‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 123 sur 411 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Phébé hrilloit au fiel : lout-à-coup, ô surprise!

A ses yeux apparoit l'ombre auguste d'Anchise.

•< O loi, trisle jouet des fureurs de Junon,

Toi, dit-il, que poursuit le destin d'Ilion,

Toi que j'aimai, vivant, cent fois plus que la vie,

Qui d'un cruel vainqueur évitas la furie,

Le dieu par qui ta flotte a triomphé des feux

A, du trône des airs, jelé sur toi les yeux :

Du prévoyant Nautcs écoute la sagesse.

Que des Troyens choisis la brillante jeunesse

Te suive aux champe latins : des peuples belliqueux.

Des peuples indomptés t'attendent en ces lieux.

Mais avant, il te faut, passant la rive sombre.

Visiter les beaux lieux où repose mon ombre ;

Car je n'habite pas le séjour des forfaits ,

Mais le vert Elysée et sa tranquille paix.

Pour y guider les pas, par plus d'un sacrifice,

La Sibylle à tes vœux rendra l'enfer propice.

Là tu verras ton père et ta postérité.

Adieu : Phébé déjà voit pâlir sa clarté;

Et, me privant trop tôt d'une vue aussi chère,

Les coursiers du soleil nous souftlent la lumière. "

Il dit, s'évanouit, et disparoît dans l'air.

Énée alors s'écrie : " O des biens le plus cher!

Ne puis-je qu'un moment revoir ce que j'adore .->

O mon père! demeure, attends, attends encore. "

Il dit , le cherche en vain : il n'est plus ; et son fils Court réveiller les feux sous la cendre assoupis. De la chaste Vesta ressuscite la llamnie, Invoque tous les dieux protecteurs de Pergame, Et les dieux de l'empire , et les dieux des foyers. Puis il rejoint Aceste et ses braves guerriers; Leur annonce du ciel la volonté suprême. Ce qu'ordonne le sort, ce qu'il résout lui-même. Aceste approuve tout. On dépose en ces lieux

po Turu vero in curas aninium diducitur omnis. Et Dox atra poium bigis subvccta teiiebat : Visa dehinc cœlo (acies delapsa pareiitis Anchisse subito talis clfundeie voces :

•< Nate, mihi vita quondam, dura vita manebat, Carc ma^is; nate, lliacis exercite fatis, Imperio Jovis hue venio, qui classibus igoera Depulit, et cœlo tandem miseratus ab alto est. Consiliis pare, quœ nunc pulcherriina Nautes Dat senior : lectos juvenes, foitissima corda,

iJ" Del'cr in Italiara : gens dura atque aspera cultu Dcbellanda libi Latio est. Ditis tamcn ante Infcrnas adcede domos, et Avcrna per alla Congressus pete, nate, meos. ISon uae iiupia namque Tartara habcnt, tristes umbra;; scd amœna piorum Concilia Elysiumque colo : hue casta Sibvlla ISigrarum inulto pccudum te sanguine ducet. Tuni genus orane tuum, et, quae dentur mœnia, disees. Jamque vaie : torquel medios nox humida cursus ; Et rae ssevus equis Oriens adflavit anhelis. »

îjo Dixerat, et tenuis fugit, ccu fumus , in auras. JEueat, : « Quo deiude ruis? quo proripis? inquit; Quem fugis? aut quis to nostris conpiexibus arcet? ..

Ua;c memorans eincrcra et sopitos suscitât ignis ; l'ergameuiuqne Lareni , et cana; penetralia Vestse, Farre pio, et plcna supplex vcneratur acerra.

l'ont ce qui , peu louché des promesses des dieux ,

Volontaire liabilant de l'heureuse Sicile,

Préfère à tant d'éclat un destin plus tranquille.

Cependant des vaisseaux an départ préparés.

Les cordages , les mâts , les bois sont réparés ;

El les Troyens choisis , prêts à ce grand voyage ,

S'ils n'ont pour eux le nombre , ont pour eux le courage.

Aussitôt de leurs murs le soc décrit le tour; Chacun demande au sort le lien de son séjour; Ces murs portent le nom , le nom sacré de Troie. Aceste à ses sujets les unit avec joie. Au rendez-vous du peuple un lieu vaste est marqué; On désigne une enceinte au sénat convoqué ; Sur le mont appelé du nom d'Eryx son frère , Enée élève ensuite im beau temple à sa mère ; Enfin un prêtre, un bois, un culle solennel, Consacrent à jamais le tombeau paternel.

Durant neuf jours entiers, les festins, les offrandes, Les prières, les vins couronnés de guirlandes, Ont imploré les dieux et de l'onde et des airs; Un souffle bienfaisant leur aplanit les mers; L'Autan les encourage. Aussitôt sur les rives De leurs derniers adieux roulent les voix plaintives; Et le jour et la nuit de longs embrassements Du dépai't douloureux retardent les moments. Tous brûlent de partir : ceux même que leur âge. Que leur sexe timide atlachoit au rivage. Ont oublié la crainte en ces moments de deuil; L'air n'a plus de tempête, et la mer plus d'écueil; Et la terre à leurs yeux a perdu tous ses charmes. Leur monarque attendri joint ses pleurs à leurs larmes , Et du dépôt sacré qu'il laisse sur ce bord A son auguste ami recommande le sort.

Éryx de trois taureaux reçoit le sacrifice; Le sang d'une brebis rendra la mer propice.

Extemplo socios primumque arcessit Aceslen , Et Jovis imperium, et cari prœcepta parentis Edocet, et quse nunc animo senteutia constet. Haud mora consiliis; nec jussa récusât Acestes.

75o Transcribunt urbi maires, populumque volentem Deponunt, animos nil magnae laudis egentes. Ipsi transira novanl, (lammisque arabesa reponunt Robora navigliis; aplani rcraosque rudcntisque, Exigui numéro, sed bello vivida virtus.

Intcrea JEneas urbem désignai aratro, SortiUisquc domos, hoc Uium, et ha;c loca Trojam Esse jubel. Gaudet regno Trojanus Acestes, Indicitque forum , et patribus dat jura vocatis. Tum vicina astris Erycino in vcrtice sedes

7G0 Fundatur Veneri Idaliae, turauloque sacerdos, Ac lucus laie sacer additur Anchisco.

Jamque dies epulata novem gens omnis, et aris Factus honos : placidi straverunt squora venli, Crcber et adspirans rursus vocal Auster in altum Exoritur procurva ingens per lilora fletus ; Conpiexi inler se noclemque diemque morantur. Ipsx jara raatrcs, ipsi, quibus aspera quondam Visa maris faciès, et non toierabile cœlum, Ire volunt, omnemque fugœ perferre iaborem.

'7" Quos bonus .ïneas diclis solalur amicis,

Et consanguinco lacrymans cominendat Aceslx.

L'ENÉIDE

Les câbles soûl rompus, le sigual «si donné; Chaque navire flotte aux vents abandonné. Une coupe à la main, l'olive sur la léle, Le héros , pour calmer le dieu de la tempête , Des intestins sanglants qu'il jette dans les mers, Et des flots d'un vin pur rougit les flots amers. On part ; la terre fuit , un vent frais les seconde , L'eau blanchit sous la rame , et le vaisseau fend l'onde.

Cependant, à Neptune ouvrant son tendre cœur, Vénus exprime ainsi sa touchante douleur : « De la fière Junon l'insatiable haine , O Neptune ! vers vous de nouveau me ramène. Le temps qui détruit tout, les prières, l'encens. Devant ce cœur d'airain deviennent impuissants; La voix du destin même en vain parle à son ame. C'est peu pour son courroux d'avoir détruit Pergame Sans relâche attachée à ses restes proscrits, Elle poursuit sa cendre et ses derniers débris. Quelle offense peut donc exciter tant de haine? Junon seule le sait. Sur la mer africaine, Tout récemment encore, ô comble datlenlats ! Devant vos propres yeux , dans vos propres étais , Son Éole, à mon fils osant livrer la guerre, A ligué contre lui le ciel, l'onde et la terre; El voilà qu'aujourd'hui dans de timides cœurs Par un nouveau forfait allumant ses fiu-eurs, A briller leurs vaisseaux elle excite leur rage ! La flamme a dévoré ce qu'épargna l'orage, El force , hélas ! mon fils , après tant de dangers , D'abandonner les siens sur des bords étrangers. Je n'ai plus qu'un désir : qu'un destin moins funeste Des Troyens opprimés respecte au moins le reste ! El, si l'arrêt du sort ne dément pas mes vœux. Conduise aux champs latins ce peuple malheureux. Voilà l'ambition du fils el de la mère. »

Tris Eryci vitulos, et tenipcstatibus agnam, Caeclere deinde jubet, solvique ex ordiiie funem. Ipse, caput tonssE foliis evinctus olivae, Stans procul in prora, pateratu tenet, extaque salsos Porricit in fluctus; ac vina liquenlia l'undit. Prosequitur surgens a puppi vcntiis euntis ; Certatim socii feriunt marc, et œquora verrnnt, At Venus iuterea Ncptunum exercita curis

'80. Adloquitur, talisque elfundit pcctore questus. «Junonis gravis ira, nec exsaturabiie pectus, Cogunt me, Neptune, preces descendere in omnis : Quam nec longa dies, pietas nec mitigat uila, Nec Jovis imperio fatisvc infracta quiescit. Non média de gente Phrygum exedissc nefandis Urbem odiis satis est, nec pœnam traxe per omnem Relliquias; Troj;e cincres atque ossa pereml.t Insequitur : eaussas tant! sciât illa furoris ! Ijisc mihi nuper Libycis tu testis in undis,

?9" Quam moicm subito excicrit : maria omnia cœlo Miscuit, jEoliis nequidquam fréta procellis, In regnis boc ausa luis.

Per scclus eccc cliam Trojanis matribus actis Exussit fœdc puppis; et classe subcgit Amissa socios ignota; linquere terra>.

Quod superest, oro, liceat dare tuta per undas

Neptune, en souriant, entend sa plainte amère, Console sa douleur, el dit : « Non , ce n'est pas A la fille des mers à craindre mes étals : Vénus dans mon empire a reçu la naissance. Moi-même ai quelques droits à votre confiance : Souvent, pour votre Enée employant mon pouvoir. J'ai fait rentrer les vents, les flots dans leur devon-; El sur la terre encor, dans plus d'une journée, Vénus, vous m'avez vu soigner sa destinée. Quand le terrible Achille, au milieu des combats, Des Troyens haletants, que poursuivoit son bras, Moissonnoil des milliers, ou contre leurs murailles Écrasoil leurs débris échappés aux batailles ; Lorsque, chargé de morts, le Xanihe épouvanté Suivoit péniblement son cours ensanglanté; Alors vous m'avez vu du fier vainqueur de Troie Sauver dans un nuage une si noble proie; Et, trompant de ce fils le terrible rival. L'arracher malgré lui d'un combat inégal : Pourtant, vous le savez, une cruelle injure Livroit à mon courroux celte cité parjure. Même intérêt m'anime; el, conduits jusqu'au port. Ses vaisseaux de l'Averne ironî loucher le bord : Un seul de ses Troyens périra dans l'abîme. Pour le salut de tous un seul sera victime. »

Vénus calme à ces mots ses déplaisirs cruels. Le char du dieu l'attend : ses coiusiers immortels Ont reconnii sa voix el ses mains souveraines. A leur bouche écumante il a rendu les rênes; Il vole; et d'un côté le jeune Palémon, El les fils de Glaucus, et l'agile Triton; De l'autre, Panopée, el Thalie, et Mélite, El Nésée, et Spio, sont sa brillante suite : De déesses, de dieux l'immortel entouré Rase , en volant , les eaux sur son char azuré.

Vêla libi! liceat Laurentem adtingere Thybrini ! Si concessa peto, si dant ea mœnia Parca". » Tum Saturnins hoec domitor maris edidit aiti :

^00 Fas omne est, Cytberea, meis te fidere regnis, Unde genus ducis. Merui quoque; saepe furores Conpressi et rabiem tantam cnelique marisque. Nec minor in terris, Xanthum Simoentaquc tcstor, jïnea; mihi cura tui : quum Troia Acbilles Exanimata sequens inpingerct agmina mûris, Millia multa daret leto, gemerentque repleti Amnes, nec rcperire viam atque evolvere possct In mare se Xanthus; Pelida; tune ego fnrti Congrcssum ^jican, nec dis nec viribus srquis,

81» Nube cava rapui , cuperem quum vertere ab imo Stnicla meis manibus perjuraî mœnia Troja\ Nunc quoque mens eadera perstat mibi; pelle timoreic Tutus, quos optas, portus adccdet Averni : Lnus erit tantum, amissum quem gurgite quïret; IJnum pro multis dabitur caput. »

Dis ubi lœla dc.Te permulsit pcctora dictis : .lungit equos auro genitor, spumantiaque addit Frena feris, manibusque omnis effnndit babcnas. Cœruleo j)er summa levis volât aequora curru :

8»« Subsidunl undœ, lumiduraquc sub axe tonanti

Stcniilur œquor aquis : fugiunt vaste a;there nimbi.

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