LIVRE III
Mais ne me livrez pas à ce peuple effroyable. »
A peine il achevoit ce récit incroyable, Sur la cime du mont nous voyons se mouvoir Un monstre immense , informe , aveugle , horrible à voir , Qui, regagnant des mers la rive solitaire, Cherchoit de ses troupeaux le pacaje ordinaire , Posant sa large main sur un tronc sans rameaux. Seul plaisir qui lui reste en ses horribles maux , Son troupeau réuni suit sa marche pesante : Nous remarquons sa flûle à ses côtés pendante. Il descend, il arrive au bord des flots grondants ; Là, tout sanglant encor, hideux, grinçant les dénis. Au plus profond des mers , pour laver sa blessure , Il plonge ; et l'oude à peine atteint à sa ceinture. Tous nos Troyens tremblants soudain sont attroupés ; On presse le départ, les câbles sont coupés : On jîart; et l'aviron, sous mille mains rivales, Par le vent secondé, fuit ces rives fatales; Avec nous fuit ce Grec devenu notre ami. Au bruit de ce dépai't , notre horrible ennemi Se tourne, et devant lui chasse les mers profondes; Mais en vain dans leur coin-se il veut suivre les ondes, En vain étend vers nous ses gigantesques bras ; Le rapide vaisseau laisse bien loin ses pas. Alors il jette un cri lugubre, épouvantable. La mer en a tremblé : de sa voix redoutable Les monts de l'Ausonie ont prolongé les sons ; L'Etna même en mugit en ses antres profonds.
Alors de leurs forêts, de leurs grottes sauvages. Ses affreux compagnons accourent aux rivages. De Join nous découvrons, avec étonnement. De <:es fils de l'Euia l'horrible attroupement. Qui d'un œil menaçant nous poursuivent encore : Famille impitoyable, et que la terre abhorre, Debout, cachant dans l'air leurs fionls audacieux. Tels du bois de Diane, ou du maître des cieux. Les chênes , les cyprès , au-dessus des tempêtes
Addixi : satis est geirtem effugisse nefandam.
Vos animam hanc potius quocuraque absumite leto. »
Vix ea fatus erat, siiramo quum monte videmus Ipsum iuter pecudes vasta se mole raoventem Pastorem Polyphemum , et lilora nota petentera : MoDslrum horrcndum, informe, ingens, oui lumen adciu- Trunca manu pinus régit, et vestigia firmat. [tuw.
•"'fio Lauigcrae comitaolur oves : ea sola voluptas, Solaraenque mali.
Postquano altos tetigit fluctus , et ad aequora veuit, Luminis effossi fluidum lavit inde cruorem, Dcntibus infrendens gemitu; graditurque per a^quor Jam médium, needum fluctus latera ardua tinxit. Nos procul inde fugam trepidi cclerare, recepto Supplice, sic mcrito; tacitique incidere funem; Verrimus et proni certantibus aequora remis. Sensit, et ad sonitum vocis vestigia torsit. ^70 Verum ubi nuUa datur dextra adfectare potcstas, Nec potis lonios fluctus aequare sequendo, Clamorem immensum toUit, quo pontus et omnes hitremuere unda; , penitusque extcrrita tellus Italix, curvisque immugiit vEtna cavernis.
At genua c silvis Cyciopum et montibus altis
Lèvent leurs bras ailiers et leurs pompeuses têtes.
Alors de nos vaisseaux précipita»'t le cours, Alors de tous les vents acceptant le secours, Plutôt que de tomber dans ces mains implacaMes, On tourmente au hasard les voiles et les câbles. Mais l'avis d'Hélénus, qui long-temps nous parla Des gouffres de Charybde et des rocs de Scyllr., Revient à notre esprit ; nous craignons celte route , Où, contraint d'affronter les monstres qu'il redoute, Le matelot prudent, en son cours hasardeux. Doit, rasant les deux bords, les éviter tous deux. Chacun de nous veut fuir celte mer abhorrée , Quand des rocs du Pélore un souffle de Borée Vient gonfler notre voile , et porte les nochers Aux lieux où le Pantage à travers des rochers S'élance dans les mers : du golfe de Mégare Éole uous approche, Éole nous sépare, Et de Thapsus enfin le rivage enfoncé Par nos agdes nefs est bientôt dépassé. Vers ces bords qu'il revoit et passe en sens contraire Le Grec, dont notre flotte accueillil la misère. Dirige nos vaisseaux; et, payant nos bienfaits, Semble expier les maux qu'Ithaque nous a faits. Des jeux de la fortune incroyable caprice 1 Le guide des Troyens est un sujet d'Ulysse.
En face de Plemmyre assailli par les mers , Une île est élevée au sein des flots amers : Orlygie est le nom qu'elle eut aux premiers âges ; Ce nom lui reste encor. C'est sur ces beaux rivages Qu'Alphée, amant fidèle et voyageur heureux, Suivant secrètement son penchant amoureux, Et, quittant sans regret l'Élide sa patrie. Se glissoit sous les mers vers sa nymphe chérie : Tous deux au- même lit murmuroient leurs amours ; Tous deux dans la même onde alloient finir leur cours ; Leurs berceaux sont divers , leurs tombeaux sont les J'adore de ces lieux les puissances suprêmes ; [mêmes.
Excitum ruit ad portus, et lilora complent. Cernimus adstantis nequidquam lumiue torvo jEtnaeos fratres, cœlo capita alla ferentis, Concilium horrendum : quales quum vertice celso
CSo Acriae qucrcus, aut conilerae cyparissi
Constiterunt, silva alla Jovis, lucusve Dianae.
Praecipiles metus acer agit quocumque rudentis Excutere, et venlis intendere vêla secundis. Contra jussa monent Heleni, Scyllara atque Charybdim Inter utramque viam, leti discrimine parvo, ISi teneant cursus: certum est dare lintea rétro. Ecce autem Boreas angusta ab sede Pelori Missus adest. Vivo praetervehor ostia saxo Pantagiœ, Megarosque sinus, Thapsumque jacentem.
''90 Talia monstrabat relegens errata relrorsum Litora Achœmenides, cornes infelicis Ulyxi.
Sicanio praetenta sinu jacet insula contra Plemmyrium undosum : nomen dixere priores Ortygiam. Alpheura fama est hue Elidis amnem Occultas egisse vias subter mare; qui nunc Ore, Arethusa, tuo Siculis confundilur undis. Jussi numina magna loci veneramur; et inde Exsupero prïpingue solum stagnanliâ Helori.
Je dépasse les bords, et ces vallons fangeux Qu'engraissent d'Hélorus les flots marécageux ; Je rase Pachynum, dont le colosse immense S'alonge dans les airs , et dans les flots s'avance. Plus loin , c'est Camarine , à qui l'ordre des cieux Défend de déplacer el son peuple et ses dieux ; Et le riche Gelas , arrosant de ses ondes La ville de son nom et ses plaines fécondes. J'avance , et d'Acragas je vois de loin les tours ; Acragas , dont les prés , dans de plus heureux jours , En foule nourrissoient , de leurs fécondes herbes , Les troupeaux florissants de ces coursiers superbes Qui dans les champs de Mars emportoient les guerriers. Je te passe à ton tour, ô terre des palmiers, Heureuse Sélinus ! et vous , rochers terribles , Que l'affreux Lilybée en pièges invisibles Sous sa perfide mer déguise aux matelots.
De là, rapidement emporté sur les flots, Drépane me reçoit; le malheureux Drépane, Oii le sort aux regrets pour jamais me condamne. Là, périt mon vieux père, après tant de travaux ; Anchise , mon seul bien , seul espoir de mes maux ! Là , tu laisses ton fils , ô père vénérable , Au moment où me rit un sort plus favorable ! Sauvé de tant d'ccueils , tu péris dans le port ! Ah ! le sage Hélénus , interprète du sort , Des oracles divins les terribles ministres , L'horrible Céléno , ses menaces sinistres , Dont la voix m'annonça tant d'effroyables coups , Ne m'avoient pas prédit le plus cruel de tous. Là cessent mes travaux. De ce triste rivage. Enfin les dieux plus doux m'ont porté dans Carthage.
Tel le héros troyen racontoit ses malheurs. Et tous les cœurs émus partageoient ses douleurs.