‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 20 sur 411 · IMPRESSION DES LIEUX · texte numérisé non relu

IMPRESSION DES LIEUX

Oh ! que l'homnie sait bien embellir lunivers ' ! Sans lui, du monde entier les spectacles divers Languissent sans attraits, sans intérêt, sans ame; Mais, doué par les dieux d'une céleste flamme, L'homme passionné les passionne tous, Donneaux fleurs la gaîté, donne aux mers leur courroux , La mémoire aux rochers , aux myrtes la tendresse , L'étonnement aux uns , aux autres la tristesse; Et chaque être à son tour , par ce charme vainqueur , Lui rend les sentiments que lui prête son cœur. Eh ! qui n'a pas connu ces rapports invisii)les Des corps inanimés et des êtres sensibles .•' Les lieux même , les lieux savent nous émouvoir ; J'en sentis les effets : j'en peindrai le pouvoir.

Ou déserts, ou peuplés, ou riants, ou sauvages, Les lieux frappent nos sens par diverses images. Un lieu sauvage plaît par sa mâle àpreté. Loin des jardins riants de leur molle beauté, Je vole , je m'enfonce aux champs où la Norwège Entasse jusqu'aux cieux ses coloimes de neige,

Aux champs de Sibérie , aux bords où de Thulé La mer bat en grondant le rivage ébranlé. Les aigles, les vautours, au-dessus de ma tête, Mêlent leur cri terrible au cri de la tempête. De ces monts , de ces rocs l'effroyable chaos , Les flots , avec fracas, retombant sur les flots. Tout m'effraie et me plaît. Mais lorsque ma pensée Par des objets riants veut être délassée, Dans un climat plus doux, et sous un ciel plus pur, Je vole , avec Horace , aux vergers de Tibur, Aux lieux où l'Anio , dans sa chute rapide , Verse au loin la fraîcheur de sa poussière humide, A travers les rochers, les bois retentissants, Je suis sa course agile et ses flots bondissants. El toi, qui de Sénèque alarmois la sagesse. Que Properce interdit à sa jeune maîtresse , Lieu charmant, dont la mer, et la terre et les cieax Formèrent à l'envi l'aspect délicieux.

Baie , enfin , je te vois ; je vois tes frais bocages ! Voilà ta mer d'azur, voilà tes beaux rivages! C'est ici qu'autrefois ces superbes Romains Venoient se délasser du malheur des humains. D'autres regretteront ces scènes fastueuses , Où , parmi les concerts, les voix voluptueuses, Les danses et les chants , les fêtes et les arts , Chevaliers, magistrats, et consuls, et Césars, Dans ces palais hardis, usurpateurs de l'onde. Envoient et le Falerne et les larmes du monde. Moi, simple ami des arts, du haut de ces coteaux Dont les ombres , le soir , descendent sur les eaux , A l'heure où sont unis, sur l'eau resplendissante, Le soleil expirant, et la lune naissante, Au murmure flatteur de l'onde qui s'endort, De la vague qui vient expirer sur le bord , Et des zéphyrs légers glissant sur la verdure , De tous ces sons lointains, concert de la nature. Sur les temples, les monts, les îles d alentour. J'égare en paix mes yeux : je passe tour-à-tour, Du paysage aux mers , des mers au paysage , Et conduis, en rêvant, les flots vers le rivage ».

Toutefois , de nos mœurs, de leurs penchants secrets, Dépend l'impression du site et des objets : Si l'ame s'abandonne à la mélancolie.

Un sol moins gai plaît mieux à l'ame recueillie. Un cœur content se plaît en d'agréables lieux ; Conformes à noti'e ame , ils plaisent à nos yeux. Mais si le noir chagrin, la douleur violente 3, Porte au cœur malheureux sa fougue turbulente, Le site le plus doux ne lui rend pas la paix. En contemplant de loin ces paysages frais. Il croit que leur repos , la douce solitude, Va calmer de son cœur l'ardente inquiétude. Vain espoir ! ces beaux lieux sont un tourment de plus. Hélas ! il porte envie aux heureux qu'ils ont vus , Au berger qui s'y plaît, au tendre objet qu'il aime, A son troupeau paisible, aux oiseaux, aux lieux même; A CCS lieux, dont le calme est si loin de son cœur ! Ces gazons où respire une douce fi-aîcheur , Ce lapis si riant de la jeune verdure,

L'IMAGINATION

Cette ombtxî si tranquille, et cette onde si pure, Ces arbres amoureux, entrelaçanl leurs bras , Tout l'afflige à l'envi d'un bonheur qu'il n'a pas. Il veut des bords déserts , il veut des bois sauvages, De noirs torrents , des troncs brisés par les orages , Des rochers dont le deuil réponde à son eunui ; Il veut des bords affreux tourmentés comme lui.

Mais ce qui fait des liens la plus sûre puissance. Ah ! nous l'éprouvons tous , c'est la reconnoissauce ; C'est le tendre regret, dont les charmes flatteurs Font des lieux nos amis , en font nos bienfaiteurs : Pareils à ces esprits, à ces légères ombres, Qui, sitôt que la nuit étend ses voiles sombres. Visitent, nous dit-on, leur antique séjour; Ainsi les souvenirs , les regrets et l'amom- , Et la mélancolique et douce rêverie , Reviennent vers les lieux chers à l'ame attendrie, Où nous fûmes enfants, amants, aimés, heureux; Après le sol natal , toujours chers à nos yeux , S'ils n'ont pas tout l'atlrait de la terre chérie Où commença pour nous l'aurore de la vie. Ils rappellent cet âge, où notre ame et nos sens Par degrés essayoient leurs organes naissants. Je l'éprouvai moi-même. Après vingt ans d'absence , De retour au hameau qu'habita mon enfance , Dieux! avec quel transport je reconnus sa tour, Son moulin, sa cascade, et les prés d'alentour 4 ! Ce ruisseau dont mes jeux tyrannisoicni les ondes. Rebelles comme moi, comme moi vagabondes; Ce jardin , ce verger , dont ma furtive main Cueilloit les fruits amers, plus doux pai- le larcin, Et l'humble presbytère, et l'église sans faste; Et cet étroit réduit que j'avois cru si vaste 5, Où, fuyant le bâton de l'aveugle au long bras. Je me glissois sans bruit, et ne respirois pas; Et jusqu'à cette niche, où ma frayeur secrète A l'œil de l'ennemi déroboit ma retraite. Où sur le sein d'Églé, qui partageoit ma peur 6, On précoce plaisir faisoil battre mon cœur!

O village charmant ! ô riantes demeures , Où , comme ton ruisseau , couloicnl mes douces heures ! Dont les bois et les prés, et les aspects touchants, Peut-être ont fait de moi le poète des champs ! Adieu , doux Chanonat , adieu , frais paysages ! Il semble qu'un autre air parfume vos rivages; Il semble que leur vue ait ranimé mes sens , M'ait redonné la joie, et rendu mon printemps.

Celte clôture même où l'enfance captive, Prête aux tristes leçons une oreille craintive , Qui de nous peut la voir sans quelque émotion ? Ah ! c'est là que l'étude ébaucha ma raison ; Là, je goûtai des arts les premières délices; Là , mon corps se formoit par de doux exercices. Ne vois-je point l'espace où , dans l'air s' élançant , S'élevoit, retomboit le ballon bondissant.? Ici , sans cesse allant , revenant sur ma trace , Je murmurois les vers de Virgile et d'Horace. Là , nos voix pour prier venoient se réunir ; Plus loin... Ah ! mon cœur bal à ce seul souvenir !

Je remportai la palme, et la douce victoire Pour la première fois me (il goûter la gloire; Beaux jours, qu'une autre gloire et de plus grands combats Rappeloienl à Villars, mais qu'ils n'effaçoient pas. Enfin quel lieu ne cède au lieu de la naissance.-* Ah! c'est là que l'amour et la reconnoissauce, Que d'un instinct puissant les secrètes douceurs , Rappellent la pensée et ramènent les cœurs , Sur-tout lorsque imposant, ou sublime, ou sévère, Le sol frappe les yeux par un grand caractère. L'habitant de la plaine et des riants vallons, Insipidemeut gais, ou tristement féconds. Rêve moins tendrement à ses dieux domestiques. Mais voyez l'habitant des rochers helvéïiques: A-t-il quitté ces lieux, tourmentés par les vents, Hérissés de frimas , sillonnés de torrents ? Dans les plus doux climats, dans leurs molles délices, Il regrette ses lacs, ses rocs, ses précipices. Et comme, en le frappant d'une sévère main, La mère sent son fils se presser sur son sein , Leurs horreurs même en lui gravent mieux lem- image ; Et, lorsque la victoire appelle son courage, 8i le fifre imprudent fait entendre ces airs Si doux à son oreille , à son ame si chers , C'en est fait, il répand d'involontaires larmes 7; Ses cascades , ses rocs , ses sites pleins de charmes , S'offrent à sa pensée : adieu, gloire, drapeaux, Il vole à ses chalets, il vole à ses troupeaux , Et ne s'arrête pas , que son ame attend) ie De loin n'ait vu ses monts et senti sa patrie : Tant le doux souvenir embellit le désert ! IMême les tristes lieux où nous avons souffert. Ne sont pas sans attraits. Seul sur ses rocs arides, Philoctète maudit le sort et les Airides, Mais faut-il s'arracher à ces horribles lieux ? Il regrette son antre et lui fait ses adieux. Regardez ce vaisseau, cette prison flottante. Que tourmentent les vents et la mer mugissante : Eh bien ! quel nautonnier ne voit avec amour Le navire où long-tenq)s il a fait son séjour? Je n'oublierai jamais la tristesse profonde D'un nocher que vingt ans avoil porté sur l'onde, Un vaisseau renommé, long-temps heureux vainqueur De la mer orageuse et des vents en fureur; Compagnons de périls, de revers, de fortune. Leurs maux éloient communs, et leur gloire commune. Le tonnerre, les vents, et les flots, et les feux. Que n'avoient-ils point vu , point affi-onté tous deux .' Mais enfin, succombant aux injures de l'âge, Le vaisseau vétéran, couché sur le rivage, Cédoil à la cognée, et de robustes bras De son corps déchiré dispersoient les éclats; Le vieux nocher pleuroil, et sou ame attendrie Croyoil dans ce vaisseau regietter sa patrie : Avec moins de douleur un monarque pieux Voyoil son llion s'écrouler dans les feux. Que si l'on aime ainsi le lieu de ses souffrances, (lombien l'on doit chérir celui des jouissances! Choisi par le plaisir, marqué par le bonheur,

CHANT IV

C'esl le lémoiii , l'ami , le confident du cœur. Que j'aime ce mortel, qui, dans sa douce ivresse, Plein d'amour pour les lieux où jouit sa tendresse, De SCS doigts, que paroienl des anneaux précieux. Détache un diamant, le jette , et dit : « Je veux Qu'un autre aime après moi cet asile que j'ainie , Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même ! » Cœur noble et délicat ! dis-moi quel diamant Égale un Irait si pur, et vaut Ion sentiment!

Vers tous les lieux enfin quel pouvoir nous ramène ? Vers les uns le plaisir, vers les autres la peine : Mais à ceux où d'amour on a connu les lois, La peine et le plaisir ramènent à-la-fois. O Dieu , de quels moments ils gardent la mémoire ! Là , l'amanl de son sort revient lire l'histoire ; Là, son cœur étonné sentit son premier feu; Là , sa bouche tremblante en hasarda l'aveu ; Sa main sur ce rosier cueillit la fleur nouvelle Qu'Églé mit sur son sein en rougissant comme elle. L'écho de ces rochers étoil leur confident. Malheur donc, ah ! malheur au mortel imprudent Qui , ris([uaiit son repos , ose revoir encore Ces lieux pleins de l'objet que sa tendresse adore ! Combien je crains pour lui ce dangereux retour ! Hélas ! son si'ul aspect peut réveiller l'amour. Eh! sur ces monts glacés, où, loin de sa Julie ^, Sainl-Prenx Irainoit ses maux et sa mélancolie, Voyez ce malheureux conduire imprudemment Celle qu'un autre hymen ravit à son amant ! De ces monts tout remplis de sa longue disgrâce, Où de son triste exil tout conserve la trace, Mille ressouvcnirs sortent de toutes parts; Il s'arrête, et sur elle attachant ses regards : « O charme de mon cœur, le tien est-il paisible.? Ce lieu ne dit-il rien à ton ame sensible .►" Vois ! c'est ici la pierre où ma Inûlante ardeur Traça les premiers mois qui touchèrent ton cœur. Là, tristement assis dans ma douleur muette, Mes yeux des jours entiers contemploient la retraite. Là, seul et n'entendant que faiglc des déserts, J'échauffois de mes feux la glace des hivers. De ces cailloux tranchants, des éclats de ces marbres Ici ma main traçoit ton chiffre sur ces arbres; Pour ressaisir l'écrit, gage de tes amours, Ici du noir torrent je traversai le cours. Là , de ces vieux rochers je gravissois les cimes , Et mes sombres regards mesuroicnl les abîmes ; Plus loin... » Couple imprudent , fuyez , quittez ces lieux ! Hélas ! on y respire un air contagieux ; Fuyez, et vous sauvant de leur funeste charme, Hàlez-vous d'y répandre une dernière larme.

Ah ! le cœur de ces lieux conçoit trop bien l'attrait : Mais quel triste penchant , mais quel besoin secret , Au tertre où git l'ojjjet de toute sa tendresse. Ramène un foible amant, l'y ramène sans cesse.? Hélas ! plus d'une fois, en courant au plaisir, Ceux qu'à cette ombre froide altachoit le désir. Ou l'insensible orgueil, ou l'avide espérance. Passent près de sa tombe avec indifl'érence :

Pour lui ce coin de terre est l'univers entier. Sitôt qu'au jour mourant il ose se fier, Aux discrètes lueurs du crépuscule sombre. Il part d'un pied timide, il se glisse dans l'ombre; Il observe de loin d'un regard inquiet Si quelqu'un de ses pleurs vient troubler le secret; Il recommande aux cieux cette enceinte si chère; Que l'air y soit plus pur, la terre plus légère, Les gazons plus touffus ! et ce lien révéré , Adoré par l'amour, en devient plus sacré : Et même sans l'attrait d'un intéi'èt si tendre. Combien d'autres encore ont, pour se faire entendre, Leur nom, leur souvenir, leur noble vétusté ! Dans le sein ténébreux de ce bois écarté Contemplez ces débris d'une abbaye antique 9, Monument oublié du faste monastique.

Entrons. De ces vieux murs le deuil religieux. Ce chœur où résonnoient les cantiques pieux, Ces vitraux colorés, précieux à l'histoire. Qui des faits du vieux temps ont gardé la mémoin;; Ces combles entr'ouverts, ces lugubres caveaux; Dans cette vaste nef ce long rang de tombeaux Où, des saints fondateurs trompant l'attente vaine. Leurs noms presque effacés ne se lisent qu'à peine; Ces dômes, ces degrés dans les airs suspendus, Conduisant au sommet d'une tour qui n'est plus; Et ces autels sans culte, et leurs saints sans oracles Dont la vieille légende a vanté les miracles; Et ce lieu de l'offrande où de pieux tributs Rachetoient les forfaits, suppléoicnt les vertus; Tout cet asile enfin, séjour de pénitence, D'orgueil, de piété, de savoir, d'ignorance , Dit plus dans ses débris que ce frais Panthéon, Enfant sans souvenir, antique par son nom. Où la voix du passé ne se fait point entendre, Et qui, n'ayant rien vu, n'a rien à nous apprendre; Ou m'instruit, à regret, qu'outrageant le tombeau Toute la France en pompe y cacha Mirabeau.

Tantôt d'un vieux château s'offre la masse énorme, Pompeusement bizarre et noblement informe. Combien de souvenirs ici sont retracés ! J'aime à voir ces glacis, ces angles, ces fossés, Ces vestiges épars des sièges, des batailles. Ces boulets qu'arrêta l'épaisseur des murailles ; J'aime à me rappeler ces fameux différends Des peuples et des rois, des vassaux et des grands ; Des Nemours, des Concis, les amours trop célèbres; Ces spectres , ces lutins rôdant dans les ténèbres : Vieux récits, dont le charme amusant les hameaux. Abrège la veillée et suspend les fuseaux ^°. Non , tous les vieux romans de cette Grèce antique, Sa fabuleuse histoire, et sa fable historique, N'offroicnt rien de si grand , rien de si merveilleux Que tous les lon;;s récits qu'on nous fait de ces lieux. Ici, du haut des tours plus d'une tendre amante " Suivoit son jeune amant dans la lice sanglante: Là , nos gais troubadours et nos vieux romanciers Célébroient la tendresse et les exploits guerriers; Là. nos fiers paladins à la gloire fidèles,

L'IMAGINATION

Combaltoient pour leur Dieu , leur monarque el leurs bel-

Contemplez ces armels , ces casques , ces cuissards [ les.

Des Nemours, des Glissons , des Concis, des Bajards ;

J'aime à les revêtir de ces armes antiques;

J'y replace leurs corps , leurs âmes héroïques.

Mais sur son palefroi s'avance un chevalier ,

Beau, jeune, et précédé de son noble écuyer.

Le casque siu- le front , surmonté d'un panache ,

Sur ses yeux la visière, à son bras la rondache,

La lance au poing , portant brassard et gantelet ,

Ferme sur l'étrier et le fer en arrêt ;

Déjà du pont-levis il franchit la barrière;

Son œil est menaçant, sa contenance fière;

Son cor a retenti , tout recule d'effroi ;

Un page se présente. « O page, écoule-moi.

Lui dit-il , ce château retient mon Isabelle.

Va trouver son tyran , qu'il me rende ma belle ;

Qu'il la rende à l'instant , ou ce bras irrité

Va me faire raison de sa déloyauté. »

Le choc suit le défi : bientôt d'un coup horrible

Le tyran tombe mort, et sa chute terrii)le

De ses U-istes donjons fait gémir les échos.

Aussitôt un long rang de dames , de héros ,

Comtes, barons, tout sort, tout revoit la lumière.

La belle à son amant s'élance la première,

Fait un saut , monte en croupe, embrasse son vainqueur,

Et sous ses belles mains sent palpiter son cœur.

Ainsi des lois , des mœurs , des combats du vieil âge ,

Ma pensée en ces lieux se retrace l'image.

Je crois les voir encore , et rêve tour-à-tour

De joutes, de tournois, de féerie et d'amour.

Hélas ! des nouveautés l'orgueil follement sage De cette antique gloire a flétri l'héritage. Eh bien ! fiers descendants de nos fameux Bouillons , Des fiers Montmorencis , des Rohans, des Grillons, Montrez- vous dignes d'eux ! osez par la victoire. Sur-tout par la vertu, reconquérir leur gloire; Et , prêtant votre lustre à ces mortels fameux , Rendez à ces grands noms ce que vous tenez d'eux. Tel, aux derniers canaux arrive dans sa course. Le sang revient au cœur el remonte à sa source.

Enfin, parmi ces lieux fiers de leur vétusté, Il en est dont l'illuslre et haute antiquité , Bien plus frappante encor revient à la mémoire. Riche de monuments , de grandeur et de gloire. Là, chaque lieu célèbi'e est plein d'illusion; Tout ruisseau, tout rocher, tout bosquet a son nom. Si mon œil aperçoit ces Alpes menaçantes Qui portent jusqu'aux cieux leurs cimes imposantes. Je veux voir avant tout ce passage falal Où le roc calciné s'ouvrit pour Annibal , Et du vieux Latium lui livi-a les campagnes. Autrefois du sommet de ces mêmes montagnes Le terrible Annibal disoit à ses soldats : « Vous voyez ces beaux champs ! c'est le prix des combats ; C'est le prix du vainqueur. » A l'aspect de sa proie , Le soldat tressaillit d'une barbare joie. Ces champs qu'à la fureur montroit l'ambition , Je les montre aux talents. Quelle immense moisson ,

Et de grands sentiments et de hautes pensées ,

Vous offrent ce théâtre, et ces grandeurs passées!

Sur les objets présents portant des yeux distraits,

L'Imagination n'y reposa jamais.

Elle aime à deviner, elle aime à reconnoître

Ce (|ui n'est pas encor, ce qui va cesser d'être :

Amante des vieux ^emps , de leurs restes chéris.

Elle vit de regrets, se plaît dans les débris.

S'il étoit des pays dont la scène féconde

De grands événements eût étonné le monde;

Telle que s'offre encore avec tous ses grands noms

La ville des Césai's ou celle des Plalons;

C'est là qu'elle se plaît , c'est là qu'elle s'élance :

Là , tel qu'un voyageur qui parcourt en silence

Les pompes d'un palais par les ans renversé ,

Rassemble en son esprit leur reste dispersé,

Recompose ses murs , reconstruit son portique ;

Ainsi dans mes pensers je refais Rome antique :

Je relève ses tours, je lui rends ses remparts,

Ses temples, ses palais, ses grands hommes, ses aris.

J'arme encor ses héros pour la cause commune:

J'assiste à son sénat, je monte à sa tribune;

Le Gapitole attend ses fiers triomphateurs :

Marchons ! suivons les pas des sacrificateurs.

Entendez-vous, du bruit des jeux qu'elle idolâtre,

Mugir comme une mer son vaste amphithéâtre .'*

Mécène, reçois-moi dans ces soupers divins,

Assaisonnés de vers , de bons mots et de vins.

Hélas ! ce goût si pur , cette molle élégance ,

Des empires mûris marquent la décadence !

Tardez , éloignez-vous , termes de sa grandeur ;

Laissez-moi contempler Rome dans sa splendeur.

Il n'est plus temps. Je vois , j'entends déjà les chaînes ,

Et le joug va peser sur des tètes romaines.

De ces murs où les arts vont trouver leur tombeau, La Grèce me rappelle aux lieux de leur berceau : C'est là que, s'enlourant de tout ce qu'elle adore, L'Imagination est plus active encore :

Là, tout parle ou de vers, ou de gloire, ou d'amour; Tout est dieux ou héros. Une barque, en un jour, Parcourt sur cette mer, en merveilles féconde. Cent lieux plus renommés que tous les lieux du monde. Mène-moi, dieu des arts, vers la chère Délos! Ici Sapho charmoit les rochers de Lesbos ; C'est là qu'Anacréon , oubliant la vieillesse, Chantoit , tout jeune encore et d'amour et d'ivresse. Rochers , l'écueil du Perse et de ses légions, De vos trois cents héros redites-moi les noms. Sparte , où sont tes débris ? Montrez-moi cette Athènes Où méditoit Platon , où tonnoit Demosthènes. Que de charmes encor dans ces restes flétris ! Hélas ! le temps alloit consumer ses débris. Parmi les voyageurs qui de ce beau rivage Emportent en partant une stérile image.

Le génie éploré de ces fameux remparts '^ Distingua dans la foule un jeune amant des arts, Qui , pour ces murs sacrés rempli d'idolâtrie, Triste, sembloit pleurer sur sa propre patrie; Pour voir de ces beaux lieux l'auguste antiquité ,

CHANT IV

Plaisirs, amis, parenis, il avoil tout quilté. « Tu vois, lui dit le dieu, ces merveilles divines : Le temps va dévorer jusques à leurs ruines ; Bientôt l'œil affligé ne reconnoîlra plus L'asile des beaux-arts et celui des vertus : Hâte-toi: rends la vie à leur gloire éclipsée ! Pour prix de tes travaux, dans un nouveau lycée. Un jour je te promets la couronne des arts. »

Il dit; et dans le fond de leurs tombeaux épars, Des Platons , des Solons les ombres l'entendirent ; Du jeune voyageur tous les sens tressaillirent. Aussitôt dans ces murs, berceau des arts naissants, Accourent à sa voix les arts reconnoissants. Le Dessin le premier prend son crayon fidèle ; Et tel qu'un tendre fils, lorsque la mort cruelle D'une mère adorée a terminé le sort, A ses restes sacrés s'attache avec transport , Demande à l'air , au temps , d'épargner sa poussière , Et se plaît à tracer une image si chère : Ainsi, par l'amour même instruit dans ces beaux lieux. Le Dessin, de la Grèce enfant ingénieux, Va chercher, va saisir, va tracer son image; Et belle encor, malgré les injures de l'âge. Avec ses monuments, ses héros et ses dieux, La Grèce reparoît tout entière à nos yeux.

L'histoire ainsi l'apprend : sur ce globe où nous sommes, Les lieux ont leur déclin aussi bien que les hommes ! Mais ces fameux revers et ces grands changements, Qu'ont fait naître autrefois le hasard et le temps, Offrent à notre esprit une moins vive image, Que lorsque sous nos yeux un violent orage D'un séjour magnifique a détruit la splendeur. Et montre sa ruine auprès de sa grandeur. Voyez ces murs déserts ! là le pompeux Versailles Étaloit autrefois l'orgueil de ses murailles; Là, mille passions, mille vœux à-la-fois, Les princes et les grands , les députés des rois, Les intérêts rivaux, les vanités trompeuses, Sans cesse s'agitoient sur ces routes pompeuses; Là, venoit en silence, attendant un coup d'œil, Aux pieds de la faveur s'agenouiller l'orgueil ; De là, portée au loin sur la terre et sur l'onde, La volonté d'un seul faisoit le sort du monde. Tant d'éclat irritoit l'univers ébloui ; Un orage a grondé, tout s'est évanoui!

Où sont les atlributs de la toute-puissance, Cet appareil de gloire et de magnificence .►' Le deuil et le silence habitent dans ces lieux; A peine un vieux gardien, triste et silencieux, Dans ces murs, qu'en touroient tant de fièrcs cohortes, A quel([ues voyageurs ouvre en pleurant les portes ; El l'étranger cherchant ces palais d'autrefois. Se dit : « C'éloit donc là la demeure des rois ! » Rêve à tant de malheurs après tant de puissance. Jette encor une larme, et s'éloigne en silence.

Après ces grands tableaux, pour nos yeux indiscrets Les lieux mystérieux ont encor des attraits; L'Imagination , ingénieuse à feindre , Embellit les objets que l'œil ne peut atteindre

Un auguste mystère entouroit autrefois

Et les temples des dieux et les palais des rois.

Au fond du saint des saints, dans sa gloire invisible,

L'Eternel enfermoit sa majesté terrible ,

Et le grand-prêtre seul , une fois tous les ans ,

Offroit, au nom du peuple, un solennel encens.

Les monarques d'Asie, adoi'és par la crainte,

Habitoient d'un palais l'inabordable enceinte.

Le mystère piquant et la difficulté

Parent encor les arts , l'amour et la beauté :

Eh ! qui de ce ressort ne eonnoît la puissance.''

Que de fois dans les murs de la fière Byzance ,

Je m'en souviens encor, d'un œil présomptueux

Contemplant du sérail les murs voluptueux ,

Ses murs, ses minarets, ses kiosques, ses portiques.

Et leurs globes dorés et leurs cyprès antiques,

D'un désir imprudent mon esprit excité,

Et par l'air du mystère en secret irrité,

Malgré ses fiers gardiens, ses portes redoutables,

Brûloit de pénétrer ces murs impénétrables

Où veille la terreur à côté du plaisir,

Où la variété réveille le désir :

Dans mon illusion , grilles , tours , janissaires ,

Mon œil franchissoit tout ; mes regards téméraires

Osoient percer l'asile où l'indolent orgueil

Flotte entre mille appas et choisit d'un coup d'œil.

Autour de ces sophas où la langucui- repose ,

J'aspirai le moka, je respirai la rose;

J'osai j)lus : dans ces bains frais et mystérieux ,

Que jamais ne profane un regard curieux ,

Où cent jeunes beautés, plus belles sans parure,

Pour voile à la pudeur donnent leur chevelure,

Malgré l'affreux cordon, malgré le sabre nu,

J'entrai brûlant de voir cl tremblant d'avoir vu '3.

L'amour même chérit les ombres du mystère '4;

L'amour désenchanté fuit un œil téméraire.

Billes, défiez- vous d'un regard curieux!

La beauté s'embellit d'un air mystérieux ;

Les désirs ignorants sont vos premières armes ;

La beauté dévoilée a perdu de ses charmes ;

L'amour le plus aveugle est le plus éloquent ;

L'ignorance aux objets prête un charme piquant :

Ce qui nous plaît le mieux dans toute la nature,

Ce n'est pas ce qu'on voit , c'est ce qu'on se figure.

L'ignorance nourrit la douce illusion.

Des Grecs ingénieux l'aimable fiction.

Qui donnoit plus d'éclat à la vérité même ,

Cadra celte leçon sous un heureux emblème.

L'imprudente Psyché veut voir de près l'Amour;

Elle le voit; le dieu disparoît sans retour:

Et Psyché, d'un regard téméraire victime.

Déplore , mais trop tard ! son malheur et son crime.

Tant d'un dieu prévoyant l'attentive bonté

Exprès derrière un voile a mis la vérité ;

Et cache , dans la nuit d'un nuage qu'il dore ,

Et les biens qu'on espère et les maux qu'on ignore.

Eh ! pourrai-je oublier le site inspirateur , Où l'on goûta des arts l'attrait consolateur; Témoin de nos travaux, bienfaiteur du géuje,

L'IMAGINATION

De quels heureux moments il charma notre vie ! Là , d'une longue extase on connut les transports ; Là, notre ame en silence amassant ses trésors, D'un long recueillement toul-à-coup a fait naître Ces ti-aits à. qui notre art doit sa gloire peut-être. Ces lieux, dont tant de fois on sentit le pouvoir, Quels cœurs reconnoissanJs n'aiment à les revoir ? Montbar charmoit Kuffon, et du bois des Charmettes Jean- Jacques se plaisoit à vanter les retraites ; Et toi, toi, que j'aimai dès mes plus jeunes ans, Meudon, à qui je dois tout l'honneur de mes chants. Que de fois, en hiver, dans tes donjons gothiques, Près d'un foyer, nourri de tes chênes antiques. Seul, ccoutaftt de loin les vents, les flots, les bois, A leur vaste concert j'associai ma voix ! Que de fois , aux beaux jours de tes bocages sombres Tu me vis traverser les vénérables ombres ! Hélas! ces bais sacrés, ces bosquets ne sont plus; Par le fer destructeur je les vis abattus; Abattus au printemps ! (juand tout gros de feuillage. Déjà les verts boutons nous pronietloient l'ombrage : En vain de ces vieux troncs les jeunes successeurs De leur nouvel abri m'ont offert les douceurs; Ils n'ont point inspiré, n'ont point vu mon délire : Ne m'ayant rien appris, je n'ai rien à leur dire ; Mais ton sol m'est sacré, mais j'y viendrai toujours Demandes- d'heureux vers, et sur-tout d'heureux jours.

Des divers lieux sur nous j'ai chaulé l'influence ; Presque tous de nos cœurs empruntent leur puissance : Ceux où l'astre du jour et l'homme sont absents. Seuls , par leur propre force , agissent sur nos sens. A peine l'œil entr'ouvre une foible paupière, Il veut voir son semblable, il veut voir la lumière : La pensée , il est vrai, connoît peu de déserts. Si l'on ne voit point l'homme et ses traits toujours chers. On voit ses monuments; les champs et la verdure Nous parlent des bienfaits , des soins de la nature : Tantôt d'une rivière on suit les longs détours ; L'on voyage avec elle et l'on poiu'suit son cours. Mais quand l'homme accablé, qu'un long ennui désole. Ne voit ni les humains , ni rien qui le console , Sa double solitude épouvante son cœur.

Sous les cieux africains voyez le voyageur , Des sables de Piosette, ou des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire '5 , Les torrents de poussière, et les vents enflammés , Et la terre, et les eaux contre lui sont armés ; Mais de ces champs poudreux la chaleur est moins rude Que cette désolante et longue solitude.

L'ennui, le triste ennui qui mesure le temps, Eternise ses jours, ses heures , ses instants. Flétrie au seul aspect de ces lieux effroyables , L'Imagination expire sur ces sables; Il se traîne, il épuise im reste de vigueur '6, Lorsqu'au lever du jour, ô surprise ! ô bonheur ! D'un obélisque au loin il découvre le faîte. Les kiosques des pachas, les temples du prophète, De palmiers , d'orangers des bois délicieux , ^

Que le désert encore embellit à ses yeux.

C'est là qu'un doux repos , acheté par ses peines ,

L'attend sous ces berceaux, au bord de ces fontaines,

Où , sur un mol amas de coussins fastueux ,

Le superbe Ottoman , triste et voluptueux ,

Enivré de ces sucs dont la vertu l'inspire.

De ses rêves charmants entretient le délire.

Ou dans son beau harem achève en paix le jour,

Pressé par le désir , et jamais par l'amour.

Moi-même, que séduit cette riante scène,

A ces bords enchantés je m'arrache avec peine;

Mais ma muse m'appelle en des déserts nouveaux.

Voyez-vous ce navire attendu sur les eaux '7 ; Tout est prêt : l'air fraîchit, la voile s'enfle; Éolc S'amuse en se jouant de chaque banderole; L'enfant pour la saisir vers elle étend les bras ; Autour des voyageurs dont on retient les pas , De parents et d'amis un groupe tout en larmes , D'un adieu prolongé goûte les tristes charmes; Et, du sonnnetd'un roc élevé dans les airs. Suit long-temps le vaisseau qui s'enfuit sur les mers.

Sur ce vaste élément, d'abord l'ame enhardie Se croit indépendante et se sent agrandie ; Il semble qu'étendant sou vol illimité , Dieu même l'associe à son immensité.

Mais, hélas ! le bonheur demande peu d'espace : De ce désert sans fin l'homme bientôt se lasse; Solitaire, à l'aspect de l'immense horizon. Bientôt dans son navire il croit voir sa prison. Ses tristes compagnons qui languissent ensemble. Ce n'est point le penchant, le choix qui les rassemble; Leur ennui mutuel redouble son ennui ; Il habite auprès d'eux, et vit seul avec lui. Ah ! quand pourront ses yeux entrevoir le rivage ! Quelquefois l'abusant par une fausse image , L'Imagination, dans un lointain confus.

Lui montre un port, des tours, qui bientôt ne sont plus.. Lein- fantôme trompeur s'efface comme un songe , Et l'immense océan devant lui se prolonge. Il faut entendre encor le bruit des matelots, Des cordages , des mais , et des vents , et des flûls ; Toujours les cieux , toujours les noirs gouffres de l'onde, Et l'aquilon grondant sur la vague qui gronde. Hélas! où sont ses champs, ses bois, ses prés fleuris. Ses foyers paternels et ses enfants chéris ? Le regret, au départ, en forma ses supplices, L'espérance, au retour, en fera ses délices. Il part, il vogue , avance, espère, et voit le port. Ah ! son cœur pourra-t-il suffire à son transport : Sa fille.. ! en le quittant son adieu fut si tendre ! Que fait-elle à présent ? Lasseenfin de l'attendre, Sur son portrait peut-être elle verse des pleurs, Peut-être que sa main le couronne de fleui'S ; Ces tissus , ces trésors que la Perse a vus naître, Sa femme avec plaisir s'en parera peut-être; Et ce fils , dernier fruit d'une longue union , Vit-il ? commence-t-il à bégayer son nom ? Son simple et vieux pasteur répandra tant de larmes ! A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes .'

Cependant les objets semblent se rapprocher;

CHANT IV

Il rcconnoît ce mont , cet arbre , ce clocher ; De moment en moment les tours lèvent leur faîte ; Enfin la rive approche, et sou bonheur s'apprête; Et sur la mer, qui fuit et roule à gros bouillons , Son rapide vaisseau fend les derniers sillons. On aborde : d'un saut il a touché la rive ; Le cœur tout palpitant, il s'élance, il arrive, Avec ce vif besoin que donne un long désir. Mais ce n'est pas à moi d'exprimer son plaisir. L'Imagination, dont je peins la puissance, Aime à chanter l'espoir et non la jouissance.

Des solitaires lieux j'ai tracé les effets : O toi, de qui ma muse éprouva les bienfaits , Quand ma voix va chauler le pouvoir des lieux sombres, O nuit! inspire-moi. Que de fois, dans tes ombres. Recherchant ton silence et non pas Ion repos, Et des eaux d'Hippocrène humectant tes pavots, Du délire des vers j'éprouvai les délices 1 Du poète , inspiré par tes veilles propices , Il semble que les chants soient plus doux et plus fiers. Pour lui le dieu du jour n'est plus le dieu des vers. Mais les amanis heureux , mais les heureux poètes Ont seuls droit de se plaire à tes scènes muettes. Tout être avec regret voit mourir la clarté; Alors mon chien me jette un regard attristé. L'instinct des plantes même en chérit l'influence, Et la fleur du soleil pleure encor son absence; Tout bénit ses faveurs; mais l'homme, enfant des dieux. L'homme, avant tout, chérit ce flambeau radieux; Il veut voir ses rayons, il veut sentir sa flamme , Et ce besoin des sens est un besoin de l'ame : Cet astre heureux console et charme nos ennuis. Que je plains la douleur dans le calme des nuits I Ah ! que la nuit alors , jointe à la solitude. De l'homme délaissé nourrit l'inquiétude ! L'absence des objets rend ses maux plus présents; Rien n'en distrait son cœur , son esprit , ni ses sens. Exhalant en soupirs sa tristesse farouche , De sa longue insomnie il tourmente sa couche; Il se roule , il se lasse à chercher le repos ; Tout son sang embrasé précipite ses flots. Jusqu'à l'heure où l'Aurore, humide de rosée, Apporte un peu de calme à son anie épuisée ; Et , chassant de la nuit les funèbres vapeurs , Rend et le jour au monde, et l'espérance aux cœurs. Quels intrépides cœurs , quels courages célèbres. N'ont été quelquefois émus par les ténèbres ! Quand du fer, de l'airain, le brillant appareil Eclate et resplendit aux rayons du soleil. Le soldat, avec joie, affronte les tempêtes : Les dangers sont des jeux, les combats sont des fêles; Mais quand la nuit répand sa ténébreuse horreur. Quand l'œil ne peut juger l'objet de sa terreur. Alors tout s'exagère à noire ame tremblante; Le danger moins connu cause plus d'épouvante, Sur-tout, lorsque perdu dans un lieu ténébreux. L'homme seul reste en proie à ses pensers affreux; Ah! que la nuit alors, jointe à la solitude, De l'ame délaissée accroît l'inquiétude J

De ce combla d'effroi , de ces scènes d'horreur, Un exemple terrible effraie encor mon cœur.

Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines Sont des antres profonds, des voûtes souterraines '8 Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains; Avec ses rois, ses dieux et sa magnificence, Rome entière sortit de cet abîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tyrans. L'église encor naissante y cacha ses enfants. Jusqu'au jour où du sein de celte nuit profonde, Triomphante, elle vint donner des lois au monde, Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars. Jaloux de tout connoître, un jeune amant des arts, L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Brûloit de visiter cette demeure obscure, De notre antique foi vénérable berceau.

Un fil dans une main, et dans l'autre un flambeau. Il entre; il se confie à ces voûles nombreuses Qui croisent en tous sens leurs roules ténébreuses. Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, Ce palais de la nuit, cette sombre cité, Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles, Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles. Dans un coin écarté se présente un réduit , Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vases saints et des urnes pieuses, Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses; Il saisit ce trésor; il veut poursuivre. Hélas î Il a perdu le fil qui conduisoit ses pas; Il cherche, mais en vain; il s'égare, il se trouble, Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble; Il prend tous les chemins que lui montre la peur ; Enfin de route en route , et d'erreur en erreur. Dans les enfoncements de celte obscure enceinte. Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'où vingt chemins divers conduisent alentour. Lequel choisir .-' Lequel doit le conduire au jour .'' Il les consulte tous, il les prend, il les quitte; L'effroi suspend ses pas , l'effroi les précipite : Il appelle; l'écho redouble sa frayeur; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures; Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel. En trois lustres entiers voit à peine un mortel; Et pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste, Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvement. En agitant la flamme, en use l'aliment. Quelquefois il s'arrête et demeure immobile. Vaines précautions! Tout soin est inutile; L'heure approche , et déjà son cœur épouvanté Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité. Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre; Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre. Il gémit; toutefois d'un souffle haletant, Le flambeau ranimé se rallume à l'instant. Vain espoir ! par le feu la cire consumée ,

L IMAGINATION

Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée ,

AHeiiit sa main souffrante , et de sw doigis vaincus

Les nerfs découragés ne la soutiennent plus :

De sou bras défaillant enfin la torche tombe,

Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.

O toi , qui d'Ugolin traças l'affreux tableau ,

Terrible Dante, viens, prête-moi ton pinceau!

Prête-moi tes couleurs; peins, dans ces noirs dédales,

Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales,

Ce malheureux qui compte un siècle par instants,

Seul... Ah ! les malheureux ne sont pas seuls long-temps ;

L'Imagination, de fantômes funèbres

Peuple leur solitude et remplit leurs ténèbres.

L'infortuné déjà voit cent specires hideux ;

Le délire brûlant, le désespoir affreux,

La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,

Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire,

Mais lente, mais horrible, et traînant par la main

La faim qui se déchire et se ronge le sein.

Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.

El quels regrets touchants viennent aigi'ir ses peines ?

Ses parenls, ses amis qu'il ne reverra plus !

El ces nobles travaux qu'il laissa suspendus !

Ces travaux qui dévoient illuslrer sa mémoire.

Qui donnoient le bonheur et piomelloient la gloire!

Et celle dont l'amour, celle dont le souris

Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!

Quelques pleurs, de ses yeux, coulent à cette image.

Versés par le regret , et sèches par la rage.

Cependant il espère , il pense quelquefois

Entrevoir des clartés , distinguer une voix.

Il regarde, il écoule. Hélas ! dans l'ombre immense,

Il ne voit que la nuit, n'enlend que le silence.

Et le silence encore ajoute à sa terreur.

Alors, de son destin sentant toute l'horreur.

Sou cœur tumultueux roule de rêve en rêve;

Il se lève, il retombe, et soudain se relève;

Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,

De la mort qu'il veut fuir horribles monuments !

Quand tout-à-coup son pied trouve un léger obstacle :

Il y porte la main... O surprise ! ô miracle !

Il sent, il reconnoil le û\ qu'il a perdu.

Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.

Ce fd libérateur, il le baise , il l'adore ,

Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;

Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.

Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.

A l'abri du danger, son ame encor tremblante

"Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.

A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur

Un plaisir agile d'un reste de terreur;

Enfin, tenant en main son conducteur fidèle,

Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.

Dieux ! quel ravissement , quand il revoit les cieux

Qu'il croyoit pour jamais éclipsés à ses yeux !

Avec quel doux transport il promène sa vue

Sur leur majestueuse et brillante étendue !

La cilé, le hameau, la verdure, les bois,

Semblent s'offrir à lui pour la première fois ;

El , rempli d'ime joie inconnue et profonde, Son cœur croit assister au premier jour du monde.

CHANT V

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