‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 201 sur 411 · Ducente deo flanimam inter et liostis Expédier · texte numérisé non relu

Ducente deo flanimam inter et liostis Expédier

J'ai déjà remarqué de quel secours étoit le merveilleux pour sauver le poêle de ce que la vérité et la nature peuvent offrir divî circonstances embarrassantes. Comment, saus le secours

NOTES DU LIVRE IL

de Véuus, son fils auroit-il pu, dans celte ville devenue la |ii()ie des Grecs, arriver, à travers le fer et le feu, au palais de ses ancêtres, préservé de la destruction par un autre miiacle?

4i Abnegat exrisa vitam producere Troja , Exsiiiun-.que pati

Celte double répugnance prêtée à Anchise de survivre à Troie et d'endurer l'exil est noble et naturelle : on peut diie que les habitudes sont les dernières passions des vieillards, elles survivent à toutes celles que donne la nature et qu'affoiblit l'iigc; cl plus elles sont anciennes, plus on sait qu'elles ont de force. On pourroit voir dans les derniers vers de ce discours d'Anchise combien Virgile, toujours fidèle à la dignité de l'épopée, sait donner de noblesse aux plus petits détails. Anchise allègue ses infirmités; mais ces infirmités n'ont rien de vulgaire, c'est Jupiter qui l'a frappé du veiil terrible de la (oudrc , Jklininis e^lavit vends. Le discours d'Énéc pour le déterminer à la fuite est d'un pathétique digne de la tragédie: les mouvements les plus passionnés de l'amour filial, les images les plus vives, les expressions les plus énergiques, y sont prodigués; et ce seul discours prouve que Virgile, s'il n'avoit été le plus grand poêle épique de Rome, pouvoit en être le plus grand auteur dramatique. Le discours de Creuse n'est pas moins touchant : rien de plus modeste et de plus doux que ces mots, Conjux quondam tua dictii. Les scènes les plus palliéliques que puisse offrir la poésie sont celles où un personnage intéressant se condamne par un sentiment de vertu ou de désespoir à un sacrifice contre lequel réclame l'amour ou l'amitié; c'est ce qui a rendu de tout temps si intéressante la scène où Orcsle et Pylade se disputent la mort. Cfcéron nous parle de l'effet prodigieux q;ie cette- scène produisoit sur le théâtre romain.

42 Quuin suliitiiiQ dirtuqup oritiir ir.iiabils inonsiruni , eic.

11 n'y avoit que l'intervention des dieux qui pût déterminer Anchise à quiller sa patrie : le prodige que peint ici Virgile est du plus heureux choix ; il s'opère sur la personne du jeune Ascagne, l'espoir et l'héritier des grandes destinées de Troie; la description en est vive et pittoresque; rien de plus élégant que les expressions,

Tactiiquc innuxia mollis Lambere il.Trnma comas, et circum tempoia pasci.

Comme le parti que va prendre Anchise doit influer sur les plus grandes destinées , de nouveaux prodiges se joignent au premier; la pins grande richesse d'expressions distingue la peinture de celle étoile miraculeuse qui va se perdre sur le sommet d'Ida, désigné par le présage comme lieu du rendezvous des Troyens fugitifs. Tous ces prodiges multipliés consacrent de plus en pins et divinisent en quelque manière la famille d'Anchise, de qui doivent sortir les Romains et la race nn|iériale des Césars. Virgile, qui ne néglige rien de ce qui peut augmenter la vraisemblance, ajoute à ces présages impérieux l'approche menaçante de l'incendie. Rien n'est plus fameux que la piété filiale d'Énée emportant son père à travers les flannnes : la poésie, la peinture et la sculpture se sont disputé ce sujet à jamais intéressant.

43 Longe servet vesligia conjux.

I! semble que, par cet ordre donné à sa femme de suivre de loin ses pas, Virgile ait voulu préparer le malheureux actidenl qui les sépare.

44 Est urbe egressis tumiilus tPmpîumqne vctiistam Desertae Ceioris , juxtaquo antiqiia ciiprcssiiç Rcligionc patrum multu.'; sci vata per anno.s :

liane ex diverso sedein veniemus In unnni. Ce passage est une nouvelle preuve du soin que prend Virgile d'ennoblir les plus petits détails. Ces vers ont pour objet le rendez-vous donné par Enée à tous les compagnons de sa fuite ; mais ce qui suffiroit au romancier pour désigner un tel lieu ne suffit pas à l'épopée. Rien de plus noble et de plus auguste que la description de l'endroit on doivent s'assembler les compagnons d'Énée : c'est un temple vénérable par son antiquité et par ses ruines mêmes; près de ce temple est un cyprès également respectable par sou grand âge, et parcequ'il fut long-temps témoin des hommages rendus à la déesse de ce temple abandonné. Ces ruines, cette antiquité, transportent l'imagination jusqu'aux premiers âges de cette ville que dévorent aujourd'hui les flammes, et lui fout toucher à-la-fois par la pensée son cercueil et son berceau.

i5 Sequiturque patrcm non passibus acquis , etc.

Cette peinture du petit Ascagne suivant d'un pas inégal la marche de son père est remarquable par le naturel et Ij naïveté.

46 Et inc , qucm dudum non ulla injecta movebant Tria , negue adverso gîomeratt ex agraiue Graii , Nunc omnes terrent aurai; sonus excitât omnis Suâpeusum , et pai itcr comitique onerique timenteni.

Jamais l'amour fdial n'a été peint d'une manière plus touchante et plus vraie. Ce guerrier qui avoit affronté sans pâlir tous les traits des Grecs, et des bataillons entiers, maintenant qu'il est chargé du salut de son fils et de sou père, le bruit le plus léger, le moindre souffle l'épouvante. On n», peut trop répéter aux jeunes poêles combien on est sur d'émouvoir les cœurs, quand on peint les grandes affections combattues ou triomphantes.

47 Jainquc propinquabam portis , omnemque videbar Evasisse vLcein , subito quum creber ad auris Visus adesse pedura sonitus, etc.

Ici le poète est arrivé au moment le plus difficile de cette magnifique narration. Creuse et Lavinie ne peuvent exister ensemble: il faut donc faire disparaître Creuse, mais de I» manière la plu3 décente et la plus vraisemblable; c'est ec que fait Virgile. Près d'arriver à la porte de la ville, Énée croit entendre un bruit menaçant, et se croit poursuivi; son père, à son tour, croyant voir de loin les ennemis qui s'approchent, et distinguer l'éclat de leurs armes à travers l'épaisseur des ombres, presse son fils de précipiter ses pas. Énée obéit; et, l'imagination frappée des dangers de son père, il laisse derrière lui son épouse , qui s'égare : on ne pouvoit présenter de sa perte une cause plus vraisemblable, et même plus iutéressante; c'est la tendresse du fils qui trahit celle de l'époux. Cependant toutes ces précautions n'ont pas mis ce passage à l'abri de la critique et même de la plaisanterie, comme le prouve cette strophe de Rousseau le lyrique, en parlant de Didon :

Pouvoit-cUe mieux attendre De ce pieux voyageur Qui , fuyant sa ville en cendre Et le ftr du Grec vengeur.

Quitta les murs de Perganie , Tenant son fils par la main , Sans prendre garde à sa femme , Qui se perdit en chemin ?

Liv. Il , ode vu.

Mais Virgile répond d'avance à tontes les critiques, et par le trouble d'b'née Ircniblanl pour son père, et par son retour courageux dans celle ville en cendres, pour y chercher son épouse. Un autre avantage de celle narration, c'est que sms

NOTES DU LIVRE III

ce retour nous aurions perdu la magnifique peinture des derniers moments, et, pour ainsi dire, des derniers soupirs de Troie , et celle des vainqueurs accumulant ses riches dépouilles et leur immense butin. Cette peinture, à-la-fois si précise et si brillante dans Virgile, se fût immodérément étendue sous la plume de Lucain ou de tout autre auteur moins sobre de détails et moins sévère dans sa composition. Cn petit nombre de traits choisis lui a suffi : l'imagination fait le reste.

48 Et terram Hcsperiam venics , ubi Lydius , arva Intel- opinia virum , leni fluit agmine Tibris.

L'cpilhète deLjdius, Lydien, que Virgile donne au Tibre est ici synonyme lïÉtrurien ou Tjrrhénien. Cette épithète prouve que Virgile adoptoit l'opinion de ceux qui croyoient les Étrusques originaires d'une colonie de Lydiens de l'Asie mineure. Les récits d'Hérodote sont conformes à cette opinion ; mais Denys d'Halicarnasse la combat. Dans un ouvrage récent sur l'Egypte, M. Hamiltoni rapporte une inscription en caractères étrusques , que deux voyageurs anglais ont, diton, récemment trouvée dans l'intérieur de l'Asie mineure; ce qui doit nous porter à croire au récit d'Hérodote, et nous k-amencr au sentiment de Virgile. Les Étrusques ont possédé primitivement tout le nord de l'Italie; le Tibre couloit dans leurs possessions; c'est par cette raison que Virgile, Horace, Ovide, Lucain, Stace et d'autres poètes latins ont fréquemment donné au Tibre l'épithète de Tuscum, ou d'autres semblables 2. C. A. WALGRENAER.

49 Sed me magna dcum genitrix bis detinet oris. Jamque vale , et nali serva communis aniorem.

Virgile a bien senti que la perte accidentelle de Creuse ne suffisoit pas à la dignité de l'épopée : le merveilleux vient donc à son secours. C'est Cybèle elle-même qui s'empare d'elle, et l'attache à son culte; Cybèle, la protectrice des Troyens, rompt les premiers nœuds d'Énée en faveur de l'hymen futur d'où dépendent ses destinées en Italie. On ne peut s'empêcher d'admirer cette composition pleine de convenance, et si féconde en ressources dans les sujets aussi difficiles à traiter que l'étoit celui-ci. Enfin , Virgile a su tiier avantage des inconvénients mêmes de cette partie de son sujet, et en faire un moyen épique. Creuse, inspirée par Cybèle, lui prédit ses grands destins , et l'empire qui l'attend au-delà des mers. Une chose remarquable, c'est que ses dernières paroles contiennent peu d'expressions de tendresse; tout se borne à ces mots où elle lui recommande Ascagne :

Jamque vale, et nati serva communis amoreni.

Elle est encore mère, mais l'épouse a disparu; cela ne peut s'expliquer que par son nouvel état : Creuse ne lui appartient plus, clic appartient aux dieux; ce n'est plus la femme d'Énée, c'est la favorite de Cybèle; et par ce nœud sacré tous les autres sont rompus. Virgile reconduit Énée à ses compagnons d'exil, dont le nombre se trouve prodigieusement accru : cela ctoit nécessaire pour la fondation de la colonie. Enfin le jour se lève, les Grecs sont maîtres des portes de la ville, tout espoir est perdu: il part, et emporte son père au sommet de la montagne. Tel est ce second livre, éternellement admirable et par le sujet et par l'exécution. Virgile en a, dit-on, emprunté quelques idées et quelques passages de différents poètes grecs; je n'irai point chercher les traces des cmpnmts qu'il a pu faire à des auteurs plus ou moins obscurs. Quel homme, se promenant au bord d'une bell'e rivière qui coule .i plein

1 Hainilton's, /Egyptiana , p. 217.

2 Voyer Cluverius , Ital. antùjua , p. 7'j8.

canal , peut avoir l'envie et le loisir de rechercher quelles sources obscures, quelles filtrations cachées, ont augmenté de quelques gouttes d'eau l'abondaDce de son lit et la majesté de sa course!

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