PIN UF. L\ NOTICE
LES JARDINS
POEME
EN QUATRE CHANTS
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PRÉFACE
Ilusieurs personnes d'un grand mérite ont écrit en prose sur les jardins. L'auteur de ce poème leur a emprunté quelques préceptes, et même quelques descriptions : dans plusieurs endroits, il a eu le bonheur de se rencontrer avec elles ; car son poëme a été commencé avant que leurs ouvrages parussent. Il ne dissimulera pas que c'est avec la plus grande défiance qu'il livre à l'impression cet ouvrage , trop attendu , et sur-tout trop loué. L'indulgence extrême de ceux qui l'ont entendu lui est un garant trop sûr de la rigueur de ceux qui le liront.
Ce poëme d'ailleurs a un très grand inconvénient, celui d'être un poëme didactique. Ce genre est nécessairement un peu froid, et doit le paroître encore davantage à une nation qui ne supporte guère , comme on l'a souvent remarqué, que les vers composés pour le théâtre, et qui sont la peinture des passions ou des ridicules. Peu de personnes, je dirois même peu de gens de lettres , lisent les Géorgiques de Virgile; et tous ceux qui connoissent la langue latine savent par cœur le quatrième livre de V Enéide.
Dans le premier de ces deux poëmes, le poète paroît regretter que les bornes de son sujet ne lui permettent pas de chanter les jardins. Après avoir lutté long-temps contre les détails un peu ingrats de la culture générale des champs , il semble désirer de se reposer sur des objets plus riants; mais, resserré dans les limites de son sujet, il s'en est dédommagé par une esquisse rapide et charmante des jardins , et par ce touchant épisode d'un vieillard heureux dans son petit enclos cultivé par ses mains.
Ce que le poète romain regrettoit de ne pouvoir faire, le P. Rapin l'a exécuté: il a écrit, dans la langue et quelquefois dans le style de Virgile , un poème en quatre chants sur les jardins , qui eut un grand succès dans un temps où on lisoit encore les vers latins modernes.
Son ouvrage n'est pas sans élégance ; mais on y desireroit plus de précision et des épisodes plus heureux.
Le plan de son poëme manque d'ailleurs d'intérêt et de variété. Un chant tout entier est consacré aux eaux , un aux arbres , un aux fleurs. On devine d'avance ce long catalogue et cette énumération fastidieuse qui appartient plus à un botaniste qu'à un poète; et cette marche méthodique, qui seroitiui mérite dans un traité en prose, est un très grand défaut dans un ouvrage en vers , où l'esprit demande qu'on le mène par des routes un peu détournées, et qu'on lui présente des objets inattendus.
De plus , il a chanté les jardins du genre régvdier; et la monotonie attachée à la grande régularité a passé du sujet dans le poème. L'imagination , naturellement amie de la liberté, tantôt se promène péniblement dans les dessins contournés d'un parterre, tantôt va expirer au bout d'une longue allée droite. Par-tout elle regrette la beauté un peu désordonnée, et la piquante irrégularité de la nature.
Enfin , il n'a traité que la partie mécanique de l'art des jardins : il a entièrement oublié la partie la plus essentielle, celle qui cherche dans nos sensations, dans nos sentiments, la source des plaisirs que nous causent les scènes champêtres et les beautés de la nature perfectionnées par l'art. En un mol, ses jardins sont ceux de l'architecte ; les autres sont ceux du philosophe, du peintre et du poète.
Ce genre a beaucoup gagné depuis quelques années ; et, si c'est encore un effet de la mode, il faut lui rendre grâce. L'art des jardins, qu'on pourroit appeler le luxe de l'agriculture , me paroît un des amusements les plus convenables, je dirois presque les plus vertueux , des personnes riches. Comme culture, il les ramène à l'innocence des occupations champêtres ; comme décoration , il favorise sans danger ce goût de dépenses qui suit les grandes fortunes ; enfin ii
PRÉFACE
a , pour cette classe d'hommes , le double avantage de tenir à-la-fois aux goûts de la ville et à ceux de la campagne.
Ce plaisir des particuliers s'est trouvé joint à l'utilité publique: il a fait aimer aux personnes opulentes le séjour de leurs terres. L'argent, qui auroit entretenu les artisans du luxe, va nourrir les cultivateurs; et la richesse retourne à sa véritable source. De plus, la culture s'est enrichie d'une foule de plantes ou d'arbres étrangers ajoutés aux productions de notre sol , et cela vaut bien tout le marbre que nos jardins ont perdu.
Heureux , si ce pocme peut répandre encore davantage ces goûts simples et purs ! car, comme l'auteur de ce poëme l'a dit ailleurs:
Qui fait aimer les champs, fait aimer la vertu.
Tel étoit l'avertissement mis à la tète des premières éditions de cet ouvrage. L'auteur a cru devoir y ajouter ce qui suit:
Quelques littérateurs anglais ont pensé que i'avois pris l'idée et plusieurs détails de ce poëme dans celui qu'a composé sur le même sujet M. Mason, digne ami de Gray. C'est avec plaisir que je rends justice à quantité de beaux vers qui distinguent cet ouvrage ; mais je déclare que, long-tcnqjs avant d'avoir lu le poëme de M. Mason , j'avois composé le mien, et que je I'avois récité dans plusieurs séances publiques de l'Académie française et du Collège royal, auxquels j'avois l'honneur d'appartenir.
Cette nouvelle édition a été retardée par des obstacles imprévus dont le détail est inutile. La foiblesse de mes yeux et de mes moyens m'ayant empêché de visiter, comme je me l'étois promis , les plus beaux jardins de l'Angleterre, je n'en ai cité qu'un petit nondjre , célèbres par leur beauté ou par les souvenirs qu'ils rappellent : tels sont Bleinheim, Stovv , et le jardin de Pope , si heureux d'appartenir à un liomme plein de goût, qui, en conservant religieusement la demeure et les jardins de ce grand poète , rend à sa mémoire l'hommage àla-fois le plus simple et le plus honorable. Les premiers monuments d'un écrivain fameux sont la maison qu'il a bâtie, les jardins qu'il a plantes, la bibliothèque qu'il a formée: c'est là, si l'on croyoit encore aux ombres, qu'il faudroit chercher la sienne.
Je ne dois pas oublier d'avertir que , ce poëme ayant été publié en 1782, cette époque, à laquelle se rapportent des morceaux les plus distingués de l'ouviage , m'a imposé la loi de ne rien admettre qui lui fût postérieur dans les additions que j'y ai faites. Ainsi, quand j'ai parlé des jardins d'Allemagne, tout ce que j'en ai dit a dû s'y rapporter. Je ne me suis permis que deux exceptions à cette unité d'époque :
l'une dans l'épisode des religieux de la Trappe ; l'autre dans quelques vers sur le charmant jardin de la Colline. J'ai usé, dans ces deux passages , de ce privilège d'esprit prophétique qu'on attribuoit autrefois aux poètes, et j'ai présenté les faits qu'ils rappellent , non comme avenus, mais comme pouvant arriver; et parlà l'unité d'époque se trouve conservée autant qu'elle pouvoit l'être.
Je crois que c'est ici le lieu de rapporter la réponse que j'ai faite, dans la préface de V Homme des Champs , à M. de Maistre , qui a regardé comme peu intéressant le sujet du poëme des Jardins. Cette allégation est tellement importante, que je ne dois pas perdre l'occasion de reproduire les réflexions cju'elle a occasionées. M. de Maistre veut-il dire que ce genre de poésie ne peut exciter ces secousses fortes et ces impressions profondes réservées à d'autres genres de poésie? Je suis de son avis. Mais n'y a-t-il que ce genre d'intérêt? Eh quoi! cet art charmant, le plus doux, le plus naturel et le plus vertueux de tous, cet art que j'ai appelé ailleurs le luxe de l'agriculture, que les poètes eux-mêmes ont peint comme le premier plaisir du premier homme, ce doux et brillani emploi de la richesse des saisons et de la fécondité de la terre, qui charme la solitude vertueuse, qui amuse la vieillesse détrompée, qui présente la campagne et les beautés agrestes avec des couleurs plus brillantes, des combinaisons plus heureuses, et change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, seroit sans intérêt! Milton , Le Tasse, Homère, ne pensoient pas ainsi, lorsque, dans leurs poèmes immortels, ils épuisoient sur ce sujet les trésors de leur imagination. Ces morceaux, lorsqu'on les lit, retrouvent ou réveillent dans nos cœurs le besoin des plaisirs simples et naturels. Virgile, dans ses Gcori,'i(jues , a fait d'un vieillard qui cultive, au bord du Galèse , le plus modeste des jardins , un épisode charmant, qui ne manque jamais son effet sur les bons esprits et les âmes sensibles aux véritables beautés de l'art et de la nature.
Ajoutons qu'il y a dans tout ouvrage de poésie deux sortes d'intérêt, celui du sujet, et celui de la composition. C'est dans les poèmes du genre de celui que je donne au public, que doit se trouver au plus haut degré l'intérêt de la composition. Là, vous n'offrez au lecteur ni une action qui excite vivement la curiosité, ni des passions qui ébranlent fortement l'ame. Il faut donc suppléer cet intérêt par les détails les plus soignés, et par les agréments du style le plus brillant et le plus pur. C'est là qu'il faut que la justesse des idées, la vivacité du coloris, l'aboudance des images, le charme de la variété, l'adresse des contrastes, une harmonie
PRÉFACE
enchanteresse, une élégance soutenue , altaclient et réveillent continuellement le lecteur; mais ce mérite demande l'organisation la plus heureuse, le goîit le plus exquis, le travail le plus opiniâtre : aussi les chel's-d'œuvre en ce genre sont-ils rares. L'Europe compte deux cents bonnes tragédies : les Gcorgiques et le poème de Lucrèce, chez les anciens, sont les seuls monuments du second genre; et, tandis que les tragédies d'Ennius , de Pacuvius, la Médée même d'Ovide, ont péri, l'antiquité nous a transmis ces deux poèmes; et il semble que le génie de Rome ait encore veillé sur sa gloire, en nous conservant ces chefs-d'œuvre. Parmi les modernes nous ne connoissons guère que les deux poèmes des Saisons, anglois et françois, \ Art poétique de Boileau, et l'admirable Essai sur l'Homme, de Pope, qui aient obtenu et conservé une place distinguée parmi les ouvrages de ce genre de poésie.
Un auteur justement célèbre , dans une épitre imprimée long-temps après des lectures publiques de quelques parties de cet ouvrage, a paru vouloir déprécier ce genre de composition : il nous apprend c|ue le sauvage lui-même chante sa maîtresse, ses montagnes, son lac, ses forêts , sa pêche et sa chasse. Quel rapport , bon Dieu ! entre la chanson informe de ce sauvage, et le talent de l'homiiu' qui sait voir les beautés de la nature avec l'œil exercé de l'observateur, et les rendre avec la palette de l'imagination ; les peindre tantôt avec les couleurs les plus riches, tantôt avec les nuances les plus fines; saisir celte correspondance secrète, mais éternelle, qui existe entre la nature physique et la nature morale, entre les sensations de l'homme et les ouvrages d'un Dieu ; quelquefois sortir heureusement de son sujet par des épisodes qui s'élèvent jusqu'à l'intérêt de la tragédie, ou jusqu'à la majesté de l'épopée ! C'est ici le lieu de répondre à quelques critiques, au moins rigoureuses, qu'on a faites du poème des Jardins. Peut-être est-il permis , après quinze ans de silence, de chercher à détruire l'impression fâcheuse que ces critiques ont pu faire.
Les uns lui ont reproché le défaut de plan. Tout homme de goût sent d'abord qu'il étoit impossible de présenter un plan parfaitement régulier en traçant des jardins, dont l'irrégularité pittoresque et le savant désordre font un des premiers charmes. Lorsque Rapin a écrit un poème latin sur les jardins réguliers, il lui a été facile de présenter dans les quatre chants qui le composent, i° les fleurs; 2° les vergers ; 3" les eaux ; 4° les forêts. Il n'y a à cela aucun mérite, parce qu'il n'y a aucune difficulté. Mais dans les jardins pittoresques et libres, où tous ces objets sont souvent mêlés ensemble, où il
a fallu remonter aux causes philosophiques du plaisir qu'excite en nous la vue de la nature embellie et non pas tourmentée par l'art , où il a fallu exclure les alignements, les distributions symétriques , les beautés compassées, un autre plan étoit nécessaire.
L'auteur a donc montré dans le premier chant l'art d'emprunter à la nature, et d'employer heureusement les riches matériaux de la décoration pittoresque des jardins irréguliers ; de changer les paysages en tableaux ; avec quel soin il faut choisir l'emplacement et le site, profiter de ses avantages, corriger ses inconvénients; ce qui, dans la nature, se prête ou résiste à l'imitation ; enfin , la distinction des différents genres de jardins et de paysages, des jardins libres et des jardins réguliers.
Après ces leçons générales viennent les différentes parties de la composition pittoresque des jardins: ainsi le second chant a tout entier pour objet les plantations, la partie la plus importante du paysage, et la beauté des perspectives et des vues étrangères qui dépendent de l'artifice des plantations.
Le troisième renferme dtis obiets dont chacun nauroit pu renqjjir un chant, sans tomber dans la stérilité et la monotonie: tels sont les gazons, les fleurs, les rochers et les eaux.
Le quatrième chant enfin contient la distribution des différentes scènes majestueuses ou touchantes, voluptueuses ou sévères, mélancoliques ou riantes ; l'artifice avec lequel doivent être tracés les sentiers qui y conduisent; enfin ce que les autres arts, et particulièrement l'agriculture et la sculpture, peuvent ajouter à l'art des paysages. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, sans que l'auteur se le soit proposé, ce plan, accusé de désordre , se trouve être parfaitement le même qu2 celui de VArt /M'tique, si vanté pour sa régularité. En effet, Loileau, dans son premier chant, traite des talents du poète et des règles générales de la poésie; dans le second et le troisième, des différents genres de poésie, de l'idylle, de l'ode, de la tragédie, de l'épopée, etc., en donnant, comme j'ai eu soin de le faire, à chaque objet une étendue proportionnée à son importance; enfin le quatrième chant a pour objet la conduite et les mœurs du poète, et le but moral de la poésie.
Des critiques plus sévères encore ont reproché à ce poème le défaut de sensibilité. Je remarquerai d'abord que plusieurs poètes ont été cités comme sensibles pour en avoir imité différents morceaux. Des personnes plus indulgentes ont cru trouver de la sensibilité dans les regrets que le poète a donnés à la destruction de l'ancien parc de Versailles, auquel il a rattaché les souvenirs de tout ce qu'offroitde
PREFACE
plus touchant et de plus majestueux un siècle à jamais mémorable; dans la peinture des impressions que fait sur nous l'aspect des ruines, morceau alors absolument neuf dans la poésie française , et plusieurs fois imité depuis en prose et en vers ; elles ont cru en trouver dans la peinture de la mélancolie , naturellement amenée par celle de la dégradation de la nature vers la fin de l'automne ; elles ont cru en trouver dans celte plantation sentimentale qui a su faire des arbres, jusqu'alors sans vie et pour ainsi dire sans mémoire, des monuments d'amour, d'amitié, du retour d'un ami, de la naissance d'un fds, idée également neuve à l'époque où le poëme des Jardins a été composé , et également imitée depuis par plusieurs écrivains; elles ont cru en trouver dans l'hommage que l'auteur a rendu à la mémoire du célèbre et malheureux Cook ; elles en ont trouvé enfin dans l'épisode touchant de cet Indien qui, regrettant au milieu des pompes de Paris les beautés simples des lieux qui Tavoient vu naître, à l'aspect imprévu d'un bananier offert tout-à-coup à ses yeux dans le jardin du Roi, s'élance, l'embrasse en fondant en larmes, et par une douce illusion de la sensibilité, se croit un moment transporté dans sa patrie.
D'ailleurs, il est deux espèces de sensibilité: l'une nous attendrit sur le malheur de nos égaux , puise son intérêt dans les rapports du sang, de l'amitié ou de l'amour, et peint les plaisirs ou les peines des grandes passions qui font ou le bonheur ou le malheur des hommes : voilà la seule sensibilité que veulent reconnoître plusieurs écrivains. 11 en est une beaucoup plus rare et non moins précieuse: c'est celle qui se répand, comme la vie, sur toutes les parties d'un ouvrage ; qui doit rendre int%essantes les choses les plus étrangères à l'homme; qui nous intéresse au destin, au bonheur, à la mort d'un animal, et même d'une plante; aux lieux que l'on a habités, où l'on a été élevé, qui ont été témoins de nos •peines ou de nos plaisirs, à l'aspect mélancolique des ruines. C'est elle qui inspiroit Virgile, lorsque, dans la description d'une peste qui moissonnoit tous les animaux, il nous attendrit presque également, et sur le taureau qui pleure la mort de son frère et de son compagnon de travail , et sur le laboureur qui laisse en soupirant ses travaux imparfaits.
C'est elle encore qui l'inspire, lorsqu'au sujet d'un jeune arbuste qui prodigue imprudemment la luxuriance prématurée de son jeune feuillage, il demande grâce au fer pour sa frêle et délicate enfance. Ce genre de sensibilité est rare, parcequ'il n'appartient pas seulement à la tendresse des affections sociales, mais à une surabondance de sentiment qui se
répand sur tout, qui anime tout, qui s'intéresse à tout; et tel poète, qui a rencontré des vers tragiques assez heureux , ne pourroit pas écrire six lignes de ce genre.
Des personnes , d'ailleurs très estimables , ont fait à ce poëme un reproche peut-être encore plus sérieux ; c'est de n'avoir été écrit que pour les riches. Ainsi l'on s'est armé contre cet ouvrage de l'intérêt qu'inspire la pauvreté , et l'on a prétendu que l'auteur avait donné des préceptes inexécutables pour elle. S'il s'agit de la pauvreté absolue, elle a autre chose à faire que d'embellir des paysages : s'il s'agit de la médiocrité, je répondrai que j'ai vu des jardins charmants du genre que je recommande, dont la dépense étoit très inférieure à celle qu'ont nécessitée des jardins beaucoup plus magniflques et moins agréables. La plus grande partie de ces préceptes , ayant pour objet le plus heureux emploi des beautés de la nature, peut être exécutée avec les moyens les plus médiocres, lorsque la situation et les accidents du paysage favorisent le goût du propriétaire. D'ailleurs, comment peut-on imaginer qu'un poète , pour qui la campagne a eu tant d'attraits qu'elle a été l'objet de ses trois premiers ouvrages, ait dédaigné les hommes utiles à qui l'on doit ses richesses? Il suffiroit, pour toute réponse , de citer ces vers du premier chant : Mais ce grand art exige un artiste qui pense. Prodigue de génie et non pas de dépense.
On m'a accusé aussi d'avoir exigé du décorateur des jardins l'imitation des grands effets de la nature, et particulièrement des montagnes, et l'on a oublié que j'ai dit, en parlant des montagnes factices:
Un humble monticule Veut être pittoresque, et n'est que ridicule,
A l'égard des rochers, on trouvera ma réponse dans ces vers :
Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage, La nature se rit de ces rocs contrefaits. D'un travail impuissant avortons imparfaits.
S'il s'agit de ce qu'on appelle des bâtiments
ou des fabriques, le grand luxe des jardins
d'aujourd'hui, on peut se rappeler les vers suivants:
Mais j'en permets l'usage, et j'en proscris l'abus. Baunissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers prodigués par la mode. Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode; Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois, Chaos d'architecture, et sans but et sans choix. Dont la profusion, stérilement féconde, Enferme en un jardin les quatre parts du monde.
J'avois également proscrit une manie plus ridicule , celle des ruines factices, en disant : Mais loin ces monuments dont la ruine feinte
PREFACE
Imite mal du temps l'Iuimitable empreinte, Tous ces temples auciens récemment contrefaits. Ces débris d'un château qui n'exista jamais, Ces vieux ponts nés d'hier, et celte cour gothique Ayant l'air délabré, sans avoir l'air antique; Simulacre hideux, artifice grossier!
Je crois voir cet eufaut tristement grimacier. Qui, jouant la vieillesse et ridant son visage. Perd, sans paroitre vieux, les grâces du jeune âge.
Pour ce qui regarde les ruines véritables, on sait qu'il n'y a qu'à laisser faire au temps, qui les dessine et qui les perfectionne mieux que tous les efforts de l'art.
Enfin , la manie dispendieuse des fleurs et de la propriété exclusive des plus rares a trouvé une leçon dans ces vers :
Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur Au fond d'un cabinet s'enferme avec sa fleur; Pour voir sa renoncule, avant l'aube s'éveille; D'une anémone unique adore la merveille; Et, d'un rival heureux enviant le secret. Achète au poids de For les taches d'un oeillet. Laissez-lui sa manie et son amour bizarre : Qu'il possède en jaloux, et jouisse en avare.
Je pourrois donc appliquer à ces critiques tffiî ont prétendu être d'un avis différent du mien, en disant en prose ce que j'ai dit en vers, ce vers heureux de l'épître sur les Dispu les :
Soutenant contre vous ce que vous avez dit.
Mais si j'ai dû proscrire les fantaisies coûteuses et de mauvais goût, je n'ai pas dû exclure ce que la richesse peut ajouter à la décoration des jardins , pourvu qu'on l'emploie avec goût et avec sobriété. J'ai donc donné des préceptes pour les fortunes médiocres comme pour les grandes; et j'ai laissé à tout le monde le droit de faire un jardin agréable , sans statue, sans fabrique, et sans tout ce luxe qui n'est point à la portée de la médiocrité, mais qui donne à l'opulence la facilité d'employer les artistes d'une manière utile pour eux, et honorable pour elle.
Enfin, vingt éditions de ce poëme , des traductions allemandes, polonaises, italiennes, deux anglaises, en vers, répondent suffisamment aux critiques les plus sévères. L'auteur ne s'est pas dissimulé la défectuosité de plusieurs transitions froides ou parasites: il a corrigé ces défauts dans cette édition, qu'il a augmentée de plusieurs morceaux et de plusieurs épisodes intéressants, qui donneront un nouveau prix à son ouvrage. C'est sur-tout pour annoncer cette édition avec quelque avantage, qu'il a tâché de réfuter les critiques trop rigoureuses que ce poëme a essuyées.
On a vu que, dans la préface de l' Homme des Champs, j'avois déjà réfuté quelques unes de CCS critiques: qu'il me soit permis de ré-
pondre aux principales objections que l'on a faites sur cette nouvelle production.
On m'a reproché, comme une chose fort grave, de n'avoir pas annoncé dans les premiers vers le plan de cet ouvrage. On pourroit réfuter d'un mot cette critique , en observant que le législateur de la poésie française , dans le pins régvdier et le plus justement célèbre des poèmes didactiques, n'a présenté aucun plan. Cette autorité est tellement respectable que je n'en connois pas qu'on puisse lui opposer : mais , ce qui est bien plus extraordinaire , c'est que des censeurs plus sévères encore ont prétendu que ce plan n'existoit pas, parcequ'il n'étoit pas annoncé. Je me crois donc obligé de rappeler ici que le poëme a pour objet, i" l'art de se rendre heureux à la campagne, et de répandre le bonheur autour de soi par tous les moyens possibles; 2° de cultiver la campagne de cette culture que j'ai appelée merveilleuse, et qui s'élève au-dessus de la routine ordinaire; 3° de voir la campagne et les phénomènes de la nature avec des yeux observateurs ; 4° enfin de répandre et d'entretenir le goût de ces occupations et de ces plaisirs champêtres en les peignant d'une manière intéressante. Ainsi le sage, l'agriculteur, le naturaliste, le paysagiste,sont les quatre divisions de ce poëme. Cetlo seule exposition doit suffire à ceux qu'il n'est pas impossible de contenter.
On a prétendu que ces divisions ne tenoient pas essentiellement les unes aux autres. Si on a voulu dire que chacune pouvoit être traitée séparément, on a eu raison, sans rien prouver contre le plan de l'auteur. Virgile auroit pu faire un poëme sur les vignes, un autre sur les moissons , d'autres encore sur les vergers et sur les abeilles. Quoique ces objets puissent se séparer, cela ne prouve point qu'il ait eu tort de les réunir dans ses Géorgiques.
C'est sur-tout du quatrième chant que l'on a dit qu'il étoit étranger à l'ouvrage: mais, quand on a intitulé un poëme l'Homme des Champs, on a le droit d'y rassembler tout ce que le titre peut admettre; et le poète champêtre ne devoit pas y être oublié. Si j'avois omis cette dernière partie, n'entendez-vous pas les critiques s'écrier: Quoi! vous parlez de l'art de se rendre heureux dans les champs , d'en perfectionner la culture, d'en observer les beautés et les richesses, et vous oïdjliez celui de les chanter! vous oubliez les Virgile, les Thompson , les Gesner , qui ont fait des peintures si intéressantes et si délicieuses, que sans elles il sembleroit manquer quelque chose à la nature ! C'est faire injure à-la-fois à la campagne et à la poésie.
Au lieu de multiplier ainsi ces sortes de critiques dont je crois avoir prouvé l'injustice
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sans être aigri contre leurs aTiteiirs, peut-être eût-il été plus équitable et plus naturel de remarquer que tous les chants de ce poëine sont parfaitement distincts les uns des autres, et que le sujet en est absolument neuf dans toutes les langues, et particulièrement dans la nôtre.
Au reste, je ne suis pas étonné de la sévérité avec laquelle cet ouvrage a été traité par une partie de la société. On sait que les derniers ouvrages d'un auteur sont toujours l'objet de la critique; mais, par une sorte de compensation, les premiers obtiennent alors un degré d'estime qu'on leur avoit refusé à leur première apparition. Ce n'est point un effet de la justice ni de la bienveillance ; c'est la malveillance au contraire qui, des premiers ouvrages d'un écrivain , fait les accusateurs des derniers. Il semble que, dans l'empire des lettres, les premières productions naissent déshéritées , jusqu'à ce qu'un nouvel ouvrage leur ait rendu leur droit d'aînesse. Lorsque la traduction des Géorgiques parut, elle fut accueillie par une foule de critiques. La publication du poëmedes Jardins rendit à cet ouvrage une estime qu'on ne lui accordoit que pour la refuser au poëme qui le suivit. L'envie aime à trouver la dégénération et l'affûiblissement du talent dans les nouveaux écrits d'un auteur qui a quelque célébrité. L'Homme des Champs, à son toiu*, valut au poëme qui l'avoit précédé cette sorte d'indulgence malveillante. Lui-même a besoin d'être suivi d'un autre ouvrage, condamné par sa nouveauté à réunir sur lui toute la sévérité des critiques.
On a souvent observé qu'un des grands malheurs de la littérature et de ceux qui la cultivent, c'est l'animosité qui marche toujours à leur suite. Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est qu'on la rencontre le plus souvent dans ceux qui courent la même carrière. Malheur à ceux dont l'imagination peut descendre des objets les plus élevés aux tracas des petites passions indignes d'un homme de lettres ! je crois voir ces mouches brillantes de toutes les couleurs de la lumière, qui, après s'être jouées aux rayons du soleil, descendent dans la fange, et salissent elles-mêmes tout ce qu'elles touchent. L'abeille ne fait que de la cire et du miel , et ne se repose que sur des fleurs.
Au reste, si l'on a pu diminuer le foible mérite de cet ouvrage , on n'a pu me priver du plaisir extrême que j'ai goûté en le composant. Mon imagination, entourée de tout ce que la nature a de plus doux, de plus brillant et de plus riche, s'est reposée avec délices sur les idées consolantes qu'elle inspire. Voilà la jouissance que tout le monde m'envie , et la seule qu'on ne puisse m'ôter.
On pardonnera cette justification de l'Homme des Champs au souvenir des ressources et des consolations que je lui ai dues dans l'adversité. La plupart des autres arts, qui se montrent comme un luxe et un amusement, se présentent dans un jour de malheur avec moins de décence. La poésie est amusante dans les temps de prospérité, vertueuse dans les temps de dépravation, et consolante dans les temps de tyrannie; d'ailleurs à ces époques malheui'cuses, des distractions ordinaires ne suffisent pas ; il laut des occupations passionnées qui s'emparent fortement des facultés de l'esprit et de l'ame: la poésie a cet avantage; elle a encore celui de s'élever par les charmes de l'imagination au-dessus des scènes de la vie ordinaire, et du spectacle affligeant d'un siècle dépravé: elle crée à son gré d'autres mondes , en choisit les habitants, et place cette population imaginaire, ces meilleurs mondes entre elle et le malheur ou le crime ; sur-tout elle ramène ceux qui la cultivent dans la solitude et la retraite, les asyles les plus sûrs contre la tj'rannie: c'est là seulement qu'on peut retenir quelques restes de liberté , et qu'on peut du moins espérer l'oubli. Ce moyen n'a pas toujours réussi: à l'époque horrible dont je parle, l'obscmilé et la solitude elle-même avoient leurs dangers. Mais mon existence dépose en leur faveui' ; et c'est aux délices inexprimables de la poésie que je dois le goût de la vie retirée à laquelle je suis tant redevable. Cet art charmant avoit été mon amusement: il est devenu ma consolation et mon asile.
Je ne puis finir ces observations sans remercier M. David*, qui, sans avoir aucune liaison avec moi, m'a dédommagé de la sévérité des critiques par les réponses pleines de goût, d'esprit et d'élégance qu'il a bien voulu y faire. De nombreuses éditions sont venues à l'appui du jugement qu'il a porté de cet ouvrage, et cette réponse est d'un genre à ne pouvoir être réfutée. Je dois les mêmes remerciements à ceux qui , dans des vers charmants , ont exprimé tant d'indulgence pour mon ouvrage , et tant de bienveillance pour ma personne. C'est par le plus doux des sentiments , celui de la reconnoissance, qu'ils m'ont ramené, au moins en imagination, dans ma patrie, dont j'ai vivement senti les malheurs , et qui m'a laissé un profond souvenir de ses délices et de ses bienfaits**.
* M. David avoit imprimé, dans le Moniteur des années 1800 et 1801, plusieurs lettres apologétiques de l'Homme des Chiirnps et des autres ouvrages de Delille.
** Delille ecrivoit ceci à Londres en iBoi ; il ne revmt à Paris qtie l'année suivante.
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