RÈGNE MINÉRAL
Lc8 différentes substances minérales. Énumération des divers métaux. Phénomènes produits par la nature dans l'inléricur des mines. Le nroscrit clierchant un refuge dans les mines contre les factions qui ont mis sa tête à prix.
Oh ! que le temps sait bien , dans sa marche féconde , Sons mille aspects nouveaux reproduire le monde ! Qui l'eût cru qu'un amas de légers sédiments Brilleroit en cristaux , luiroit en diamants ! Que la terre , oubliant sa vertu végétale. Des sucs dus à la fleur coloreroit l'opale • ! Qu'un ver emprisonné formeroit le corail ' ! Mais ce noble arbrisseau , ces pierres , cet émail , Ne sont que l'ornement et le luxe du monde : En biens plus précieux notre terre est féconde. Pénétrez dans son sein : d'abord s'offre aux regards Ce sel , dans la nature abondamment épars. Le temps, qui l'accinnule en de vastes carrières, En forme lentement des montagnes entières ; Et ces riches trésors , qu'ignore l'œil du jour, De la mer vagabonde annoncent le séjour. J'atteste , ô TS'iliska ^ ! tes carrières fécondes. Tremblant et suspendu sur tes voûtes profondes, Le voyageur descend, et son œil enchanté Dans ces antres obscurs voit toute une cité. Des murailles de sel se montrent à sa vue. Le sel se forme en voûte, en colonne, en statue: Le sel se creuse en temple, et se dresse en autel; Le travailleur s'assied à des tables de sel. Au milieu d'un ruisseau court l'onde salutaire Que jamais de ces lieux l'amertume n'altère :
Telle on dit qu'Aréthuse, au sein des flots amers.
Sans perdre sa douceur, voyageoit sous les mers.
Au-dessus, distillée en larmes abondantes.
L'eau des sels congelés brille en gouttes pendantes.
Là, chacun a son chef: il commande; à sa voix
Des milliers de marteaux résonnent à-la-fois.
Tous, d'un égal effort, tous, d'une ardeur commune,
Attaquent ces remparts , ouvrage de Neptune :
Leurs pans tombent en IjIocs confusément épars.
Là , glissent des traîneaux : ici , roulent des chars.
Le tonneau suit dans l'air le tonneau qui s'élève ;
La mobile poulie , en criant, les enlève.
Chaque bloc est un prisme , et l'éclat des flambeaux
En palais de cristal a changé ces tombeaux.
L'œil voit sans se lasser ces brillants phénomènes.
Du métal à son tour parcourons les domaines. Là , de plus grands tableaux frappent encor nos yeux ; Là , tout est plus savant et plus mystérieux : Entrons. Le vent mugit sous ces voûtes profondes; Des tori'cnts souterrains j'entends gronder les ondes. Tout-à-coup jusqu'à moi parviennent d'autres sons ; C'est le bruit des travaux, c'est le bruit des chansons. C'est la voix des humains. Alors de ces lieux sombres Je crois voir s'éclaircir et s'égayer les ombres : Aussi , malgré leur triste et ténébreuse horreur. Mes regards assurés s'y plongent sans terreur. Je descends , je parcours la longueur de ces routes, Je mesure de l'œil la hauteur de ces voûtes; J'aime à voir ces grands blocs , ces rochers suspendus En arceaux naturels sur ma tête étendus. C'est là , c'est encor là que , cachant sa puissance , L'éternel ouvTier, dans un profond silence , Compose lentement et décompose tout :
Il colore, il distille, il vmil, il dissout.
Là, différents de poids, de forme, de figure. Dans la dure épaisseur de leur matrice obscure , Se forment ces métaux 4 qu'on tâche d'arracher Aux veines de la terre , aux fentes du rocher : Le fer cultivateur et le bronze qui tonne. Et ce métal docile où l'onde s'emprisonne 5 ; L'étain , l'argent , et l'or qui brille sans rivaux ; Et ce nouveau métal, le plus lourd des métaux, Que long-temps à nos yeux déroba la nature, Et de nos arts féconds la richesse future ^ ; Et le mercure enfin, qui, connu par son poids. En globules roulants glisse et fuit sous nos doigts.
Il est d'autres métaux moins purs dans leur essence, Tous différents de poids, de couleur, de puissance: Le tung-slène grisâtre, et l'arsenic rongeur. Qui du cuivre blanchi déguise la rougeur, El par deux attentats sert, doublement perfide. Le monnoyeur coupable 7 et le lâche homicide ; Mais qui, par ses couleurs réparant ses forfaits, A nos arts innocents prodigue ses bienfaits. Ailleurs c'est le nickel ; le douteux molybdène, Dont nul ne connoissoit la substance incertaine. En grains noirs et brillants se montrant à nos yeux, S'évaporant à l'air, et résistant aux feux; Le coljalt qui, de l'art sujet involontaire,
CHANT V
Garde dans le creuset sa roideur réfraclaire ,
Et, par les feux ardents lentement pénétré,
Se l'ond avec le verre en lluide azuré;
Le bismuth peu ductile et peu rebelle aux flammes,
Qui se l'orme en cristal et se déploie en lames ;
Le manganèse à peine entamé par les feux ,
Mais au contact de l'air tombant en grains poudreux ;
Et le zinc Indien , qui , lorsqu'un grand théâtre
Étale à tout Paris ces jeux qu'il idolâtre ,
De si riches couleurs, de rayons si brillants,
Pare ces faux soleils dans l'ombre pétillants,
Dont Tivoli plaintif à regret s'illumine,
Et, pour Ruggieri, fait déserter Racine ;
Et l'antimoine 8, enfin, utile aux animaux,
Proscrit par des arrêts, ordonné par nos maux.
Et qui, de vains débats source long-temps féconde,
Avant de le guérir, scandalisa le monde 9 :
Tant les vieux préjugés fascinent nos regards.
Et dans leur cercle étroit emprisonnent les arts !
Je ne citerai point tous ces métaux modernes De leurs nombreux aînés familles subalternes ; J'attends que le savoir, parmi leurs vieux parents, A leur race nouvelle ait assigné les rangs.
De ces métaux récents dont l'art fit la conquête. Chacun a son pouvoir : le chrome est à leur tète ; Peintre des minéraux , de nos plus belles fleurs Il distribue entre eux les brillantes couleurs; L'émeraude par lui d'un beau vert se colore; Il transmet au rubis la pourpre de l'aurore; Quelquefois du plomb vil fidèle associé, Teint d'un vif incarnat son obscur allié ; Tantôt rival heureux des couleurs japonaises, Avant qu'elle ait de Sèvre enduré les fournaises. Il peint la porcelaine , et lui prête à nos yeux Ces fonds verts et brillants qui résistent aux feux. Noire siècle en est fier, et, par un juste hommage, Un jour de Vau(|uelin y gravera l'image ^°.
Tous ces métaux divers sont pesants ou légers, Ou purs, ou se mêlant de métaux étrangers ; Les uns cassants et durs , d'autres avec souplesse En fils longs et brillants déployant leur richesse ; L'un prompt à s'amollir aux feux les moins briîlants , L'autre à peine dompté par des feux violents ; L'un fier de son éclat , l'autre de son usage ; L'un vil aux yeux du peuple , et l'autre aux yeux du sage. Souvent ils sont cachés sous des masques trompeurs ; Souvent des minéraux les subtiles vapeurs Pénètrent lentement dans le sein de la terre ; Le métal à son tour couvre souvent la pierre.
Du monde minéral étonnants végétaux.
Les uns sont dessinés en bouquets , en rameaux ; D'autres sont en plumage arrangés avec grâce "; Ceux-ci n'offrent aux yeux qu'une grossière masse : Tous , destinés pour nous , passent à nos regards Des ateliers du temps aux ateliers des arts ; Et notre œil voit sortir de cette nuit profonde, L'espoir, les biens , les maux , et les crimes du moude.
Mais la mine s'épuise , et dans son sein muet 1^1 nature sommeille et le travail se tait.
Que dis-je? la nature en tout temps agissante,
Répare incessamment leur source renaissante.
Déjà sa main reprend en secret ses travaux ,
Et fait de nouveaux plans pour des siècles nouveaux :
Mais l'espoir pour long-temps de ces antres s'exile.
Quelquefois seulement ils deviennent l'asile
De l'infâme assassin, du brigand ténébreux,
Hélas ! et quelquefois l'abri du malheureux ;
Sur-tout quand les tyrans sur leurs listes sanglantes
Inscrivent sans pitié leurs victimes tremblantes.
Essayons ce récit des publiques horreujs ;
Il convient à mes chants, il convient à nos mœurs.
De mille factions mère désordonnée, Florence à leurs fureurs vivoit abandonnée ; Dans ses murs, sans repos, sans police et sans lois, Sur les partis rivaux se promenant sans choix , Des bourreaux fatigués la hache indifférente, De leur sang confondu sans cesse éloit fumante; Et le meurtre , toujours nommant leur succcsscui", Jeloit sin- l'opprimé le superbe oppresseur. Un vain peuple à-la-fois et féroce et volage , Après l'avoir formé, déiruisoit son ouvrage; Et toujours entraîné , croyoit toujours choisir. Chacun de sa favem- ardent à se saisir , Du nom de liberté flattoit sa servitude; Lui , dans son orageuse et vague inquiétude , Instrument et jouet de vingt partis rivaux, Passoit de trouble en ti'ouble à des tourments nouveaux. Ainsi de tous côtés lorsque souffle l'orage , La mer doute à quels vents doit obéir sa rage.
Ormond régnoit alors ; sa télé en cheveux blancs Annonçoit et le calme et le fi'oid des vieux ans. Mais la paix de son front n'étoit point dans son amc; L'ardente ambition le brûloit de sa flamme ; Ainsi sous les frimas l'Etna cache ses feux. Si l'orgueil pouvoit l'être, Ormond étoit heureux.. Une fille charmante, aux succès politiques Ajoutoit la douceur des plaisirs domestiques. Elvire étoit sou nom; et son cœur, et ses traits, A toutes les vertus joignoient tous les attraits.
Florence dans ce temps, au milieu des tempête,?, Aimoit encor les jeux, les pompes et les fêles; Et dans le même jour, et dans les mêmes lieux , Où des scènes de sang avoient frappé les yeux , Le bal éloit ouvert, et le plaisir barbare Passoit des cris de mort aux sons de la guitare. Elvire soupiroit, et, pleurant son pays, Fuyoit l'œil du public. Tel un sauvage lis , Confiant au désert les parfums qu'il exhale, Cache aux vents indiscrets sa beauté virginale ; Ou tel, aux pieds d'Alhos où gronde l'aquilon, Se renferme et se tait un modeste vallon. Seulement, pour charmer sa tranquille retraite, Sa jeune main tenoit l'aiguille ou la navette. Tantôt , de son pays peignant les longs malheiu's , Elle en chargeoil la toile et l'arrosoit de pleurs; Tantôt , de ses aïeux réveillant la mémoire , De leur vieille discorde elle lisoit l'histoire; El dans ces souvenirs le présent retracé ,
LES TROIS RÈGNES
Lui monti'oit l'avenir écrit dans le passé.
Un jour enfin au cirque ayant suivi sa mère, Elvire aux spectateurs se montra la dernière, Et des autres beautés l'éclat s'évanouit. Ainsi lorsque des fleurs l'essaim s'épanouit, La rose entre ses sœurs, plus tardive et plus belle. Se monire, et tout éclat disparoil devant elle. Le jeune et beau Dolcé vint, la vit, et l'aima; D'un feu non moins rapide Ehire s'enflamma : Ainsi d'un même essor, l'une à l'aulre fidèles , Se suivent dans leur vol deux jeunes hirondelles; Ou tels, se rencontrant, deux amoureux ruisseaux Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. Auprès du vieil Ormond, jaloux de son empire, Le sensible Dolcé brigua la main d'Elvire : Ormond lui préféra l'ambitieuse ardeur D'un jeune audacieux soutien de sa grandeur. Jusqu'au fond de son cœur Dolcé sentit l'offense , Et l'amour dans son ame alluma la -vengeance. Dolcé jusqu'à ce jour aux beaux-arts , aux plaisirs , Avoit abandonné ses innocents loisirs ; Mais lors(pi'cnfin l'amour, l'affront fait à sa flamme, A cette douce paix eut arraché son ame, Rien ne le contint plus, et son cœur outragé, Par l'honneur , par l'amour jura d'être vengé. Tout ce qui peut gagner la favetir populaire, La noblesse du sang , l'heureux désir de plaire. Le talent rehaussé par d'aimables dehors, La vertu qu'embellit la grâce d'un beau corps, L'art touchant des bienfaits, l'art brillant du langage, Le trop heureux Dolcé reçut tout en partage: Il en arma sa haine, et, bientôt renversé. Par son jeune rival Onnond fut remplacé.
Malheureux ! dans sa cluite où trouver un asile.' Ce n'éloit plus le temps où le vaincu Irauquille Pouvoit, cédant au sort un pouvoir abhorré, Retomber dans la foule, et s'y perdre ignoré. L'implacable vengeance accabloit sa disgrâce; Le vaintpieur au vaincu n'eût osé faire grâce : Dépendant des ressorts qu'il avoit fait mouvoir , Lui-même obéissoit au faite du pouvoir; Et, tremblant d'arrêter le cours de sa vengeance, Étoit libre en sa haine et non dans sa clémence. A. l'aspect des bourreaux, du fer ensanglanté, Le citoyen proscrit fiiyoil épouvanté, Confioit à la nuit son départ solitaire. Du plus ol)scur réduit recherchoit le mystère. Malheur à tout mortel , dont le zèle imprudent , De son timide asile eût été confident ! Plus malheureux, celui dont le toit sccourable Eût osé recueillir cet hôte redoutable ! Tout se taisoit , le sang , l'amour et l'amitié ; Les larmes se cachoient dans l'œil de la pitié; Et l'hospitalité , dans ces malheureux âges , PTétoit plus qu'aux déserts et qu'aux antres sauvages.
Au milieu du tumulte, et du sang, et des cris Qui proclamoient le nom et la mort des proscrits, Ormond fuit , et, hâtant sa course vagabonde, Rencontre près d'un bois une mine profonde.
Fréquentée autrefois, et déserte aujourd'hui ; Antre affreux où du jour jamais l'astre n'a lui. D'effroyables ravins en gardent les approches; Du sommet escarpé de ses hideuses roches On n'entend que les cris des oiseaux dévorants. Le murmure des bois, et le bruit des torrents. Là, ([uillant ses foyers, ses amis, sa famille, Le malheureux vieillard s'enfonce avec sa fille : Là, contre son vainqueur, contre le sort jaloux. En imprécations éclatoit son courroux.
Ainsi sur son rocher , jeté par des perfides, Philoclète en fureur maudissoit les Alrides. Ormond marchoit , erroit sous ces rocs ténébreux : Leur silence désert , leur abandon affreux , Sembloient de son destin lui peindre la tristesse. " Autrefois, disoit-il, la soif de la richesse Attiroit dans ces lieux des cœurs intéressés; Leur richesse n'est plus, les voilà délaissés : Tel est mon sort. Ma sombre et triste défiance. Enfant de la vieillesse et de l'expérience. M'a fait cacher à tous l'abri de mes malheurs; Pas un ami ne sait dans quel autre je meurs ! J'ai tout perdu ! Que dis-je ? en mon destin funeste Elvire est avec moi , mon Elvire me reste ! » Tout ce que la touchante et noble antiquité De la tendre Antigone autrefois a conté. N'a rien de comparable aux tendres soins d'Elvire. Tantôt, quand le sommeil reprenoil son empire, A son père assoupi ses soins compatissants Faisoient un doux chevet de ses bras innocents : Tantôt, s'ils le Iroubloient parleurs affreux mensonges, D'un regard inquiet elle épioit ses songes. Les lisoit sur son front , et , hâtant son réveil , Pour le rendre au repos l'arrachoit au sommeil : Tantôt elle sorloit, et, d'une main tremblante, Saisissoit à la hâte , ou la fraise odorante , Ou le fruit savoureux que donne le figuier , Ou de son fruit amer dèpouiUoil l'olivier. Souvent ses beaux cheveux, pour un plus noble usage Courbant en arc ou l'if ou le cormier sauvage , De leur tresse tendue envoyoien( le roseau Dont la pointe dans l'air alloit frapper l'oiseau ; Soudain elle reniroit, et sa timide joie A son père attendri couroit porter sa proie. D'autres fois, de sa soif pour apaiser l'ardeur. Dans une coupe d'or, débris de leur splendeur, Que jadis emplissoit de sa liqueur choisie. De Smyrne ou de Chio l'odoraule ambrosie, Sur la croupe du mont ses mains alloicnt chercher L'eau (jui tomboit des cieux dans le creux du rocher. Osoienl-ils un instant quitter leur solitude ? Avec quelle attentive et tendre inquiétude Elvire observoil tout, et, lui servant d'appui. Lui choisissoit sa place et veilloil près de lui ! Du malheureux alors la douleur affoiblie Quelquefois faisoil place à la mélancolie.
Un soir que dans ces lieux , avec un front riant , Diane aux doux rayons éclairoil l'orient. Cet air frais , ce ciel pur, celle pâle lumière.
CHANT V
Ce repos éleiulu sur la nature entière ,
Pénélrant par degrés dans le fond de son cœur,
Par un charme inconnu suspendit sa douleur,
Toul-à-coup se tournant vers sa consolatrice :
« O charme de mes jours, ma douce bienfaitrice !
Je ne sais quel attrait ont ces riants tableaux ;
Mais je sens moins ici la vengeance et mes maux !
L'honmie devient plus calme auprès de la nature !
De Dolcé, dans ces lieux, j'oublie enfui l'injure:
Je suis las de haïr, et sans peine mon cœur
Excuse en lui l'amant , et pardonne au vainqueur.
Toi, pardonne un refus qui fit noire infortune !
Que la mienne à tes yeux ne soil pas importune !
S'il existe un pouvoir ami des malbeui'eux,
("rois qu'il reconnoîtra des soins si généreux !
C'est toi dont le printenq)s console ma vieillesse;
C'est loi qui de mon autre adoucis la tristesse :
De l'astre qui nous luit l'aspect consolateur
Est moins doux à mes yeux que tes soins à mon cœur. »
Il dit, serra sa main, répandit quelques larmes. Dès ce moment, la vie eut pour lui plus de charmes ; Et, respirant enfin du poids d'un long courroux. Son cœur fut plus tranquille, et son sommeil plus doux.
Cependant les partis, les vengeances, les haines, Troubloient encor l'état de leurs sanglantes scènes ; Et Dolcé, par la force au plus haut rang monté. Par la force, à son tour, s'en vit précipité. De son règne plus doux les successeurs féroces Signalèrent sans fin leurs vengeances atroces. Il fallut par la fuite échapper à la mort. Mais, 6 coups imprévus ! à caprice du sort ! Dans le tumulte affreux du revers qui l'exile. Son unique ressource, et son unique asile. Ce fut cet antre même oii s'étoit enfoncé Le malheureux vieillard par ses mains renversé : Tant à ses jeux cruels la fortune obstinée , Des mortels au hasard roule la destinée !
Sombre et pensif, il entre en cet affreux séjour, Furieux de regrets, de vengeance et d'amour. L'amour, dont tant de soins n'ont pas éteint la flamme, Plus violent alors , se rallume en son ame. « Que fait Elvire.^ hélas ! en proie à ses douleurs, Elle pleure , et c'est moi qui fais couler ses pleurs ! Sort cruel, va, transporte où lu voudras l'empire, Les honneurs, les trésors ; mais rends-moi mon Elvii-e ! Que je revoie Elvire , et je meurs consolé 1 »
Ainsi Dolcé parloit, furieux, désolé.
Durant deux jours entiers, dans sa rage tranquille, Sur le même rocher il demeiu-e immobile ; Mais enfin , excité d'un désir curieux , Il veut interroger et connoître ces lieux. Il entre, il se confie à ces lugubres voûtes, Il traverse à pas lents leurs ténébreuses routes. Tout-à-coup , ô surprise ! il croit entendre un bruit. Il approche, on l'évite; il avance, on le fuit : Enfin il les atteint , el reconnoit sans peine La fille à son amour, et le père à sa haine. Interdits tous les deux , et muets un moment , Ces superbes rivaux restent sans mouvement :
A l'aspect l'un de l'autre, ils admirent ensemble Le sort qui les unit, le lieu qui les rassemble. Tels deux vaisseaux guerriers qui , dans un choc affreux, Sur le vaste Océan se foudroyoieni entre eux. Jetés par l'aquilon sur le même rivage, Confondent leurs débris et mêlent leur naufrage. Elvire en pleurs gémit ; le jeune el fier Dolcé Jette au superbe Ormond un regard courroucé. D'un air calme et serein le vieillard l'envisage. « Oui, lui dit-il enfin, je l'ai fait un outrage: Mais de quoi t'a servi ton imprudent courroux .* Toi-même du destin tu ressens donc les coups ! Déplorable désir de gouverner les hommes ! Dolcé , dans quel état et dans quel lieu nous somme» ! Regarde ; ici vivoient des mortels malheureux , Déterrant des trésors qui n'étoient pas pour eux ; Dont les yeux ignoroient, dans cette nuit profonde. S'il étoil un solc^il , s'il exisloil un monde : Eh bien ! chargés de fers , accablés de travaux , Ils chantoient , el leurs chants adoucissoient leurs maux Et nous, nous au milieu des discordes civiles. Du ravage des champs , du pillage des villes , L'un par l'aulre abhorrés, l'un par l'autre abattu». Oppresseurs sans pouvoir, malheureux sans vertus, Privés des vrais plaisirs, des vrais biens de la vie; Le moindre de nos maux eût consolé l'envie. Vaincu, proscrit, jeté dans ce séjour d'effroi, Je l'ai haï long-temps ; puis j'ai pleuré sur loi. Toi, si ta haine encor peut conserver sa rage, Contemple ces lambeaux el regarde mon âge. » Dolcé long-temps se lait, regarde tour-à-loui" L'objet de sa fureur, l'objet de son amour. Elvire enfin laissa tomber d'un œil humide , Avec un doux regard, une larme timide.
Que ne peut sur l'amour une larme, un regard.' Il s'élance, il se jette aux genoux du vieillard : « O toi, dont j'ai causé, dont j'ai plaint la misère. C'en est fait, à les pieds j'abjure ma colère. Non, je n'étois point né pour senlii' la fureur. Qu'un sentiment plus doux étoit fait pour mon cœur ! Me voilà devant toi , mets ta main dans la mienne Et puisse Elvire un jour y joindre aussi la sienne. Alors je ne suis plus proscrit ni malheureux ; Alors je trouve ici ma patrie et mes dieux ; Trop heureux si je puis, partageant vos disgrâce», Consoler le malheur, la vieillesse el les grâces. » Ainsi Dolcé parloit, et , dans le même instant, Vers l'issue opposée un bruil confus s'entend. Surpris et curieux , il approche , il écoute. Un mortel empressé marchoit sous cette voûte ; Non point avec ce pas timide, suspendu, Qui craint de se Irahir, tremble d'être entendu; Mais d'un pas ferme et sur, mais avec ce visage. D'une nouvelle heureuse infaillible présage : C'est un confident sûr , de qui l'avis certain Vient instruire Dolcé de son nouveau destin. Tout est changé : le peuple , inquiet et volage , Pour la troisième fois a brisé son ouvrage ; Et du parti d'Ormond , du parti d<; Doloé ,
LES TROIS RÈGNES
Les débris réunis l'ont déjà remplacé.
S'ils veulent ressaisir les rênes de l'empire, A leur pouvoir nouveau l'élal entier conspire ; El déjà, ralliant toutes les factions, La faveur populaire a proclamé leurs noms.
Au malheureux vieillard, de cet avis fidèle L'impatient Dolcc court porter la nouvelle. « Le ciel, dit le vieillard, a puni ces brigands; Le ciel est juste enfin : mais vois ces cheveux blancs, Dois-je à des chocs nouveaux exposer mon vieil âge ? C'est assez d'une erreur, c'est assez d'un naufrage. Au bord d'une forêt, sur la rive des mers. Un vieux château me reste en des vallons déserts ; Là peut-être m'attend un destin plus tranquille. Si lu peux, jeune encor, supporter cet asile, Mou Elvire est à toi : vers ce nouveau séjour Un facile trajet nous conduit en un jour. » Il dit, Dolcé l'embrasse; et la douce rosée, Qui rafraîchit le sein de la teiTc emljrasée, Apporte moins de joie au sillon altéré , Que Dolcé n'en goûta dans son cœur enivré. Mais avant son départ, il veut que l'hyménée Et d'Elvire et de lui fixe la destinée.
Sur la cime du mont un agreste ruisseau, Dont l'onde souterraine y cachoil son berceau, A travers les rochers de leurs sombres retraites Se glissant lentement par des routes secrètes, Baignoit leur antre obscur; et ses flots épaissis. Suspendant aux rochers leurs sédiments durcis , De spaths ^^ et de cristaux différents de figure Ornoicnt du noir lambris la brute architecture. ^Des siècles et des eaux ouvrage naturel, Au milieu s'élevoil un magnifique autel , Que le suc minéral, disiillé de la voûte. En colonne d'albâtre a bâti goutte à goutte '3 ; Et lorsque dans l'horreur de cet obscur séjour Des brandons allumés reproduisoient le jour. De leurs reflets divers la pompe éblouissante. De rochers en rochers au loin rejaillissante, Déficit dans la nuit les rayons du soleil. Là, sans suite, sans faste, et sans vain appareil , Pour temple les arceaux de cette voûte obscure. Ces prismes pour flambeaux, pour témoin la nature, Pour offrande leur cœur, un rocher pour autel, Le dieu d'hymen recul leur serment mutuel ; El jamais, dans l'éclat de ses plus riches fêtes, Ce dieu n'avoit reçu de plus nobles conquêtes. Enfin ils sont unis : la nuit vient, et l'amour Aux mystères d'hymen les appelle à son tour. Là , ne se montra point cette pompe qu'étale Des riches et des grands la couche nuptiale ; Ces superbes rideaux, ces coussins fastueux, Des amours opulents trône voluptueux :
L'art ne profana point cette union si douce; La nuit prêta son ombre, et les rochers leur mousse.
Dans les cieux cependant l'aurore est de retour : Il est temps de parlir pour leur nouveau séjour; 11 est temps de quitter cette grotte chérie, Dès long-temps leur asile, et déjà leur patrie.
Mais , ô douleur nouvelle ! en désertant ces toils Ils pensent s'exiler pour la seconde fois. En vain ce lieu lugubre , arrosé de leurs larmes , De la société leur refusoit les charmes ; En vain les profondeurs de cet antre écarté Des doux rajons du jour ignoroieni la clarté : Ils l'aimoient; chaque jour la puissante habitude Rendoit sa nuit moins sombre et son séjour moins rude. Témoin de leurs plaisirs, témoin de leurs douleurs, Cet antre le premier adoucit leurs malheurs. Accueillit leur misère. Eh! quel rocher sauvage Ne plaît au malheureux échappé du naufrage! Ils partent cependant , et, les larmes aux yeux, Sur le seuil de la grotte ils lui font leurs adieux. Une nacelle est prête : ils voguent, et peu d'heures Leur montrent de plus près leurs nouvelles demeures , Qu'en cercle ennronnoit un rivage chai-mant. A peine ils l'ont touché , dieux , quel ravissement ! Là, soudain de leurs cœurs s'apaise la tempête; L'air plus calme et plus pur pèse moins sur leur tête ; Des vainqueurs, des vaincus, des boun'eaux, des proscrits, Leurs tranquilles bosquets n'entendent point les cris. Bien loin d'eux vont mourir les clameurs populaires Et le rugissement des factions contraires. Aucun fiel n'aigrit plus ces deux rivaux fameux. Elvire est le lieu qui les unit entre eux. Telle entre deux couleurs, médiatrice heureuse. Glisse d'un ton plus doux la teinte harmonieuse.
Il falloit cependant par d'utiles plaisirs , Par d'aimables travaux varier leurs loisirs : Le crayon, le pinceau, la lyre, la lecture, De leur nouveau séjour l'agréable culture, Des coteaux , des vallons l'aspect délicieux , Les trésors de la terre et l'élude des cieux , Charmoient innocemment leur douce solitude. Sur-tout des minéraux l'intéressante étude Occupoit leiu's moments : tous rangés avec arl , Et classés avec ordre, instruisoient leur regai'd. A leur tête éclatoit sur ce brillant théâtre Un fragment précieux de cet autel d'albâtre. Dépositaire heureux de leur premier serment, Et de leur tendre amour fidèle monument. Dès lors tous trois sans soins , sans trouble , sans envie , Crurent ou retrouver ou commencer la vie. Plus de jours malheureux , plus d'inquiètes nuits : Leursnuilsétoientsans trouble et leurs jours sans ennuis. Tel un fleuve rapide, enfant d'un mont sauvage, Qui, tourmentant ses eaux, son lit, et son rivage, Parmi d'affreux rochers mugissoit en courroux, Arrivé par degrés sur un terrain plus doux Se calme, s'abandonne à sa pente insensible, Et , de torrent fougueux , devient ruisseau paisible.
CHANT VI