‹ Œuvres complètes, avec les commentaires revues et corrigés précédées de l'histoire de la satire en France, pour servir de discours préliminaire, par M. Viollet Le DucChapitre 4 sur 42 · DISCOURS AU ROY · texte numérisé non relu

DISCOURS AU ROY

uissant roy des François , astre vivant de

[Mars,

Dont le juste labeur , surmontant les ha-

[zards,

Fait voir par sa vertu que la grandeur de France ]Ne pouvoit succomber souz une autre vaillance; Vray fils de la valeur de tes pères , qui sont Omiragez des lauriers qui couronnent leur front, Et qui, depuis mille ans, indomptables en guerre, Furent ti-ansmis du ciel pour gouverner la terre : Attendant qu'à ton rang ton courage t'eust mis, En leur trosne eslevé dessus tes ennemis ;

* Ce Discours, adressé à Henri IV, et composé après l'entière extinction de la Ligue , n'est pas le premier ouvrage de Régnier : il avoit déjà fait quelques satires , comme il le dit lui-même dans la suite. Mais, à l'imitation de La Fresnaye-Vauquelin, qui avoit adressé à Henri II la première de ses satires, Régnier voulut faire précéder les siennes d'un Discours au roy ; et Boileau suivit l'exemple de ses devanciers.

Jamais autre que toy u eust, avecque prudence , Vaincu de ton suject l'ingrate outrecuidance , Et ne Teust, conune toy, du danger présent : Car estant ce miracle à toy seul réservé, Comme au Dieu du pays* en ses desseins parjures, Tu faits que tes bontez excédent ses injures.

Or après tant d'exploicts finis heureusement , Laissant aux cœurs des tiens , comme un vif monu- Avecque ta valeur ta clémence vivante, [ment, Dedans Tétemité de la race suivante :

Puisse-tu, comme Auguste , admirable en tes faits , Rouller tes jours heureux en une heureuse paix ; Ores que la justice icy bas descendue, [rendue ;

Aux petits comme aux grands par tes mains est Que, sans peur du larron, trafique le marchand ; Que l'innocent ne tombe aux aguets^ du meschant ; Et que de ta couronne, en palmes si fertile, Le miel abondamment et la manne distile, Comme des chesnes vieux aux jom's du siècle d*or*, Qui renaissant sous toy reverdissent encor.

' Comme au Dieu du pays....] Ce vers forme une amphibologie que Régnier eût évitée s'il eût mis (vers 12) vaincu de Us sifjets au lieu de vaincu de ton sujet, en construisant sa phrase de cette manière :

Jamais autre que toy n'eust avecque prudence ,

Vaincu de tes sujets l'ingrate outrecuidance ,

Ne les eust , comme toy, du danger préservé :

Car étant ce miracle à toy seul réservé ,

Comme au Dieu du pays , en leurs desseins parjures ,

Tu fais que tes bontés excèdent leurs injures.

^ Aguets, vieux mot qui signifioil embûches; d'oii vient le terme de guet-appens, formé de l'ancienne expression aguetappensé.. On dit encore être aux aguets, ]^ou.t guetter.

* Comme des chesnes vieux.]

Et durae quercus sudabunt roscida mella. VlRG.,égl.,lY.

AujoiirdTiuy que ton fils ^, imitant ton courage, Nous rend de sa valeur un si grand tesmoignage , Que, jeune, de ses mains la rage il déconfit, Estouffant les serpents ainsi qu'Hercule fit®; Et, domtant la discorde à la gueule sanglante'. D'impiété, d'horreiu*, encore frémissante, 11 luy trousse les bras de meurtres entachez. De cent chaisnes d'acier sur le dos attachez ; Sous des monceaux de fer dans ses armes l'enterre , Et ferme pour jamais le temple de la guerre ;

' Le Dauphin, qui fut ensuite le roi Louis XIII, né à Fontainebleau, le 27 septembre 1601.

^ Celte fable est racontée de diverses manières par les mythologues. Selon Apollodore, ce fut Amphitryon lui-même qui, pour reconnaître son véritable fils entre les deux enfants jumeaux que lui avoit donnés Alcmène , fit porter deux serpents dans leur berceau. L'opinion la plus commune, cependant , est que ce fut Junon qui , par haine pour Alcmène , suscita ces deux monstres, victimes du jeune courage d'Hercule. Théocrite a composé sur ce sujet une idylle admirable ; c'est sa vingt-quatrième.

^ Et domtant la Discorde....] La naissance du Dauphin apaisa les troubles, en étouffant les projets auxquels la stérilité de Marguerite de Valois, première femme d'Henri IV, avoit donné lieu.

Ce sera vous qui de nos villes

Ferez la beauté refleurir.

Vous qui de nos haines civiles

Ferez la racine mourir ;

Et par vous la paix assurée

N'aura pas la courte durée

Qu'espèrent infidellement ,

Non lassez de notre souflirance ,

Ces François , qui n'ont de la France

Que la langue et l'habilIemenU

Par vous un Daufin nous va naître , etc.

C'est la prédiction que Malherbe faisoit dans une ode qu'il présenta, en 1600, à Marie de Médicis, quand elle vint en France épouser Henri-le-Grand.

Faisant voir clairement par ses faits triomphants. Que les roys et les dieux ne sont jamais enfants. Si bien que s'eslevant sous ta grandeur prospère , Généreux héritier d'un si généreux père , Comblant^ les bons d'amour, et lesméchansd'cfTroy, 11 se rend au berceau desia digne de toy ^.

Mais c'est mal contenter mon humeur frénétique, Passer de la satyre en un panégyrique**^, Où molement disert, souz un sujet si grand, Dès le premier essay mou courage se rend. Aussi plus grand qu'JEnée, et plus vaillant qu'Achille, Tu surpasses l'esprit d'Homère et de Virgile, Qui leurs vers à ton los** ne peuvent esgaler. Bien que maistres passez en l'art de bien parler. Et quand j'esgallerois ma muse à ton mérite. Toute extrême loiiange est pour toy trop petite : Ne pouvant le finy joindre l'infinité ; Et c'est aux mieux disants une témérité De parler où le ciel discourt par tes oracles, Et ne se taire pas où parlent tes miracles ;

8 On comble d'amour, de biens, mais non d'effroi. Combler ne s'emploie aujourd'hui que favorablement.

^ Il se rend au herceau desja digne de toy.]

Tene ferunt gerainos pressisse tenaciter angues , Cum tener in cunis jam Jove dignus eras /

OviD. in Deianirâ.

ManibHS suis Tyrinthius angues

Pressit, et in cunis jam Jove dignus erat.

Idevh

Dès que le Dauphin fut né, Henri IV mit son épée à la main du jeune prince, pour le service de l'église, dit-il, et pour le bien de l'état.

*o Ce vers fait connoître que l'auteur avoit déjà composé des satires avant ce discours.

** Los, louange, éloge : du latin laus.

OÙ tout le monde entier ne bruit** que tes projects, Où ta bonté discourt au bien de tes sujects, Où nostie aise et la paix ta vaillance publie ; Où le discord esteint, et la loy restablie, Annoncent ta justice ; où le vice abattu Semble, en ses pleurs, chanter un hymne à ta vertu *^.

Dans le temple de Delphe, où Phœbus on révère, Phœbus, roy des chansons, et des muses le père. Au plus haut de l'autel se voit un laurier sainct , Qui sa perruque blonde en guirlandes estraint, Que nul prestre du temple en jeunesse ne touche, Ny mesme prédisant ne le masche en la bouche : Chose permise aux vieux, de sainct zèle enflamez, Qui se sont par service en ce lieu confiimez , Dévots à son mistere , et de qui la poictrine Est pleine de Tardeur de sa verve divine. Par ainsi, tout esprit n'est propre à tout suject : L'œil foible s'esbloiiit en un luisant object. De tout bois, comme on dit, Mercm'eon ne façonne**, Et toute médecine à tout mal n'est pas bonne. De mesme le laurier et la palme des roys N'est un arbre où chacun puisse mettre les doigts ; Joint que ta vertu passe, en loiiange féconde. Tous les roys qui seront et qui furent au monde.

Il se faut reconnoistre, il se faut essayer,

*2 Bruire est un verbe neutre qui n'a point de régime ; cependant il est employé ici comme actif.

*^ Semble en ses pleurs chanter un hymne à ta vertu.] La Rochefoucauld , auteur des Maximes morales , a dit que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Maxime 223.

** Ancien proverbe dont Pythagore est l'inventeur, selon Apulée, dans sa première apologie. Les Latins avoient emprunté ce proverbe : Non è quovis ligna Mercurius fingi potesi. Voyez Érasme , dans ses Adages , chil. 3, cent. 5, adag. 47

Se sonder, s'exercer, avant que s'employer , Comme fait un luiteur*^ entrant dedans l'arène, Qui, se tordant les bras, tout en soy se démené, S'alonge, s'accoursit, ses muscles estendant , Et, ferme sur ses pieds, s'exerce en attendant Que son ennemy vienne, estimant que la gloire J à riante en son cœur luy don'ra*® la victoire.

Il faut faire de mesme, un œuvre entreprenant , Juger comme au suject l'esprit est convenant; Et quand on se sent ferme, et d'une aisle assez forte, Laisser aller la plume où la verve l'emporte.

Mais, Sire, c'est un vol bien eslevé pour ceux Qui, foibles d'exercice, et d'esprit paresseux. Enorgueillis d'audace en leur barbe première, Chantèrent ta valeur d'une façon grossière : Trahissant tes honneurs , avecq' la vanité D'attenter par ta gloire à l'immortalité *'. Pour moy plus retenu , la raison m'a faict craindre ; N'osant suivre un suject où l'on ne peut atteindre , J'imite les Romains encore jeunes d'ans, A qui l'on permettoit d'accuser impudans *^ Les plus vieux de Testât , de reprendre et de dire

*^ Lutteur... Aujourd'hui on dit lutteur et lutte.

*® Jà pour déjà; don'ra pour donnera, par syncope. Celte licence que prenoient nos anciens poètes est à regretter aujourd'hui ; elle donnoit au vers françois une vivacité et une concision qui lui manquent trop souvent.

*' Avecq' la vanité D'attenter par ta gloire à l'immortalité.] Boileau s'est emparé de cette idée en en affaiblissant l'expression, à notre gré, par ces vers :

Et mêle, en se louant soi-même à tout propos, Les louanges d'un fat à celles d'un héros.

*8 Lenglet-Dufresnoy dit, qu'impudans est là pour impudem" meut, hardiment. Il se trompe : impudans est un adjectif qui

Ce qu'ils peusoient serrir pour le bien de Tempire. Et comme la jeunesse est vive et sans repos , Sans peur, sans fiction , et libre en ses propos , Il semble qu'on luy doit permettre davantage. Aussi que les vertus fleurissent en cet âge , Qu'on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur, Afin que tout à l'aise elles prennent vigueur.

C'est ce qui m'a contraint de librement escrire , Et , sans picquer au vif, me mettre à la satyre , Où, poussé du caprice, ainsi que d'un grand vent, Je vais haut dedans l'air quelque fois m'eslevant; Et quelque fois aussi , quand la fougue me quite , Du plus haut au plus bas mon vers se précipite. Selon que du suject touché diversement.

Les vers à mon discours s'offrent facilement. Aussi que la satyre*^ est comme une prairie,

se rapporte à jeunes Romaitis , et non pas un adverbe. C'est ainsi que Ronsard a dit :

Et la terre commune ,

Sans semer ni planter, bonne mère , apportoît Le fruit, etc.

et que Régnier lui-même dit plus loin, satire n, vers a8 :

Et que ces rimasseurs

N'approuTenl impuissans. une fausse semence.

*' Aussi que la satyre...] Par ce vers et les trois suivants , Régnier a prétendu vraisemblablement designer la satire des Grecs, qui consistoit, ainsi que nous l'avons dit, dans l'alliance du grave avec le bouffon , car la satire romaine, dont Lucilius fut l'inventeur, est un poème railleur ou piquant, composé pour critiquer les ouvrages ou pour reprendre les mœurs. « Satira dicitur carmen apud Romanos nunc quidem maledicum, et ad carpenda hominum vitia archœae coinœdiae caractère compositum, quales scripserunt Lucilius et Horatjus et Persius. Sed olim carmen, quod ex variis poematibus

Qui n'est belle sinon en sa bisarrerie ;

Et comme un pot pouriy^*^ des frères mandians,

Elle forme son goust de cent ingredians.

Or, grand roy, dont la gloire en la terre espenduë, Dans un dessein si haut rend ma muse esperduè* , Ainsi que l'œil humain le soleil ne peut voir, L'esclat de tes vertus offusque tout sçavoir; Si bien que je ne sçay qui me rend plus coulpaljle , Ou de dire si peu d'un suject si capable , Ou la honte que j'ay d'estre si mal apris , Ou la témérité de l'avoir entrepris.

Mais quoy, par ta bonté, qui toute autre surpasse, J'espère du pardon , avecque ceste grâce Que tu liras ces vers , où jeune je m'esbas Pour esgayer ma force ; ainsi qu'en ces combas De fleurets on s'exerce, et dans une barrière Aux pages l'on reveille une adresse guerrière, Follement courageuse , afin qu'en passe-temps Un labeur vertueux anime leur printemps , Que leur corps se desnouè" , et se desangourdissc , Pour estre plus adroits à te faire service. Aussi je fais de mesme en ces caprices fous : Je sonde ma portée et me taste le pous , Afin que s'il advient, comme un jour je l'espère, Que Parnasse m'adopte^* et se dise mon père,

constat, satyra vocabatur, quales scripscrunt Pacuvius et Ennius. » Diomed. ex lib. m Grammat.

2° Pot pourry... Mélange de viandes et de légumes divers. En espagnol, olla podrida.

^* Que Par7iasse m'adopte...] Cette version est celle de l'édition de 1608. Celles de 1612 et i6i3 portent : Que Parnasse m'adore. Quoique faites pendant la vie de l'auteur, nous regardons ce changement comme une faute plutôt que comme une correction.

Emporté de ta gloire et de tes faits guerriers , Je plaute mon lierre au pied de tes lauriers*-.

** Ménage a ainsi déguisé ce vers charmant, pour l'insérer dans son églogue à la reine Christine :

Rampe noire lierre au pied de tes lauriers.

ce qui lui a été reproché par Gilles Boileau, dans son Avis à Ménage.

il SATYRE II.

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