FAITE PAR LUI-MÊME
'ay vescu sans nul pensement , Me laissant aller doucement A la bonne loy naturelle; Et je m'estonne fort pourquoy
La mort osa songer à moy,
Qui ne songeay jamais en elle.
** Le P. Garasse , jésuite , qui rapporte ces six vers dans ses Recherches des recherches, p. 648, dit que Régnier « se bâtit jadis cette épitaphe à soi-même en sa jeunesse débauchée, ayant désespéré de sa santé, et estant , comme il pensoit , sur le point de rendre Tâme. »
STANCES -
uand sur moy je jette les yeux *^, A trente ans me voyant tout vieux.
Mon cœur de frayeur diminué* :
Estant vieilli dans un moment ,
Je ne puis dire seulement
Que ma jeunesse est devenue.
Du berceau courant au cercueil , Le jour se dérobe à mon œil , Mes sens troublez s'évanoiiissent.
Les hommes sont comme des fleurs , Qui naissent et vivent en pleurs , Et d'heure en heure se fanissent.
Leur âge à Tinstant écoulé , Comme un trait qui s'est envolé , Ne laisse après soy nulle marque ; Et leur nom si fameux ici , Si-tost qu'ils sont morts , meurt aussi , Du pauvre autant que du monai'que.
N'agueres , verd , sain et puissant , Comme un aubespin florissant , Mon printemps estoit délectable.
-^ Toutes les pièces suivantes furent insérées dans l'éditiou de i653.
*"* L'auteur déplore la perte de sa santé , et revient à Dieu par des sentiments de pénitence.
3l4 POÉSIES
Les plaisirs logeoient en mon sein ; Et lors estoit tout mon dessein Du jeu d'amour, et de la table.
Mais las ! mon sort est bien tourné ; Mon âge en un rien s'est borné , Foible languit mon espérance :
En une nuit , à mon malheur, De la joye et de la douleur J'ay bien appris la différence !
La douleur aux traits vénéneux , Comme d'un habit épineux Me ceint d'une horrible torture.
Mes beaux jours sont changés en nuits ; Et mon cœur tout flétri d'ennuis , N'attend plus que la sépulture.
Eny vré de cent maux divers , Je chancelle et vay de travers, Tant mon âme en regorge pleine :
J'en ay l'esprit tout hébété.
Et si peu qui m'en est resté , Encor me fait-il de la peine.
La mémoire du temps passé , Que j'ay folement dépencé , Espand du fiel en mes ulcères :
Si peu que j'ay de jugement.
Semble animer mon sentiment , Me rendant plus vif aux misères.
Ha! pitoyable souvenir!
Enfin, que dois-je devenir?
DIVERSES. 3l5
OÙ se réduira ma constance?
Estant ja défailly de cœur, Qui me donra de la vigueur, Pour durer en la pénitence ?
Qu'est-ce de moy ! foible est ma main , Mon courage , hélas ! est humain , Je ne suis de fer ny de pierre.
En mes maux montre-toy plus doux ; Seigneur, aux traits de ton couroux , Je suis plus fragile que verre.
Je ne suis à tes yeux , sinon Qu'un festu sans force , et sans nom , Qu'un hibou qui n'ose paroistre ; Qu'un fantosme icy bas errant , Qu'une orde escume de torrent, Qui semble fondre avant que naistre ,
Où toy , tu peux faire trembler L'univers , et desassembler Du firmament le riche ouvrage ; Tarir les flots audacieux , Ou , les élevant jusqu'aux cieux , Faire de la terre un naufrage.
Le soleil fléchit devant toy, De toy les astres prennent loy, Tout fait joug dessous ta parole :
Et cependant tu vas dardant Dessus moy ton courroux ardent , Qui ne suis qu'un bourrier ** qui vole.
Beurrier. Ordures, brins de paille, grains de poussière que le vent soulève facilement.
3l6 POÉSIES
Mais quoy ! si je suis imparfait, Pour me défaire m'as-tu fait ?
Ne sois aux pécheurs si severe.
Je suis homme , et toi Dieu clément : Sois donc plus doux au châtiment , Et punis les tiens comme père.
J'ay Toeil scellé d'un sceau de fer; Et déjà les portes d'enfer Semblent s'entr 'ouvrir pour me prendre Mais encore , par ta bonté , Si tu m'as osté la santé , 0 seigneur ! tu me la peux rendre.
Le tronc de branches dévêtu , Par une secrette vertu Se rendant fertile en sa perte , De rejettons espère un jour Ombrager les lieux d'alentour, Reprenant sa perruque verte.
Oii , l'homme , en la fosse couché , Après que la mort l'a touché , Le cœur est mort comme l'écorce :
Encor l'eau reverdit le bois ; Mais l'homme estant mort une fois, Les pleurs pour luy n'ont plus de force.
DIVERSES. 3l7