LIVRE XII
Nulle, vous le savez, n'a de mou indulgence Obtenu tant d'égards ; et ma toute-puissance , Du perfide oubliant l'amour injurieux, De mon lit profané vous porta dans les cienx. Eh bien, apprenez donc qnel nialhenr vous menace, Et n'allez point du sort m'impuler la disgrâce. Autant que l'ont permis les sévères deslins. J'ai sauvé votre frère et servi les Latins ; Mais c'en est fait; je vois venir l'heure fatale : Turnus court affronter une lutte inégale ! Mon œil avec effroi voit ce dernier combat. Vous, protégez des jours aussi chers à l'état : Si vous osez tenter quelque noljle entreprise, Partez , de tous ses vœux Junon vous favorise ; D'un prince infortuné secourez la valeur : Peut-être le hasard servira le malheur. »
Julurne , à ce discours , laisse échapper des larmes , Et sa pitié touchante augmente encor ses charmes; Par trois fois elle frappe et meurtrit son beau sein. " Ce n'est point par des pleurs qu'on fléchit le destin ; Partez, lui dit Juuon ; à ce destin sévère Hàtez-vous, s'il se peut, d'arracher votre frère; Ou , d'un fatal traité prévenant les effets , Qu'un stratagème heureux fasse avorter la paix : Partez, courez, volez : c'est moi qui vous l'ordonne. » Junon s'exprime ainsi , s'éloigue , et l'abandonne Au tumulte orageux de son cœur incertain.
Au même instant le chef de l'empire latin Marche dans tout l'éclat de sa niagniikencc ; Quatre brillants coursiers traînent son char immense. Noble image du dieu dont son aïeul est né , De douze rayons d'or son front est couronné, Turnus ouvre à pas lents la marche solennelle; Deux coursiers, aussi blancs que la neige nouvelle, Traînent son char superbe ; et de leur large fer
Scis, ut te cunctis unam, quaecumquc Latiii;e Magnanirai Jovis ingratum adscendere cubile, Praetuleiim, cœlique lubens in parte locariiu : Disce tuum, ne me incuses, Juturua, dolorein. Qua visa est fortuna pati, Parcaeque sincbant Cedere res Latio, Turnum et tua mœnia te.vi ; ISuuc juvenem inparibus video coDCurrere fatis ,
>io Parcaniraque dies et vis iuimica propinqiiat.
Non pugnam adspicere hanc oculis, non f'œdera possuin. Tu, pro gcnuano si quid praesentius audes, Pcrge; decet : forsan miseros nipliora sequcntur. »
Vix ea : quura lacrymas oculis Juturna pi-ol'udit; Terque quaterquc manu pectus percussit honesluui. <• Non lacrymis hoc tempus, ait Saturnia Juno : Adcelera, et fratrem, si quis modus, eripe morti ; Aut tu bella cic, conceptumque excute fœdus. Auctoi- ego audendi. » Sic exhortata reliquit
>6a lucertam, et tristi turbatam volnere mentis, luterea rcges, ingenti mole Latiuus Quadrijugo vehitur curru, cui tempora circum Aurati bis sex radli fulgentia cingunt, Solis avi spécimen : bigis it Turnus in albis. Bina manu latc cnspans hastilia l'erro.
Ilinc pater ^neas, Romanae stirpis origo, Sidereo flagrans clypeo, et cœlestibus armis,
Deux dards entre ses mains font rejaillir l'éclair,
Énée alors paroît : à l'éclat de ses armes
On reconnoit Vulcain , et Vénus à ses charmes ;
Énée, ami des dieux , modèle des humains :
Près de lui c'est Ascagne, autre espoir des Romains.
Chacun sort de ses camps : le pontife suprême, Revêtu d'un lin pur, et ceint d'un diadème, Conduit le porc avide et la jeune brebis , Dont le fer n'a jamais dépouillé les habits. L'œil tourné vers les lieux où le jour se rallume. Les princes, sur l'autel où déjà l'encens fume, Placent les saints gâteaux qu'assaisonne le sel; Des fronts prêts à tomber sous le couteau mortel D'autres coupent le poil , gage des sacrifices , Et de la coupe sainte épanchent les prémices.
Le glaive en main , alors le héros des Troj eus S'écrie : « Entends les vœux de mou peuple et les miens, Astre brillant du jour; et toi, belle Ausonie, Pour qui j'ai supporté ma trop péniijle vie; Toi , puissant Jupiter ; toi , sévère Junon , Qui vois d'un œil plus doux les malheurs d'Ilion , Jadis mon ennemie , aujourd'hui ma déesse ; Et loi, terrible Mars, à qui ma voix s'adresse; Tous tous, 0 dieux des eaux, de la terre et des deux , Si le sort de Turnus fait triompher les vœux, J'en jure ici par vous, dans la cité d'Évandre Nos dieux seront portés; et sans plus rien prétendre, Ascagne et les Troyens laisseront à jamais Leurs armes en repos , et ce royaume en paix : ]Mais si ( puissent les dieux servir notre espérance ! ) Le sort pour les Troyens fait pencher la balance, Je ne réclame poiut la couronne des rois , Et vaincus et vainqueurs auront les mêmes lois ; Latiuus m'admettra dans sa grande famille. Il recevra mes dieux , me donnera sa fille ;
Et juxta Ascanius, magnae spes altéra Rouiee, Procedunl castris; puraquc in veste sacerdos
i?" Sœtigeri letum suis, intousaraque bidentem Adtulit, admovitque pecus flagrantibtis aris. llli ad surgentem conversi lumina solem , Daiit l'ruges manibus salsas, et tempora i'erro Summa notant pecudum, patcris([ue altaria libaut.
Tura plus jïneas stricto sic ensc preeatur : « Esto nunc Sol testis, et bœc niibi Terra vocanli, Quam propter tantos potui perferre labores. Et Pater omnipotens, et tu Saturnia Juno, Jam mclior, jam, diva, precor; tuque inclule Mavors,
'80 Cuncta tuo qui bella, pater, sub nuraine torques; Fontisque, Fluviosque voco, quacque setheris ait! Religio, et quae caeruleo sunt numiua pouto : Cesserit Ausonio si fors Victoria Turno, Convenit Evandri vietos disccdere ad urbeui; Ccdel lulus agris; nec post arma ulla rebelles Jùieadae réfèrent, ferrove hœc régna lacessent. Sin noslrum adnuerit nobis Victoria Martem, (Ut potius reor, et potius di numine 6rmentl) Non ego nec Teucris Italos parère jubebo,
i>jo ^ec niihi régna peto; paribus se legibus ambx luvictœ gcntes œterna ia iœdera miltant. Sacra deosque dabo; socer arma I^atinus Iiabcto;
L'ENÉIDE
Et, bâti par nos mains, un nouvel Ilion Du nom de Lavinie cmprunlei-a son nom. ;>
Tel parle le premier le héros de Scamaudre, Latinus à son tour ainsi se fait entendre , L'cfiil lourné vers l'Olympe, et la main sur l'aulel : « Par la mer, et la terre, et la voîile du ciel , Kt Janus aux deux fronts , et Diane , et son frère ; Par le dieu du Tartare et son uoir sanciuaii'e, Que jamais les mortels n'attestèrent en vain , Par ces feux solennels où je plonge ma main; Comme vous j'y consens, comme vous je le jure ; Qu'il m'entende, ce dieu qui punit le parjure! Plutôt que mes sujets, attaquant les Troyens, Osent rompre la paix et briser nos liens , Qu'avec les noirs enfers l'Olympe se confonde : Que la terre à mes yeux s'engloutisse dans l'onde ! Oui , ce scepti'e ( il teuoit son sceptre dans les mains ) , Cet antique attribut de tant de souverains. Qui perdit sous le fer sa molle chevelure, Et dont ce cercle d'or remplace la verdure, Verra , redevenu ce qu'il étoit jadis , Sa feuille renaissante et ses bras reverdis , Avant que la Discorde , ensanglantant la terre , Revienne secouer les torches de la guerre. »
Tels ces deux souverains, entourés de leur cour, Par de communs serments s'engageoient tour-à-tour. Soudain le fer se lève et le glaive étincelle : Le sang des animaux dans la flamme ruisselle , Et de leurs corps, tombés sous le couteau mortel. Les intestins sanglants palpitent sur l'autel.
Cependant pour Turnus son peuple entier se trouble : Plus le moment approche, et plus l'effroi redouble ; Et, voyant de plus près l'un et l'autre rival. Ils ci'aiguent plus encor ce combat inégal. Là le roi des Troyens semble, à sa contenance, Avoir pour lui les dieux , ses droits et sa vaillance :
Imperium sollenne socer : mihi raœnia Teiicri Constituent, urbiqiie dabit Lavinia noraen. »
Sic prior jEneas; sequitur sic deiode Latinus, Suspiciens cœlum, tenditque ad sidéra dextram : « Hsec eadem, jEnea, Terram, Mare, Sidéra, juro, Latonieque genus duplex, Janumque bifronteia, Vimque deuin inl'ernam, et duri sacraria Ditis;
200 Audiat hsec Genitor, qui fœdcra fulmine sancit; Tango aras; medios ignis et nuniiina tester : NuUa dies pacem hanc Italis, nec fœdera run^pet, Quo res cumque cadent; nec me vis ulla volenlem Avertet; non, si tellurem elfundat iu undas, Diluvio miscens, cœhimque in Tartara solvat : Ut sceptrum hoc (dextra sceptruni nam forte gerebat) INumquam fronde levi fundet virgulta, neque ambras, Quum semel in silvis, imo de stirpe recisum, Matre caret, posuitque comas et brachia ferro;
"'o Olim arbos, nunc artifiois mauus aère decoro Inclusit, patribusque dcdit gcslare Latinis. »
Talibus inter se fîrmabant fœdera dictis, Conspcctu in medio proceruui. Tum rite sacratas In flaminam jugulant pecudes, et viscera vivis Eripiunt , curaulantquc oneratis lancibus aras. At voro Rutulis inpar ea piigna videri
Ici le beau Turnus, pâle et baissant les yeux, Semble , en les implorant , se défier des dieux ; L'éclat de ses exploits, le feu de sa jeunesse, Sa touchante pâleur, pour lui tout intéresse ; Sitôt qu'il apparoit, tout le peuple troublé Sent son cœur incertain, son courage ébranlé.
Appelant à son aide une heureuse imposture , Julurne, de Camerte emprunte la figure.
De ce mortel qui, Cer de ses nobles aïeux, Joignit sa propre gloire à leuvs faits glorieux; Et, sous ces Irails menteurs déguisant sa présence. Au milieu des soldais la déesse s'élance, Court semer dans les rangs mille adroites rumeurs, Et par ces mots amers aiguillonne les cœurs : « Ainsi votre valeur sans honte se repose ! Faut-il que pour nous tous un seul guerrier s'expose ? Ces sauvages enfants des monts arcadiens. Ces bannis, attroupés sous les drapeaux troyens; Ces Toscans qu'un oracle arma pour leur défense , Dont la haine en Turnus poursuit encor Mézence, Tous ces peuples ligués , les voilà sous vos yeux : Sommes-nous moins vaillants , sommes-nous moins nom- Complez leurs bataillons:dans cette armée entière [breux ' Chacun de nous à peine auroil un adversaire; A peine tous leurs rangs sufCroient à nos coups. Les dieux à qui Turnus croit s'immoler pour vous, Ces dieux jusques au ciel porteront sa mémoire, Il entendra le monde applaudir à sa gloire ; Et nous , nous , sans patrie ainsi que sans honneur. Il nous faudra ramper sous ce vil suborneur ! Nous qui , de son danger spectateurs immobiles , N'osons servir l'état que par des vœux stériles ! »
Tels étoient ses discours. Tout s'enflanmie à sa voix; Même ardeur a saisi tous les cœurs à-la-fois. Dans tous les rangs circule un sourd et long murmure ; Tous , disposés naguère à quitter leur armure ,
Jam dudum, et varie misce'ri pectora raotu ;
Tum magis, ut propius cernunt, non viribus œquis.
Adjuvat iucessu tacite progressus, et aram
220 Suppliciter venerans demisso lumine, Turnus Tabeutesque genae, et juvenali in corpore pallor. Quem simul ac Juturna soror crebrescere vidit Sermonem, et volgi variare labantia corda. In médias acies , l'ormam adsimulata Camerti ; Cui genus a proavis ingens, clarumque paternae Nomen erat virtutis , et ipse acerrimus armis; In médias dat sese acies, haud nescia rerum, Rumorcsque serit varios, ac talia fatur : « Non pudet, e Rutuli, pre cunctis talibus unam
23° Objectare animam? nuraerone an viribus œqui
Non sumus? En, omnes et Troes, et Arcades, hi suot, * Fatalisque manus, infensa Etruria Turno. Vix hostem , alterni si congrcdiamur, habemus. nie quidem ad superos , quorum se devovet aris, Succcdet lama , vivusque per ora fcretur : INos, patria amissa, dominis parère superbis Cogemur, qui nunc Icnti cousedimus arvis. »
Talibus incensa est juvenum sententia dictis Jam magis atque magis; serpilquc pcr agmina mnrraur •.
2''" Ips! Laurentcs niutoti, ipsique Latini.