‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 25 sur 42 · CLORIS ET PHILIS · texte numérisé non relu

CLORIS ET PHILIS

CLORIS

hilis, œil démon cœur, et moitié de moi-

[mesme , iMon amour, qui te rend le visage si bles-

[me?

Quels sanglots, quels souspirs, quelles nouvelles Noyent de tes beautez les grâces et les fleurs ? [pleurs,

PHILIS

Ma douleur est si grande , et si grand mon martyre , Qu'il ne se peut , Cloris , ny comprendre ny dire ,

C LORIS

Ces maintiens égarez , ces pensers esperdus , Ces regrets et ces cris par ces bois espandus , Ces regards languissans , en leur flammes discrettes , Me sont de ton amour les paroles secrettes.

PHILIS

Ha ! Dieu , qu'un divers mal diversement me point ! J'ayme ; hélas ! non, Cloris, non, non, je n'ayme

[point.

PHILIS

La honte ainsi dément ce que l'amour décelle , La flame de ton cœur par tes yeux estincelle ,

Et ton silence mesme , en ce profond malheur , N*est que trop éloquent à dire ta douleur. Tout parle en ton visage ; et, te voulant contraindre. L'amour vient , malgré toi, sur ta lèvre se plaindre, Pourquoy veux-tu, Philis, aimant comme tu fais, Que Tamour se démente en ses propres effets ? Ne sçais-tu que ces pleurs, que ces douces œillades, Ces yeux , qui se mourant , font les autres malades , Sont théâtres du cœur, où l'amour vient joiier Les pensers que la bouche a honte d'avoiier ? N'en fais donc point la fine , et vainement ne cache Ce qu'il faut , malgré toy , que tout le monde sçache ; Puisque le feu d'amour , dont tu veux triompher , Se montre d'autant plus qu'on le pense étouffer. L'Amour est un enfant nud, sans fard et sans crainte, Qui se plaist qu'on le voye, et qui fuit la contrainte. Force donc tout respect , ma chère fille , et croy Que chacun est sujet à l'Amour comme toy. En jeunesse j'aimay , ta mère fit de mesme , Licandre aima Lisis , et Félisque Philesme*^ ; Et si l'âge esteignit leur vie et leurs soupirs, Par ces plaines*'' encore on en sent les zephirs. Ces fleuves sont encor tout enflez de leurs larmes , Et ces prez tout ravis de tant d'amoureux charmes : Encore oit-on l'éco redire leurs chansons , Et leurs noms sur ces bois gravez en cent façons. Mesmes que penses-tu ? Bérénice la belle , Qui semble contre Amour si fiére et si cruelle, Me dit tout franchement, en pleurant , l'autre jour ,

*^ La cadence demandoit que ce vers fût tourné ainsi :

Licandre aima Lisis , Félisque aima Philesme.

*^ Par ces plaines,] Toutes les éditions portent : par ces plaintes.

Qu'elle estoit sans amant, mais non pas sans amour. TeUe encor qu'on me voit , j'ayme de telle sorte , Que l'effet en est vif, si la cause en est morte. Es cendres d'Alexis Amour nourrit le feu Que jamais par mes pleurs éteindre je n'ay peu. Mais comme d'un seul trait nostre ame fut blessée, S'il n'avoit qu'un désir, je n'eus qu'une pensée.

PHILIS

Ha ! n'en dis davantage , et de grâce , ne rends Mes maux plus douloureux, ny mes ennuis plus

[grands.

CLORIS

D'où te vient le regret dont ton ame est saisie ? Est-ce infidélité , mépris , ou jalousie ?

PHILIS

Ce n'est ny l'un , ny l'autre , et mon mal rigoureux Excède doublement le tourment amoureux.

CLORIS

Mais ne peut-on sçavoir le mal qui te possède ?

PHILIS

A quoy serviroit-il , puis qu'il est sans remède ?

CLORIS

Volontiers les ennuis s'alégent au discours.

PHILIS

Las ! je ne veux aux miens ny pitié , ny secours.

CLORIS

La douleur que l'on cache est la plus inhumaine.

PHILIS

Qui meurt en se taisant, semble mourir sans peine.

CLORIS

Peut-estre en la disant te pourrois-je guérir.

PHILIS

Tout remède est fâcheux alors qu'on veut mourir.

CLORIS

Au moins avant la mort dis où le mal te touche.

PHILIS

Le secret de mon cœur ne va point en ma bouche.

CLORIS

Si je ne me déçois , ce mal te vient d'aimer ?

PHILIS

Cloris, d'un double feu je me sens consumer.

CLORIS

La douleur, malgré-toy , la langue te dénoue.

PHILIS

Mais faut-il, à ma honte, hélas, que je l'avoue? Et que je die un mal pour qui jusques ici J'eus la bouche fermée, et le cœur si transi , Qu'étouffant mes souspirs , aux bois , au prez , aux Je ne pus ny n'osay discourir de mes peines ? [plaines,

CLORIS

Avec toi mourront donc tes ennuis rigoureux !

DIVERSES. 3oi

PHILIS

Mon cœur est un sépulcre honorable pour eux.

CLORIS

Je croy lire en tes yeux quelle est ta maladie.

PHILIS

Si tu la vois , poiu'quoi veux-tu que je la die? Âuray-je assez d'audace à dire ma langueur? Ha ! perdons le respect, où j'ay perdu le cœur. J'ayme, j'aime, Cloris ; et cet enfant d'Eryce*'', Qui croit que c'est pour moy trop peu que d'un su-

[plice , De deux traits qu'il tira des yeux de deux amans , Cause en moy ces douleurs , et ces gémissemens : Chose encor inoiiie , et toutefois non feinte , Et dont jamais bergère à ces bois ne s'est plainte !

CLORIS

Seroit-il bien possible ?

PHILIS

A mon dam tu le vois.

CLORIS

Comment î qu'on puisse aimer deux hommes à la fois!

PHILIS

Mon malheur en ceci n'est que trop véritable ; Mais las! il est bien grand, puisqu'il n'est pas croyable.

'' L'Amour, fils de Vénus, surnommée Erycine , du mont Éryx, en Sicile, où cette déesse avoit un temple.

CLORIS

Qui sout ces deux bergers dont ton cœur est espoint?

PHILIS

Amynte et Philémon ; ne les connais-tu point ?

CLORIS

Ceux qui furent blessez, lors que tu fus ravie?

PHILIS

Ouy, ces deux dont je tiens et l'honneur et la vie.

CLORIS

J'en sçay tout le discours, mais dy-moy seulement Comme amour par leurs yeux charma ton jugement?

PHILIS

Amour tout dépité de n'avoir point de flesche Assez forte pour faire en mon cœur une bresche , Voulant qu'il ne fut rien dont il ne fut vainqueur, Fit par les coups d'autruy cette playe en mon cœur: Quand ces bergers navrez, sans vigueur et sans armes. Tout moites de leur sang, comme moy de mes larmes, Près du satyre mort, et de moy, que l'cnnuy Rendoit en apparence aussi morte que lui , Firent voir à mes yeux, d'une piteuse sorte, Qu'autant que leur amour leur valeur estoit forte. Ce traître , tout couvert de sang et de pitié , Entra dedans mon cœur sous couleur d'amitié , Et n'y fut pas plustost, que morte, froide, et blesme, Je cessay, toute en pleurs, d'estre plus à moi mesme. J'oubliay père et mère, et troupeaux , et maison. Mille nouveaux désirs saisirent ma raison. J'erray deçà, delà, furieuse, insensée; De pensers en pensers s'égara ma pensée ;

DIVERSES. 3o3

Et comme la fureur etoit plus douce eu moy, Réfonnant mes façons, je leur donnois la loy. J'accommodois ma grâce, agençois mon visage, Un jaloux soin de plaire excitoit mon courage , J'allois plus retenue, et composois mes pas, J'apprenois à mes yeux à former des appas; Je voulois sembler belle, et m'éforçois à faire Un visage qui pust également leur plaire : Et lors qu'ils me voyoient par hazard tant soit peu , Je frissonnois de peur craignant qu'ils eussent veu (Tant j'estois en amour innocemment coupable) Quelque façon en moy qui ne fust agréable. Ainsi, tousjours en transe, en ce nouveau soucy. Je disois à part-moy, las ! mon Dieu ! qu'est-ceci ? Quel soin, qui de mon cœur s'estant rendu le maistre, Fait que je ne suis plus ce que je soulois être? D'où vient que jour et nuit je n'ay point de repos. Que mes soupirs ardens traversent mes propos ; Que loin de la raison tout conseil je rejette. Que je sois, sans sujet, aux larmes si sujette ? Ha ! sotte, répondois-je après, en me tançant. Non, ce n'est que pitié que ton ame ressent De ces bergers blessez ; te fasches-tu, cruelle, Aux doux ressentimens d'un acte si fidèle ? Serois-tu pas ingrate en faisant autrement? Ainsi je me flattois en ce faux jugement. Estimant en ma peine, aveugle et langoureuse, Estre bien pitoyable, et non pas amoureuse. Mais, las ! en peu de temps je connus mon erreur. Tardive connoissance à si prompte fureur ! J'aperceus, mais trop tard, mon amour véhémente. Les connoissant amans, je me connus amante ; Aux rayons de leur feu, qui luit si clairement, Helas ! je vis leur flamme, et mon embrasement,

3o4 POÉSIES

Qui croissant pai' le temps , s'augmenta d'heure en

[heure ; Et croistra, ç'ay-je peur, jusqu'à tant que je meure. Depuis, de mes deux yeux le sommeil se bannit. La douleur de mon cœur mou visage fannit. Du soleil, à regret, la lumière m'éclaire. Et rien que ces bergers au cœur ne me peut plaire. Mes flèches et mon arc me viennent à mépris, Un choc continuel fait guerre à mes esprits. Je suis du tout en proye à ma peine enragée, Et pour moy, comme moy, toute chose est changée. Nos champs ne sont plus beaux, ces prez ne sont plus

[verts, Ces arbres ne sont plus de feiiillages couverts. Ces ruisseaux sont troublez des larmes que je verse, Ces fleurs n'ont plus d'émail en leur couleur diverse, Leurs attraits si plaisans sont changez en horreur, Et tous ces lieux maudits n'inspirent que fureur, Icy, comme autrefois, ces pastis ne fleurissent, Comme moy, de mon mal, mes troupeaux s'amaigris-

[sent, Et mon chien m'abbayant, semble me reprocher, Que j'ay ore à mépris ce qui me fust si cher. Tout m'est à contre-cœur, hormis leur souvenance. Hélas ! je ne vis point, sinon lorsque j'y pense, Ou lors que je les vois, et que vivante en eux, Je puise dans leurs yeux un venin amoureux. Amour, qui pour mon mal me rend ingénieuse, Donnant trêve à ma peine ingrate et furieuse, Les voyant, me permet l'usage de raison. Afin que je m'efforce après leur guerison ; Me fait panser leurs maux; mais las ! en vain j'essaye Par un mesme appareil pouvoir guérir ma playe ! Je sonde de leurs coup l'étrange profondeur,

DIVERSES. 3o5

Et ne m'étonne point pour en voir la grandeur. J'étuve de mes pleurs leurs blessures sanglantes, Hélas ! à mon malheur, blessures ti'op blessantes , Puisque vous me tuez, et que mourant par vous. Je souffre en vos douleurs, et languis de vos coups!

CLORIS

Brùlent-ils comme toy d'amour démesurée ?

PHILIS

Je ne sçay ; toutefois, j'en pense estre assurée.

CLORIS

L'amour se persuade assez légèrement.

PHILIS

Mais ce que l'on désire, on le croit aisément.

CLORIS

Le bon amour, pourtant , n'est point sans défiance.

PHILIS

Je te diray sur quoy j'ay fondé ma croyance : Un jour, comme il avint qu'Amynte étant blessé , Et qu'estant de sa playe et d'amour opressé. Ne pouvant clorre l'œil, éveillé du martyre. Se plaignoit en pleurant, d'un mal qu'il n'osoit dire ; Mon cœur, qui du passé, le voyant, se souvient, A ce piteux objet toute pitié revient.

Et ne pouvant souffrir de si rudes alarmes , S'ouvrit à la douleur, et mes deux yeux aux larmes. Enfin conmie ma voix, ondoyante à grands flols , Eut trouvé le passage entre mille sanglots, Me forçant en l'accez du tourment qui me grève,

3o6 POÉSIES

J'obtins de mes douleurs à mes pleurs quelque trêve. Je me mis à chanter, et le voyant gémir, En chantant, j'invitois ses beaux yeux à dormii' ; Quand lui, tout languissant, tournant vers moi sa teste. Qui sembloit un beau lis battu de la tempeste, Me lançant un regard qui le cœur me fendit. D'une voix rauque et casse, ainsi me répondit : Philis, comme veux-tu qu'absent de toy je vive? Ou bien qu'en te voyant, mon âme, ta captive, Trouve, pour endormir son tourment furieux. Une nuit de repos au jour de tes beaux yeux ? Alors toute surprise en si prompte nouvelle. Je m'enfuy de vergogne, où Filémon m'apelle, Qui navré, comme luy, de pareils accidens, Languissoit en ses maux trop vifs et trop ardens. Moy, qu'un devoir égal à mesme soin invite, Je m'approche de luy, ses playes je visite, Mais, las ! en m'aprestant à ce piteux dessein, Son beau sang qui s'émeut, jaillit dessus mon sein ; Tombant évanoiii, toutes ses playes s'ouvrent, Et ses yeux, comme morts, de nuages se couvrent. Comme avecque mes pleurs je l'eus fais revenir, Et me voyant sanglante en mes bras le tenir. Me dit, belle Philis, si l'amour n'est un crime. Ne méprisez le sang qu'épand cette victime. On dit qu'estant touché de mortelle langueur, Tout le sang se resserre, et se retire au cœur, Las ! vous estes mon cœur, où pendant que j'expire. Mon sang brûle d'amour, s'unit et se retire. Ainsi de leurs desseins je ne puis plus douter; Et lors, moy, que l'amour oncques ne sçut dompter. Je me sentis vaincue, et glisser en mon âme. De ces propos si chauds, et si brùlans de flame. Un rayon amoureux qui m'enflama si bien,

Que tous mes froids dédains n'y servirent de rien.

Lors je m'en cours de honte où la fureur m'emporte,

N'ayant que la pensée, et l'Amour pour escorte ;

Et suis comme la biche, à qui Ton a percé

Le flanc mortellement d'un garot traversé,

Qui fuit dans les fores ts, et toujours avec elle

Porte, sans nul espoir, sa blessure mortelle.

Las ! je vay tout de mesme, et ne m'aperçois pas,

O malheur ! qu'avec moy, je porte mon trépas.

Je porte le tyran qui de poison m'enyvre,

Et qui, sans me tuer, en ma mort me fait vivre.

Heureuse, sans languir si longtemps aux abbois,

Si j'en puis échapper pour mourir une fois î

CLORIS

Si d'une mesme ardeur leur ame est enflamée. Te plains-tu d'aimer bien, et d'estre bien aimée ? Tu les peux voir tous deux, et les favoriser.

PHILIS

Un cœur se pourroit-il en deux parts diviser?

CLORIS

Pourquoy non? c'est erreur de la simplesse humaine ; La foy n'est plus au cœur qu'une chimère vaine, Tu dois, sans t'arrester à la fidélité, Te servir des amans comme des fleurs d'esté. Qui ne plaisent aux yeux qu'étant toutes nouvelles. Nous avons, de nature, au sein doubles mammelles. Deux oreilles, deux yeux, et divers sentimens ; Pourquoy ne pourions-nous avoir divers amans ? Combien en connoissé-je à qui tout est de mise. Qui changent plus souvent d'amans que de chemise ? La grâce, la beauté, la jeunesse et l'amour,

3o8 POÉSIES

Pour les femmes ne sont qu'un empire d'un jour, Encor que d'un matin ; car à qui bien y pense, Le midy n'est que soin, le soir que repentance. Puis donc qu'Amour te fait d'amans provision, Use de ta jeunesse et de l'occasion, Toutes deux, comme un trait de qui l'on perd la trace. S'envolent, ne laissant qu'un regret en leur place. Mais si ce procéder encore t'est nouveau , Choisy lequel des deux te semble le plus beau.

PHILIS

Ce remède ne peut à mon mal satisfaire.

Puis nature et l'Amour me défend de le faire.

En un choix si douteux s'égare mon désir.

Ils sont tous deux si beaux qu'on n'y peut que choisir.

Comment beaux! Ha! nature, admirable en ouvrages,

Ne fit jamais deux yeux, ny deux si beaux visages :

Un doux aspect qui semble aux amours convier.

L'un n'a rien qu'en beauté l'autre puisse envier.

L'un est brun, l'autre blond, et son poil, qui se dore

En filets blondissans, est semblable a l'Aurore,

Quand toute échevelée, à nos yeux souriant

EUeémaille de fleurs les portes d'Orient;

Ce teint blanc et vermeil où l'Amour rit aux Grâces,

Cet œil qui fond des cœurs les rigueurs et les glaces,

Qui foudroyé en regards, éblouit la raison.

Et tue, en basilic, d'un amoui'eux poison ;

Cette bouche si belle, et si pleine de charmes ,

Où l'Amour prend le miel dont il trempe ses armes ;

Ces beaux traits de discours, si doux et si puissans,

Dont l'Amour par l'oreille assujettit mes sens,

A ma foible raison font telle violence ,

Qu'ils tiennent mes désirs en égale balance :

Car si de l'un des deux je me veux départir,

Le ciel, non plus que moy, ne peut y consentir. L'autre, poiu- estrebrun, aux yeux n'a moins de flâme. Il semé, en regardant, du soufre dans les âmes. Donne aux cœurs aveuglez la lumière et le jour : Ils semblent deux soleils en la sphère d'Amour. Car si Tun est pareil à l'Aurore vermeille. L'autre, en son teint plus brun, a la grâce pareille A l'astre de Vénus, qui doucement reluit, Quand le soleil tombant dans les ondes s'enfuit. Sa taille haute et droite, et d'un juste corsage, Semble un pin qui s'élève au milieu d'un bocage; Sa bouche est de coral, où l'oa voit au dedans. Entre un plaisant souris, les perles de ses dents. Qui respirent un air embaume d'une haleine Plus douce que l'œillet, ny que la marjolaine. D'un brun mêlé de sang son visage se peint. Il a le jour aux yeux, et la nuit en son teint, Où l'Amour, flamboyant entre mille estincelles, Semble un amas brillant des étoiles plus belles. Quand une nuit sereine avec ses bruns flambeaux, Rend le soleil jaloux, en ses jours les plus beaux. Son poil noir et retors, en gros flocons ondoyé. Et, crêpelu, ressemble une toison de soye. C'est, enfin, comme l'autre, un miracle des cieux. Mon ame, pour les voir, vient toute dans mes yeux; Et ravie en l'objet de leurs beautez extresmes. Se retrouve dans eux, et se perd en soi-mesmes. Las, ainsi je ne sçay que dire, ou que penser. De les aimer tous deux, n'est-ce les offencer? Laisser l'un, prendre l'autre, ô Dieux ! est-il possible? Ce seroit, les aimant, un crime irrémissible. Ils sont tous deux égaux de mérite, et de foy. Las! je n'ayme rien qu'eux, ils n'ayment rien que moy . Tous deux pour me sauver bazardèrent leur vie.

3io

Ils ont mesme dessein, mesme amour, mesme envie. De quelles passions me senté-je émouvoir ! L'amour, Thonneur, lafoy, la pitié , le devoir, De divers sentimens également me troublent ; Et me pensant aider, mes angoisses redoublent. Car si, pour essayer à mes maux quelque paix , Par fois oubliant l'un, en l'autre je me plais; L'autre, tout en colère, à mes yeux se présente , Et me montrant ses coups, sa chemise sanglante. Son amour, sa douleur, sa foy, son amitié , Mon cœur se fend d'amour, et s'ouvre à la pitié. Las ! ainsi combatue en cette étrange guerre , 11 n'est grâce pour moy au ciel ny sur la terre. Contre ce double effort débile est ma vertu. De deux vents opposez mon cœur est combalu, Et reste ma pauvre ame entre deux étouffée , Misérable dépouille , et funeste trophée **.

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