‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 184 sur 411 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Il est beau de vous voir, redoutable en paroles , Débiter, sans péril , vos bravades frivoles. Eh bien, parlez, tonnez, insultez à ma peur, Vous, Drancès, dont nos camps admirent la valeur; Vous, dont tant de hauts faits honorent la mémoire, Dont tant de monuments ont consacré la gloire... Mais c'est trop supporter un stérile repos ; Laissez là l'orateur, et montrez le héros : L'ennemi nous attend, le danger nous appelle; Marchons... Eh quoi! déjà ton courage chancelle ! N'auras-tu donc jamais un cœur que pour haïr, D'audace qu'à parler, d'habileté qu'à fuir .' Je suis vaincu , dis-tu ! Moi vaincu ! misérable ! Moi qui dans plus d'un jour à jamais mémorable, Fis regorger le Tibre et de sang et de morts! Moi que Pallas a vu , foulant aux pieds son corps , Remplir les murs d'Evandre et de deuil et de larmes ! Moi qui de ses guerriers ai fait tomber les armes ! Ah! tel ne m'ont pas vu Pandare et Bilias, Et ces milliers de morts entassés jiar mou bras, Lorsqu'en leur propre camp, en leurs propres uuu'ailles. Ce bras victorieux semoit les funérailles !

«Le peuple craint la guerre! Exécrable imposleui! C'est aux Troyens, à toi, de connoître la peur. Cependant par les cris sème ici l'épouvante; Digne ami des brigands que ta lâcheté vante, Célèbre ce guerrier que j'ai vaincu deux fois, Et des braves Latins ravale les exploits. A l'entendre parler de ces héros d'Asie, Diomède d'effroi sent sou ame saisie, Ajax pâlit , Achille a tremblé pour ses jours , Et l'Aufide sanglant a rebroussé sou cours. A l'entendre , de moi le traître a tout à craindre : Pour me faire haïr, il veut se faire plaindre. Vil calomniateur ! rassure-loi , ce bras

Agger inurorum, nec inundaut sanguiue fossae. Proinde tona eloquio, solituiii tibi; nicque tioioiis Argue tu, Drance, quando tôt stragis acervos Tcucrorura tua dextra dédit, passimque tropxis losiguis agros : possit quid vivida virtus, Experiarc licet; uec longe scilicet hostes Quoerendi nobis : circuinstaut uiidiqiie inuros. Iiuus iu adversos? quid cessas? an tibi Mavors

390 Veotosa in liugua, pcdibiisque fugacibus istis Scmper erit?

Pulsus ego? aut quisquam merito, fœdissime, pulsnra Arguet, llLaco tuiuidum qui erescere Tiiybriiu Sanguine, et Evandri totam cum stirpe videbit Procubuisse domum, atque exutos Arcadas aimis? Haud ita me expert! Bitias et Paudarus ingeus, Et quos mille die victor sub Tartara misi, luclusus mûris, hostilique aggere sœptus. « ISuUa salus bello! Capiti cane talia démens

400 Dardanio, rebusque tuis; proinde omnia magno i\e cessa turbare metu, atque extollere vires Geutis bis vict;c; coutra premere arma Latiiii. ISuuc et Mjrmidouum proceres Phrygia arma tremiscunt, Nunc et Tvdides, et Larissïeus Achilles; Amnis et Hadriacas rétro fugit Aufidus uudas, Vel quum se pavidum coutra mea jurgia fingit

A de pareils exploits ne s'abaissera pas ,

Ne crains pas que ton sang jamais me déshonore ;

Garde dans ce corps vil ce cueur plus vil encore :

Mon dédain m'a vengé. Maintenant, ô grand roi !

Parlons de nos dangers : si, glacés par l'effroi.

Nous daignons écouter de précoces alarmes,

A peine encore armés, si nous jetons les armes,

Si tout est décidé dès le premier combat ,

Si tout espoir enfin est perdu pour l'étal ,

Oui , demandons la paix , congédions l'armée ,

Et tendons au vaincpieur une main désarmée.

Que dis-je ! ah ! de ce sang qui brùloit pour l'honneur

Si quelque goutte encore animoit notre cœur.

Bien loin de racheter une odieuse vie ,

O mes concitoyens ! nous porterions envie

A ceux qui, succombant dans le champ des combats ,

Ont repoussé la honte et choisi le trépas.

Mais si rien n'est perdu, si le destin nous laisse.

Pour venger nos malheurs , une brave jeunesse ;

Si de riches cités, des peuples florissants

S'offrent à nous aider de leurs secours puissants;

Enfin si les Troyens , affoiblis par leur gloire ,

Ont par des flots de sang acheté la victoire ;

Si la mort dans leurs rangs fit un ravage égal ,

Pourquoi , quand Mars à peine a donné le signal ,

Quitter honleusement une noble carrière,

Et dès le premier pas retourner en arrière .•*

Ignorons-nous le sort et ses jeux inconstants .>•

Il détruit, il répare, il change avec le temps;

Et , jetant à son gré des fers ou des couronnes ,

Des états ébranlés raffermit les colonnes.

Nous n'aurons pas , dis-tu , le monarque d'Arpos;

Mais Messape est à nous , mais à nos fiers drapeaux

Tolumnius unit ses enseignes heureuses;

Mais du brave Coias les troupes valeureuses

Artificis scclus, et formidine crimen acerbat. IVumquara animam talem dextra bac, absiste raoveri, Araittes; habitet tecum, et sit pectore in isto.

4'o ISunc ad te, et tua magna, pater, consulta revertor. Si uullam uostris ultra spcm ponis in armis; Si tam deserti sumus, et serael agmine verso Funditus occidimus, Deque babet Fortuna regressum : Oremus pacem, et dertras tendamus inertis. Quamqaam, o, si solita: quidquam virtutis adesset, llle mihi ante alios iortuuatusque laborum, Egregiusque auimi, qui, ne quid taie vidcret, Procubuit morieus, et humum semel ore momorditl Sin et opes nobis, et adhuc intacta juventus,

4»o Auxilioque urbes Italse, populique supersunt; Sin et Trojanis cum multo gloria veuit Sanguine; sunt illis sua funera, parque per orauis Tempestas : cur indccores in limine primo Deficimus? cur ante tubam tremor occupât artus? Multa dies, variique labor mutabilis sévi Hetulit in melius; multos alterna revisens Eusit, et in solido rursus fortuna locavit. ISon erit auxilio nobis jEtolus et Arpi : At Messapus erit, felixque Tolumnius, et quos

43o Tôt populi misère duces; nec tarda sequetur Gloria dclectos Latio, et Laurentibus agris.

L'ENEIDE.

Pour nous de leurs remparts s'avancent par milliers;

Mais Camille , en courage égalant nos guerriers ,

Semble oublier sou sexe; et déjà dans la plaine

Ses brillants escadrons environnent leur reine.

Que si , pour terminer ces importants débals ,

C'est moi, c'est moi tout seul qu'on appelle aux combats,

La victoire à ce point ne m'est pas infidèle,

Que je n'ose briguer une palme si belle;

Contre ce Phrygien je marche sans effroi ,

Et chéris un péril qui n'expose que moi.

Fût-il dans les combats aussi vaillant qu'Achille,

En vain Vulcain lui-même a d'une main habile

Forgé le bouclier dont il arme son bras.

Pour vous , pour Lalinus je me voue au trépas.

Moi , le digne rival ( du moins j'ose le croire )

Des plus fameux héros que vante notre histoire.

On me défie! Eh bien, quel qu'en soit le succès,

J'y vole, et ne veux pas que le lâche Drancès ,

Si je dois du destin éprouver l'injustice ,

Souille, en le partageant, un si beau sacrifice;

Ou , si le juste ciel me prête son appui ,

Me ravisse un laurier qui n'est pas fait pour lui. »

Durant ces grands débals, du monarque de Troie L'armée impatiente en ordre se déploie; Des rivages du Tibre il marche, et des Toscans Les bataillons en foule abandonnent leurs camps : Les champs en sont couverts. Un avis trop fidèle En apporte au palais Teffrayante nouvelle. A ce bruit imprévu, du peuple impétueux On entend s'agiter les flots tumultueux; Au funeste récit succède un cri d'alarmes : « j^ux armes, citoyens ! qu'on nous donne des armes ! » Répète avec transport la jeunesse en fureur. Les vieillards éplorés sont muets de terreur ; L'espérance et l'effroi dans les cœurs se balancent ,

Est et Volscorum egregia de geMe Cainilla, Agmeu ageos cquilum , et tlorentis xre catervas. Quod si me solum Teucri in certamina poscunt, Idque placet , tanturaqtie bonis eommunibus obsto, Non adeo bas exosa mauus Victoria fiigit. Ut tanla quidquain pro spc tentare recusem. Ibo aniiuis contra; vel magnum praestet Acbiliem, Factaque Volcani manibiis paria induat arma

440 nie licet : vobis animarn banc, soceroqiie Latino Turnus ego, baud uUi veteriira virlute secuudus, Devovi. Solum Jîneas vocat; et vocet, oro. Nec Drances potius, sive est bœc ira deorura, Morte luat; sive est virtus et gloria, tollat. » llli bœc inter se dubiis de rébus agebaut Certantes; castra jEneas aciemque raovebat. Nuntius ingenti per régla tecta tumuitu Ecce ruit, magnisque urbcm terroribus inplet : Inslructos acie Tiberino a flumine Teucros

45o Tyrrbeiiamque manura tolis descendere campis. Extemplo turbati animi, concussaque volgi Pectora, et adrectae stimiilis baud mollibus irœ. Arraa manu trepidi poscunt; frémit arma juventus; Fient mœsti mussantque patres : hic undique clamor Dissensu vario raagnus se toUit in auras : Haud secus, atque alto in luco quum forte catervae

Et leurs cris discordants jusques aux cieux s'élancent : Tels des sons confondus de leurs bruyantes voix D'innombrables oiseaux font retentir les bois; Des cygnes attroupés sur les bords du Méandre Tels en accents confus les chants se font entendre. Turnus saisit l'instant : « Paisibles magistrats, Courage, poursuivez vos tranquilles débats, Tandis que des Troyens l'armée est à vos portes. » Il dit, part, et s'échappe. « Et vous, de vos cohortes, Volusus, reprend-il, déployez les drapeaux; Vous, Messape, au combat préparez vos chevaux; Partez, brave Coras, suivi de votre frère; Vous-, redoublez des murs la défense guerrière; Les autres avec moi tenteront les hasards. »

Le trouble cependant règne dans les remparts. Le roi consulte en vain sa prudence étonnée ; 11 hésite; il gémit d'avoir du grand Énée Méconnu les destins; il voudroit aujourd'hui Avoir choisi pour gendre un héros tel que lui. Tandis qu'il va cacher son repentir stérile. Les Latins de fossés environnent leur ville, La hérissent de pieux, rentouient de remparts ; On voit au haut des tours les enfants, les vieillards; Ce grand péiil confond le rang, la force et l'âge : Et l'airain belliqueux anime leur courage. Elle-même, au milieu des l'emmes de la cour, Pour détourner les maux de ce funeste jour, Aux autels de Pallas entourés de guirlandes, La reine vient porter de superbes offrandes : (;ause aimable des maux dont on est menacé, Laviuie aupi'ès d'elle a le regard baissé. Les mères, à sa suite apportant leur hommage, Font fumer leur encens qui s'élève en nuage , Et du seuil de son temple à Pallas s'adressant : « Déesse des combats! viens, que ton bras puissant

Coosedere avium , piscosove arane Padusae Dant sonitum rauci per stagna loquacia cycni. «Immo, ait, o cives, adrepto tcmpore, Turnus,

4G0 Cogite concilium , et pacem Jaudate sedcotes : llli armis in régna ruant. » Nec plura locuïus Conripuit sese, et tectis citus extulit altis. « Tu, Voluse, armari Volscorum edice maniplis; Duc, ait, et Rutuios : equitem, Messapus, in armis. Et cum fratre Coras, latis dilTundite campis. Pars aditus urbis firmenl, tiirresque capessant : Cetera, qua jusso, meciun manus inl'erat arma. »

llicet in muros tota discurritur urbe.

Concilium ipse paler, et magna incepta Latinus

470 Deserit, ac trisli turbatus tcmpore differt; Multaque se incusat, qui non adceperit idtro Dardanium ;Enean, gencrumque adsciverit; urbi Prsefodiunt alii portas, aut saxa sudesque Subvectant : bello dat signum rauca cruentum Buccina : tum muros varia cinxere corona Matronae puerique; voeat labor ultimus omnis. Nec non ad templum, summasque ad Palladis arces Subvebitur magna matrum regina eaterva, Dona ferens; juxtaquc comes Lavinia virgo,

4S0 Caussa mali tanti, oculos dcjecta decoros. Succcdunt maires, et templum ture vaporant;

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