‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 151 sur 411 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Il ne iiéijligc pas le saint l)ois d'Ari^ilète,

De ses nobles regrets éloquent interprète :

Là par ses soins repose un perfide Argien,

Qui trouva son trépas en méditant le sien.

Enfin s'offre à leurs yeux la roche Tarpéienne,

Ce futur Capitole , oîi la grandeur romaine

Étalera son marbre et ses colonnes d'or :

Des ronces, des buissons le hérissent encor.

Déjà le peuple, ému d'une pieuse crainte,

Pressentoit ses destins et sa majesté sainte;

Déjà ce mont, ce roc le frappoit de terreur.

« Voyez là-haut ces bois , dont la muette horreur

Aujourd'hui même encore inspire l'épouvante ;

Quel dieu réside au fond de leur nuit imposante ?

On ne sait, mais un dieu réside dans ces bois :

Même, je m'en souviens, nos bergers ont cent fois

Cru voir, dans tout l'éclat de sa grandeur suprême,

Sur ce terrible mont tonner Jupiter même.

Là sont les murs détruits de deux grandes cités,

Monuments des héros qui les ont habités;

L'une est Janiculum, et l'autre Saturnie :

Janus de la première enrichit l'Italie,

Et Saturne de l'autre éleva les remparts. »

L'humble palais du roi frappe enfin leurs regai'ds. Quelques troupeaux erroient dispersés dans ces plaines. Séjour des rois du monde et des pompes romaines ; Et le taureau mugit, où d'éloquentes voix Feront le sort du monde et le destin des rois. Tandis que de ces lieux Achale , Evandre, Éoée, Méditent , en marchant , la haute destinée , On arrive au palais , où la félicité Se plaît dans l'innocence et dans la pauvreté. « Ce n'est pas dans ma cour que le faste réside, Dit Evandre : ce toit reçut le grand Alcide, Des monstres , des brigands noble exterminateur. Là siégea près de moi ce dieu triomphateur : Depuis qu'il l'a reçu , ce palais est un temple. Fils des dieux comme lui , suivez ce grand exemple ;

Testaturque locum , et letum docet hospitis Argi. Hinc ad Tarpeiam sedem et Capitolia diicit, Aurca nunc, olim silvestribus honida durais. Jam tuin relligio pavidos terrebat agrestes

*^<> Dira loci ; jam tum silvam saxumque tremebant.

« Hoc nemus, hune, inquit, froudoso veitice collein, Quis deus, inccrtum est, habitat deus : Arcades ipsum Crcdunt se vidisse Jovem , quum sœpc uigrantem ^gida coucuteret dextra, nimbosque cierct. Hffc duo prœterea disjectis oppida mûris, Relliquias veterumque vides moDumenta virorum : Hanc Janus pater, hane Saturnus condidit arcem- Janiculum huic, illi fuerat Saturnia nomen. » Tahbus inter se dictis ad tecta subibant

îCo Pauperis Evandri, passimque armenta videbant Romanoque foro et lautis mugire Carinis. Ut ventum ad sedes : « Haec, inquit, limina victor Alcides subiit; haec ilkim regia ccpit.

Aude, hospes, contemnere opes, et te qiioquc dignum Fiuge deo; rcbusque vcni non asper egenis. » Dixit, et angusti subter fastigia tecli Ingentcm ^nean duxit, stratisque locavit

Osez d'un luxe vain fouler aux pieds l'orgueil : De mon humble séjour ne fuyez point le seuil ; Venez, et regardez des yeux de l'indulgence Du chaume hospitalier l'honorable indigence. « Il dit, et fait placer pour le roi d'Ilion Sur un lit de feuillage une peau de lion : Là , méditant du lieu la noble destinée , Dans cet humble palais s'assied le grand Éuée. La nuit tombe, et son aile obscurcit l'univers.

Vénus , le cœur en proie à ses chagrins ajners , Des Laurentins armés méditoit les menaces : Dans une couche d'or la déesse des Grâces Veilloit près de Vulcain; aux plus tendres discours , Pour réveiller ses feux, sou adresse a recours : " Cher époux ! quand vingt rois ligués contre Pergame Attaquoient ses remparts dévoués à la flamme , Quoique aux fils de Priam je dusse mes faveurs. Quoique souvent Énée eût fait couler mes pleurs. Il n'en étoit plus temps: c'en étoit fait de Troie , Et ses murs de la Grèce alloient être la proie. De ces infortunés quel que fût le besoin, Jf n'ai pas voulu prendre un inutile soin , Je n'ai point exigé de votre complaisance Les instruments tardifs d'une vaine défense. Maintenant d'Ausonie il a louché les ports : Le roi même des dieux l'a conduit sur ces bords. Je viens donc près de vous , ô dieu que je révère , Pour un fils adoré vous supplier en mère : Qu'une armure pour lui sorte de votre main; Que le monde à ce don reconnoisse Vulcain. L'épouse de Tithon , la fille de Nérée , Ont obtenu de vous l'arnmre désirée; J'ai plus de droits peut-être, et n'ai pas moins d'effi-oi: Voyez comme on menace et les Troyens et moi. Tout s'arme ; mou fils seul sera-t-il sans défense .' «

Elle dit; et, voyant sa foible résistance, Hlle échauffe son cœur d'un doux euibrassement. Sou époux , que séduit sou teudre empressement ,

Effultum foliis et pelle Libystidis ursae. Nox ruit, et fuscis tellurem amplectitur ails.

370 At Venus haud anime nequidquam exterrita mater, Laurcntumque minis et dure mota luraultu, Volcanum adloquitur, thalauioque haec conjugis aurco Incipit, et dictis divinum adspirat amorem : « Dum belle Argolici vastabant Pergama reges Débita , casurasque inimicis ignibus arces, INon ullum auxilium miseris, uon arma rogavi Artis opisque tuae; ncc le, carissime conjux, Incassumve tuos volui exereere iabores : Ouaravis et Priami deberem pluriraa natis,

33o Et durum jEneae flevissem ssepe laborera.

IN'uDC Jovis impcriis Rutulorum constitit oria : Ergo eadem supplex venio, et sanctum raihi numen Arma rogo, genctrix nato. Te filia Nerei, Te potuit lacrvmis Tithonia flectere conjux. Adspice, qui coeant populi, quae raœuia clausis Ferrum acuant portis in me cxcidiumque meorum. j'

Dixerat; et niveis hinc atque hinc diva lacertis Cunctantcm amplexu molli fovet. lUe repente Adcepit solitam flammam; notusque medullas

L'ENEIDE.

De ses premiers désirs sent palpiter son ame; Il reconnoît Vénus à l'ardeur qui l'enflamme; Et le rapide éclair des amoureux transports Pénètre chaque veine , et court par tout son corps. Tel , du ciel enflammé parcourant l'étendue , L'éclair part, fend les airs, et sillonne la nue. Le piège a réussi; sûre de ses atlrails, Ténus sent son triomphe , et jouit du succès. Alors le dieu du feu, qu'atlaclie à la déesse D'un cœur toujours brûlant l'éleruelle tendresse ; -< Vous faut-il tant de soins pour me persuader ? C'est à moi d'obéir, à vous de commander. Depuis cpiand doulez' vous de mon obéissance ? Vulcain a quelques droits à voire confiance, Et quand de vos malheurs a commencé le cours , Si Vénus de mon art eût voulu le secours, J'aurois à ses désirs satisfait avec joie : Priam di.\ ans encor pouvoit régner sur Ti-oie, Le sort le pcrmettoit. Mais enfin , en ce jour , S'il me faut pour un fils rassurer votre amour, Si de nouveaux combats veulent mon assistance. Commandez seulement : tout ce cpfont de puissance Et l'haleine des vents, et le fer, et les feu.x. Sous mes savantes mains vont seconder vos vœux. Cessez donc , en priant , d'offenser ma tendresse : La prière est un doute, et ce doute me blesse. » [1 dit, reçoit le prix de sa flamme attendu. Et s'eudort , sur son sein mollement étendu.

A peine un court sommeil a fermé sa paupière, Le diligent Vulcain devance la lumière; Et telle que, rendue à ses soins journaliers, La sage ménagère à ses humbles foyers Ranime en haletant la flamme qui sommeille, Prescrit leur longue tâche aux femmes qu'elle éveille ; Elle-même, ajoutant la nuit à ses travaux, Aux lueurs d'une lampe exerce ses fuseaux; Quelquefois, reprenant l'induslrieuse aiguille,

'90 Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit: Non secus atque oliiu tonitrii quum rupta corusco Igaea rima micaiis percurrit luraiue ninibos. Sensit Iseta dolis, et formas conscia, coujux. Tum pater œterno fatur dcvLnctus anjore : « Quid causas petis ex alto ? fiducia cessit Quo tibij'diva, inci? similis si cura fuisset, Tum quoque fas nobis Teucros armare fuisset; Nec pater omnipoteus Trojam, nec fata vetabant Stare, decemque alios Priamum superesse per amioa.

400 Et nunc, si bellarc paras, atque haeo tibi mens est, Quidquid in arte mea possum promittere curœ, Quod fieri ferro liquidove potest electro. Quantum ignés anima;que valent; absiste precando Viribus indubitare tuis. » Ea verba locutus, Optatos dédit amplexus, placidumque petivit Conjugis infusas gremio per membra soporem.

Inde, ubi prima quies mcdio jam noctis abactac Cun'iculo , expulerat somnuin ; quum femiaa priraum , Cui tolerare colo vitara tenuique Mincrva

t'° Inpositura, cinerem et sopitos suscitât ignés,

Noctem addcns opcri; fanmlasque ad luraina longo Exercct peiiso , castum ut scrvatc cubllc

Soutient d'un gain permis sa naissante famille, La pudeur de sa fille , et l'honneur de son lit : Tel le dieu matinal à Vénus obéit.

Il court , pour signaler son ardeur vigilanle.. De sa couche céleste à sa forge brûlante. Du sein de cette mer, oiî sur leurs rocs épars Les iles d'Éolie appellent les regards.

Auprès de Liparis , et non loin de Sicile , L'onde jusques aux cieux voit s'élever une île Qui toujours noircit l'air de son sommet fumant ; Dans ses flancs embrasés tonnent incessamment Et les pesants marteaitx et la bruyante encliune : Là , sans cesse irritant le feu qui le consmne , Des soufflets haletants le vent chassé rugit ; De coups moins redoublés l'Etna tremblant mugit; Et l'air, l'onde et les feux, exercés à toute heure, Fatiguent de leur bruit la brûlante demeiu-e : Palais du noir Vidcain , cette île en a le nom : Là vient du haut des cieux le divin forgeron.

Dans ce moment Broutés , laborieux cyclope , Pyracmon aux bras nus , et le nerveux Stérope , De leurs bruyants travaux faisoient retentir l'air , Amollissoient le bronze et façonnoient le fer. Leur diligente main vient d'ébaucher un foudre , Un des foudres par qui les monts tombent en poudre. Une part est finie , et l'autre est brute encor. Le dieu de la tempête, épuisant son trésor. Du terrible travail a fourni la matière : Là , joignant l'air, le feu, la nuit et la lumière. Ils ont mis trois rayons de l'autan orageux. Trois de grêle bruyante et de flocons neigeux ; Ils alloient y mêler la terreiu- foudroyante , Le courroux du tonnerre et sa flamme effrayante, Et son bruit, qui poursuit le coupable en tout lieu, Et l'éclair, qui l'atteint sur ses ailes de feu. Plus loin c'étoit le char du grand dieu de la guerre. Ce char qui roule égal aux flèches du tonnerre,

Conjugis, et possit parvos educere uatos : Ilaud secus ignipotens, nec tempore segnior illo^ Mollibus e stratls opéra ad fabrilia surgit. Insula Sicanium juxta latus jEoliamque Erigitur Liparen, fumantibus ardua saxis ; Quam subter specus et Cyclopum exesa cammis Antra Jîtnœa tonant, validique incmlibus ictus

■l>o Auditi referunt gemitmn, striduntque cavernis Stricturae chalybum, et fomacibus ignis aniielal ; Volcani domus, et Volcania nomine tellus. Hoc tune ignipotens cœlo descendit ab alto.

Ferrum exercebant vasto Cyclopes in antro, Brontesque, Steropesque, et nudus membra Pyracmon. His informatum manibus, jam parte polita, Fulmen erat, toto geuitor quoe pluiima cœlo Dojicit in terras; pars inperfecta mancbat. Tris imbris torti radios, tris nubis aquosas

4ÎO Addiderant, rutili tris ignis et alitis austri.

Fulgores nunc terrificos, sonitumque, metuiuquc, Miscebant operi, flammisque sequacibus iras. Parte alla Marti currumque rotasque volucres Instabant, quibus ille viros, quibus excitât urbis : jEgidaque borrileram, turbat» Palladis anaa.

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