LIVRE VIII
Ces éclairs , ce fracas , cette armure brillante , Dans les cœurs attentifs ont jeté l'épouvante : Mais ces bruits annonçoient Cylhérée à son fils ; C'est elle, c'est sa mère, et ses dons tant promis. « Cher Évandre ! dit-il , que ce bruit , cette flamme D'une vaine frayeur n'altèrent point voire ame ; J'entends , je recounois ce grand signal des cieux : C'est à moi, c'est à moi que s'adressent les dieux. Vénus, si les Latins me déclarent la guerre, ( Et j'en crois son amourj , doit au bruit du tonnerre Descendre, et m'apporter les armes que Vulcain, Pour défendre son fils, fabriqua de sa main. Malheureux Laurentins, quel péril vous menace ! Combien votre Turnus paiera cher son audace ! Et toi , fleuve toscan ! ah ! combien dans tes flots Tu vas rouler de sang, d'armes et de héros ! Allez, fiers ennemis; déclarez-moi la guerre; Vos têtes répondront des malheurs de la terre. »
A ces mots , prononcés d'un accent soleimel , Il se lève ; d'Hercule il approche l'autel , S'incline avec respect , sous la cendre réveille Les restes assoupis des flammes de la veille, Présente son hommage à ces humbles foyers, Immole cinq brebis aux dieux hospitaliers. Évandre y joint ses dons; et, marchant vers le temple, La jeunesse troyenne imite leur exemple. Le héros vers sa flotte enfin porte ses pas , Choisit des cœurs vaillants et d'intrépides bras ; Le reste sur les flots , dont le cours les seconde , Descend et s'abandonne à la pente de l'onde. Va rejoindre son camp , et redire à son fils Ce que le roi, le sort et les dieux ont promis. Enfin , pour la jeunesse à Tarchon destinée , Des coursiers sont choisis; celui qui porte Énée , D'une peau de lionne et de ses ongles d'or. Déjà brillant et fier, s'embellissoit encor.
Mais bientôt, consternant la foule époinantée,
S3o Obstiipuere animis alii ; sed Troius hcros Agnovit sonitum, et divae promissa parentis. Tum mcmorat : « Ne vero, hospes, ne quaere profecto Quem casum portenta feraiit : ego poscor Olynipo. Hoc signum ceciuit missuram diva creatrix, Si bellum ingrueret; Volcaoiaque arma per auras Laturara auxilio.
Heu! quanta; miseris CEedes Laurentibus iustant! Quas pœnas mihi, Tiirnc, dabis! quani irnilta sub nrulas Scuta virum galeasquc et fortia coipora volves ,
i4o Thybri pater ! Poscant acies , et lœdera nimpanl ! » Hsec ubi dicta dédit, solio se tollit ab alto; Et primuin Herculeis sopitas ignibiis aras Excitât; hestermimqvie Larem, parvosque Pénates Laetus adit : mactant lectas de more bidentis , Evandnis pariter, pariter Trojana juventus. Post hinc ad naves graditur, sociosque revisit : Quorum de numéro , qui sese in bella sequantur, PrcBStantes virtule legit; pars cetera prona Fertur aqua, segnisque secundo deiluit amni,
*5o Nuntia Ventura Ascanio rerumquc patrisque. Dantur equi Teucris Tyrrhena petentibus arva ; Ducunt exsortem Jînea;, qucra fulva leonis
Un bruit s'est répandu , dans l'humble Pallantée , Que vers les murs toscans marche un gros de soldats : Les mères, qu'effrayoit l'approche des combats. Au pied des saints autels redoublent leurs prières , Et , plus près du péril , frémissent d'être mères. Le roi de ses adieux attendrit le héros, Le presse sur son sein avec de longs sanglots ; Et , pour un fils qu'il aime exprimant ses alarmes , De ses yeux paternels verse un torrent de larmes.
«Ah ! si les dieux, dit-il, me rendoient mon printemps. Si j'étois ce guerrier qui, dans de meilleurs temps, Moissonna, sous les murs de Préneste tremblante, Des rangs entiers, tombés sous sa main triomphante, Et , de leurs boucliers embrasant des monceaux , Voloit de la victoire à des combats nouveaux ! Si j'étois ce vainqueur qui dans le noir Tartare Plongea cet Hérilus, ce colosse barbare. Ce roi, de Féronie enfant prodigieux !
Trois âmes vainement mouvoient ce corps affreux : En vain sa triple vie , en vain sa triple armure Dcmaadoient à mon bras une triple blessure : Trois fois je l'abattis, le désarmai trois fois. Et d'un triple trophée illustrai mes exploits. Hélas ! ce temps n'est plus. Oh ! s'il étoit encore, O Pallas, ô mon fils ! cher objet que j'adore, Je ne te vcrrois point arracher de mes bras ; C'est moi que tu suivrois au milieu des combats; Et ce Mézence affreux , fléau de l'Ausonie N'eût pas vu si loug-lemps son audace impunie ; Il n'insulteroit pas à ce bras impuissant. Et vous , ayez pitié de ce cœur gémissant , O dieux ! ô justes dieux ! écoutez la prière D'un malheureux vieiUard et d'un malheureux père. Si vous aimez Pallas, si vous devez un jour Le rendre à mes regrets , le rendre à mon amour , Si ce n'est pas en vain que ce cœur vous implore, Si je vis pour le voir, pour l'embrasser encore,
Pellis obit totum , pnefulgens unguibns aareis.
Fama volât, parvam subito volgata per urbem, Ocius ire équités Tyrrbeni ad limina régis. Vota metu duplicant matrcs, propiusque periclo It timor, et major Martis jam adparet imago. Tum pater Evandrus, dcxtram complexTis euntis, lla;ret, inexpletura lacrymans, ac talia fatur :
àCo « O mihi praeteritos référât si Juppiter annos! Qualis erara , quum primam acicm Proeneste sub ipsa Stravi, scutorumque incendi victor acervos; Et regem bac Herilum dextra sub Tartara misi, JNasccoti cui tris animas Feronia mater (IJorreodum dictu) dedcrat, tema arma movenda, Ter leto stemendus erat; cui tune tamen omnis Abstulit bœc animas destra, et totidem exuit armis i Non ego nunc dulci amplexu divellerer usquam, Nate, tuo; neque finitimns Mczentius usquam
5"o Huic capiti insultans tôt terre Stcva dcdisset Funera, tam multis viduasset civibus urbem. At vos, o Superi, et divum tu maxime rectop Juppiter, Arcadii, quaeso, miserescitc régis. Et patrias audite preccs ; Si numina vestra Incolumem PaUauta mihi, si fata réservant,
L'ENÉIDE
Ah ! prolongez mes jours; il n'est point de tourment Qui ne cède aux douceurs de cet embrassement. Mais si du coup fatal vous menacez sa vie , O dieux ! qu'avant ce temps la mienne soit ravie, Avant qu'un deuil affreux vienne en troubler la fin, Tandis que... , ô mon cher fils ! seul bienfait du destin , Dernières voluptés des derniers jours d'Évandre, Je puis encor te voir, je puis encor t'entendre. Te serrer dans mes bras , te presser sur mon sein , Quand l'obscur avenir est encore incertain ! Attendrai-je en tremblant qu'un avis funéraire Vienne du coup fatal assassiner ton père ? Ah! qu'Evandre plutôt, sans connoitre son sort. Meure d'un coup de foudre, et non pas de ta mort ! » Ainsi parloit Évandre; ainsi, baigné de larmes. D'un dernier entretien il prolongeoit les charmes : Mais enfin ses adieux expirent dans les pleurs. Il succombe, on l'emporte accablé de douleurs.
Cependant tout est prêt, tout part, et de la ville Des fiers Arcadiens sort la jeunesse agile : Le grand Énée, Achate et les fils d'Ilion, En ordre conduisoient le brillant escadron : Pallas est dans le centre, et sa superbe armure De son habit guerrier relève la parure; Moins rayonnant se montre aux célestes lambris Des astres du matin le plus cher à Cypris, Lorsque, pur et brillant, il sort du sein de l'onde, Remonte vers les cicux , et rend le jour au monde. Les femmes cependant de leurs yeux allendris Suivent du haut des murs leurs époux et leurs fils, Et leurs casques brillants , et leur marche poudreuse. A travers les buissons leur troupe valeureuse Marche, abrégeant la roule; ils arrivent : enfin Le chemin s'élargit, un cri part; et soudain Tous les pieds des chevaux, qu'un même ordre rassemble, Vont tombant , remontant , et retombant ensembl-e; El , de leurs pas bruyants battant les champs poudreux , D'un tourbillon de sable obscurcissent les cieux.
Si visurus eum vivo, et veilturus in uoum, Vitam oro; patiar quemvis durare laborcm : Sin aliquem infandum casum, Fortuna, rainaris, ISunc, 0, nunc liceat crudelem abrumjierc vitam,
58o Dum curse arabiguae, dum spes incerta futur! , Dura te, care puer, mea sera et sola voluplas, Coraplexu teneo : gravior ne nuntius aures Volneret! » llsec genitor digressu dicta supremo Fundebat : famuli coulapsum in tecta ferebaut.
Jamque adeo exierat portis equitatus apertis : jEncas intcr primos et fidus Achates; Inde alii Trojs proceres : ipse agmine Pallas In racdio, chiamyde et pictis coospectus in arinis; Qualis, ubi Oceani perfusus Lucifer unda,
*9o Quem Venus ante alios astrorum diligit iguis, Extulit os sacrum cœlo , tencbrasqiie resolvit. Stant pavidae in mûris maires, oculisque sequuntur Pulveream nubem, et fulgeutes a?re catervas. Olli per duraos, qua proxima meta viarum, Arraati teudunt : it clamor, et, agmine facto, Quadrupedante putrera sonitu quatit ungula campuui. Est iiigciis gelidura iucus prope Cseritis amncm ,
Aux lieux où le Cérite égare en paix son onde, S'étend sur le rivage une forêt profonde; Là, des rameaux touffus la sauvage épaisseur. De son obscurité répandant la noirceur.
Dans les esprits , émus d'une terreur pieuse , Entrelenoit du lieu l'horreur religieuse; Là, d'un double coteau de cèdres couronné. L'un et l'autre rivage étoit environné : A Sylvain, dieu des bois, les Grecs le consacrèrent, Et d'un culte annuel leurs enfants l'honorèrent : Les antiques Latins l'habitoient autrefois. Là , Tarchon , les Toscans rassemblés sous ses lois , Avoient assis leur camp , et du haut des montagnes On voyoit leurs drapeaux flotter dans les campagnes; Là le héros troyen arrête ses guerriers, Et permet le repos aux soldais, aux coursiers.
De Paphos cependant la brillante déesse Venoit du haut des cieux acquitter sa promesse. Enée, en ce moment, couvert d'épais rameaux, Piespiroit la fraîcheur et de l'ombre et des eaux; Il regarde , et soudain dans son éclat céleste A ses yeux enchantés Vénus se manifeste : « Les voilà ces présents que Vénus a promis. Et qu'un dieu mon époux prépara pour mon fils 1 Avec eux ne crains plus le superbe Laurente; Pars, va braver Turnus et sa rage insolente. » A ces mots elle avance, et pose de sa main Sous un chêne élevé l'ouvrage de Vulcain. Énée , à cet aspect , tressaille d'alégresse ; Il s'élance, il saisit les dons de la déesse, Les emporte en triomphe, et d'un œil curieux Se plaît à parcourir cet ouvrage des dieux ; Il prend , reprend cent fois ce casque formidable Qui darde en longs éclairs sa flamme inépuisable, Et de son cimier d'or les panaches mouvants , Pareils à ces rameaux que balancent les vents ; Et son impénétrable et sanglante cuirasse. Dont l'éclat éblouit, dont la coideur menace,
Religione patrum late sacer : undique colles Iiiciuserc cavi, et nigra nemus abiete cing'mt.
6oo Silvano fama est veteres sacrasse Pelasgos, Arvorum pccorisque deo, lucumque diemque. Oui primi fines aliquaudo babuere Latinos. Haud procul bine Tarcbo et Tyrrhcni tula lenebant Castra locis, celsoque omnis de colle vidcri Jam potcrat legio, et latis tendebat in arvis. Hue pater jEucas et bello lecta juventus Subcedunt, fessique et equos et corpora curant. At Venus sthcrios inter dea candida nimbos Doua fercns aderat; natumque in valle reducta
6io Ut procul egelido secretum fluraine vidit,
Talibus adfata est dictis, seque obtulit ullro : « En, perfeeta mel promissa conjugis arte Munera : ne mox aut Laureutcs, nate, superbos, Aut acrem dubites in praelia poscere T uruum. » Dixit, et amplexus nati Cytbcrea pctivit : Arma sub adversa posuit radiaotia quereu. llle, deae donis et tanto Isetus honore, Expleri nequit, atque oculos per singula volvit; Miraturque, interque manus et brachia versai