II
On a besoin d'un bon limier pour la quête du loup, il faut même l'animer,
l'encourager lorsqu'il tombe sur la voie; car tous les chiens ont de la répugnance pour le loup et se rabattent froidement. Quand le loup e-t détourné, on amène les lévriers qui doivent le chasser, on les partage en deux ou trois laisses, on n'en garde qu'une pour le lancer, et on mène le autres en avant pour servir de relais. On lâche donc d'abord les premiers à sa suite; un homme à cheval les appuie; on lâche les seconds à sept ou huit cents pas plus loin, lorsque le loup est prêt à passer, et ensuite les troisièmes lorsque les autres chiens commencent à le joindre et à le harceler. Tous ensemble le réduisent bientôt aux dernières extrémités , et le veneur l'achève en lui donnant un coup de couteau. Les chiens n'ont nulle ardeur pour le fouler, et répugnent si fort à manger de sa chair qu'il faut la préparer et l'assaisonner, lorsqu'on veut leur en faire curée. On peut aussi le chasser avec des chiens courants; mais comme il perce toujours droit en avant, et qu'il court tout un jour sans être rendu, cette chasse est ennuyeuse, à moins que les chiens courants ne soient soutenus par des lévriers qui le saisissent , le harcèlent et leur donnent le temps de l'approcher.
Dans les campagnes, on fait des battues à force d'hommes et de mâtins, on tend des pièges, on présente des appâts, on fait des fosses, on répand des boulettes empoisonnées; tout cela n'empêche pas que ces animaux ne soient toujours en même nombre, surtout dans les pays où il y a beaucoup de bois. Les Anglais prétendent en avoir purgé leur île; cependant on m'a assuré qu'il y en avait en Ecosse. Comme il y a peu de bois dans la partie méridionale de la Grande-Bretagne on a eu plus de facilité pour les détruire.
La couleur et le poil de ces animaux changent suivant les différents climats, et varie quelquefois dans le même pays. On trouve en France et en Allemagne, outre les loups ordinaires, quelques loups à poil plus épais et tirant sur le jaune. Ces loups, plus sauvages et moins nuisibles que les autres, n'approchent jamais ni des maisons ni des troupeaux, et ne vivent que de chasse et non pas de rapine. Dans les pays du nord, on en trouve de tout blancs et de tout noirs; ces derniers sont plus grands et plus forts que les autres. L'espèce commune est très-généralement répandue; on l'a trouvée en Asie ", en Afrique b et en Amérique' c comme en Europe. Les loups
a. Voyez le Voyage de Pietro dclla Valle. Rouen, 1745, vol. IV, p. 4 et 5.
b. Voyez l'Histoire générale des voyages , par M. L'abbé Prévost, t. V, p. 85,
c. Voyez le Voyage du /». le Clcrcq. Paris, 1G91, pages 488 et 489.
1. « On trouve le u>up depuis l'Egypte jus<|uVu Laponie, et il parait être passé eu Amérique. » (i ir.i i : Régne animai, 1. 1, p, [60.) L'Amérique a, eu outre, le loup du Mexique (cants mi cicanui. Linn.}, le loup rouge (cantt jubatiu. Cuv.), etc. — Le loup noir d'Europe [can($ lycaon. Linn.) n'< I qu'uni' variété du loup ordinaire, etc.
du Sénégal a ressemblent à ceux de France ; cependant ils sont un peu plus gros et beaucoup plus cruels; ceux d'Egypte sont6 plus petits que ceux de Grèce. En Orient, et surtout en Perse, on fait servir les loups à des spectacles c pour le peuple; on les exerce de jeunesse à la danse, ou plutôt à une espèce de lutte contre un grand nombre d'hommes. On achète jusqu'à cinq cents écus, dit Chardin, un loup bien dressé à la danse. Ce fait prouve au moins qu'à force de temps et de contrainte ces animaux sont susceptibles de quelque espèce d'éducation. J'en ai fait élever et nourrir quelques-uns chez moi : tant qu'ils sont jeunes, c'est-à-dire dans la première et la seconde année, ils sont assez dociles; ils sont même caressants; et, s'ils sont bien nourris, ils ne se jettent ni sur la volaille, ni sur les autres animaux; mais à dix-huit mois ou deux ans ils reviennent à leur naturel ; on est forcé de les enchaîner pour les empêcher de s'enfuir et de faire du mal. J'en ai eu un qui, ayant été élevé en toute liberté dans une basse-cour avec des poules pendant dix-huit ou dix-neuf mois, ne les avait jamais attaquées; mais, pour son coup d'essai, il les tua toutes en une nuit sans en manger aucune ; un autre qui, ayant rompu sa chaîne à l'âge d'environ deux ans, s'enfuit après avoir tué un chien avec lequel il était familier; une louve que j'ai gardée trois ans, et qui, quoique enfermée toute jeune et seule avec un mâtin de même âge dans une cour assez spacieuse, n'a pu pendant tout ce temps s'accoutumer à vivre avec lui, ni le souffrir, même quand elle devint en chaleur. Quoique plus faible, elle était la plus méchante; elle provoquait, elle attaquait, elle mordait le chien, qui d'abord ne fit que se défendre, mais qui finit par l'étrangler.
Il n'y a rien de bon dans cet animal que sa peau; on en fait des fourrures grossières, qui sont chaudes et durables. Sa chair est si mauvaise qu'elle répugne à tous les animaux, et il n'y a que le loup qui mange volontiers du loup. Il exhale une odeur infecte par la gueule : comme, pour assouvir sa faim, il avale indistinctement tout ce qu'il trouve, des chairs corrompues, des os, du poil, des peaux à demi tannées et encore toutes couvertes de chaux , il vomit fréquemment, et se vide encore plus souvent qu'il ne se remplit. Enfin, désagréable en tout, la mine basse, l'aspect sauvage, la voix effrayante, l'odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nui. ible de son vivant, inutile après sa mort.
a. Vojei l'Histoire générale des Voyages , par M. l'abbé Prévost, t. III , p. 285. Voyez aussi Le Voyage du sieiit le Maire aux isles Canaries, Cap Vert, Sénégal, elc. Paris, 1095, p. 100.
b. Vide ÂristOtel. Hisi. mimai, lib. vm, cap. xxvm.
c. Voyez le Voyage de Chardin. Londres, 16SC , p. 291. Voyez aussi le Voyage de Pielto délia Valle. Rouen, 1745, vol. IV, p. 4.
Le renard est fameux par ses ruses, et mérite en partie sa réputation ; ce que le loup ne fait que par la force, il le fait par adresse, et réussit plus souvent. Sans chercher à combattre les chiens ni les bergers, sans attaquer les troupeaux, sans traîner les cadavres, il est plus sûr de vivre. Il emploie plus d'esprit que de mouvement, ses ressources semblent être en lui-même : ce sont, comme l'on sait, celles qui manquent le moins. Fin autant que circonspect, ingénieux et prudent, même jusqu'à la patience, il varie sa conduite, il a des moyens de réserve qu'il sait n'employer qu'à propos. Il veille de près à sa conservation; quoique aussi infatigable, et même plus léger que le loup, il ne se fie pas entièrement à la vitesse de sa course ; il sait se mettre en sûreté en se pratiquant un asile où il se retire dans les dangers pressants, où il s'établit, où il élève ses petits : il n'est point animal vagabond, mais animal domicilié.
Cette différence, qui se fait sentir même parmi les hommes, a de bien plus grands effets, et suppose de bien plus grandes causes parmi les animaux. L'idée seule du domicile présuppose une attention singulière sur soimême ; ensuite le choix du lieu, l'art de faire son manoir, de le rendre commode, d'en dérober l'entrée, sont autant d'indices d'un sentiment supérieur. Le renard en est doué, et tourne tout à son profit; il se loge au bord des bois, à portée des hameaux ; il écoute le chant des coqs et le cri des volailles; il les savoure de loin; il prend habilement son temps , cache son dessein et sa marche, se glisse, se traîne, arrive, et fait rarement des tentatives inutiles. S'il peut franchir les clôtures, ou passer par-dessous, il ne perd pas un instant ; il ravage la basse-cour, il y met tout à mort, se retire ensuite lestement en emportant sa proie, qu'il cache sous la mousse, ou porte à son terrier ; il revient quelques moments après en chercher une autre, qu'il emporte et cache de même, mais dans un autre endroit, ensuite une troisième , une quatrième, etc., jusqu'à ce que le jour ou le mouvement dans la maison l'avertisse qu'il faut se retirer et ne plus revenir. II luit la même manœuvre dans les pipées et dans les boqueteaux où l'on prend les grives et les bécasses au lacet; il devance le pipeur, va de très-grand matin, et souvent plus d'une fuis par jour, visiter les lacets, les gluaux, emporte successivement les oiseaux qui se sont empêtrés, les dépose tous en différents endroits, surtout au bord des chemins, dans les ornières, sous de la mousse, sous un genièvre, les y laisse quelquefois deux ou trois jouis, et sail parfaitement les retrouver au besoin. Il chasse les jeunes levrauts
* finir, vulpes i nui. ). — Ordre des Carnassiers; famille des Carnivores; tribu des Dlgt* i I enre ( hi'i n i uv,).
en plaine, saisit quelquefois les lièvres au gîte , ne les manque jamais lorsqu'ils sont blessés, déterre les lapereaux dans les garennes, découvre les nids de perdrix, de cailles, prend la mère sur les œufs, et détruit une quantité prodigieuse de gibier. Le loup nuit plus au paysan, le renard nuit plus au gentilhomme.
La chasse du renard demande moins d'appareil que celle du loup; elle est plus facile et plus amusante. Tous les chiens ont de la répugnance pour le loup, tous les chiens au contraire chassent le renard volontiers, et môme avec plaisir; car, quoiqu'il ait l'odeur très-forte , ils le préfèrent souvent au cerf, au chevreuil et au lièvre. On peut le chasser avec des bassets, des chiens courants, des briquets : dès qu'il se sent poursuivi, il court à son terrier ; les bassets à jambes torses sont ceux qui s'y glissent le plus aisément : cette manière est bonne pour prendre une portée entière de renards, la mère avec les petits ; pendant qu'elle se défend et combat les bassets, on tâche de découvrir le terrier par-dessus, et on la tue ou on la saisit vivante avec des pinces. Mais comme les terriers sont souvent dans des rochers, sous des troncs d'arbres , et quelquefois trop enfoncés sous terre , on ne réussit pas toujours. La façon la plus ordinaire, la plus agréable et la plus sûre de chasser le renard est de commencer par boucher les terriers ; on place les tireurs à portée, on quête alors avec les briquets ; dès qu'ils sont tombés sur la voie, le renard gagne son gîte, mais en arrivant il essuie une première décharge : s'il échappe à la balle, il fuit de toute sa vitesse, fait un grand tour, et revient encore à son terrier, où on le tire une seconde fois, et où trouvant l'entrée fermée, il prend le parti de se sauver au loin en perçant droit en avant pour ne plus revenir. C'est alors qu'on se sert des chiens courants, lorsqu'on veut le poursuivre : il ne laissera pas de les fatiguer beaucoup, parce qu'il passe à dessein dans les endroits les plus fourrés, où les chiens ont grand'peine à le suivre, et que, quand il prend la plaine, il va très-loin sans s'arrêter.
Pour détruire les renards, il est encore plus commode de tendre des pièges, où l'on met de la chair pour appât, un pigeon, une volaille vivante, etc. Je lis un jour suspendre à neuf pieds de hauteur sur un arbre les débris d'une halte de chasse, de la viande, du pain, des os; dès la première nuit, les renards s'étaient si fort exercés à sauter, que le terrain autour de l'arbre était battu comme une aire de grange. Le renard est aussi vorace que carnassier; il mange de tout avec une égale avidité, des œufs, du lait, du fromage, des fruits, et surtout des raisins : lorsque les levrauts et les perdrix lui manquent, il se rabat sur les rats, les mulots, les serpents, les lézards, les crapauds, etc. ; il en détruit un grand nombre : c'e>t là le seul bien qu'il procure. Il est très-avide de miel; il attaque les abeilles sauvages, les guêpes, les frelons, qui d'abord tâchent de le mettre en fuite, en le perçant de mille coups d'aiguillon ; il se retire en effet , mais c'est en
se roulant pour les écraser, et il revient si souvent à la charge qu'il les oblige à abandonner le guêpier; alors il le déterre et en mange et le miel et la cire. Il prend aussi les hérissons, les roule avec ses pieds , et les force à s'étendre. Enfin il mange du poisson, des écrevisses, des hannetons, des sauterelles, etc.
Cet animal ressemble beaucoup au chien, surtout par les parties intérieures; cependant il en diffère par la tète, qu'il a plus grosse à proportion de son corps; il a aussi les oreilles plus courtes, la queue beaucoup plus grande, le poil plus long et plus touffu, les yeux plus inclinés ' ; il en diffère encore par une mauvaise odeur très-forte qui lui est particulière, et enfin par le caractère le plus essentiel, par le naturel -, car il ne s'apprivoise pas aisément, et jamais tout à fait : il languit lorsqu'il n'a pas la liberté, et meurt d'ennui quand on veut le garder trop longtemps en domesticité. 11 ne s'accouple point avec la chienne a 3; s'ils ne sont pas anlipathiques, ils sont au moins indifférents. Il produit en moindre nombre, et jne seule fois par an; les portées sont ordinairement de quatre ou cinq, •arement de six, et jamais moins de trois. Lorsque la femelle est pleine, elle se recèle, sort rarement de son terrier, dans lequel elle prépare un lit à ses petits. Elle devient en chaleur en hiver, et l'on trouve déjà de petits renards au mois d'avril : lorsqu'elle s'aperçoit que sa retraite est découverte, et qu'en son absence ses petits ont été inquiétés , elle les transporte tous les uns après les autres, et va chercher un autre domicile. Ils naissent les yeux fermésj ils sont, comme les chiens, dix-huit mois ou deux ans à croître, et vivent de même treize ou quatorze ans.
Le renard a les sens aussi bons que le loup, le sentiment plus fin, et l'organe de la voix plus souple et plus parfait. Le loup ne se fait entendre que par des hurlements affreux; le renard glapit, aboie, et pousse un son triste, semblable au cri du paon; il a des tons différents selon les sentiments différents dont il e-t affecté; il a la voix de la chasse, l'accent du désir, le son du murmure, le ton plaintif de la tristesse, le cri de la douleur, qu'il ne fait jamais entendre qu'au moment où il reçoit un coup île feu qui lui cas-e quelque membre; car il ne crie point pour toute autre blessure, et il se laisse tuer à coups de bâton, comme le loup, san> se plaindre, mais toujours en se défendant mec courage. Il mord dangereusement, opiniâtrement , ri l'on est obligé de se servir d'un ferrement ou d'un bâton pour le faire démoidre. Sun glapissement est une espèce d'aboiement qui >e fait
a. \ oj -, , l'artii 1 'in chien, Les i \\ érii a ce sujet.
i. iractère différentiel li pluB tranché entre le chien et le renard, c'est que le
i ad , i ! que Le rm n-.i a la pupille allon âe : le < hien est on anima] diurni ;
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• \ i 'i note 2 de la page 100. B>, \ le lap ige 188,
par des sons semblables et très-précipités. C'est ordinairement à la fin du glapissement qu'il donne un coup de voix plus fort, plus élevé, et semblable au cri du paon. En hiver, surtout pendant la neige et la gelée, il ne cesse de donner de la voix, et il est au contraire presque muet en été. C'est dans cette saison que son poil tombe et se renouvelle; l'on fait peu de cas de la peau des jeunes renards, ou des renards pris en été. La chair du renard est moins mauvaise que celle du loup ; les chiens et même les hommes en mangent en automne, surtout lorsqu'il s'est nourri et engraissé de raisins, et sa peau d'hiver fait de bonnes fourrures. Il a le sommeil profond, on l'approche aisément sans l'éveiller : lorsqu'il dort, il se met en rond comme les chiens; mais lorsqu'il ne fait que se reposer, il étend les jambes de derrière et demeure étendu sur le ventre ; c'est dans cette posture qu'il épie les oiseaux le long des haies. Ils ont pour lui une si grande antipathie que, dès qu'ils l'aperçoivent, ils font un petit cri d'avertissement : les geais, les merles surtout, le conduisent du haut des arbres, répètent souvent le petit cri d'avis, et le suivent quelquefois à plus de deux ou trois cents pas.
J'ai fait élever quelques renards pris jeunes : comme ils ont une odeur très-forte, on ne peut les tenir que dans des lieux éloignés, dans des écuries, des étables, où l'on n'est pas à portée de les voir souvent; et c'est peut-être par cette raison qu'ils s'apprivoisent moins que le loup, qu'on peut garder plus près de la maison. Dès l'âge de cinq à six mois les jeunes renards couraient après les canards et les poules, et il fallut les enchaîner. J'en fis garder trois pendant deux ans, une femelle et deux mâles : on tenta inutilement de les faire accoupler avec des chiennes; quoiqu'ils n'eussent jamais vu de femelles de leur espèce, et qu'ils parussent pressés du besoin de jouir, ils ne purent s'y déterminer ; ils refusèrent constamment toutes les chiennes; mais dès qu'on leur présenta leur femelle légitime, ils la couvrirent quoique enchaînés, et elle produisit quatre petits. Ces mêmes renards, qui se jetaient sur les poules lorsqu'ils étaient en liberté, n'y touchaient plus dès qu'ils avaient leur chaîne : on attachait souvent auprès d'eux une poule vivante, on les laissait passer la nuit ensemble , on les faisait même jeûner auparavant; malgré le besoin et la commodité, ils n'oubliaient pas qu'ils étaient enchaînés et ne touchaient point à la poule.
Cette espèce est une des plus sujettes aux influences du climat, et l'on y trouve presque autant de variétés que dans les espèces d'animaux domestiques. La plupart de nos renards sont roux, mais il s'en trouve aussi dont le poil est gris argenté; tous deux ont le bout de la queue blanc. Les derniers s'appellent en Bourgogne renards charbonniers, parce qu'ils ont les pieds plus noirs que les autres. Ils paraissent aussi avoir le corps plus court, parce que leur poil est plus fourni. Il y en a d'autres qui ont le corps réellement plus long que les autres, et qui sont d'un gris sale, à peu près de la couleur des vieux loups; mais je ne puis décider si cette difie-
rence de couleur est une vraie variété ou si elle n'est produite que par Tàge de l'animal, qui peut-être blanchit en vieillissant. Dans les pays du Nord, il y en a de toutes couleurs, des noirs, des bleus, des gris, des gris de fer, des gris argentés, des blancs, des blancs à pieds fauves, des blancs à tête noire, des blancs avec le bout de la queue noir, des roux avec la gorge et le ventre entièrement blancs, sans aucun mélange de noir, et enfin des croisés qui ont une ligne noire le long de l'épine du dos, et une autre ligne noire sur les épaules, qui traverse la première : ces derniers sont plus grands que les autres et ont la gorge noire '. L'espèce commune est plus généralement répandue qu'aucune des autres2; on la trouve partout, en Europe a, dans l'Asie b septentrionale et tempérée; on la retrouve de même en Amérique 3 ", mais elle est fort rare en Afrique et dans les pays voisins de l'équateur. Les voyageurs qui disent en avoir vu à Calicut d et dans les autres provinces méridionales des Indes ont pris les chacals pour des renards. Aristote lui-même est tombé dans une erreur semblable, lorsqu'il a dit e que les renards d'Egypte étaient plus petits que ceux de Grèce; ces petits renards d'Egypte sont des putois f, dont l'odeur est insupportable. Nos renards, originaires des climats froids, sont devenus naturels aux pays tempérés, et ne se sont pas étendus vers le Midi au delà de l'Espagne et du Japon ff. Us sont originaires des pays froids, puisqu'on y trouve toutes les variétés de l'espèce, et qu'on ne les trouve que là : d'ailleurs, ils supportent aisément le froid le plus extrême; il y en a du côté du pôle * antarctique comme vers le pôle ' arctique. La fourrure des renards blancs n'est pas fort estimée, parce que le poil tombe aisément; les gris argentés sont meilleurs; les bleus et les croisés sont recherchés à cause de leur rareté; mais les noirs sont les plus précieux de tous; c'est, après la zibe-
a. Voyez les OEuvres de Regnard. Paris , 1742, t. I , p. 175.
b Voyez la Relation du voyage d'Adam Olearius. Paris, 1G56, t. I, p. 3C8.
c. Voyez le Voyage de la Iluntan, t. II , p. 48.
d. Voyez les Voyages de François Pyrard. Paris, 1C19, t. I, p. 427.
e. AlistOt. , Hisi. animal., lib. VIII , cap. ivm.
f. Aldrovande, Quadrup. hist., p. 1 97.
g. Noyez l'Histoire du Japon , par Kœinpfer. La Haye, 1719, (. I, p. 110.
h. Voyez le Voyage de, Narborouyh u la mer du Sud. Second volume des Voyages de Coréal. Paris, 17:!2, t. II, p. 184.
t. Voyez le itccueit des voyages du Nord. Rouen , 1716, t. u. pages ii3 et ni. Voyez aussi le Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de ta Compagnie des Indes orientales. Amsterdam, 17U2, t. I, pages 39 et io.
1. Plusieurs de ces renards ne sont que des variétés du renard commun : par exemple, le charbonnier, le crois<', etc. D'antres Bont des espèces distinctes : le corsac ou petit renard jaune de l'Asie, le renard bleu ou isatis du Dord 'les deux continents, le fennec de la Nubie, petite espèo très-jolie, et que notre ménagerie possède en ce moment, le renard du Cap, il ,
2. Le renard ordinaire esl répandu depuis la Suède jusqu'en Egypte.
:i L'Amôriqui a ses i pèces propres : le renard du Brésil, le renard tricolore , le «fna'xl argenté eu , etc.— Voyez, sur toute a espèci (ou nouvelles, ou, depuis Buflbn, mieux connues/» Cuvier, Règne animal, X, 1, p. \'ji.
line, la fourrure la plus belle et la plus chère. On en trouve au Spitzberg a, en Groenland 6, en Laponie, en Canada % où il y en a aussi de croisés, et où l'espèce commune est moins rousse qu'en France, et a le poil plus long et plus fourni.
Le blaireau est un animal paresseux, défiant, solitaire, qui se retire dans les lieux les plus écartés, dans les bois les plus sombres, et s'y creuse une demeure souterraine; il semble fuir la société, même la lumière, et passe les trois quarts de sa vie dans ce séjour ténébreux, dont il ne sort que pour chercher sa subsistance. Comme il a le corps allongé, les jambes courtes, les ongles, surtout ceux des pieds de devant, très-longs et trèsfermes, il a plus de facilité qu'un autre pour ouvrir la terre, y fouiller, y pénétrer, et jeter derrière lui les déblais de son excavation, qu'il rend tortueuse, oblique, et qu'il pousse quelquefois fort loin. Le renard, qui n'a pas la même facilité pour creuser la terre, profite de ses travaux : ne pouvant le contraindre par la force, il l'oblige par adresse à quitter son domicile en l'inquiétant, en faisant sentinelle à l'entrée, en l'infectant même de ses crdures; ensuite il s'en empare, l'élargit, l'approprie et en fait son terrier. Le blaireau, forcé à changer de manoir, ne change pas de pays; il ne va qu'à quelque distance travailler sur nouveaux frais à se pratiquer un autre gîte, dont il ne sort que la nuit, dont il ne s'écarte guère, et où il revient dès qu'il sent quelque danger. Il n'a que ce moyen de se mettre en sûreté, car il ne peut échapper par la fuite; il a les jambes trop courtes pour pouvoir bien courir. Les chiens l'atteignent promptement , lorsqu'ils le surprennent à quelque distance de son trou : cependant il est rare qu'ils l'arrêtent tout à fait et qu'ils en viennent à bout, à moins qu'on ne les aide. Le blaireau a le poil très-épais, les jambes, la mâchoire et les dents très-fortes, aussi bien que les ongles; il se sert de toute sa force, de toute sa résistance et de toutes ses armes en se couchant sur le dos, et
a. Voyez id. ibid.
b. Les renards abondent dans toute la Laponie. Ils sont presque tous blancs, quoiqu'il s'en rencontre de la couleur ordinaire. Les blancs sont les moins estimés; mais il s'en trouve quelquefois de noirs, et ceux-là sont les plus rares et les plus chers; leurs peaux sont quelquefois vendues quarante ou cinquante écus, et le peil en est si fin et si long qu'il pend de tel côté que l'i 'ii veut , en sorte que prenant la peau par la queue, le poil tombe du côté des oreilles, etc. Œuvres de Regnard , t. I , p. 175.
c. Voyez le Voyage du pays des llurons, par Sagard Théodat. Paris, 1632, pages 30'i et 305.
* Ursus mêles (Linn.). — Ordre des Carnassiers ; famille des Carnivores ; tribu des Plantigrades; genre Blaireau (Cuv.).
il fait aux chiens de profondes blessures. Il a d'ailleurs la vie très-dure; il combat longtemps, se défend courageusement et jusqu'à la dernière extrémité.
Autrefois que ces animaux étaient plus communs qu'ils ne le sont aujourd'hui, on dressait des bassets pour les chasser et les prendre dans leurs terriers. Il n'y a guère que les bassets à jambes torses qui puissent y entrer aisément ; le blaireau se défend en reculant, éboule de la terre, afin d'arrêter ou d'enterrer les chiens. On ne peut le prendre qu'en faisant ouvrir le terrier par-dessus, lorsqu'on juge que les chiens l'ont acculé jusqu'au fond; on le serre avec des tenailles, et ensuite on le musèle pour l'empêcher de mordre : on m'en a apporté plusieurs qui avaient été pris de celte façon, et nous en avons gardé quelques-uns longtemps. Les jeunes s'apprivoisent aisément, jouent avec les petits chiens, et suivent comme eux la personne qu'ils connaissent et qui leur donne à manger; mais ceux que l'on prend vieux demeurent toujours sauvages : ils ne sont ni malfaisants ni gourmands comme le renard et le loup, et cependant ils sont animaux carnassiers; ils mangent de tout ce qu'on leur offre, de la chair, des œufs, du fromage, du beurre, du pain, du poisson, des fruits, des noix, des graines, des racines, etc., et ils préfèrent la viande crue à tout le reste. Ils dorment la nuit entière et les trois quarts du jour,- sans cependant être sujets à l'engourdissement pendant l'hiver, comme les marmottes ou les loirs. Ce sommeil fréquent fait qu'ils sont toujours gras, quoiqu'ils ne mangent pas beaucoup ; et c'est par la même raison qu'ils supportent aisément la diète, et qu'ils restent souvent dans leur terrier trois ou quatre jours sans en sortir, surtout dans les temps de neige.
Ils tiennent leur domicile propre; ils n'y font jamais leurs ordures. On trouve rarement le mâle avec la femelle : lorsqu'elle est prête à mettre bas, elle coupe de l'herbe, en fait une espèce de fayot qu'elle traîne entre :-es jambes jusqu'au fond du terrier, où elle fait un lit commode pour elle et ses petits. C'est en été qu'elle met bas, et la portée e>t ordinairement de trois ou de quatre. Lorsqu'ils sont un peu grands, elle leur apporte à manger; elle ne sort que la nuit, \a plus au loin que dans [es autres temps; elle déterre les nids des guêpes, en emporte le miel, perce les rabouillères des lapins, prend les jeune- lapereaux, saisit aussi les mulots, les lézards, les serpents, les sauterelle-, les œufs des oiseaux, et perte tout à ses petits, qu'elle fait sortir souvent sur le bord du terrier soit pour les allaiter, !-oit pour leur donner à manger.
Ces animaux sont naturellement frileux ; ceux qu'on ('lève dans la maison ne veulent pas quitter le coin du feu, et souvent s'en approchenl de si pu"'- qu'ils se brûlent les pieds, et ne guérissent pas aisément. Ils sont aussi fort sujets a la gale; les chiens qui entrent dans leur- terriers prennent le môme mal, à moins qu'on n'ait grand soin de le- laver. Le Mai-
reau a toujours le poil gras et malpropre : il a entre l'anus et la queue une ouverture assez large, mais qui ne communique point à l'intérieur et ne pénètre guère qu'à un pouce de profondeur; il en suinte continuellement une liqueur onctueuse, d'assez mauvaise odeur, qu'il se plaît à sucer. Sa chair n'est pas absolument mauvaise à manger, et l'on fait de sa peau des fourrures grossières, des colliers pour les chiens, des couvertures pour les chevaux , etc.
Nous ne connaissons point de variétés dans cette espèce , et nous avons fait chercher partout le blaireau-cochon dont parlent les chasseurs, sans pouvoir le trouver. Du Fouilloux "■ dit qu'il y a deux espèces de tessons ou blêreaux, les porchins et les chenins; que les porchins sont un peu plus gras, un peu plus blancs, un peu plus gros de corps et de tète que les chenins. Ces différences sont, comme l'on voit, assez légères; et il avoue luimême qu'elles sont peu apparentes, à moins b qu'on n'y regarde de bien près. Je crois donc que cette distinction du blaireau, en blaireau-chien et blaireau-cochon {, n'est qu'un préjugé fondé sur ce que cet animal a deux noms, en latin mêles et taxus, en français blaireau si taisson*, etc., et que c'est une de ces erreurs produites par la nomenclature, dont nous avons parlé dans le discours sur les animaux carnassiers. D'ailleurs, les espèces qui ont des variétés sont ordinairement très-abondantes et très-généralement répandues : celle du blaireau est, au contraire, une des moins nombreuses et des plus conGnées. On n'est pas sûr qu'elle se trouve en Amérique 3, à moins que l'on ne regarde comme une nouvelle variété de l'espèce l'animal envoyé de la Nouvelle-York, dont M, Brisson c a donné une courte description, sous le nom de blaireau blanc4. Elle n'est point en Afrique, car l'animal du cap de Bonne-Espérance, décrit d par Kolbe sous le nom
a. Voyez la Vénerie de du Fuuilloux. Paris , 1613 , p. 72 verso et 73 recto.
b. Voyez id. ibid.
c. Mêles suprà alla, infrà ex albo flavicans... Mêles alba. Il a , depuis le bout du museau jusqu'à l'origine de la queue, un pied neuf pouces de long; sa queue est longue de neuf pouces. Ses yeux sont petits à proportion de la grandeur de son corps, ses oreilles comtes, ses jambes très-courtes, ses ongles blancs. Tout son corps est couvert de poils très-épais, blancs dans toute la paitie supérieure du corps, et d'un blanc jaunâtre dans la partie inférieure. On le trouve dans la Nouvelle-York, d'où il a été apporté à M. de Réaumur. Brisson, Regn. animal. , p. 255. On doit ajouter à celte description, qu'il est en tout plus petit, et qu'il a le nez plus court que notre blaireau ; et d'ailleurs on ne voit pas sur la peau , qui est empaillée , s'il y a une bourse sous la queue.
d. Voyez la Description du Cap de Bonne-Espérance, par Kolbe, Amsterdam , 1741 , t. III, page 64.
1. Cette distinction du blaireau , eu blaireau-chien et en blaireau-cochon , n'est effectiven. ent point fondée.