‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 117 sur 411 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

F.t le grand nom d'Acesle, et l'éclat de ces jeux, De vingt peuples divers ont inondé ces lieux. Tous accourus en foule ont dései'lé leurs villes , Rivaux ambitieux ou spectateurs tranquilles. D'abord les prix divers, l'airain, l'argent et l'or, Et la palme , à leurs yeux plus précieuse encor ; Des fronts victorieux la couronne brillante, Et des habits brodes la pourpre élincelanle , Et des trépieds sacrés, chers aux triomphateurs. Sont en pompe étalés aux yeux des spectateurs : Soudain par ses accents la trompette guerrière Aux combats désirés vient ouvrir la carrière.

Ils commencent : d'abord sur la plaine des eaux Quatre vaisseaux choisis portent quatre rivaux. Vantant de ses rameurs l'infatigable haleine, Mnesthée a sous ses lois la pesante Baleine ; Mneslhée, ô Memmius ! auteur de votre sang. Puis l'immense Chimère , où sur un triple rang La rame à triples coups dompte le flot rebelle, Sur l'abîme des mers flottante citadelle, Obéit à Gyas. Sergeste, dont le nom Des nobles Sergiens honore la maison , Fera gémir les mers sous le poids du Centam-e. Et toi, Cluenlius! né d'un sang qu'on adore, Cloanthe , de ton nom le fondateur fameux , Sur la verte Scylla fend les flots écumeux.

Au sein profond des mers, à l'aspect du rivage, S'élève un vaste roc qui, dans des jours d'orage. Cache son front battu des vents impétueux : Quand la mer aplanit ses flots tumultueux , Il paroît, et, sortant de la vague immobile, Offi'e aux oiseaux des mers un refuge tranquille. Là , leur main dresse un chêne orné de ses rameaux , Verdoyante limite , où chacun des rivaux Doit, repliant sa course au bout de la carrière. Revenir, et de loin regagner la barrière.

Famaqiie finitimos et clari nomen Acestse Excierat. Laeto conpierant litoia cœtu, Visuri vEncadas; pai-s et certare parati. Mimera piincipio aiite oculos, circoqiie locantur

"o In inedio : sacri tripodes, viiidesqiie coronae. Et paliuae , pretiuin victoribus , armaqiie, et ostro Perfusse vestes, aigenti auiiqiie talcula; Et tuba corumissos medio caiiit aggcre liidos 7. Prima pares incunt gravibus certariiina remis Quatuor ex omni delectae classe carinœ.

Velocera Mneslbeus agit acri remigc Pristin ; Mox Italus Mncslheus, gcnus a quo nomiue Memnii; Ingeiitemquc Gyas ingcnti mole Chimaerara, Urbis opus, ti'iplici pubcs quam Daidana versu

ïio Impelluiit ; terno consurgunt ordine remi 8

Sergcstusque , domus teiiet a quo Sergia noraen, Ceutauro invebitur magna; Scyllaque Cloanthus Cserulea, gcnus unde tibi, Romane Cluenti.

Est procul in pelago saxum spumantia contra Litora, quod tumidis submersura tnnditur oiim Fluctibus, hiberni condunt ubi sidéra Covi; Tranquilio silct, immotaque adtoUitur unda Campus , et apricis statio gratissima mergis. Ilic viridem 3îneas Trondcnti ex ilice raetam

Le sort règle les rangs : brillants de pourpre et d'or Sur leurs poupes montés, prêts à prendre l'essor, Les chefs fixent les yeux témoins de cette fête De pâles peupliers leur troupe ceint sa tête ; Et du fruit de Pallas la brillante liqueur De leurs corps demi-nus assouplit la vigueur.

Ils se placent, les bras étendus sur la rame; Attentifs au signal , ils l'attendent ; leur ame Est déjà dans la lice ; et l'espoir et la peur Font bouillonner leur sang, font palpiter leur cœur. Enfin l'airain sonore a rompu le silence ; La troupe impatiente au même instant s'élance ; Du même point déjà tout sort, tout est sorti, Et des cris du départ l'Olympe a retenti. Loin d'eux leur vol rapide a laissé la barrière ; Tous , roidissant leurs bras ramenés en arrière , Fendent l'onde qui fuit et roule à gros bouillons ; Tous déchirent son sein par de larges sillons. L'eau frémit sous la proue, et l'humide carrière Sous la rame s'ébranle et s'ouvre tout entière. D'un moins rapide essor, dans la lice emportés. Volent eu tourbillons cent chars précipités: Avec moins de transport retenant leurs haleines, Penchés sur le timon, et secouant les rênes, Dans les plaines d'Élis les jeunes combattants De leurs coursiers rivaux aiguillonnent les lianes. Ou vogue , on gagne , on perd , on reprend l'avantage : Des nombreux spectateurs l'intérêt se partage ; On entend tour-à-tour les vœux de rainilié, - L'accent du désespoir, celui de la pitié; Dans le vague des airs mille cris se confondent : Au loin sur les coteaux les clameurs se répondent ; Et l'écho du rivage, et la voûte des bois. Roulent en murmurant le bruit confus des voix.

Au milieu des clameurs et de la foule immense, Le premier des rivaux qui part et les devance,

>3o Constituit signura nautis pater, unde reverti Scirent, et longos ubi circumflectere cursus. Tura loca sorte legunt, ipsiqiie in puppibus aiiro Ductores longe effulgent ostroqiie dccori : Cetera populca velatur fronde juventus, Nudatnsque humeros oieo perfusa nitcscit.

Considunt transtris , intentaque brachia remis ; Intenti exspectant signum , cxsultantiaquc liaurit Corda pavor pulsans, lauduinque adrecla onpido. Inde, ubi clara dédit sonitum tuba, finibus omncs,

■*o Ilaud raora, prosiluere suis : ferit a?thera clamor Nauticus ; adductis spumant fréta versa laccrtis. Infindunt paritcr sukos, totumque dcbiscit 9 Convolsura remis rostrisque tridentibus aequor. Non tam prcecipites bijugo certarainc campuin Conripucre, ruunl;que ell'usi carcere currus; Ncc sic iumissis aurigœ undantia lora Concussere jugis , pronique in verbera pendent. Tuin plausu fremituque virum studiisque laventum Consonat omne nemus, vocemqne inclusa volutant

'5o Litora ; pulsati colles clamore résultant.

Effugit ante alios , primisque elabitur undis Turbam intcr fremituraque Gyas; qucm deindc Cloanthiiç Consequitur , melior remis; sed pondère piniis

L'ENÉIDE

C'est Gyas. Après lui Cloanthe fend les flots :

Ses rameurs sont plus forts; mais l'an des matelots

De son vaisseau pesant aecuse la paresse.

Après eux, emportés d'une même vitesse,

L'orgueilleuse Chimère et le Centaure altier

Volent; et le Centaure est tantôt le premier,

Et tantôt devant lui s'échappe la Baleine ;

Tantôt tous deux de fi-ont, fendant l'humide plaine,

Glissent; et, parcourant des espaces égaux.

De leur longue carène ils sillonnent les eaux.

Déjà s'offroit de près la borne désirée.

Quand Gyas, qui croyoit sa victoire assurée.

Du milieu de la mer crie à son vieux nocher :

-« Prends la gauche , reviens , et gagne ce rocher. »

Il dit : l'autre, craignant que son vaisseau n'échoue ,

S'écarte, et du rocher il détourne sa proue :

« Reviens, encore un coup; reviens, rapproche-toi, »

Dit Gyas ; et soudain il voit avec effroi

Cloanthe qui l'atteint, et qui, d'un vol rapide.

Glissant entre la boi-ne et le vaisseau timide ,

Tandis que de vains cris son rival frappe l'air ,

Passe, tourne, s'échappe, et vogue en pleine mer.

Le jeune homme frémit de perdre la victoire. Des pleurs mouillent ses yeux ."sans respect pour sa gloire, Sans égard pour les siens, dans l'abîme flottant Il pousse le nocher, le remjilace à l'instant. Lui-même il guide, il presse, il anime sa troupe, El plus près du rocher il ramène sa poupe. Le malhem-eux vieillard, malgré le lourd fardeau De l'âge et des habits qu'appesantissoit l'eau, Reparoit, et, montant sur la roche procliaine, S'assied tout ruisselant. La jeunesse iroyenne Avoit ri de le voir s'abreuver dans les mers , Et rit en le voyant rendre les flots amers.

Cependant les derniers , et Maesthée et Sergeste ,

Tarda tenet. Post hos, aequo discrimiae Pristis Ccntaurusqiie lociim tendunt superare priorem; Et nunc Pristis habet; nunc victam prsctcrit ingens Centaunis ; nunc uoa ambae junctisque feruntur Frontibus, et longa sulcant vada salsa carina. Jamque propinquabant scopulo, mctamque tcncbant,

•**> Quum prineeps medioque Gyas iu gurgite victor Reclorem navis conpellat voce Menœten :

«< Qiio tantum mihi dexter ubis? hue dirige gressum; Litus ama, et lœvas stringat sine palraula cautes; Altuni alii teneant. » Dixit; sed caeca Menœtes Saxa timcns , proram pclagi dctorquet ad undas. •< Quo diversus abis ? » itcrum : « Petc saxa , Menœtc, » Cum clainore Gyas revocabat; et ecce Cloanthura Respicit instantem tergo, et propiora tencutem. nie inter navemque Gyoe scopulosque sonantis

«"> Radit iter Isevum interior, subitoqiie priorera Praeterit, et métis tenet aequora tuta relictis.

Tuiu vero exarsit juveni dolor ossibus ingens; Nec lacrymis caruere gense ; segneraque Menœten , Oblitus dccorisque sui sociuinque salutis. In mare praecipitem puppi deturbat ab alla; Ipse gubernaclo rector subit, ipse magister, Ilortaturque viros , elavumque ad litora torquct. At gravis, ut fundo viï tandem redditus imo est,

Sur Gyas arrêté par un relard funeste

Se disputent le prix. Plus prompt dans son essor ,

Sergeste vole au but ; mais son navire encor

Ne passe qu'à demi le vaisseau qui lui cède ;

Une part l'accompagne, une autre le précède.

r^ependant à grands pas, de l'un à l'autre bout,

Mnesthée ailoit, couroit, et s'écrioit par-tout:

«Allons, amis, allons, courbez- vous sur vos rames ;

Fiers compagnons d'Hector , vous que dans Troie en flam-

J'ai choisis pour les miens , voici , voici l'instant [ nus

De déployer encor ce courage éclatant

Qui dompta les courants des mers de l'Ausonie,

Et les syrtes d'Afrique, et les flots d'Ionie.

Je ne demande pas de vaincre mes rivaux :

Si toutefois... mais non, ô dieu puissant des eaux!

Donne à ton gré la palme, et règle la victoire !

Nous, en perdant le prix, défendons notre gloire;

D'arriver les derniers fuyons l'opprobre affi-eux :

Voilà notre triomphe , et voilà Ions mes vœux ! »

Sur la rame à ces mots tous se courbent ensemble ;

Sous leurs vastes efforts tout le navire tremble.

L'onde en grondant s'enfuit : échappé par élans ,

Leur souffle entrecoupé bat leurs robustes flancs;

Leur bouche est desséchée, et leurs yeux étincellent,

Et des flots de sueur de fous côtés ruissellent.

Le sort remplit leurs vœux : tandis que, trop ardent,

Sergeste suit sa course, et d'un vol imprudent

Veut entre le rocher et la poupe rivale

Saisir rapidement un étroit intervalle ;

Quand du terme prescrit il pense s'approcher,

Malheureux! il rencontre un perfide rocher

Dont le pied s'avançoil sous les eaux moins profondes.

Le vaisseau sur l'écueil est porté par les ondes ;

Le roc heurté s'ébranle ; avec un long fracas

Les avirons brisés s'envolent en éclats ,

Jam senior, œadidaque fluens in veste Menœtes, '80 Summa petit scopuli, siccaqiie in rupe rescdit. llium et labentem Teucri , et risere natanlcm, El salsos rident revoraentcm pcctorc fluctus.

nie Iseta extremis spes est accensa duobus, Sergeste Mnestliciqne , Gyan superare raorantem. Scrgestus capit anle locum, scopuloque propiuquat; I\ec tota tamen ille prior praecunte carina ; Parte prier, parlera rostro premit aemula Pristis. At média soeios ineedens nave per ipsos Ilortatur Mnesliieus : « INunn , nunc insurgite remis, '9« Hectorei socii, Trojac quos sorte snprema Dcicgi comités ; nunc illas promile vires, ISunc animes, quibns in Gaelulis sjrtibus usi, lonioque mari , Malca^que sequacibus undis. Non jam prima pelo Mneslheus, oeque viucerc certo : Quamquamo! sed supercnt, quibus hoc, Neptune, dedisti; Extrcmos pudeat rediisse : hoc vincile, cives, Et prohibete ncfas. » Olli certamine suramo Procumbunt : vastis tremit iclibus aerea puppis, Sublrahiturque seluœ. Tum creber anhelilus artus 200 Aridaque ora quatit ; sudor fluit undique rivis. Adtnlit ipse viris optatura casus honerem; Namque furcns animi, dum proram ad saxa suburgct Interior, spatioque subit Sergestus inique.

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