‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 139 sur 411 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

Un jour vint se poser sur l'un de ses rameaux Un essaim, dont les pieds, en flcxil)les anneaux, L'un par l'autre attachés à la branclie pliante, Montrèrent tout-à-coup une grappe pendante. Un prêtre saint alors fait entendre sa voix : «Mon dieu parle, dit-il , il m'inspire : je vois Des lieux d'où cet essaim al)orda sur nos plages, Et de ce vieux laurier envahit les feuillages, Je vois des étrangers fameux par leurs exploits Fondre sur nos remparts, et nous donner des lois. » C'est peu : dans tout l'éclat de sa pompe royale, Un jour auprès du roi, de sa main virginale. Sa fille présentoit l'encens aux immortels; Tout-à-coup, ô terreur! s'élançant des autels, Le feu sacré saisit sa belle chevelure. De son auguste front embrase la parure. Son bandeau , sa couronne , éclalauls de rubis ; Parcourt en pétillant ses superl)es habits. D'un brûlant tourbillon l'embrase tout entière; El le temple étonné resplendit de lumière. L'augure est consulté : ■< Ce présage certain Annonce, répond-il, un illustre destin; Mais ce feu merveilleux, propice à Lavinie, D'un vaste embrasement menace l'Ausonie. »

Latinus s'épouvante; au temple paternel Il vole du dieu Faune interroger l'autel , Perce la sombre nuit de l'antique Albunée, Qu'entoure un noir marais d'une onde empoisonnée, El dont les flots sacrés|, épanchés en torrents, Font retentir des bois aussi vieux que le temps. Là cent peuples divers , cent nations lointaines Viennent chercher du sort les réponses certaines ; Là , quand le prêtre aux dieux a présenté ses dons , Et des béliers sacrés arraché les toisons , Quand son corps assoupi presse leurs peaux sanglantes ,

Examen subitum ramo frondente pcpcndit.

Continuo vates : « Exteinum ceroiinus , inquit, Advcntare virum, et partes petere agmen casdem

70 Parlibus ex isdem, et suinma domiiiarier arce. » Praeterea, castis adolet dura altaria tandis. Ut juxta gcnitoiem adstat Laviiiia virgo. Visa (nelas) loiigis coniprcndcre crinibus ignem, Atqiic omnem ornalum flamma crépitante cremari; Regalesque adcensa comas, adccnsa coronara Insignera gemrais; tum furaida lumine fulvo Involvi , ac lotis vulcanum spargere tectis. Id vcro horrendum ac visu mirabde feni : Nanique fore inlustrcra lama fatisqne canebant

*° Ipsara, sed populo magnum porlcnJere bellum. At rex, sollicitus raonstris, oracula Faunl Fatidici gcnitoiis adit, lucosque sub alla Cousulit Albunea, ncmorura qu» maxima sacro Fonte sonat, saevamque exhalât npaca mcpbitim. Ilinc liai» gentes, omnisque OEnotria tellus. In dubiis responsa petunt. Hue dona sacerdos Quura tulit, et cîesarura ovium sub noctc silcnti Pellibus incubait stratis, somnosque petivit, Multa modis simulacra videt volitantia miris,

9" Et vinas audit voces, fruiturque deorum

Conloquio, atque irais Achcrouta adfatur Avernis.

Il voit dans son sommeil mille formes errantes.

Il écoute leurs voix, commerce avec les dieux,

Interroge l'enfer et fait parler les cieux.

Le roi pénètre au sein de ces forêts antitpies,

Presse pendant la nuit les toisons prophétiques.

Attend l'auguste oracle ; et soudain une voix

Arrive jusqu'à lui du silence des bois :

«Mon (ils, chez les Latins ne choisis pohit un gendre;

Un étranger viendra (ton sort est de l'attendre).

Qui par ses nobles faits, son bras victorieux.

Portera jusqu'au ciel notre nom glorieux;

Dont les fiers descendants vaincront plus de contrées

Que l'astre élincelant des voûtes azurées

N'en découvre sous lui , quand du Irône des airs

Il embrasse les cieux , les pôles et les mers. »

Le roi ne cache point la fatale réponse;

Déjà la Renommée à cent peuples l'annonce.

Tandis que les Troyens, vainqueiu-s heureux des eaux

Au rivage du Tibre enchaînent leurs vaisseaux.

Dans le lieu le plus frais d'une riche campagne , Le héros et ses chefs , et le charmant Ascagne , Sur la verdure assis, et d'ombrages couverts. Réparent par des mets les fatigues des mers.. Ces mets ne chargent point une table superbe : Des gâteaux de froment qu'ils étendent sur l'herbe (Ainsi s'accomplissoient les arréis du destin) Composent sans apprêts un champêtre festin ; Des tributs des vergers leur coupe se couronne, Et Cérès a reçu les présents de Pomoue. Tous leurs mets épuisés , de ce fatal froment Leur dent audacieuse attaque l'aliment; Et leur faim, s'accordant avec l'ordre céleste, De la pâte sacrée a dévoré le reste.

Ascagne, à cet aspect, dans un transport soudain : « Eh quoi ! la table aussi devient notre festin ! »

Hic et tum pater ipse petens responsa Latinus * Centura lanigeras mactabat rite bidentes , Atque harum effultus tergo stratisque jacebat Velleribus. Subita ex alto vox rcddita luco est : « A'e pete connuiiiis natam sociare Latinis , O mea progenies , thalamis neu crcde paratis : Externi veuiunt generi, qui sanguine nostrum IVoraeu in astra ferant, quoruraque ab stirpe nepotes 'oo Omnia sub pedibus, qua sol utruraque recurrens Adspicit oceanum, vertique regique vidcbunt. » Haec responsa patris Fauni , monitusque silent: Nocte dates, non ipse suo prerait ore Latinus; Sed circum laie volitans jam Fama pcr urbes Ausonias tulerat, quura Laoraedontia pubcs Gramineo ripae re.igavit ab aggere classera.

iEneas , priraique dures, et pulcher liilus, Corpora sub rarais dcponunt arboris altœ, Instituuntque dapes, et adorea tiba per herbara "o Subjiciunt epulis (sic Juppiter ipse raonebat). Et Céréale sulura pomis agrestibus augent. Consumptis hic Ibrte aliis, ut verterc raorsus Exiguara in Cercrein penuria adegit edendi. Et violare manu malisque audacibus orbem Fatalis crusti, patulis nec parcere quadris : >< Hcus ! etiam raensas consumimus! » ii.'quit luhis.

L'ENÉIDE

S'écria-t-il. Ces mots, qu'on eût jugé frivoles,

Le héros les saisit; et ces douces paroles

Sont pour lui le signal de la fin de leurs maux.

Rempli du dieu par qui sont inspirés ces mots,

« Salut, s'écria-t-il, terre long-temps promise!

Salut, dieu des Troycns! plus d'une fois Anchise

( J'en avois jusqu'ici perdu le souvenir )

M'annonça conmie un bien ce malheur à venir.

Mon fils , me disoit-il , si la faim indomptable

Un jour en aliment te fait changer ta table ,

Dans ce même moment et dans ces mêmes lieux

De ton premier abri fais hommage à tes dieux :

Là de Ion sort cruel finira la détresse.

Ainsi parloit Anchise; il me tient sa promesse.

Oui, je les trouve enfin ces lieux hospitaliers :

Voilà notre patrie , et voilà nos foyers !

Vous donc , dès que le jour vous rendra la lumière ,

Courez de ce pays visiter la frontière;

Que sur des points divers nos compagnons épars

Reconnoissent ses mœurs, ses peuples, ses remparts.

Maintenant invoquons le souverain du monde;

Qu'imploré par nos vœux, Anchise nous réponde,

Et que Bacchus pour nous prodigue sa liqueur. »

Il dit , et l'alégresse a ranimé leur cœur. Lui, le front couronné d'une feuille légère, Adore de ces lieux le pouvoir tutélaire, La Terre, qui naquit avant les autres dieux , Les fleuves , les forêts , inconnus à ses yeux ; Et la Nuit ténébreuse, et ses flambeaux nocturnes. Qui déjà commençoient leurs courses taciturnes ; Jupiter honoré sur les monts idéens, C}l)èle à jamais chère aux peuples phrygiens. Qui, tous deux protecteurs de la gi-andeur troyenne , Tin jour protégeront la puissance romaine; Et ceux dont il naquit, couple auguste, immortel, Anchise dans l'Érèbe , et Vénus dans le ciel.

Ncc plura adludens. Ea vox audita laborum Prima tulit Gnem , primamque loquentis ab ora Eripuit pater, an stupefactus numine pressit.

120 Conlinuo : « Salve, latis mihi débita tellus; Vosque, ait, o fidi Trojae, salvete. Pénates. Ilic doiuiis, hsc palria est. Genitor luihi talia, namqiic Nunc rcpeto, Anchises l'atorura arcana reliqult : Quum te, nate, famés ignota ad litora vectum Adcisis coget dapibus consumere mensas, Tum sperare domos defcssus , ibique mémento Prima locare manu molirique aggere tecta. Hsec erat illa famés; hxc nos suprema manebat, Exitiis positura modum.

i3o Quare agite , et primo lœti cura lumine solis

Ou» loca, quive habcant horaîncs, ubi mœnia gcntis, Vestigcmus, et a portu dlversa petamus.

ISunc paieras libate Jovi , precibusque vocatc Anchisen genitorcm , et vina rcponite mcnsis. »

Sic deinde effatus frondenti tcmpora ramo Implicat, et Geniumque loci, primamque deorum Tellurem , Nyraphasque , et adhuc ignota precatur Flumina : tum INoctem, Noctisque orientia signa, Idœumque Jovem , Phrygiaraque ex ordine matrem

'i° Invocat, et dupHccs Cœloque Ereboque parentes.

Comme il parloit encor, d'un coup de son tonnerre Le roi des dieux s'annonce , et lui-même à la terre Il montre et fait briller dans l'éclat d'un ciel pur Un nuage éclatant d'or, de pourpre et d'iizur. Aussitôt dans les rangs des fiers enfants de Troie Il se répand un bruit qui les remplit de joie : Le jour est donc venu de bâtir leurs remparts ! L'espérance au front gai brille de toutes parts ; Par-tout nouveaux festins et nouvelles offrandes, Et la coupe à pleins bords s'entoure de guirlandes.

A peine dans les cieux l'aurore de retour Reprenoit ses flambeaux et rallumoit le jour, On part , on se répand sur ces nouvelles plages; On reconnoît les lieux, le fleuve, les rivages; Là , c'est le Numicus et les champs laïa-entins ; Voilà le Tibre ; ici sont les murs des Latins, Des Latins distingués par leur fierté guerrière. Alors, pris dans les rangs de son armée entière, Cent députés troyens, dont Énce a fait choix, Ont ordre de marcher vers la ville des rois. Chargés de riches dons, l'olivier pour couronne, Ils volent accomplir ce que leur chef ordonne. Énée alors prélude à ses remparts nouveaux ; Lui-même à ses Troyens en prescrit les travaux : Un sillon, où le soc a laissé son empreinte, De la cité future a désigné l'enceinte ; De remparts de gazon les murs sont entourés ; Sous la forme d'un camp ils croissent par degrés,

La troupe arrive enfin, et de la capitale Déjà s'offre à leurs yetix la pompe impériale ; Ils approchent des murs. Là de jeunes guerriers Guident des chars poudreux, domptent de fiers coursiers, La lance ou l'arc en main signalent leur adresse, Et disputent d'ardeur, d'audace, et de vitesse. L'un d'eux, aiguillonnant un coursier généreux, Vers son auguste roi vole, arrive avant eux;

Hic pater omnipotens ter cœlo clarus ab alto Jnlonuit, radiisque ardcntem Uicis et auro Ipse manu quaticns ostcndit ab a;tbei'e nubem. Diditur liic subito Trojana per agmina rumor, Advenisse dicm, quo débita mœnia coudant. Ccrtatim instaurant epulas, atque omine m.'gno Crateras l»ti statuunt , et vina coronant.

Postera quura prima lustrabat larapade terras Orta dies, urbem, et fines, et litora gentis

i5o Divers! explorant : ha;c l'ontis stagna Numici,

Hune Thybrim fluvium, hic fortes habitare Latinos. Tara satus Ancbisa delectos ordine ab orani Centura oratores augusta ad mœnia régis Ire jubct, ramis vclatos Palladis omnes; Donaquc ferre viro, paccmque cxposcere Teucris. Haud mora; festinant jussi, rapidisquc fcruntur Passibus. Ipse buraili désignât mœnia fossa, Molilurque locum ; primasque in litorc sedes , Castrorura in raorcra, piunis atquc-aggere cingit.

•Go Jaraque iter emensi, turres ac tecta I^atinorura Ardua cernebant juvenes , muroque subibant. Ante urbem pueri et primaîvo flore juvcatus Exercentur equis, domitantquc in pulvcre currus, Aut acres tendunt arcus, aut lenta lacertis

Page 1