‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 128 sur 411 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Elle dit. Le héros , le cœur préoccupé , D'élouncment, de crainte el de respect frappé, Trisle, les yeux baissés , s'éloiguant en silence, Maudissoit la Fortune et sa longue inconstance. A son chagrin profond Achale unit le sien , Et des propos divers forment leur entretien. Quel est ce malheureux, quelle est celte ombre chère Pour qui Plulon demande un tribut funéraire ? Quand leurs tristes regards, ô coup inattendu! Reconnoissent Misène à leurs pieds étendu ; Misène, dont l'airain, cher au dieu de la Thrace, lilchauffoit la valeur et ralhnnoit l'audace. Jadis, du grand Hector illustre compagnon, Il portoit près de lui la lance et le clairon; Mais quand Hector perdit la vie et la victoire. Sous un autre héros gardant la même gloire, Du vaillant fds d'Anchise il suivit le destin. Un jour qu'il embouchoit l'harmonieux airain , Provoqué par le bruit de sa conque sonore. Un des Triions jaloux , qu'un noir dépit dévore (Si le dépit est fait pour les âmes des dieux) , Saisit dans sa fureur ce rival odieux.

Le plonge entre les rocs , sons la vague écumeuse. Tous pleurent sa vaillance et sa trompe fameuse ; Et le héros sur-tout , du sommet d'un rocher. Veut porter jusqu'aux cieux son superbe bûcher. De l'antique forêt déjà les chênes tombent ; Les sapins orgueilleux sous la hache succombent : On déchire leurs troncs, on coupe leurs rameaux. Et du sommet des monts roulent de vieux ormeaux.

Enée est à leur tête; il médite en silence; El , plongeant ses regards dans la forêt immense :

Adspicies. » Dixit, pressoque obrautiiit ore.

^neas mœsto defixus himina voltu Ingreditur, linquens antriiin, cœcosqiic volutat Evcntus aniino seciim. Cui fidus Achales It coiues, et paribus émis vestigia (igit.

'^" Milita inter scse vario sermoiic serebaiit :

Qiiera sociuni exanimcm vates, qiiod corpus huinanduni Diceret. Atque illi Misenurn in litore sicco , Ut venere, vident indigna moite pereinpluin; Misenuiu jEoliden, qiio non piœstantior aller ^re ciere viros, Martemqiie adeendere eantii. Hectoris hic magni luerat cornes, Hectora circura Et lituo pugnas iusignis obibàt et hasta. Postquara ilium vita victor spoliavit Achilles, Dardanio Jineœ sese forlissimus héros

«"o Addidcral sociiiin, non infciiora secntus.

Scd tum, forte cava diim persouat aeqiiora concha. Démens et cantu voeat in certaniina divos, .Emulus exceptum Triton (si credere dignum est) Inter saxa virum spiimosa inraerserat unda. Ergo omnes magno circum clamore fremebant, Prœcipue pins ^neas. Tum jussa Sibylls, Haud mora, festinant flentes, aramqne sepulcri Congerere arboribns, cœloque educere certant. Ilur in antiquam silvam, stabula alla l'erarum •

i8o Procumbunt pioeœ; sonat icta securibus ilex; Fraxineaeque trabes, cuneis et fissile robur Scinditur; advolvunl ingentis montibns ornes. NecDon iEneas opéra inter talia pnmus

« Oh! dans son vaste sein, si ce bois spacieux Me nionlroit les rameaux que demandent les dieux 1 La Sibylle l'annonce; et ta mort, ô Misène ! Me prouve trop combien sa parole est certaine ; Et le destin , toujours trop fécond en douleurs , Ne m'a jamais en vain annoncé des malheurs. » Comme il disoit ces mots, deux colombes légères, De la belle Cypris agiles messagères, S'abatlenl à ses yeux ; et son regard surpris Reconnoit de Vénus les oiseaux favoris.

Aussitôt il s'écrie : « Oiseaux de Cythérée ! Descendez-vous vers moi de la voûte élhérée ? Venez ; que votre vol me guide vers ces lieux Où ma main doit cueillir le rameau précieux. Et loi, ma mère, el toi, conduis-moi sur leur trace ] » Le couple alors s'envole, et d'espace en espace, Autant que l'œil de loin peut suivre son essor, S'élève , redescend , et se relève encor. Mais de l'affreux Averne el de ses lacs immondes A peine ces oiseaux ont reconnu les ondes , Ils délournent leur course, et d'un vol assuré Vont se poser tous deux sur l'arbre désiré. Son or brille à travers une sombre verdure. Tel, quand le pâle hiver nous souffle la froidure. Le gui sur un vieux chêne étale ses couleurs, El l'arbuste adoplif le jaunit de ses ûeurs : Tel éloit ce rameau ; tel , en lames bruyantes , S'agite l'or mouvant de ses feuilles brillantes. Au doux frémissement , à l'éclat de cet or , Le héros court, saisit, emporte son trésor. Et vole triomphant l'offrir à la prêtresse. Cependant les Troyens, accablés de tristesse,

Hortatur socios, paribusque adcingitur armis; Atque iiœc ipse suo tristi cura corde volutat, Adspcetaiis silvam ininensam, et sic voce precatur - « Si nune se nobis iile aureus arbore ramus Ostendat neinore in tanto ! quaudo omnia vere. Heu! niinium de te vates, Misène, locuta est. »

'9° Vix ca fatns erat, geiuinoe quum forte eolumbfe Ipsa sub ora viri cœlo venere volautes. Et viridi sedere solo. Tum maxumus héros Maternas adgnoscit avis, lœtusque precatur : « Este duces, o, si qua via est, cursumque per auras Dirigite in lucos, ubi pinguem dives opacat Ramus humura! Tuque, o, dubiis ne defice rébus, Diva pareus ! » Sic effatus vestigia pressit , Observans quae signa ferant, quo tendere pcrgant. Pascentes illae tantum prodire volando,

2^0 Quantum acie posscnt oculi servare sequentum. Inde, ubi venere ad fauces graveoleutis A verni, Tolliint se celcres, liquidumque per aéra lapsx Scdibus optalis gemina: super arbore sidunt, Discolor unde auri per rainos aura refulsit. Quale solet silvis brumali frigorc viscum Fronde virere nova, quod non sua seminat arbos, Et croceo fétu tcretis circuradare truncos; '

Talis erat species auri frondentis opaca Ilice; sic leni crepitabat bractea vento.

210 Conripit jCneas extemplo, avidusque refringit Cunctantem, et vatis portât sub tecta Sibylla;. Nec minus interea Misenura in litore Teucri

i; EN EIDE.

Debout près de Misène , objet de leurs douleurs , L'eutouroient en silence , et répandoient des pleurs. De sapins résineux, de rameaux sans verdure, Ils dressent du bûcher l'immense architecture ; Et, du triste édifice enfermant les apprêts, En cercles sont penchés de funèbres cyprès : Au-dessus, du héros on a placé les armes. Pour en baigner ce corps, digne objet de leurs larmes. Ils répandent les flots bouillonnant dans l'airain , Et.de riches parfums s'épanchent de leur main. On gémit, on le met sur le lit funéraire, De ses restes muets triste dépositaire ; On étend au-dessus ses habits précieux , Dépouille si connue et si chère à leurs yeux ! D'autres , le regard morne et l'ame désolée , Triste et lugubre emploi ! portent le mausolée. Saisissent des brandons; et, tremblant d'approcher, En détournant la vue allument le bûcher. L'encens, l'huile, les mets, les offrandes pieuses Que jettent dans le feu leurs mains religieuses. Brûlent avec le corps : des parfums onctueux Arrosent les débris qu'épargnèrent les feux ; La douleur les confie à l'urne sépulcrale ; Le rameau de la paix répand l'onde lustrale. On pleure encor Misène, on l'appelle trois fois. Et les derniers adieux attendrissent leurs voix. Énée à cet honneur en joint un plus durable : Sur un mont il élève un trophée honorable , Y place de sa main la lance et le clairon ; Et ces bords , ô Misène , ont conservé ton nom.

Mais il est d'autres soins qu'exige la prêtresse : En un lieu sombre , où règne une morne tristesse , Sous d'énormes rochers , un autre ténébreux Ouvre une bouche immense ; autour , des bois affreux , Les eaux d'un lac noirâtre en défendent la route :

Flebant, et cineri ingrato suprema ferebant. PrJDcipio pinguem taedis et roborc sccto liigeutem slruxere pyram; ciii fioiidibus atiis Intexunt latera, et fcralis aute cupressos Constituuut, decoraatque super lulgciitilius arniis. Pars calidos laticos et ahena undaiitia flaniinis Expédiant, corpusque lavant iVigeiitis et ungunt.

2Î0 pit n-emitus : tum membra toro defleta reponiuit, Puipureasque super vestis, velaïuiua nota, Conjiciuut; pars ingenti subiere fcretro. Triste ministeriuin, et subjeutain more parenlum Aversi tenuere faccm. Congesta creraautur Turea dona, dai>es, fuso cratères olivo. Postquam conlapsi cincres, et Uamma quievit, Reliquias vino et bibulain lavere favillam, Ossaque lecta cado texit Corynxus ahcno. Idem ter socios pura circumtulit unda,

'2o Spargens rore levi et ranio fclicis olivse, l.uslravitque vires, dixitque novissliua verba. At plus jEueas ingenti mole sepulcruui Inpiinit, suaque arma viro, remuraquc, tubamque, Monte sub aerio .; qui nunc Misenus ab illo Dicitur, aeternumque tcnet pcr $a;cula nomeii.

His actis, propcre exsequilur praecepla Sibylla;. Spelunca alla luit, vastoque iumauis hiatu.

L'œil plonge avec effroi sous sa profonde voûie.

De ce gouffre infernal l'impure exhalaison

Dans l'air atteint l'oiseau frappé de son poison,

Et de là par les Grecs il fui nommé l'Averne.

Avant (juc d'affronter cette horrible caverne ,

La prêtresse d'abord, sous les couteaux sanglants,

De quatre taureaux noirs a déchiré les flancs ,

Les baigne d'un vin pur , et , pour premier hommage ,

Brûle un poil arraché de leur têle sauvage ,

L'offre à la déité qui, du trône des airs.

Étend son double empire au séjour des enfers.

D'autres frappent du fer les victimes mourantes ,

Et reçoivent leur sang dans les coupes fumantes.

Un glaive, au même instant , dans les mains du héros,

A la Terre, à la Nuit, vieux enfants du Chaos,

Immole luie brebis dont la couleur rappelle

La noire obscurité de la nuit éternelle.

La fille de Cérès, Proserpine, à son tour,

Stérile déité d'un stérile séjour ,

En hommage reçoit une vache inféconde.

Puis il consacre au roi de ce lugubre monde

L'offrande funéraire, et ces tristes autels

Que dans l'ombre des nuits invoquent les mortels.

Lui-même il abandonne aux flammes dévorantes

Des taureaux égorgés les entrailles sanglantes.

Vnlcain en fait sa proie, et du gras olivier

L'onctueuse liqueur arrose le brasier.

Voilà qu'au jour naissant mugissent les campagnes; La cime des forêts tremble au front des montagnes ; La terre éprouve au loin d'affreux ébranlements, Et les chiens frappent l'air de leurs longs hurlements. C'es! Hécate ; à sa vue ont tressailli les mânes. « Loin de ce bois sacré, loin de mes yeux, profanes ! S'écria la prétresse. Et loi qui suis mes pas , Troyen , saisis ton glaive , et prépare ton bras. »

Scrupea, tuta lacu nigro neraorumque tenebris; Quara super haud ulla; poterant inpune volantes

»■*<> Teudere iter pennis : talis sese halitus atris Faucibus effundens su|)cra ad convexa fercbat; *Undc locum Graii dixciuut nomine Aornoii * Quatuor hic primum nigrantis terga juvencos Constituit, frontiquc invergil vina sacerdos; El, summas carpeus média iiiter cornua ssetas, Ignibus inponit sacris, libamina prima, Voce vocans Hccalcn, cœloque Ereboque potentera. Supponunt alii cullros, tcpiduraque cruorem Suscii)iuiit paleris. Ipse atri velleris agnam

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