‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 209 sur 411 · Eneas Hfic DE Datais victohibus arma · texte numérisé non relu

Eneas Hfic DE Datais victohibus arma

Cette inscription est ingénieuse et nouvelle : on se l'ait ordinairement un trophée des armes enlevées à des ennemis vaincus; ici Énée attache aux portes du temple d'Aj)ollou un bouclier conquis sur les Grecs triomphants.

24 Hic incretlibilis rerum faina occupât amis, etc. ^

Cet épisode est un de ceux qui font le plus d'honneur à l'imagination et à la sensibilité de Virgile. Il suppose qu'Andromaque, épouse involontaire de Pyrrhus, avoit eu le bonheur, après la mort de ce héros, d'épouser le jeune Hélénus, fils de Priam, et devenu, par la mort du fils d'Achille, l'héritier de son empire et de sa femme. Dans cette nouvelle situation , elle étoit encore moins la femme d'Ilélénus que la femme d'Hector : elle avoit élevé deux autels où venoient couler ses larmes. Le poète ne dit pas, mais le lecteur devine aisément, que, de ces

1 Telle paroît avoii- été Topinioii générale du temps de Virgile; mais, lorsqu'on lit attentivement l'Odyssée , cette opinion éprouve de bien fortes objections. Les Romains arrangeoient la géographie d'Homère à leur manière. Nous voyons par Slrabon que le fil des traditions étoit depuis long-temps perdu.

2 Poucqueville, J^oyage en Morée, tom. III, paj. I4.

3 Dionys. lialicarnas., Antiq. roman., lib. I , § 5i ; Paulmierde Grentmesnil^, Grœciœ antiquœ, lib- II, cap. ii , pag. 245; Lnrcher, Mémoire $ur Vénus, pag. 145.

deux autels, l'un étoit consacré à son fils, et l'autre à son époux. C'est peu: elle avoit, dans ce coin de l'Épire, imité tous les objets de ses regrets, Ilion, le Simoïs, le Scamandre; et, par cette douce ressemblance, elle trompoit la douleur de ses pertes, et les rigueurs de son exil. C'est encore une idée qui, quoique naturelle et touchante, ne seroit point venue au bon Homère; elle est digne d'un élève de ce grand poëte, mai» d'un élève écrivant dans le siècle d'Auguste : cela se sent mieux qu'on ne peut le prouver.

25 Ut me conspeiit venientem, et Troia cirrum, Arma amens vidit, mngnis exterrita moustris/ Deriguit visu in medio, etc.

Ce premier moment de l'entrevue d'Andromaquc et d'Énée est admirablement peint : quelle vérité! quel naturel ! L'a.spect imprévu d'Énée, le costume troyeu la troublent: eiles'civanouit; revenue à elle , elle doute si elle voit Énée lui-même ou son ombre. Mais avec quel élan de sensibilité elle ajoute : " Si vous revenez d'un autre monde, où est mon Hector? >■ Voilà le sublime du sentiment. C'est un petit nombre de ces traits, c'est cet épisode peut-être qui a fait VAndromaque de liacine; car le génie reçoit facilement l'empreinte du génie, et la reproduit de même : c'est ainsi que la peinture des amours de Didon se retrouve dans Phèdre.

2C Hcul quis te casus dejectam conjuge tanto Eicipit?

L'homme de goût sentira, sans en être averti, la beauté et la hardiesse de celle expression, dejectam conjuge tiinto. Énée ne dit pas enlevée, arrachée à un si glorieux époux, mais pircipilée d'un si noble époux, comme du faite de la grandeur et de la gloire. On ne peut rendre dans notre langue, que par des équivalents , la beauté de cette expression.

27 Dijccit voltum, et demissa voce locuta est, etc.

11 y a dans cette peinture d'Androraaque un sentiment exquis des convenances. Énée lui demande si elle appartient encore aux mânes d'Hector ou de Pyrrhus: Andrdmaque, honteuse de la fatalité qui l'a fuit passer des bras d'Hector dans ceux de Pyrrhus, de là dans ceux d'Hélénus, esclave comme elle du fils d'Achille , par deux hymens également involontaires, baisse pour réponse les yeux et la voix; et, sans satisfaire directement à la question d'Énée, trop embarrassante pour une épouse deux fois infidèle, malgré soi, au plus chéri des époux, s'écrie : « Heureuse Polyxéne, égorgée sur le tombeau « d'Achille, à l'aspect des murs de ta patriel» Voilà une ré, ponse vraiment sublime ; elle est digne à-la-fois et de son malheur et de sa vertu. Si on osoit, dans un sujet si sérieux et si touchant, se permettre rap|)iication de vers plaisants, ou se rappelleroit ceux-ci d'un ouvrage trop célèbre :

C'est donc en vain que l'on fait ce qu'on peut : N'est pas toujours femme de bien qui veut.

28 Servitio enixae , tulimus.

Ce peu de mots exprime le sujet d'une douleur profonde Non seulement Andromaque est esclave et l'épouse d'un esclave; pour comble de malheur, sa triste fécondité a donné le jour à d'autres esclaves, et elle est mère de trois fils du fier Pyrrhus.

29 Quid puer Asranius?

Rien de si naturel que les questions d'Andromaquc. C'est une mère qui interroge un père : elle demande donc si Ascagne vit encore, s'il conserve quelque regret de la mort de sa mère, enfin s'il promet d'être un jour digne fils d'Énée, digne neveu d'Hector. Ce dernier trait surtout appartient bien à An-

NOTES DTJ LIVRE III

droraaquc : ce n'est plus la racre, cVsl l'épouse qui parle, c'est une épouse fière encore d'un époux qui n'est plus.

3o Procedo, et parvam Trojam, simulataque magnis Pergaoïa, elc.

J'ai déjà fait remarquer ce que cette fiction a d'intérêt, de nouveauté et de grâce. Cette heureuse imitation de Troie, ce simulacre du Xautlic; Énée reconnoissant avec surprise, embrassant avec transport l'image consolante des portes de sa ville qui n'est plus , et qui revit un instant pour lui par cette douce imposture : tout cela appartient entièrement à Virgile. 3i Et ai entem Xatithi cognomine rivutn, etc.

Une chose remarquable, c'est que ce que dit Virgile de ce Jjetit ruisseau qui représentoit le Xanthe, La Condamine le dit et du Xanthe et du Simoïs : « En les voyant, on s'aperçoit de l'illusion qu'ont faite au monde les beaux vers d'Homère. >>

32 Atque haec deinde canit divino ex orc sacerdos : • Natc dea, etc. ■

Cette prédiction d'Hélénus, qui est une imitation de celle que Circé fait à Ulysse dans Homère, est d'un prodigieux intérêt, sous les rapports historiques et géographiques. D'abord elle reporte les lecteurs à ces temps reculés où l'Italie n'étoit connue des Grecs que de nom. Du temps d'Homère, quatre cents ans après la guerre de Troie, ce grand poète n'indique au-delà de la Tiiiiacrie ou de la Sicile que l'ile d'OEu, l'entrée des enfers , le pays des Cimméricns et les sources de l'Océan, vaste fleuve qui, suivant les idées de ce temps, enlouroit la terre entière. Énée se Irouvoit sur la côte de Grèce la plus rapprochée de l'Italie, et cependant il ne pouvoit passer directement dans cette dernière contrée et y séjourner, parceque la portion qui faisoit face à la Grèce étoit occupée par des Grecs. Il lui faut donc faire un long détour pour atteindre les côtes occidentales d'Italie, où les destins l'appellent; c'est ce qui est exprimé par ces vers, dont le dernier est admirable par son harmonie imitative :

Principio, Italiam, quam tu jam rere propinquam, Vicinosque, ignare, paras invadere portus, Longa procul longis via dividit invia terris.

Énée est donc obligé de longer ces côtes ennemies; car, ainsi qtie je l'ai déjà observé, les navigateurs, avant l'invonlion de la boussole, ne pouvoicnt s'écarter des côtes; il est donc nécessaire qu'Hélénus fasse connoilre à Énée les divers peuples qui habitent les pays dont les rivages s'offriront successivement à ses regards : et d'abord il signale la colonie des Locriens-Naryciens , venus de cette partie de la Grèce, voisine de l'Eubée, ou des environs de la ville Talanda des modernes ; c'étoienl les Salentini qui habitoient vis-à-vis Bu- Ihrote , dans la terre moderne d'Otranto : ensuite Pelilia , fondée par Philoctète, vis-à-vis les Salentini, de l'autre côté du golfe de Tarente dans la Calabre citérieure, et dans le lieu moderne de Strongoli, où l'on a trouvé des inscriptions qui portent le nom ancien de cette ville. Mais Hélénus avertit Énée , lorsqu'il aura tourné l'extrémité méridionale de l'Italie, et que le vent l'aura rapproché de la Sicile, de ne pas tenter de franchir le détroit de Pélore, aujourd'hui le détroit de Messine. Les dangers qui accompagnent les navigateurs dans ce détroit en avoient fait un objet d'épouvante chez les anciens, dont l'imagination enfanta les monstres de Charvbde et de Scylla. Hélénus en fait à Énée l'cffravante peinture , et rappelle en même temps cette ancienne opinion qui faisoit de la Sicile une portion de l'Italie, avant qu'un tremblement de terre l'en eût séparée et n'eiit formé le détroit de Messine. Eschyle, cité par

Strabon, est le plus ancien auteur qui rapporte celte tradition, Hélénus dit à Énée de prendre vers la gauche, et, pour éviter ce terrible détroit, de faire le tour de la Sicile et de doubler le cap Pachjnum, aujourd'hui cap Passarb, qui forme l'extrémité méridionale de cette île,

PfËestat Trinacrii metas lustrare Pachyni.

L'inspiré des dieux recommande au héros troyen , lorsqu'il aura franchi la Sicile et atteint les côtes occidentales de l'Italie, de s'arrêter à Cumes, ville située sur le rivage de la Campanie, aujourd'hui la terre de Labour, et dont on voit encore les vestiges près de Puzzuolo, qui est Dicearcha. Cumes, fondée par des Grecs de l'ile à^Euhée (île Négrepont), étoit, selon Strabon , la plus ancienne des villes grecques de la Sicile et de l'Italie , et le territoire volcanique qui l'environnoit formoit les fameux champs Phlégréens , théâtre de l'aventure des géants et d'autres prodiges mystérieux: c'est là qu'étoit la sibylle qu'Énée devoit consulter, afin de recevoir les instructions nécessaires pour terminer son voyage; car l'implacable déesse, fille de Saturne, qui régna sur le Z-fffm»», promis par les destins à Énée, Junon enfin , interdit la connoissance du reste à Hélénus :

Scire Helenum farique vetat Saturnia Juno.

Je ne remarquerai pas avec quel art admirable Virgile, jusque dans les épilhètes en apparence les plus indifférentes, rappelle sans cesse aux Romains l'histoire de l'Italie, les origines sacrées de leur culte, et les souvenirs antiques de leur patrie. Si mes notes ne font pas comprendre tout le mérite de ce grand poêle, sous ce rapport elles ont manqué leur but.

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