des amants , pour « les conserver ou pour les perdre. Les hommes ont aussi bien de mau- « vaises qualités : ils sont tous élevés au larcin, ils l'étudient, ils en font « leur emploi, leur plaisir et leur honneur; ils content avec une satisfaction « extrême les vols qu'ils ont faits, ils en sont loués, ils en tirent leur plus « grande gloire; l'assassinat, le vol, le mensonge, c'est ce qu'ils appellent «de belles actions; le concubinage, la bigamie, l'inceste, sont des habite tudes vertueuses en Mingrélie; l'on s'y enlève les femmes les uns aux « autres, on y prend sans scrupule sa tante, sa nièce, la tante de sa femme ; « on épouse deux ou trois femmes à la fois, et chacun entretient autant de « concubines qu'il veut. Les maris sont très-peu jaloux, et quand un homme « prend sa femme sur le fait avec son galant, il a droit de le contraindre « à payer un cochon, et d'ordinaire il ne prend pas d'autre vengeance ; le « cochon se mange entre eux trois. Ils prétendent que c'est une très-bonne « et très-louable coutume d'avoir plusieurs femmes et plusieurs concubines, « parce qu'on engendre beaucoup d'enfants qu'on vend argent comptant, « ou qu'on échange pour des hardes et pour des vivres. » ( Voyez les Voyages de Chardin, p. 77 et suiv. )

Au reste ces esclaves ne sont pas fort chers, car les hommes âgés depuis vingt-cinq ans jusqu'à quarante ne coûtent que quinze écus ; ceux qui sont plus âgés, huit ou dix; les belles filles d'entre treize et dix-huit ans , vingt écus, les autres moins; les femmes douze écus, et les enfants trois ou quatre. [Idem, p. 105.)

Les Turcs, qui achètent un très-grand nombre de ces esclaves, sont un peuple composé de plusieurs autres peuples : les Arméniens, les Géorgiens, les Turcomans, se sont mêlés avec les Arabes, les Égyptiens, et même avec lis Européens dans le temps des croisades; il n'est donc guère possible de reconnaître les habitants naturels de l'Asie Mineure, delà Syrie et du reste de la Turquie : tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en général les Turcs sont des hommes robustes et assez bien faits; il est même assez rare de trouver parmi eux des bossus el des boiteux ". Les femmes sont aussi ordinairement belles, bien faites el sans défaut ; elles sont fort blanches parce qu'elles sortent peu, et que quand elles sortenl elles sont toujours voilées ''.

« II n'y a femme de laboureur ou de paysan en Asie, dit Belon , qui n'ait « le teint frais comme une rose, la peau délicate et blanche, si polie et si « bien tendue qu'il semble loucher du velours; elles se servent de terre de

I hio qu'elles détrempent pour en l'aire une espèce d'onguent dont elles se a frottent tout le corps en entrant au bain, aussi bien que le visage et les « cheveux. Elles se peignent aussi les sourcils en noir, d'autres se les font

a Voyez le 1 oyage de i M< mot, PariB, L664 , i. l , y 55,

b. hicni ,11,1' 105

« abattre avec du rusma, et se font de faux sourcils avec de la teinture noire- « elles les font en forme d'arc et élevés en croissant : cela est beau à voir de « loin, mais laid lorsqu'on regarde de près; cet usage est pourtant de toute «ancienneté. » (Voyez les Observations de Pierre Bclon. Paris, 155o, page 199.) Il ajoute que les Turcs, hommes et femmes, ne portent de poil en aucune partie du corps, excepté les cheveux et la barbe ; qu'ils se servent du rusma pour 1 oter, qu'ils mêlent moitié autant de chaux vive qu'il y a de rusma, et qu'ils détrempent le tout dans de l'eau; qu'en entrant dans le bain on applique cette pommade, qu'on la laisse sur la peau à peu près autant de temps qu'il en faut pour cuire un œuf; dès que l'on commence à suer dans ce bain ehaud le poil tombe de lui-même en le lavant seulement d'eau chaude avec la main, et la peau demeure lisse et polie sans aucun vestige de poil. (Idem, p. 198. ) Il dit encore qu'il y a en Egypte un petit arbrisseau nommé Alcanna, dent les feuilles desséchées et mises en poudre servent à teindre en jaune; les femmes de toute la Turquie s'en servent pour se teindre les mains, les pieds et les cheveux en couleur jaune ou rouge ; ils teignent aussi de la même couleur les cheveux des petits enfants, tant mâles que femelles, et les crins de leurs chevaux; etc. (Idem, p. 136.)

Les femmes turques se mettent de la tutie brûlée et préparée dans les yeux pour les rendre plus noirs ; elles se servent pour cela d'un petit poinçon d'or ou d'argent qu'elles mouillent de leur salive pour prendre cette poudre noire et la faire passer doucement entre leurs paupières et leurs prunelles a ; elles se baignent aussi très-souvent, elles se parfument tous les jours, et il n'y a rien qu'elles ne mettent en usage pour conserver ou pour augmenter leur beauté; on prétend cependant que les Persanes se recherchent encore plus sur la propreté que les Turques; les hommes sont aussi de différents goûts sur la beauté; les Persans veulent des brunes, et les Turcs des rousses b.

On a prétendu que les juifs, qui tous sortent originairement de la Syrie et delà Palestine, ont encore aujourd'hui le teint brun comme ils l'avaient autrefois; mais, comme le remarque fort bien Misson, c'est une erreur de dire que tous les juifs sont basanés; cela n'est vrai que des juifs portugais. Ces gens-là se mariant toujours les uns avec les autres, les enfants ressemblent à leurs père et mère, et leur teint brun se perpétue ainsi avec peu de diminution partout où ils habitent, même dans les pays du nord; mais les juifs allemands, comme, par exemple, ceux de Prague, n'ont pas le teint plus basané que tous les autres Allemands c.

Aujourd'hui les habitants de la Judée ressemblent aux autres Turcs; seulement ils sont plus bruns que ceux de Constantinople ou des côtes de

a. Voyez la Xouvelh relation du Levant, par M. P. A. Paris, 1G67 , p. 355.

b. Voyez le Voyage delà Boullaye,^. 110.

c. Voyei les Voyages de Misson, 1717, t. II , p. 225.

la mer Noire, comme les Arabes sont aussi plus bruns que les Syriens, parce qu'ils sont plus méridionaux.

Il en est de même chez les Grecs ; ceux de la partie septentrionale de la Grèce sont fort blancs, ceux des îles ou des provinces méridionales sont bruns : généralement parlant, les femmes grecques sont encore plus belleet plus vives que les Turques, et elles ont de plus l'avantage d'une beaucoup plus grande liberté. Gemelli-Careri dit que les femmes de l'île de Chio sont blanches, belles, vives et fort familières avec les hommes, que les filles voient les étrangers fort librement, et que toutes ont la gorge entièrement découverte a. Il dit aussi que les femmes grecques ont les plus beaux cheveux du monde, surtout dans le voisinage de Conslanlinople , mais il remarque que ces femmes, dont les cheveux descendent jusqu'aux talons, n'ont pas les traits aussi réguliers que les autres Grecques '.

Les Grecs regardent comme une très-grande beauté dans les femmes d'avoir de grands et de gros yeux et les sourcils fort élevés, et ils veulent que les hommes les aient encore plus gros et plus grands c. On peut remarquer, dans tous les bustes antiques, les médailles, etc. , des anciens Grecs, que les yeux sont d'une grandeur excessive en comparaison de celle des yeux dans les bustes et les médailles romaines.

Les habitants des îles de l'Archipel sont presque tous grands nageurs et très-bons plongeurs. Thévenot dit qu'ils s'exercent à tirer les éponges du fond de la mer, et même les bardes et les marchandises des vaisseaux qui se perdent, et que dans l'île de Samos on ne marie pas les garçons qu'ils ne puissent plonger sous l'eau à huit brasses au moins d; Dapper dit vingt brasses *, et il ajoute que dans quelques îles , comme dans celle de Nicarie, ils ont une coutume assez bizarre qui est de se parler de loin, surtout à la campagne, et que ces insulaires ont la voix si forte qu'ils se parlent ordinairement d'un quart de lieue, cl souvent d'une lieue, en sorte que la conversation est coupée par de grands intervalles, la réponse n'arrivant que plusieurs secondes après la question.

Les Grecs, les Napolitains, les Siciliens, les habitants de Corse, de Sardaigne, et les Espagnols étant situés à peu près sous le même parallèle, sont assez semblables pour le teint : tous ces peuples sont plus basanés que les Français, les Anglais, les Allemands, les Polonais, les Moldaves, lesCircassiens, et tous les autres habitants du nord de l'Europe jusqu'en Laponie, où, comme nous l'avons dit au commencement, on trouve une autre espèce d'Iiommcs. Lorsqu'on fait le voyage d'Espagne, on commence à s'apercevoir

a. Voyezlea Voyage» de Gemelli-Careri. Paris, 1719, 1. 1, p. no.

'-. ld m , t. l, p. 878.

c Voyez ]&§ Observations de Selon, \k SOO.

</. Voyez le Voyageât Thévenot. t. i, \< 206,

e. Voyez la Description des tlei de l'Archipel, pat Dapper. Amsterd., 1708, p. ici.

dès Bayonne de la différence de couleur; les femmes ont le teint un peu plus brun, elles ont aussi les yeux plus brillants a.

Les Espagnols sont maigres et assez petits; ils ont la taille fine, la tête belle, les traits réguliers, les yeux beaux, les dents assez bien rangées, mais ils ont le teint jaune et basané; les petits enfants naissent fort blancs et sont fort beaux , mais en grandissant leur teint change d'une manière surprenante : l'air les jaunit, le soleil les brûle, et il est aisé de reconnaître un Espagnol de toutes les autres nations européennes b. On a remarqué que dans quelques provinces d'Espagne, comme aux environs de la rivière de Bidassoa , les habitants ont les oreilles d'une grandeur démesurée °.

Les hommes à cheveux noirs ou bruns commencent à être rares en Angleterre, en Flandre, en Hollande et dans les provinces septentrionales de l'Allemagne ; on n'en trouve presque point en Danemark, en Suède, en Pologne. Selon M. Linnœus, les Goths sont de haute taille; ils ont les cheveux lisses, blonds, argentés, et l'iris de l'œil bleuâtre : Gothi corporeproccriore, capillis albidis redis, oculorum iridibus cinereo-cœrulescentibus . Les Finnois ont le corps musculcux et charnu, les cheveux blonds-jaunes et longs, l'iris de l'œil jaune foncé : Fennones corpore toroso, capillis (lavis prolixis, oculorum iridibus fuse i s d.

Les femmes sont fort fécondes en Suède; Rudbeck dit qu'elles y font ordinairement huit, dix ou douze enfants, et qu'il n'est pas rare qu'elles en fassent dix-huit, vingt, vingt-quatre, vingt-huit et jusqu'à trente ; il dit de plus qu'il s'y trouve souvent des hommes qui passent cent ans, que quelques-uns vivent jusqu'à cent quarante ans, et qu'il y en a même eu deux, dont l'un a vécu cent cinquante-six et l'autre cent soixante-un ans e. Mais il est vrai que cet auteur est un enthousiaste au sujet de sa pairie, et que, selon lui, la Suède est à tous égards le premier pays du monde. Cette fécondité dans les femmes ne suppose pas qu'elles aient plus de penchant à l'amour; les hommes mêmes sont beaucoup plus chastes dans les pays froids que dans les climats méridionaux. On est moins amoureux en Suède qu'en Espagne ou en Portugal, et cependant les femmes y font beaucoup plus d'enfants. Tout le monde sait que les nations du Nord ont inondé toute l'Europe au point que les historiens ont appelé le Nord : officina genlium.

L'auteur des voyages historiques de l'Europe dit aussi, comme Rudbeck, que les hommes vivent ordinairement en Suède plus longtemps que dans la plupart des autres royaumes de l'Europe, et qu'il en a vu plusieurs qu'on lui assurait avoir plus de cent cinquante ans /. Il attribue cette longue durée

a. Voyez la Relation du voyage d'Espagne. Paris, 1G91 , p. 4. 0. Idem , p. 187.

c. Voyez la Rel >tion du voyage d'Espagne. Paris, 1691 , p. 320.

d. Vide Linnœi Faunam Suecicam Stockholm, 1746, p. 1. » Vide Otaii Rudbekii Atlantica. Upsal, 1684.

f. Voyez les Voyages historiques de i Europe. Paris, 1693, t. VIII, p. 229.

de la vie des Suédois à la salubrité de l'air de ce climat; il dit à peu près la même chose du Danemark : selon lui, les Danois sont grands et robustes, d'un teint vif et coloré, et ils vivent fort longtemps à cause de la pureté de l'air qu'ils respirent; les femmes sont aussi fort blanches, assez bien faites et très-fécondes a.

Avant le czar Pierre Ier, les Moscovites étaient, dit-on, encore presque barbares; le peuple, né dans l'esclavage, était grossier, brutal, cruel, sans courage et sans mœurs. Ils se baignaient très-souvent hommes et femmes pêle-mêle dans des éluves échauffées à un degré de chaleur insoutenable pour tout autre que pour eux ; ils allaient ensuite, comme les Lapons, se jeter dans l'eau froide au sortir de ces bains chauds. Ils se nourrissaient fort mal; leurs mets favoris n'étaient que des concombres ou des melons d'Astracan qu'ils mettaient pendant l'été confire avec de l'eau, de la farine et du sel \ Ils se privaient de quelques viandes, comme de pigeons ou de veau, par des scrupules ridicules; cependant, dès ce temps-là même, les femmes savaient se mettre du rouge, s'arracher les sourcils, se les peindre ou s'en former d'artificiels; elles savaient aussi porter des pierreries, parer leurs coiffures de perles, se vêtir d'étoffes riches et précieuses : ceci ne prouvc-t-il pas que la barbarie commençait à finir, et que leur souverain n'a pas eu autant de peine à les policer que quelques auteurs ont voulu l'insinuer? Ce peuple est aujourd'hui civilisé, commerçant, curieux dos arts et des sciences, aimant les spectacles et les nouveautés ingénieuses. Il ne suffit pas d'un grand homme pour faire ces changements, il laut encore que ce grand homme naisse à propos.

Quelques auteurs ont dit que l'air de Moscovie est si bon qu'il n'y a jamais eu de peste; cependant les annales du pays rapportent qu'en 1 121 , et pendant les six années suivantes, la Moscovie fut tellement affligée de maladies contagieuses que la constitution des habitants et de leurs descendants en fut altérée, peu d'hommes depuis ce temps arrivant à l'âge de cent ans, au lieu qu'auparavant il y en avait beaucoup qui allaient au delà de ce terme f .

Les Ingriens et les Garéliens qui habitent les provinces septentrionales de la Mosco\ie, et qui sont les naturels du pays de<~ environs de Pétersbourg, sont des hommes vigoureux et d'une constitution robuste; ils ont pour la plupart les cheveux blancs ou blonds ''; ils ressemblent assez aux Finnois et ils parlent la même langue, qui n'a aucun rapport avec toutes les autres langues du Nord.

Kn réfléchissant sur la description historique que nous venons de faire de tous les peuples de l'Europe et de l'Asie, il parait que la couleur dépend

a. Voyez les Voyage» historique» de l'Europe. Paris, 1G93, t. VIII, p. 279 et 280.

b. Voyez l.i Relai <»i curieut» il'' Moscovie Paris, L698, p. 181.

r. Voyez ]■• Vot/ni/e d'un ambassadeur de l'empereur h'opold au ezar Micharloicits. Lrjtle, 1GK8, p. 220.

d. Voyez les Nouveaux mémoire» sur l'état de la grand» Russie. Paris, 1 7^5, t. il , p, ci.

beaucoup du climat, sans cependant qu'on puisse dire qu'elle en dépende entièrement ' ; il y a en effet plusieurs causes qui doivent influer sur la couleur et même sur la forme du corps et des traits des différents peuples : l'une des principales est la nourriture, et nous examinerons dans la suite les changements qu'elle peut occasionner. Une autre qui ne laisse pas de produire son effet sont les mœurs ou la manière de vivre ; un peuple policé qui vit dans une certaine aisance, qui est accoutumé à une vie réglée, douce et tranquille, qui par les soins d'un bon gouvernement est à l'abri d'une cerlaine misère et ne peut manquer des choses de première nécessité, sera par cette seule raison composé d'hommes plus forts, plus beaux, et mieux faits qu'une nation sauvage et indépendante, où chaque individu, ne tirant aucun secours de la société, est obligé de pourvoir à sa subsistance, de souffrir alternativement la faim ou les excès d'une nourriture souvent mauvaise, de s'épuiser de travaux ou de lassitude, d'éprouver les rigueurs du climat sans pouvoir s'en garantir, d'agir en un mot plus souvent comme animal que comme homme. En supposant ces deux différents peuples sous un même climat, on peut croire que les hommes de la nation sauvage seraient plus basanés, plus laids, plus petits, plus ridés que ceux de la nation policée. S'ils avaient quelque avantage sur ceux-ci, ce serait par la force ou plutôt parla dureté de leur corps; il pourrait se faire aussi qu'il y eût dans cette nation sauvage beaucoup moins de bossus, de boiteux, de sourds, de louches, etc. Ces hommes défectueux vivent et même se multiplient dans une nation policée où l'on se supporte les uns les autres, où le fort ne peut rien contre le faible, où les qualités du corps font beaucoup moins que celles de l'esprit ; mais dans un peuple sauvage , comme chaque individu ne subsiste, ne vit, ne se défend que par ses qualités corporelles, son adresse et sa force , ceux qui sont malheureusement nés faibles, défectueux, ou qui deviennent incommodés, cessent bientôt défaire partie de la nation.

J'admettrais donc trois causes qui toutes trois concourent à produire les variétés que nous remarquons dans les différents peuples de la terre. La première est l'influence du climat; la seconde, qui tient beaucoup à la première, est la nourriture ; et la troisième, qui tient peut-être encore plus à la première et à la seconde, sont les mœurs ; mais avant que d'exposer les raisons sur lesquelles nous croyons devoir fonder cette opinion, il est nécessaire de donner la description des peuples de l'Afrique et de l'Amérique, comme nous avons donné celle des autres peuples de la terre.

Nous avons déjà parlé des nations de toute la partie septentrionale de l'Afrique, depuis la mer Méditerranée jusqu'au tropique ; tous ceux qui sont au delà du tropique depuis la mer Rouge jusqu'à l'Océan , sur une largeur d'environ cent ou cent cinquante lieues, sont encore des espèces de Maures, mais si basanés qu'ils paraissent presque tout noirs; les hommes surtout

1. Voyez, ci-après, une note sur la structure de la peau dans les diverses raceshum.iir.es. u. n>

sont extrêmement brans; les femmes sont un peu plus blanches, bien faites et assez belles ; il y a parmi ces Maures une grande quantité de mulâtres qui sont encore plus noirs qu'eux, parce qu'ils ont pour mères des négresses que les Maures achètent, et desquelles ils ne laissent pas d'avoir beaucoup d'enfants a. Au delà de cette étendue de terrain, sous le 17e ou 18e degré de latitude nord et au même parallèle, on trouve les nègres du Sénégal et ceux de la Nubie, les uns sur la mer Océane et les autres sur la mer Rouge ; et ensuite tous les autres peuples de l'Afrique qui habitent depuis ce 18e degré de latitude nord jusqu'au 18e degré latitude sud, sont noirs, à l'exception des Éthiopiens ou Abyssins : il paraît donc que la portion du globe, qui est départie par la nature à cette race d'hommes , est une étendue de terrain parallèle à l'équaleur, d'environ neuf cents lieues de largeur sur une longueur bien plus grande, surtout au nord de l'équateur ; et au delà des 18 ou 20 degrés de latitude sud les hommes ne sont plus des nègres, comme nous le dirons en parlant des Cafres et des Ilottentots.

On a été longtemps dans l'erreur au sujet de la couleur et des traits du visage des Éthiopiens, parce qu'on les a confondus avec les Nubiens leurs voisins, qui sont cependant d'une race différente. Marmol dit que les Éthiopiens sont absolument noirs, qu'ils ont le visage large et le nez plat b; les voyageurs hollandais disent la même chose ', cependant la vérité est qu'ils sont différents des Nubiens par la couleur et par les traits : la couleur naturelle des Éthiopiens est brune ou olivâtre, comme celle des Arabes méridionaux, desquels ils ont probablement tiré leur origine. Ils ont la taille haute, les traits du visage bien marqués, les yeux beaux et bien fendus, le nez bien fait, les lèvres petites et les dents blanches ; au lieu que les bal itants de la Nubie ont le nez écrasé, les lèvres grosses et épaisses, et le visage fort noir d. Ces Nubiens, aussi bien que les Barberins leurs voisins du côté de l'occident, sont des espèces de nègres, assez semblables à ceux du Sénégal.

Les Éthiopiens sont un peuple à demi policé ; leurs vêlements sont de tuile, de coton, et les plus riches en ont de soie; leurs maisons sont basses et mal bâties, leurs terres sont fort mal cultivées, parée que les nobles méprisent, maltraitent et dépouillent , autant qu'ils le peuvent, les bourgeois et les gens du peuple; ils demeurent cependant séparément les uns des autres dans des bourgades ou des hameaux différents, la noblesse dans les uns , la bourgeoisie dans les autres, et les gens du peuple encore dans d'autres endroits. Ils manquent de sel et ils l'achètent au poids de l'or; ils aiment 08 '•/. la viande crue, et dans les festins le second service, qu'ils regardent

a. Voyez l'Afrique de Marmol, t. m , p. j-j n 33.

b. Voyez /' \frlque <t>- Mur mai. t. III, p. 68 et 69.

o, \ o I I ■/• 1 1 yages de la Compagnie des Indes de llo'l , (. iv, p, m.

a. Voyezles Lettre» édifiante». Recueil IV, p B49,

comme le plus délicat, est en effet de viandes crues ; ils ne boivent point de vin, quoiqu'ils aient des vignes; leur boisson ordinaire est faite avec des tamarins et a un goût aigrelet. Ils se servent de chevaux pour voyager et de mulets pour porter leurs marchandises; ils ont très-peu de connaissance des sciences et des arts, car leur langue n'a aucune règle, et leur manière d'écrire est très-peu perfectionnée ; il leur faut plusieurs jours pour écrire une lettre, quoique leurs caractères soient plus beauxque ceux des Arabes a. Ils ont une manière singulière de saluer, ils se prennent la main droite les uns aux autres et se la portent mutuellement à la bouche ; ils prennent aussi l'écharpe de celui qu'ils saluent et ils se l'attachent autour du corps, de sorte que ceux qu'on salue demeurent à moitié nus, car la plupart ne portent que cette écharpe avec un caleçon de coton b.

On trouve dans la relation du voyage autour du monde, de l'amiral Drack, un fait qui, quoique très-extraordinaire, ne me paraît pas incroyable : il y a, dit ce voyageur, sur les frontières des déserts de l'Ethiopie, un peuple qu'on a appelé Acridophages, ou mangeurs de sauterelles ; ils sont noirs, maigres, très-légers à la course et plus petits que les autres. Au printemps , certains vents chauds qui viennent de l'occident leur amènent un nombre infini de sauterelles; comme ils n'ont ni bétail ni poisson, ils sont réduits à vivre de ces sauterelles qu'ils ramassent en grande quantité ; ils les saupoudrent de sel et ils les gardent pour se nourrir pendant toute l'année; cette mauvaise nourriture produit deux effets singuliers : le premier est qu'ils vivent à peine jusqu'à l'âge de quarante ans, et le second c'est que lorsqu'ils approchent de cet âge il s'engendre dans leur chair des insectes ailés qui d'abord leur causent une démangeaison vive, et se multiplient en si grand nombre, qu'en très-peu de temps toute leur chair en fourmille; ils commencent par leur manger le ventre, ensuite la poitrine, et les rongent jusqu'aux os; en sorte que tous ces hommes, qui ne se nourrissent que d'insectes, sont à leur tour mangés par des insectes. Si ce fait était bien avéré, il fournirait matière à d'amples réflexions '.

Il y a de vastes déserts de sable en Ethiopie, et dans cette grande pointe de terre qui s'étend jusqu'au cap Gardafu. Ce pays, qu'on peut regarder comme la partie orientale de l'Ethiopie , est presque entièrement inhabité ; au midi l'Ethiopie est bornée par les Bédouins et par quelques autres peuples qui suivent la loi mahométane, ce qui prouve encore que les Éthiopiens

a. Voyez le Recueil des Voyages de la Compagnie des Indes de Holl., t. IV, p. 34.

b. Voyez les Lettres édifiantes. Recueil IV, p. 3'<9.

I. Os hommes qui, apivs s'être nourris d'insectes, sont à leur tour mangés par des insectes, ressemblent fort à l'ivrogne dont le cadavre produisit une foule de moucherons semblables à ceux qui sortent du marc du vin ( t. I" p. 671 ). — Si ce fait était avéré, il fournirait matière à d'amples réflexions : c'est-à-dire qu'on en pourrait conclure la forme permanente et indestructible des molécules nutritives et organiques. Buffon n'oublie jamais ses molécules organiques.

son! originaires d'Arabie : ils n'en sont en effet séparés' que par le détroit de liait el-Mandel ; il est donc assez probable que les Arabes auront autrefois envahi l'Ethiopie, et qu'ils en auront ebassé les naturels du pays qui auront été forcés de se retirer vers le nord dans la Nubie. Ces Arabes se sont même étendus le long de la côte de Mélinde , car les habitants de cette côte ne sont que basanés et ils sont Mabomélans de religion a. Ils ne sont pas non plus tout à fait noirs dans le Zangucbar; la plupart parlent arabe et sont vêtus de toile de coton. Ce pays d'ailleurs, quoique dans la zone torride, n'est pas excessivement chaud; cependant les naturels ont les cheveux noirs et crépus comme les nègres 6; on trouve même sur toute cette côte, aus>i bien qu'à Mozambique et à Madagascar, quelques hommes blancs, qui sont, à ce qu'on prétend, Chinois d'origine, et qui s'y sont habitués dans le temps que les Chinois voyageaient dans toutes les mers dei'Orient, comme les Européens y voyagent aujourd'hui : quoi qu'il en soit de celte opinion qui me parait hasardée, il est certain que les naturels de cette côte orientale de l'Afrique sont noirs d'origine, et que les hommes basanés ou blancs qu'on y trouve viennent d'ailleurs. Mais pour se former une idée juste des différences qui se trouvent entre ces peuples noirs, il est nécessaire de les examiner plus particulièrement.

Il parait d'abord, en rassemblant les témoignages des voyageurs, qu'il y a autant de variétés dans la race des noirs que dans celle des blancs; les noirs ont, comme les blancs, leurs Tarlares et leurs Circassiens; ceux de Guinée sont extrêmement laids, et ont une odeur insupportable; ceux de Sofala et de Mozambique sont beaux et n'ont aucune mauvaise odeur. Il est donc nécessaire de diviser le- noirs en différentes races1, et il nie semble qu'on peut les réduire à deux principales, celle des Nègres et celle des Gafres: dans la première je comprends les noirs de Nubie, du Sénégal, du cap Vert, de Gambie, de Sierra-Léona, de la côte des Dents, de la côte d'Or, de celle de Juda, de Bénin, de Gabon, deLowango.de Congo, d'Angola cl de Benguela ju>qu'au cap Nègre; dans la seconde je mets les peuples qui sonl au delà du cap Nègre jusqu'à la pointe de l'Afrique, où ils prennent le nom de llullcnlols , et aussi tous les peuples de la côte orientale de l'Afrique, comme ceux de la terre de Natal, de Sofala, du Monomotapa,de Mozambique, de Mélinde ; les noirs de Madagascar et des Qes voisines seront aussi des Gafres et non pas de- Nègres. Ces deux espèces d'hommes noirs se ressemblent plus par la couleur que par les traits du visage; leurs cheveux, leur peau, l'odeur de leur corps, leurs mœurs et leur naturel sont aussi très-différents.

Ensuite en examinant en particulier les différents peuples qui composent

a Voyez Indiœ OrUntalis, partent primam,per Philipp. Pigafettam. Francoforti, Ij'.'s, p r,c. i> \ oyez l'Afrique dr Ma, mol, p. 107.

i Races. U mot pi ii < . L'ait ici tous ractt, ( \vy-i. mou Histoire des tr avoua tt des idées de Ou/Ton.)

chacune tic ces races noires, nous y verrons autant de variétés que dans les races blanches, et nous y trouverons toutes les nuances du brun au noir, comme nous avons trouvé dans les races blanches toutes les nuances du brun au blanc.

Commençons donc par les pays qui sont au nord du Sénégal ; et en suivant Imites les côtes de l'Afrique, considérons tous les différents peuples que les voyageurs ont reconnus, et desquels ils ont donné quelque description: d'abord il est certain que les naturels des îles Canaries ne sont pas des Nègres, puisque les voyageurs assurent que les anciens habitants de ces îles étaient bien faits, d'une belle taille, d'une forte complexion; que les femmes étaient belles et avaient les cheveux fort beaux et fort fins , et que ceux qui habitaient la partie méridionale de chacune de ces îles étaient plus olivâtres que ceux qui demeuraient dans la partie septentrionale a. Duret, page 72 de la relation de son voyage à Lima, nous apprend que les anciens habitants de l'île de Ténériffe étaient une nation robuste et de haute taille, mais maigre et basanée, que la plupart avaient le nez plat 6. Ces peuples, comme l'on voit, n'ont rien de commun avec les Nègres, si ce n'est le nez plat; ceux qui habitent dans le continent de l'Afrique à la même hauteur de ces îles sont des Maures assez basanés, mais qui appartiennent, aussi bien que ces insulaires, à la race des blancs.

Les habitants du cap Blanc sont encore des Maures qui suivent la loi mahométane; ils ne demeurent pas longtemps dans un même lieu , ils sont errants, comme les Arabes, de place en place, selon les pâturages qu'ils y trouvent pour leur bétail dont le lait leur sert de nourriture; ils ont des chevaux, des chameaux, des bœufs, des chèvres, des moutons; ils commercent avec les Nègres, qui leur donnent huit ou dix esclaves pour un cheval, et deux ou trois pour un chameau ° ; c'est de ces Maures que nous tirons la gomme arabique, ils en font dissoudre dans le lait dont ils se nourrissent, ils ne mangent que très-rarement de la viande, et ils ne tuent guère leurs bestiaux que quand ils les voient près de mourir de vieillesse ou de maladie d.

Ces Maures s'étendent jusqu'à la rivière du Sénégal, qui les sépare d'avec les Nègres; les Maures, comme nous venons de le dire, ne sont que basanés, ils habitent au nord du fleuve; les Nègres sont au midi et sont absolument noirs ; les Maures sont errants dans la campagne; les Nègres sont sédentaires et habitent dans des villages ; les premiers sont libres et indépendants, les seconds ont des rois qui les tyrannisent et dont ils sont esclaves; les Maures sont assez petits, maigres et de mauvaise mine, avec de l'esprit

a. Voyez l'Histoire de la première découverte des Canaries , par Bontier et Jean le Verrière. Paris, 1630, p. 251.

b. Voyez l'Histoire générale des voyages, par M. l'abbé Prévôt. Paris, 1746, t. II, p. 230.

c. Voyez le Voyage du sieur Le Maire SOUS M. DanCOTïrt. Paris, 1G95, p. 46 et 17.

d. Idem, p. CG.

et de la finesse; les Nègres au contraire sont grands, gros, bien faits, mais niais et sans génie; enfin le pays habité par les Maures n'est que du sable si stérile qu'on n'y trouve de la verdure qu'en très-peu d'endroits, au lieu que le pays des Nègres est gras, fécond en pâturages, en millet et en arbres toujours verts qui à la vérité ne portent presque aucun fruit bon à manger.

On trouve en quelques endroits, au nord et au midi du fleuve, une espèce d'hommes qu'on appelle Foules, qui semblent faire la nuance entre les Maures et les Nègres, et qui pourraient bien n'être que des mulâtres produits par le mélange des deux nations; ces Foules ne sont pas tout à fait noirs comme les Nègres, mais ils sont bien plus bruns que les Maures et tiennent le milieu entre les deux; ils sont aussi plus civilisés que les Nègres, ils suivent la loi de Mahomet comme les Maures, et reçoivent assez bien les étrangers a.

Les îles du cap Vert sont de même toutes peuplées de mulâtres venus des premiers Portugais qui s'y établirent, et des Nègres qu'ils y trouvèrent : on les appelle Nègres couleur de cuivre, parce qu'en effet, quoiqu'ils ressemblent assez aux Nègres par les traits, ils sont cependant moins noirs, ou plutôt ils sont jaunâtres; au reste ils sont bien faits et spirituels, mais fort paresseux ; ils ne vivent, pour ainsi dire, que de chasse et de pèche ; ils dressent leurs chiens à chasser et à prendre les chèvres sauvages; ils font part de leurs femmes et de leurs filles aux étrangers, pour peu qu'ils veuillent les payer; ils donnent aussi pour des épingles, ou d'autres choses de pareille valeur, de fort beaux perroquets très-faciles à apprivoiser, de belles coquilles, appelées Porcelaines, et même de l'ambre gris, etc. 6.

Les premiers Nègres qu'on trouve sont donc ceux qui habitent le bord méridional du Sénégal ; ces peuples, aussi bien queceux qui occupent toutes les lerres comprises entre cette rivière et celle de Gambie s'appellent Julofes; ils sont tous fort noirs, bien proportionnés et d'une taille assez avantageuse : les traits de leur visage sont moins durs que ceux des autres Nègres ; il y en a, surtout des femmes, qui ont les traits fort réguliers; ils ont aussi les mêmes idées que nous de la beauté, car ils veulent de beaux yeux, une petite bouche, des lèvres proportionnées, et un ne/ bien l'ail; il n'y a que sur le fond du tableau qu'ils pensent différemment : il faut que la couleur soit très-noire et très-luisante; ils ont aussi la peau très-fine et très-douce, et il y a parmi eux d'aussi belles femmes, à la couleur près, que dans aucun autre pays du monde; elles sont ordinairement très-bien faites, très -aies, très-vivea et très-portées à l'amour; elles ont du goût pour tous les hommes, et particulièrement pour les blancs, qu'elles cherchent avec empressement,

a. Voyez le Voyage <tu tieur Le Maire sous M. Dancourt. Paris, 1695, p. 7!i. Voyei aussi ['Afrique de Marmot, i. I , p. B4.

>■■ Voyezli Voyages de Robei'ls , p, 887; ceux de Jean Struys, 1. 1, p. Il ; et ceux d'Innigo

d6 Bit -i villas, i'. 15.

tant pour se satisfaire, que pour en obtenir quelque présent ; leurs maris ne s'opposent point à leur penchant pour les étrangers, et ils n'en sont jaloux que quand elles ont commerce avec des hommes de leur nation; ils se battent même souvent, à ce sujet, à coups de sabre ou de couteau, au lieu qu'ils offrent souvent aux étrangers leurs femmes, leurs fdles ou leurs sœurs, et tiennent à honneur de n'être pas refusés. Au reste, ces femmes ont toujours la pipe à la bouche, et leur peau ne laisse pas d'avoir aussi une odeur désagréable lorsqu'elles sont échauffées, quoique l'odeur de ces Nègres du Sénégal soit beaucoup moins forte que celle des autres Nègres; elles aiment beaucoup à sauter et à danser au bruit d'une calebasse, d'un tambour ou d'un chaudron ; tous les mouvements de leurs danses sont autant de postures lascives et de gestes indécents ; elles se baignent souvent et elles se liment les dents pour les rendre plus égales; la plupart des fdles, avant que de se marier, se font découper et broder la peau de différentes figures d'animaux, de fleurs, etc.

Les Négresses portent presque toujours leurs petits enfants sur le dos pendant qu'elles travaillent ; quelques voyageurs prétendent que c'est par cette raison que les Nègres ont communément le ventre gros et le nez aplati : la mère, en se haussant et baissant par secousses, fait donner du nez contre son dos à l'enfant, qui, pour éviter le coup, se retire en arrière autant qu'il le peut, en avançant le ventre a. Ils ont tous les cheveux noirs et crépus comme de la laine frisée; c'est aussi par les cheveux et par la couleur qu'ils diffèrent principalement des autres hommes, car leurs traits ne sont peutêtre pas si différents de ceux des Européens que le visage tartare l'est du visoge français. Le P. du Tertre dit expressément que si presque tous les Nègres sont camus, c'est parce que les pères et mères écrasent le nez à leurs enfants, qu'ils leur pressent aussi les lèvres pour les rendre plus grosses, et que ceux auxquels on ne fait ni l'une ni l'autre de ces opérations ont les traits du visage aussi beaux, le nez aussi élevé, et les lèvres aussi minces que les Européens ; cependant ceci ne doit s'entendre que des Nègres du Sénégal, qui sont de tous les Nègres les plus beaux et les mieux faits , et il paraît que dans presque tous les autres peuples nègres les grosses lèvres et le nez large et épaté sont des traits donnés par la nature , qui ont servi de modèle à l'art, qui est chez eux en usage d'aplatir le nez et de grossir les lèvres à ceux qui sont nés avec cette perfection de moins.

Les Négresses sont fort fécondes et accouchent avec beaucoup de facilité et sans aucun secours; les suites de leurs couches ne sont point fâcheuses , et il ne leur faut qu'un jour ou deux de repos pour se rétablir; elles sont

a. Voyez le Voyage du sieur Le Maire , sous M. Dancourt. Paris, 1695 , p. 144 jusqu'à 155. Yoyiz aussi la troisième partie de YHistoire des choses mémorables advenues aux Indes, etc., par le P. du Jaric. Bordeaux, 1614 , p. 364; et l'Histoire des Antilles, par le P. du Tertre. Paris, 1667, p. 493 jusqu'à 537.

très-bonnes nourrices, et elles ont une très-grande tendresse pour leurs enfants; elles sont aussi beaucoup plus spirituelles et plus adroites que les hommes ; elles cherchent même à se donner des vertus, comme celles de la discrétion et de la tempérance. Le P. du Jaric dit que, pour s'accoutumer à manger et parler peu, les Négresses jalofes prennent de Peau le malin et la tiennent dans leur bouche pendant tout le temps qu'elles s'occupent à leurs affaires domestiques, et qu'elles ne la rejettent que quand l'heure du premier repas est arrivée ".

Les Nègres de l'île de Goréeet de la côte du cap Vert sont, comme ceux du bord du Sénégal, bien faits et très-noirs ; ils font un si grand cas de leur couleur, qui est en effet d'un noir d'ébène profond et éclatant, qu'ils méprisent les autres Nègres qui ne sont pas m noirs, comme les blancs méprisent les basanés; quoiqu'ils suient forts cl robustes, ils sont très-paresseux j ils n'ont point débit', point de vin, point de fruits, ils ne vivent que de poisson et de millet; ils ne mangentque très-rarement de la viande, et quoiqu'ils aient fort peu de mets à choisir ils ne veulent point manger d'herbes, et ils comparent les Européens aux chevaux, parce qu'ils mangent de l'herbe; au reste, ils aiment passionnément Y eau-de-vie, dont ilt, s'enivrent souvent ; ils vendent leurs enfants , leurs parents, et quelquefois ils se vendent euxmêmes pour en avoir b. Ils vont presque nus, leur vêtement ne consiste que dans une toile de coton qui les couvre depuis la ceinture jusqu'au milieu de la cuisse : c'est tout ce que la chaleur du pays leur permel , disent-ils, de porter sur eux c; la mauvaise chère qu'ils font et la pauvreté dans laquelle ils vivent ne les empêchent pas d'être contents et très-gais; ils croienl que leur [»a> s est le meilleur et le plus beau climat de la terre, qu'ils sont euxmêmes les plus beaux hommes de l'univers, parte qu'ils sont les plus noirs, et h leurs femmes ne marquaient pas du goût pour les blancs ils en feraient fort peu de cas a cause de leur couleur.

Quoique les Nègres de Sierra-Léona ne soient pas tout à fait aussi noirs que ceux du Sénégal, ils ne sont cependant pas, comme le dit Struya (torael, page 'i'i; , d'une couleur roussàtre et basanée; il- sont, connue ceux de Guinée, d'un noir un peu moins foncé que les premiers ; ce qui a pu tromper ce voyageur, c'est que ces ftègres de Sierra-Léona el de Guinée se peignent souvent tout le corps de rouge el d'autres couleurs ; il- se peignent

aussi l(! tour des yeux île M, me, .le jaune, de rOUge, et se l'ont des inarques

et des raies île différentes couleurs sur le visage; ils se font aussi les uns et

les autres déchiqueter la peau pour J imprimer de- Qgures de betes ou de

plantes; les femmes sont encore pi us débauchées que celles du Sénégal : il yen a un très-grand nombre qui -ont publique -, el cela ne les déshonore en

a. Voyez la tro partie de l'Histoire par le Père du Jaric . p :îgs.

0. Voyi z le 1 byage •'■ w. *!■■ G> nnet , par M. Fro r. Paris , 1G98 , p. 15 cl oiv. c. Voyez 1 i Lettres édifiante* Recueil XI, p. 48 et 49,

aucune façon; ces Nègres, hommes et femmes, vont toujours la tête découverte ; ils se rasent ou se coupent les cheveux, qui sont fort courts, de plusieurs manières différentes, ils portent des pendants d'oreilles qui pèsent jusqu'à trois ou quatre onces : ces pendants d'oreilles sontdesdents,des coquilles, des cornes, des morceaux de bois, etc. ; il y en a aussi qui se font percer la lèvre supérieure ou les narines pour y suspendre de pareils ornements ; leur vêtement consiste en une espèce de tablier fait d'écorce d'arbre et quelques peaux de singe qu'ils portent par-dessus ce tablier; ils attachent à ces peaux des sonnailles semblables à celles que portent nos mulets ; ils couchent sur des nattes de jonc, et ils mangent du poisson ou de la viande lorsqu'ils peuvent en avoir; mais leur principale nourriture sont des ignames et des bananes a. Ils n'ont aucun goût que celui des femmes, et aucun désir que celui de ne rien faire; leurs maisons ne sont que de misérables chaumières; ils demeurent très-souvent dans des lieux sauvages et dans des terres stériles, tandis qu'il ne tiendrait qu'à eux d'habiter de belles vallées, des collines agréables et couvertes d'arbres, et des campagnes vertes, fertiles et entrecoupées de rivières et de ruisseaux agréables ; mais tout cela ne leur fait aucun plaisir, ils ont la même indifférence presque sur tout : les chemins qui conduisent d'un lieu à un autre sont ordinairement deux fois plus longs qu'il ne faut ; ils ne cherchent point à les rendre plus courts, et quoiqu'on leur en indique les moyens ils ne pensent jamais à passer par le plus court, ils suivent machinalement le chemin battu 6, et se soucient si peu de perdre ou d'employer leur temps , qu'ils ne le mesurent jamais.

Quoique les Nègres de Guinée soient d'une santé ferme et très-bonne, rarement arrivent-ils cependant à une certaine vieillesse : un Nègre de cinquante ans est dans son pays un homme fort vieux, ils paraissent l'être dès Tâge de quarante; l'usage prématuré des femmes est peut-être la cause de la brièveté de leur vie : les enfants sont si débauchés et si peu contraints par les pères et mères, que dès leur plus tendre jeunesse ils se livrent à tout ce que la nature leur suggère c : rien n'est si rare que de trouver dans ce peuple quelque fille qui puisse se souvenir du temps auquel elle a cessé d'être vierge.

Les habitants de l'île Saint-Thomas, de l'île d'Anabon, etc. , sont des Nègres semblables à ceux du continent voisin ; ils y sont seulement en bien plus petit nombre, parce que les Européens les ont chassés et qu'ils n'ont gardé que ceux qu'ils ont réduits en esclavage. Ils vont nus, hommes et femmes, à l'exception d'un petit tablier de coton d. Mandelslo dit que les

a. Vide Indice Orientalis,parlem secundam, in qua Johannis Hugonis Linstcotani navi- ■}z tio, etc. Francofurti , 1599, p. 11 et 12.

b. Voyez le Voyage de Guinée, parGuill. Bosman. Utrecht, 1705, p. 143.

c. Voyez idem, p. 1 18.

d. Voyez les Voyages de Pyrard , p. 16.

Européens qui se sont habllués ou qui s'habituent actuellement dans celte Ile de Saint-Thomas, qui n'est qu'à un degré et demi de l'équateur, conservent leur couleur et demeurent blancs jusqu'à la troisième génération* et il semble insinuer qu'après cela ils deviennent noirs; mais il ne me parait pas que ce changement puisse se faire en aussi peu de temps.

Les Nègres de la côte de Juda et d'Arada sont moins noirs que ceux de Sénégal et de Guinée, et même que ceux de Congo ; ils aiment beaucoup la chair de chien et la préfèrent à toutes les autres viandes : ordinairement la première pièce de leurs festins est un chien rôti ; le goût pour la chair de chien n'est pas particulier aux Nègres, les sauvages de l'Amérique septentrionale et quelques nations lartares ont le même goût; on dit même qu'en Tartarie on châtre les chiens pour les engraisser et les rendre meilleurs à manger. (Voyez les Nouveaux Voyages des Iles, Paris, 1722, t. IV, p. 165.)

Selon Pigafetta, et selon l'auteur du Voyage de Drack, qui paraît avoir copié mot à mot Pigafetta sur cet article, les Nègres de Congo sont noirs, mais les uns plus que les autres, et moins que les Sénégalais; ils ont pour la plupart les cheveux noirs et crépus, mais quelques-uns les ont roux; les hommes sont de grandeur médiocre, les uns ont les yeux bruns et les autres couleur de vert de mer; ils n'ont pas les lèvres si grosses que les autres Nègres, et les traits de leur visage sont assez semblables à ceux des Européens °.

Ils ont des usages très-singuliers dans certaines provinces de Congo : par exemple, lorsque quelqu'un meurt à Lowango ils placent le cadavre sur une espèce d'amphithéâtre élevé de six pieds, dans la posture d'un homme qui est assis les mains appuyées sur les genoux; ils rhabillent de ce qu'ils ont de plus beau et ensuite ils allument du feu devant et derrière le cadavre ; à mesure qu'il se dessèche et que les étoffes s'imbibent , ils le couvrent d'autres étoffes jusqu'à ce qu'il soit entièrement desséché, après quoi ils le portent en terre avec beaucoup de pompe. Dans celle de Malimba, c'est la femme qui anoblit le mari : quand le roi meurt et qu'il ne laisse qu'une tille, elle est maîtresse absolue du royaume, pourvu néanmoins qu'elle ait atteint l'âge nubile; elle commence par se mettre en marche pour taire le lourde son royaume ; dans tous les bourgs et villages ou elle passe tous les hommes sont obligés ;i son arrivée de se mettre en haie pour la recevoir, el celui d'entre eux qui lui plait le plus va passer la nuit avec elle ; au retour de son voyage elle (ait venir celui de tons dont elle a été le plus satisfaite, et elle l'épouse; après quoi elle cesse d'avoir aucun pouvoir sur son peuple, toute l'autorité étant dés lors dévolue à son mari. J'ai lin- ces laits d'une relation qui m'a été communiquée par M. de La brosse, quia écrit les principales choses qu'il a remarquées dans un voyage qu'il lit à la côte d'Angola

a. VU» Indiœ Orientalit , par tem primant, p. s. Voyez aussi le Voyagtdt l'amiral Dracft,

\< I lu.

en 1738 ; il ajoute un fait qui n'est pas moins singulier: « Ces Nègres, dit-il, « sont extrêmement vindicatifs, je vais en donner une preuve convaincante : « ils envoient à chaque instant à tous nos comptoirs demander de l'eau- « de-vie pour le roi et pour les principaux du lieu; un jour qu'on refusa de « leur en donner on eut tout lieu de s'en repentir , car tous les officiers « français et anglais ayant fait une partie de pèche dans un petit lac qui est « au hord delà mer, et ayant fait tendre une tente sur le bord du lac pour y « manger leur pêche, comme ils étaient à se divertir à la fin du repas, il vint « sept à huit nègres en palanquins, qui étaient les principaux de Lowango, « qui leur présentèrent la main pour les saluer selon la coutume du pays; « ces nègres avaient frotté leurs mains avec une herbe qui est un poison « très-subtil, et qui agit dans l'instant lorsque malheureusement on touche « quelque chose ou que l'on prend du tabac sans s'être auparavant lavé les « mains; ces nègres réussirent si bien dans leur mauvais dessein, qu'il « mourut sur-le-champ cinq capitaines et trois chirurgiens du nombre des- « quels était mon capitaine, etc. »

Lorsque ces Nègres de Congo sentent de la douleur à la tête ou dans quelque autre partie du corps, ils font une légère blessure à l'endroit douloureux; et ils appliquent sur cette blessure une espèce de petite corne percée, au moyen de laquelle ils sucent comme avec un chalumeau le sang jusqu'à ce que la douleur soit apaisée a.

Les Nègres du Sénégal, de Gambie, du cap Yert, d'Angola et de Congo , sont d'un plus beau noir que ceux de la côte de Juda , d'Issigni , d'Arada et des lieux circonvoisins : ils sont tous bien noirs quand ils se portent bien , mais leur teint change dès qu'ils sont malades; ils deviennent alors couleur de bistre, ou même couleur de cuivre 6. On préfère dans nos îles les Nègres d'Angola à ceux du cap Yert pour la force du corps, mais ils sentent si mauvais lorsqu'ils sont échauffés, que l'air des endroits par où ils ont passé en est infecté pendant plus d'un quart d'heure; ceux du cap Vert n'ont pas une odeur si mauvaise à beaucoup près que ceux d'Angola, et ils ont aussi la peau plus belle et plus noire, le corps mieux fait, les traits du visage moins durs, le naturel plus doux et la taille plus avantageuse ". Ceux de Guinée sont aussi très-bons pour le travail de la terre et pour les autres gros ouvrages; ceux du Sénégal ne sont pas si forts, mais ils sont plus propres pour le service domestique, et plus capables d'apprendre des métiers d. Le V. Charlevoix dit que les Sénégalais sont de tous les Nègres les mieux faits, les plus aisés à discipliner et les plus propres au service domestique; que les Bambaras sont les plus grands, mais qu'ils sont fripons ; que les Aradas

a. Vide Indiœ Orient., parlem primam ,per Philipp. Pigafetlam, p. 51.

b. Voyez lis Nouveaux voyages aux iles de l'Amérique. Paris, 172-2, t. IV, p. 138.

c. Voyez l'Histoire des Antilles , du P. du Tertre. Paris, 16G7, p. 493.

d. Voyez les Nouveaux voyages aux iles, t. IV , p. 116.

sont ceux qui entendent le mieux la culture des terres ; que les Congos sont les plus petits, qu'ils sont fort habiles pêcheurs, niais qu'ils désertent aisément ; que les Nagos sont les plus humains, les Mondongos les plus cruels, Jes Mimes les plus résolus, les plus capricieux et les plus sujets à se désespérer, et que les nègres créoles, de quelque nation qu'ils tirent leur origine, ne tiennent de leurs pères et mères que l'esprit de servitude et la couleur, qu'ils sont plus spirituels, plus raisonnables, plus adroits, mais plus fainéants et plus libertins que ceux qui sont venus d'Afrique. Il ajoute que tous les Nègres de Guinée ont l'esprit extrêmement borné, qu'il y en a même plusieurs qui paraissent être tout à fait stupides; qu'on en voit qui ne peuvent jamais compter au delà de trois, que d'eux-mêmes ils ne pensent à rien, qu'ils n'ont point de mémoire, que le passé leur est aus>i inconnu que l'avenir; que ceux qui ont de l'esprit font d'assez bonnes plaisanteries et saisissent assez bien le ridicule; qu'au reste ils sont très-dissimulés et qu'ils mourraient plutôt que de dire leur secret ; qu'ils ont communément le naturel fort doux, qu'ils sont humains, dociles, simples, crédules, et même superstitieux ; qu'ils sont assez fidèles, assez braves, et que si on voulait les discipliner et les conduire, on en ferait d'assez bons soldats a.

Quoique les Nègres aient peu d'esprit, ils ne laissent pas d'avoir beaucoup de sentiment : ils sont gais ou mélancoliques, laborieux ou fainéants, amis ou ennemis, selon la manière dont on les traite; lorsqu'on les nourrit bien et qu'on ne les maltraite pas, ils sont contents, joyeux, prêts à tout faire, et la satisfaction de leurâme est peinte sur leur visage; mais quand on les traite mal ils prennent le chagrin fort à cœur et périssent quelquefois île mélancolie; ils sont donc fort sensibles aux bienfaits et aux outrages, et ils portent une haine mortelle contre ceux qui les ont maltraités; lorsqu'au contraire il- -'affectionnent à un maître, il n'y a rien qu'ils ne fussent capables de faire pour lui marquer leur zèle et leur dévouement. Ils sont naturellement compatissants et même tendres pour leurs enfants , pour leurs amis, pour leurs compatriotes b ; ils partagent volontiers le peu qu'ils ont avec ceux qu'ils voient dans le besoin, sans même les connaître autrement que par leur indigence. Ils ont donc, comme l'on voit, le cœur excellent, ils ont le venue de toutes les vertus. Je ne puis écrire leur histoire sans m'attendrir sur leur état : ne sont-ils pas assez malheureux d'être réduits à la servitude, d'être obligés de toujours travailler sans pouvoir jamais rien acquérir? fautil encore les excéder, les frapper, el les traiter comme des animaux? L'humanité se révolte contre ces traitements odieux que l'avidité du gain a mis en usage, et qu'elle renouvellerait peut-être tous les jours, si nos lois n'avaienl pas mis un frein à la brutalité des maîtres , el resserré les limites delà misère de leur- esclaves. <»n les force de travail, on leur épargne la

a. \< i // loirt de Saint-Domingue , pai le Père Gharlevoix, Pari . I

b. Voyez ['Histoire des Antilles, p, 188 jusqu'à 588.

nourriture, même la plus commune; ils supportent, dit-on, très-aisément la faim ; pour vivre trois jours il ne leur faut que la portion d'un Européen pour un repas; quelque peu qu'ils mangent et qu'ils dorment, ils sont toujours également durs, également forts au travail a. Comment des hommes à qui il reste quelque sentiment d'humanité peuvent-ils adopter ces maximes, en faire un préjugé, et chercher à légitimer par ces raisons les excès que la soif de l'or leur fait commettre? Mais laissons ces hommes durs, et revenons à notre objet.

On ne connaît guère les peuples qui habitent les côtes et l'intérieur des terres de l'Afrique, depuis le cap Nègre jusqu'au cap des Yolles , ce qui fait une étendue d'environ quatre cents lieues : on sait seulement que ces hommes sont, beaucoup moins noirs que les autres Nègres, et ils ressemblent assez aux Hottentots, desquels ils sont voisins du côté du midi. Ces Hotlentots au contraire sont bien connus , et presque tous les voyageurs en ont parlé : ce ne sont pas des Nègres, mais des Cafres, qui ne seraient que basanés s'ils ne se noircissaient pas la peau avec des graisses et des couleurs. M. Kolbe, qui a fait une description si exacte de ces peuples, les regarde cependant comme des Nègres; il assure qu'ils ont tous les cheveux courts, noirs, frisés et laineux comme ceux des Nègres b, et qu'il n'a jamais vu un seul Hottentot avec descheveux longs : cela seul ne suflit pas, ce me semble, pour qu'on doive les regarder comme de vrais Nègres ; d'abord ils en diffèrent absolument par la couleur. M. Kolbe dit qu'ils sont couleur d'olive, et jamais noirs, quelque peine qu'ils se donnent pour le devenir; ensuite, il me paraît assez difficile de prononcer sur leurs cheveux, puisqu'ils ne les peignent ni ne les lavent jamais, qu'ils les frottent tous les jours d'une très-grande quantité de graisse et de suie mêlées ensemble, et qu'il s'y amasse tant de poussière et d'ordure que, se collant à la longue les uns aux autres, ils ressemblent à la toison d'un mouton noir remplie de crotte c. D'ailleurs, leur naturel est différent de celui des Nègres : ceux-ci aiment la propreté, sont sédentaires et s'accoutument aisément au joug de la servitude; les Hottentots au contraire sont de la plus affreuse malpropreté ; il sont errants , indépendants et très-jaloux de leur liberté ; ces différences sont, comme l'on voit, plus que suffisantes pour qu'on doive les regarder comme un peuple différent des Nègres que nous avons décrits.

Gama, qui le premier doubla le cap de Bonne-Espérance et fraya la route des Indes aux nations européennes, arriva à la baie de Sainte-Hélène le 4 novembre 1 i 9 7 ; il trouva (pie les habitants étaient fort noirs , de petite taille et de fort mauvaise mine d, mais il ne dit pas qu'ils fussent naturelle-

a Voyez 17/ stoire de Saint-Domingue, p. 498 et suiv.

I. Vescript on du Cap de Bonne-Espérance, par M. Kolbe. Amsterdam, 1741 , p. 95.

c. Voyez i lem . p. 'Ji.

d. Vcy z 1 Histoire générale des voyages , par M. l'abbé Prévôt , 1. 1, p. 22.-.

ment noirs comme les Nègres, et sans doute ils ne lui ont paru fort noirs que par la graisse et la suie dont ils se frottent pour tâcher de se rendre tels; ce voyageur ajoute que l'articulation de leurs voix ressemblait à des soupirs, qu'ils étaient vêtus de peaux de bêtes, que leurs armes étaient des bâtons durcis au feu, armés par la pointe d'une corne de quelque animal, etc. a; ces peuples n'avaient donc aucun des arts en usage chez les Nègres

Les voyageurs hollandais disent que les sauvages qui sont au nord du Cap sont des hommes plus petits que les Européens, qu'ils ont le teint rouxbrun , quelques-uns plus roux et d'autres moins, qu'ils sont fort laids et qu'ils cherchent à se rendre noirs par de la couleur qu'ils s'appliquent sur le corps et sur le visage, que leur chevelure est semblable à celle d'un pendu qui a demeuré quelque temps au gibet b. Ils disent dans un autre endroit que les Hottentots sont de la couleur des mulâtres, qu'ils ont le visage difforme, qu'ils sont d'une taille médiocre, maigres et fort légers à la course; que leur langage est étrange, et qu'ils gloussent comme le> coqs-d'Inde c. Le P. Tachard dit que quoiqu'ils aient communément les cheveux presque aussi cotonneux que ceux des Nègres, il yen a cependant plusieurs qui les ont plus longs et qui les laissent flotter sur leurs épaules; il ajoute même que parmi eux il s'en trouve d'aussi blancs que les Européens, mais qu'ils se noircissent avec de la graisse et de la poudre d'une certaine pierre noire dont ils se frottent le visage et tout le corps; que leurs femmes sont naturellement fort blanches, mais qu'afin de plaire à leurs maris elles se noircissent comme eux d. Owinglon dit que les Hottentots sont plus basanés que les autres Indiens, qu'il n'y a point de peuple qui ressemble tant aux Nègres par la couleur et par les traits, que cependant ils ne sont pas si noirs, que leurs cheveux ne sont pas si crépus, ni leur nez si plat '.

Par tous ces témoignages il est aisé de voir que les Hottentots ne sont pas de vrais Nègres, mais des hommes qui dans la race des noirs commencent à se rapprocher du blanc, comme les Maures dans la race blanche commencent à s'approcher du noir ; ces Hottentots sont au reste des espèces de sauvages fort extraordinaires ; les femmes surtout, qui sont beaucoup plus petites que les hommes, ont une espèce d'excroissance ou de peau dure et large qui leur croît au-dessus de l'os pubis, et qui decend jusqu'au milieu d>'> cuisses en forme de tablier f '; Thévenotdit la même chose des femmes

a. Voyez ['Histoire générale des voyages, par M l'abbé Prévôt, 1. 1 , p. 22.

b. Voyez le Recueil des Voyages de la Compagnie de Holl., p, 218.

c. Voyez le Voyage de Spilberg , p. ii:i.

d. Voyezle Premier voyage du P. Tachard, Paria, L686, p. los. <■. Voyez le Voyage de Jean Ouing ton, Parii , 1725, p. 194.

f. Voyez la Description duCap, par M. Kolbe.t. [,p *ji ; voy. aussi le Voyage de Courte*, p. 2!>i.

i. Ce tablier n'appartient point aux femmes Hottentoies , mais bien aux femmes Boschit* manu Voyez, dans les Mm du Mus, d'hist, nat., t. III, une note de M. Cuvier sur une l'uni,, il,, chi matu, qui mourul a Paris, et que l'on avait surnommée la Vénus-Uotteniote.)

égyptiennes, mais qu'elles ne laissent pas croître cette peau et qu'elles la brûlent avec des fers chauds : je doute que cela soit aussi vrai des Égyptiennes que des Hottentotes. Quoi qu'il en soit, toutes les femmes naturelles du Cap sont sujettes à cette monstrueuse difformité, qu'elles découvrent à ceux qui ont assez de curiosité ou d'intrépidité pour demander à la voir ou à la toucher. Les hommes de leur côté sont tous à demi eunuques, mais il est vrai qu'ils ne naissent pas tels et qu'on leur ôte un testicule ordinairement à l'âge de huit ans, et souvent plus tard. M. Kolbe dit avoir vu faire cette opération à un jeune Hottentot de dix-huit ans ; les circonstances dont cette cérémonie est accompagnée sont si singulières, que je ne puis m'empêcher de les rapporter ici d'après le témoin oculaire que je viens de citer.

Après avoir bien frotté le jeune homme de la graisse des entrailles d'une brebis qu'on vient de tuer exprès, on le couche à terre sur le dos; on lui lie les mains et les pieds, et trois ou quatre de ses amis le tiennent; alors le prêtre (car c'est une cérémonie religieuse), armé d'un couteau bien tranchant, fait une incision, enlève le testicule gauche a et remet à la place une boule de graisse de la même grosseur, qui a été préparée avec quelques herbes médicinales; il coud ensuite la plaie avec l'os d'un petit oiseau qui lui sert d'aiguille et un filet de nerf de mouton ; cette opération étant finie on délie le patient, mais le prêtre avant que de le quitter le frotte avec de la graisse toute chaude de la brebis tuée, ou plutôt il lui en arrose tout le corps avec tant d'abondance, que lorsqu'elle est refroidie elle forme une espèce de croûte; il le frotte en même temps si rudement, que le jeune homme, qui ne souffre déjà que trop, sue à grosses gouttes et fume comme un chapon qu'on rôtit ; ensuite l'opérateur fait avec ses ongles des sillons dans cette croûte de suif d'une extrémité du corps à l'autre, et pisse dessus aussi copieusement qu'il le peut, après quoi il recommence à le frotter encore, et il recouvre avec la graisse les sillons remplis d'urine. Aussitôt chacun abandonne le patient, on le laisse seul plus mort que vif; il est obligé de se traîner comme il peut dans une petite hutte qu'on lui a bâtie exprès tout proche du lieu où s'est faite l'opération ; il y périt ou il y recouvre la santé sans qu'on lui donne aucun secours, et sans aucun autre rafraîchissement ou nourriture que la graisse qui lui couvre tout le corps et qu'il peut lécher s'il le veut : au bout de deux jours il est ordinairement rétabli, alors il peut <ortir et se montrer, et pour prouver qu'il est en effet parfaitement guéri, il se met à courir avec autant de légèreté qu'un cerf6.

Tous les Hottentots ont le nez fort plat et fort large : ils ne l'auraient cependant pas tel si les mères ne se faisaient un devoir de leur aplatir le nez peu de temps après leur naissance; elles regardent un nez proéminent comme une difformité ; ils ont aussi les lèvres fort grosses, surtout la supé-

j. Taverniei «lit que cVst le testicule droit , t. IV, p. 297. b. Voyez la Description du Cap, par M. Kolbe , p. 275.

rieure, les dents fort blanches, les sourcils épais, la tête grosse , le corps maigre, les membres menus; ils ne vivent guère passé quarante ans : la malpropreté dans laquelle ils se plaisent et croupissent, et les viandes infectées et corrompues dont ils font leur principale nourriture , sont sans doute les causes qui contribuent le plus au peu de durée de leur vie. Je pourrais m'étendre bien davantage sur la description de ce vilain peuple, mais comme presque tous les voyageurs en ont écrit fort au long, je me contenterai d'y renvoyer". Seulement je ne dois pas passer sous silence un fait rapporté par Tavernier, c'est que les Hollandais ayant pris une petite fille hottenlote peu de temps après sa naissance, et l'ayant élevée parmi eux, elle devint aussi blanche qu'une Européenne, et il présume que tout ce peuple serais assez blanc s'il n'était pas dans l'usage de se barbouiller continuellement avec des drogues noires.

En remontant le long de la côte de l'Afrique au delà du cap de Bonne- Espérance, on trouve la terre de Natal; les habitants sont déjà différents des Hottentots, ils sont beaucoup moins malpropres et moins laids, ils sont aussi naturellement plus noirs, ils ont le visage en ovale, le nez bien proportionné, les dents blanches, lamine agréable, les cheveux naturellement frisés, mais ils ont aussi un peu de goût pour la graisse, car ils portent des bonnets faits de suif de bjeuf, et ces bonnets ont huit à dix pouces de hauteur; ils emploient beaucoup de temps à les faire, car il faut pour cela que le suif soit bien épuré : ils ne l'appliquent que peu à peu, et le mêlent si bien dans leurs cheveux qu'il ne se défait jamais \ M. Kolbe prétend qu'ils ont le nez plat, même de naissance et sans qu'on le leur aplatisse , et qu'ils diffèrent aussi des Hottentots en ce qu'ils ne bégaient point, qu'ils ne frappent pas leur palais de leur langue comme ces derniers, qu'ils ont des maisons, qu'ils cultivent la terre, 5 sèment une espèce de maïs ou blé de Turquie dont ils font de la bière, boisson inconnue aux Hottentots c.

Après la terre de Natal on trouve celle de Sofala et ^\u Monomotapa ; selon Pigafetta, les peuples de Sofala sont noirs, mais plus grands et plus gros que les autres Gafres, C'est aux environs de ce royaume de Sofala que cet auteur place les Amazones11, mais rien n'est plus incertain (pie ce qu'on a débité sur le sujet de ces femmes guerrières. Ceux du Monomotapa sont, au rapport des voyageurs hollandais, assez grands, bien laits dans leur taille, noirs et de bonne complexion; les jeune- Glles vonl nue- el ne perlent

a. Voyez la Desci ipt on du Cap, par M Kolbe; le Recui (i des i"U \g s de la Compa mie Hollandaise ;li Voyage de Robert Lade, traduit pai M 1' bb Prévôt, i l , i> -vs: 1 Voyage de Jean Ovington; celui de ta Loubèrc.t. II, p. 184 ; le Premier voyagi duP.Tachard, p celui d*l le Biervillas, première partie , p 84; ceux de ravernier t. i\ , p. M6j ceux de

i. it, i il , i r.. i i pier, t. H, p, 28 i, etc.

li. Vi Vo agi d Da mpii i , I 1 1 , | i

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