‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 112 sur 411 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Hélas 1 il faut encor daus ses folles douleurs Abaisser la hauleur de celte ame si fière, Recourir à des pleurs, descendre à la prière, El toul lentcr au moins avant que de mourir.

" Élise, lu k vois, le traître va me fuir : Déjà de toutes parts sou vil peuple s'allroupe ; Déjà de ses vaisseaux il couronne la poupe; Sa voile attend les vents : il part , et des rameurs L'insolente alégresse insulte à mes douleurs. Si j'avois pu m'altendre à ce revers horrible. Moins imprévu, ma sœur, il seroit moins terrible. J'ai reçu si souvent des preuves de ta foi ! Ma sœur, pour le fléchir je n'espère qu'en toi. Toi seule sur l'ingrat avois pris quelque empire ; Dans son ame à toi seule il permettoil de lire : Seule enfin, près de lui trouvant un doux accueil, Tu savois du barbare apprivoiser l'orgueil. Va, ma sœur, va trouver cet ennemi farouche; Dis-lui que ma douleur l'implore par ta bouche. Qu'ai-je fait ? d'Ilion ai-je embrasé les tours ? Ai-je à ses ennemis envoyé des secours .►• L'Aulide a-t-elle vu, secondant leur furie. Mes vaisseaux conjurés menacer sa patrie ? Ai-je sur Ilion arboré mes drapeaux , Arraché ses aïeux à la paix des tombeaux ? Ou de son père Anchise ai-je outragé la cendre ? L'ingrat ! et pourquoi doue refuser de m'enlendre ? Pourquoi sitôt me fuir ? pourquoi vouloir ma mort ? Hélas! je n'attends point qu'il s'unisse à mon sort; Je ne réclame plus les saints nœuds d'hyménée; Je ne veux plus troubler sa haute destinée : Il peut chercher ces bords, ce fortuné séjour. Cet empire, à ses yeux plus cher que notre amour ! Tout ce qu'exige, hélas! cet amour déplorable, C'est qu'au moins il attende un vent plus favorable ; Que d'un simple délai la stérile faveur Laisse un peu de ma flamme amortir la fureur ;

Iroprobc amor, q.nid non raortalia pectora cogis! Ire iteriim in lacrymas, itcium tentare precando Cogilur, et siipplex animos submittcrc ainoii : Ne quid incxpcitiira l'rustra moiitura rclinquat. « Anna, vides toto pioperari litore; circum IJndiquc convenere; vocal jam carbasus auras , Piippibus el Ireti nautsc imposuere coronas. Hune ego si polui tantum sperare dolorem ,

4»o Et perferre, soror, potero. Misera; hoc taïuen unuin Exscqncre, Anna, raihi. Solam nara peifidus ille Te colère, arcanos etiam tibi crederc sensus; Sola viri mollis aditus et tempera noras. I, soror, atque bostcm snpplex adfare superbnm : Non ego cum Danais Trojanam exsciiidcre gentera ai Aulide jtiravi, classeinve ad Pergama misi; Nec patris Anchisx cinerem Manisvc revelli. Cur mea dicta negat duras demittcre in aiiris ? Quo ruit? Extremum hoc misera: det rannus amanti :

*3^ Exspectet facilemqne fugam ventosque fcrentis.

Non jam conjiigium anliquum, quod prodidit, oro ; Ncc pulchro ut Latio careat; rcgniimquc reiinqiiat : Tempus inane pcto, requiem spatiumque furori, Duin raca me victam doecat fortuua dolere.

Que mon aine, exercée à prévoir cet outrage, Ait contre mon malheur préparé mon courage. Voilà ce que j'attends, ma sœur, de la pitié; Voilà ce que me doit au moins son amitié. Je lui paierai le prix d'une faveur si chère : Ma mort, puisqu'il le veut, en sera le salaire. »

Tels étoient ses discours, ses transports douloureux. Sa sœur au cher objet d'un amoiu- mallieureux En vain cent fois les porte el les reporte encore. Rien ne peut l'ébranler : un pouvoir qu'il ignore L'affermit, le soutient, l'enchaîne; et dans son cœur L'indomptable destin met toute sa j-igueur. Ainsi , des aquilons ligués contre un vieux chêne , Lorsque siu- l'Apennin le courroux se déchaîne , Ils s'élancent ensemble, ils sifflent, l'air frémit; De ses rameaux courbes sous son tronc qui gémit Les feuillages épars jonchent en vain la terre ; Lui , ferme sur son roc , triomphe de leur guerre, Soutient pompeusement sa tète dans les airs, Et plonge sa racine au gouffre des enfers. Tel éloit le héros ; son ame courageuse Soutient de mille assauts la tempête orageuse : Les larmes, les sanglots le poursuivent eu vain ; Il gémit sur Didon , il pleure son destin : Il pleure ; mais son cœur demeure inébranlable.

Alors Didon frémit du malheur qui l'accable , Et sent le désespoir succéder à l'amour : Elle implore la mort, elle est lasse du jour. Nourrissant le projet que sa fureur enfante, Cent présages affreux la glacent d'épouvante. Elle voit, en offrant ses dons aux immortels. Le lait en noirs ruisseaux couler sur les autels ; Elle voit d'un vin pur les liquides offrandes Ensanglanter leur marbre et souiller leurs guirlandes. Seule elle a remarqué ces présages d'horreur , Et son muet effroi les tait>mème à sa sœur. C'est peu : dans son palais, sa tendresse fidèle

Extrcniam hanc oro vcniam, miserere sororisi

Qtiam mihi quum dcderis, curaiilatam morte remittani. »

Talibus orabat , talisque miserrima fletus I\'rtque refcrtque soror; scd nullis ille movetur Fletibus, aut voces ullas tractabilis audit;

<<o Fata obstant, placidasque viri deus obstruit auris. Ac vclut , annoso validam quum robore quercum Alpini lîorcœ nunc iiinc nune flatibus illinc Eruere inler se cerlant; it stridor, et alte Consternunt terram coucusso slipite frondes, Ipsa liœret scopulis ; et, quantum vertice ad auras jElhcrias, tantum radiée in Tartara tendit. Haud secus adsiduis bine atque bine vocibus héros Tundilur, et raagno perscntit pcctorc curas : Mens immola raanet; lacrvma; volvuntur inanos.

45o Tum vero infelix fatis exterrita Dido 'i5 Mortem orat ; tacdet cœli convexa tueri. Quo raagis inccptura peragat, lucemque rclinquat, Vidit, turicremis quum dona iraponerel aris, Horrendum diclu! iatices nigrescerc sacros, Fnsaque iu obsccnnm se vertere vina cruorem. Hoc visum nulli , non ipsi effata sorori. Prœterea fuit in tectis de mannore templum.

L'ENÉIDE

Fil bâtir pour Sichée un temple que son zèle Enlouroit de festons, enibcllissoit de fleurs : Se là sortent, la nuit, de lugubres clameurs ; Là d'un cri lamental)le elle pense l'entendre Au fond de son tombeau l'inviter à descendre. Tantôt l'affreux hibou , seul au sommet des toits , Traîne en accents plaintifs son effrayante voix ; Tantôt à son esprit des souvenirs horribles Représentent des dieux les oracles terribles. Quelquefois , dans l'horreur des songes de la nuit , Elle croit voir Énce, elle ra])pelle, il fuit : Il fuit ! et, seule en proie à ses inquiétudes. Elle croit traverser d'immenses solitudes , Croit chercher ses sujets dans de loiniainl déserts. Tel Penthée, après lui traînant tous les enfers, Voit deux soleils aux deux, deux Thèbes sur la terre, Et cent spectres affreux qui lui livrent la guerre : Tel Oresie éperdu croit voir à ses côtés Sa mère secouant ses serpents irrités; Plus lom, la torche en main et rugissant de joie, Aleclon qui l'attend, prête à saisir sa proie. Alors , au désespoir remettant son destin , Elle aborde sa sœur; et, sous un front serein. Cachant l'affreux projet qui couve dans son ame : «Félicite ta sœur, dit-elle : de ma flamme L'objet n'est plus à craindre, et je sais le moyen De dégager mon cœur, ou d'enchaîner le sien. De ces mers ou le jour va plonger sa lumière. Des bornes de l'Afrique où sur sa tête altière L'mfatigable Atlas porte le poids des cieux. Une antique prêtresse est venue en ces lieux : Consacrée aux autels des jeunes Hespérides, C'est elle qui jadis contre des mains avides Prolégeoit les fruits d'or de leur fertile enclos,

Conjugis antiqui, miro quod honore colrbat, Velleribus niveis et fcsta fronde revinctura : *"" ninc cxaudiri voces et verba vocantis

Visa vin, nox quum terras obscura teneret; Solaque culminibus ferali carminé bubo Sa;pe queri, et longas in fletum ducere voces. Mnltaqiie pra;tcrea vatura pradicta piorum Terribili luonitu horrificant. Agit ipse furentem In somnis férus ^Eneas, scmperqiie relinqui 46 •Sola sibi, semper longara incomitata videtur Ire viam, et Tyrios déserta qiiœrere terra. Eumenidura veluti démens videt agniina Pentheus, *7° Etsolem gerainum, et duplicis se ostendere Theba;,; Aut Agamemnonius scenis agilatus Orestes , Armatam facibus matrcra et serpentibus alris Quum fugit, ultrieesque scdent in limine Dira;.

Ergo ubi coucepit furias evicta dolorc , Deerevitque mori, tempus secum ipsa modumque Exigit, et, HiTestam dictis adgressa sororem <n , Consilium vultu tegit , ac spcm Irontc serenat : « Inveni, germana , viam (gratare sorori) Qure mibi reddat eum, vel co me solvat amantem. t'»» Occani finem juxta, soleraque cadenicm,

Cltimus MÛuoynmi lociis est, ubi maxumus Allas Axera humero Inrquet stellis ardentibus aptura. lUnc mihi Massyla; gcntis monstrala sacerdos,

Qui d'un miel odorant, mêlé de froids pavots, Wourrissoit leur dragon, et du monstre sauvage Endormoit à son choix ou rcveilloit la rage. Son art endort aussi les chagrins amoureux, Ou d'un ardent amour ranime tous les feux. Sous ses pieds tu verras s'ébranler les campagnes, Les pins déracinés descendre des montagnes , L'onde arrêter son cours, l'Olympe ses flambeaux, Et les mânes sortir de la nuit des tombeaux. J'en atteste le ciel, chère sœur, et toi-même. Malgré moi j'ai recours à son pouvoir suprême. Toi, si tu plains les maux de ce cœur agité, Dans un lieu découvert, mais des yeux "écarté, Que iwr tes soins secrets un bûcher se prépare ; Qu'on y place le fer qu'a laissé le barbare. Et toute sa dépoudle, et ce lit conjugal, ' De ma ruine, hélas! le complice fatal.

Pour chasser de mon cœur un amour trop funeste. Il nous faut de l'ingrat détruire ce qui reste. » ^ Elle dit, et pâlit. Mais cependant sa sœur Ne peut de son projet soupçonner la fureur : Elle n'augure pas de sa douleur cachée Un désespoir plus grand qu'à la mort de Sichée, Et dresse iiniocemment le funèbre appareil.

Dans un lieu retiré, mais ouvert au soleil, Des rameaux du sapin, des longs éclats du chêne. On forme le bûcher; il s'élève , et la reine Du sacrifice affreux fait les tristes apprêts, Suspend en noirs festons la feuille du cyprès; Elle place au sommet la dépouille d'Énée , Et ce lit nuptial qu'a maudit l'hyménée, Et le fer du parjure, et son image, hélas! Instruments et témoins du plus cruel trépas.- Les autels sont dressés; la prêtresse terrible

Ilcspcridum tcmpli custos , epulasque draconi Quîe dabat, et sacros servabat in arbore ramos, Spargcns huraida mella soporiferumque papaver. Ilœc se carmiuibiis promittit solvere mentis, Quas velit, ast aliis duras immittere' curas ; Sistere aquam fluviis, et vertere sidéra rétro;

4D0 IN'octurnosque ciet Manis : mugire videbis

Sub pcdibus terram, et descendere niontibus oruos. Tcstor, cara, deos, et te, germana, tuumque Dulce caput, magicas invitam adcingicr artis. Tu sécréta pyrara tccto interiore sub auras Erige, et arma viri, thalamo qua; (ixa reiiquit L.ipius, exuviasque omnis, lectumque jugalem , Quo perii, superimponas. Abolere nefandi Cuncta viri monumcnta jubet monstratque sacerdos. » Hœc effata silet; pallor simul occupât ora 48.

Soo Non tamen Anna novis prœlexere funera sacris Gtrmanara crédit, nec tantos mente furorcs Concipit, aut graviora timet, quam morte Syebai O Ergo jussa parât.

At regina, pyra penetrali in sede sub auras Erecta ingenti, tœdis atque ilice secta , Jntcnditque locum sertis, et fronde coronnt hunerea; super exuvias, eusemque relictum , Eiligiemque toro iocat, baud ignara futuri. Stant arae circum, et criiiis efCusa sacerdos 5»

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