RÈGNE ANIMAL
Différence marquée par la nature entre le règne végétal et le règne animal; ce qu'ils ont de commun. De l'organisation générale des animaux qui vivent dans les eaux et sur la terre. Qualités distinctes des animaux divers. De l'instinct animal. Les castors, les éléphants, les abeilles. Description des travaux et des mœurs des abeilles. Les travaux et les mœurs des fourmis. Industrie de l'araignée, du ver à soie, de plusieurs insectes et animaux qui peuplent la terre et l'onde ; les moyens que la nature leur a donnés pour leur
CHANT VII
conservation. Poison des insectes et des serpents. Les serpents divinisés. L'industrieux instinct des animaïui. Instinct des oiseaux voyageurs, etc.
Jadis quand je lisois les fastes de la f^loire, Des peuples et des rois j'inleiTos;eois l'hisloire; Je marchois à travers les clals ébranlés, Les empires détruits , les remparts écroulés ; Je suivois dans leur course, en merveilles féconde, Ces Grecs, pères des arls; ces Romains, rois du monde.
Mais ce n'est plus le temps; les divers animaux, Ayant ainsi que l'homme et leurs biens et leurs maux ; Dont une loi constante éternise la race. Dans mes vers à leur tour demandent une place. Déjà j'entends de loin le fier taureau mugir, Les oiseaux gazouiller, et le ligre rugir; En replis tortueux le ver rampant se Iraine , La foiu-mi va creusant sa grange souterraine. L'aigle allier fend les deux ; brillant de pourpre et d'or. L'hôte léger des fleurs prend son volage essor. Buffon, de la nature éloquent inlerprèle, Fut leur hislorien ; je serai leur poète.
Dans ce vaste sujet , si nous ne trouvons ]ms De grandes passions, d'ilhistres allentals, Ni cette illusion et ce charme magique Qu'ont reçu l'épopée et la muse tragique ; L'homme avec intérêt y verra quelquefois L'image de ses mœurs , de ses arts , de ses lois ; Les sentiments du cœur, la tendresse des pères, Les transports des amants, le doux instinct des mères; L'ordre de l'iuiivers , la grâce , la beauté , Et l'immense trésor de la variété.
Ainsi, qu'un autre Eschyle, ensanglantanl la scène. De malheurs en malheurs péniblement se traîne; D'Orosmane jaloux qu'il trouble la raison ; Qu'il aiguise le fer, prépare le poison : Moi, le chanire innocent des arbres et des plantes. Je chante aujourd'hui l'homme et les races vivantes. Mais une autre couleur convient à ces objets : Ce ne sont plus ici les végétaux muets. Leur languissant instinct, leur sentiment débile. Leur race sédentaire et leur pompe immobile; Le ciel aux animaux comblés de ses bienfaits Donne un instinct plus noble et des sens plus parfaits. Suivons donc ses travaux dans le monde sensible. Il est temps de marquer la limite invisible Qu'aux règnes différents assignèrent les dieux. Les végétaux en vain semblent vivre à nos yeux ; Aucun d'eux ne choisit, aucun ne délibère: D'un principe inconnu la force involontaire En vain prête à leur vie un air de sentiment : Chacun, sans le juger, saisit son aliment ; Et cet aveugle instinct qu'aucun doute n'égare. Se décide toujours et jamais ne compare. L'animal voit, connoît, délibère, et les dieux Par ce signe éternel les séparent entre eus.
C'est peu : du souvenir la faculté puissante, Donnée à l'animal, refusée à la plante. Montre à l'im l'avenir écrit dans le passé ; Pour l'autre, ce qui fut est d'abord effacé.
Tous deux ont des amours , des sexes cl des pères ; Mais l'instinct paternel et les doux soins de mères, La plante les ignore, et ses aveugles soins Élèvent ses enfants sans juger leurs besçins. Sur tous les deux , enfin , un Dieu créateur veille, Mais l'un en est l'ouvrage et l'autre la merveille ; Et nous vantant ses arts, sa police, ses lois. Souvent à l'homme même il dispute ses droits. Sous quelque forme enfin que s'offre la matière, Rien ne marche par sauts dans la nature entière ; Et le sage attentif voit l'empire animal S'éloigner par degrés du monde végétal.
Nous retrouvons encor dans les races vivantes Les éléments divers qui composent les plantes; Ces alcalis féconds, ces acides, ces sels , Des trois règnes rivaux agents universels : L'ammoniaque seul distinguant leur essence , A l'empire animé prête encor sa puissance. Qui l'eût dit que notre art, ainsi que des rameaux, L'un sur l'autre auroit pu greffer des animaux ' ? Qui l'eût cru , que des corps de ce vivant empire Les membres mutilés pussent se reproduire .^ Eh bien ! cet animal aux longs crocs , au pas lent , Dont le coiu's rétrograde, avance en reculant, IMonIre au sage étonné, que ce prodige enchante, Les débris renaissants de sa serre tranchante. Ne voit-on pas du cerf, par un art merveilleux. Renaître tous les ans le branchage orgueilleux .' Ces crins, du fier coursier ondoyante parure. De nos fronts ombragés la longue chevelure, La laine des brebis et le poil des chevreaux Repoussent , sous le fer, des rejetons nouveaux : Tout naît, végète et meurt pour végéter encore. Observez dans nos cours ce chantre de l'aurore Qui conduit fièrement son sérail cmplumé : Cet éperon aigu dont les dieux l'ont armé. Qu'un art capricieux le greffe sur sa crête, Eu corne végétale il grandit sur sa tète ; Et l'oiseau , tout honteux des progrès de son front. De ce triste ornement montre à regret l'affront.
Vous parlerai-je encor de tant d'autres merveilles Dont cent fois le récit a frappé vos oreilles .' Ce reptile gluant qui traîne sa maison, Qu'avilit l'ignorant, qu'admire la raison. Et dont le double étui par degrés développe On renferme, à son gré, son double télescope ; Qu'avec ces nerfs sans fin où tant d'art est caché, L'organe de ses yeux par le fer soit tranché; Ces yeux, pour l'œil de l homme admirable spectacle. Dont les nôtres à peine égalent le miracle , Et que Dieu seul peut-être ime fois pût former. Coupés vingt fois, vingt fois ils vont se ranimer; Et du front mutilé, toujours prompts à renaître. Au bout de leur long tube on les voit reparoitre.
Sur le ver à son tour abaissons nos regards ^. Que le tranchant acier le divise en cent parts ; Ma main peut à son choix , quelle surprise extrême ! L'enter sur d'autres vers, le greffer sur lui-même : Sous les ciseaux féconds prompte à fructifier,
LES TROIS RÈGNES
Chaque part du reptile est uu reptile entier.
Par un pouvoir secret qu'aucun pouvoir n'arrête,
11 aiguise sa queue , il ariondit sa tète :
Ainsi larbre taillé repousse en rejeton ;
Tel un germe caché vit dans chacjue bouton.
Mars du règne vivant oublions les nuances : Hàtons-nous ; avançons vers ces peuples immenses, Qui, du monde animé citoyens moins douteux, D'organes plus parfaits sont doués par les dieux. C'est là que, déployant de plus brillantes scènes, La vie offre à nos yeux ses plus beaux phénomènes. Eh ! qui peut sans effroi compter tous les ressorts Dont l'ouvrier suprême organise leurs corps ! Ces muscles , ces tendons , ces membranes ductiles , De l'esprit qui les meut instruments si dociles ; Ce vélin délicat qui ^ecou^Te leurs os, L'art de leur action , celui de leur repos , De leurs emboîtements les fortes ligatures. Cette huile dont le suc assouplit leurs jointures; Ces tubes si nombreux l'un sur l'autre posés, L'un à l'autre soumis, l'un à l'autre opposés ; Le dédale des nerfs et le réseau des fdjres; La route des humeurs, leurs savants équilibres; Ces mobiles poumons, dont le jeu toujours sûr. Chassant l'air altéré, rapporte un air plus pur; Ces pores si nombreux chargés par la nature D'aspirer, d'exhaler, d'attirer et d'exclure; Le foie épuraleur, dont le crible en passant Se saisit de la bile et tamise le sang; Et ce foyer brûlant, avide de sa proie. Qui reçoit l'aliment , le saisit et le broie ; Les fdets chatouilleux des houppes du palais; L'oreille, écho des sons; l'œil, miroir des objets; Les nerfs si délicats dont le tissu compose Ce sens voluptueux pour qui fleurit la rose : Le cœur sur-tout, le cœur, ce viscère puissant, Le réservoir, la source , et le ressort du sang , Qui , pour y retourner par des routes certaines , De l'artère sans cesse emporté dans les veines , De détour en détour, de vaisseaux en vaisseaux, De sa pourpre en courant épure les ruisseaux ; Rencontre dans sou cours ces valvules légères Qui rouvrent tour-à-tour et ferment leurs barrières; Une fois introduit tâche eu vain de sortir, Au cœur qui l'envoya revient pour repartir; Et , reprenant sa marche mcessamment suivie , Roule en cercle éternel le fleuve de la vie.
Admirons et tremblons; de ces fils délicats Un seul en se brisant peut donner le trépas. Eh ! pourrois-je oublier l'inexplicable organe Où l'ame qui l'habite échappe à l'œil profane ! Les yeux sur chaque fibre, et le scalpel en main, Nos regards obstinés l'y poursuivent en vain : Les nerfs , du sentiment secrets dépositaires , Dans leurs derniers rameaux vont cacher ces mystères : Ainsi le Nil , dit-on, dérobe son berceau. Mais comment de ces nerfs le mobile faisceau De notre ame à nos sens , de nos sens à notre ame , Va-t-il du sentiment communiquer la flamme?
Pour expliquer ces faits, les sages de nos jours, D'un système nouveau nous offrent le secours ; Osons de l'art des vers lui prêter le langage, Et parsemer de fleurs la route où je m'engage. ToTijours, pour éclairer et charmer l'univers, La raison emprunta le prestige des vers; Toujours la poésie habilla la sagesse : Les faux dieux ont péri, détrônés par Lucrèce; Le modeste Tirgile aux superbes Romains Recommande le soc, ennobli par ses mains; P)olingbroke dans Pope admira son svstème. Et le dogme embelli rendit grâce au poëme; Horace donne en vers les préceptes des mœurs. Et Despréaux rima contre les plats rimeurs. De ces maitres fameux osons suivre les traces : Le bon sens fait sans honte uu sacrifice aux grâces.
Un fluide, dit-on, dans les nerfs enfermé, Poursuit rapidement son cours accoutumé Extrait divin du sang, esprit de la matière, Aussi pur que l'clher, plus prompt que la lumière, Les sens parlent; soudain ces globules subtils Du sensible faisceau vont ébranler les fils, Et les nerfs, parcourant leur obscur labyrinthe. Des objets au cerveau vont apporter l'empreinte. La mémoire attentive écoute leurs rapports; Et , fidèle archiviste , en garde les trésors : Ainsi des corps vivants Dieu créa le système. Mille fois, admirant sa sagesse suprême, Je contemplai l'Olympe et son asu-e enflammé : Mais son plus bel ouvrage est un être animé; Et, de cet humble monde admirant l'architecîe. Même à l'aspect du ciel , j admire encor l'insecte.
Observons maintenant de quels tableaux divers Leur foule variée embellit l'univers.
Voyez au fond des eaux ces nombreux coquillages; La terre a moins de fruits , les bois moins de feuillages: Tout ce que le soleil prodigue de couleurs. Les sept rayons d'Iris, l'émail brillant des fleurs. Les jets de la lumière et les taches de l'ombre, S'épuisent pour former leurs nuances sans nombre. Dans leurs contours divers quelle variété 1 Chacun d'eux a sa grâce et son utilité. Volutes, chapiteaux, fuseaux, navette, aiguilles, Quelles formes n'ont pas leurs nombreuses familles ! Par-tout le grand artiste a varié son plan. Ici c'est un élui, là se montre un cadran; L'un en casque brillant est sorti de son moule. L'autre en vis tortueuse élégamment se roule ; L'autre de l'araiguée a la forme et le nom; Un autre imite aux yeux la trompe ou le clairon ; Là, c'est une massue, ailleurs une thiare, Celui-ci d'un long peigne offre l'aspect bizarre, L'autre en boîte de nacre est joint à son rocher. Cet autre est un vaisseau dont le petit nocher. Son instinct pour boussole, et son art pour étoile, Est lui-même le mât, le pilote et la voile 3 : Un aulre, moins heureux, sous un toit emprunté Est contraint de cacher sa triste nudité 4 ; Et contre ses rivaux dispute une coquille.
CHANT VII
observons des oursins répiueiise famille Qui, de lon{;s javclols s'arniaut de toules paris, (Chemine , au lieu de pieds , sur des milliers de dards ; El, de ses aiguillons dirigeant la piqûre, Atteint ses ennemis , ou saisit sa })àture. Quelle diversité de races , de tribus ! Chacun a son instinct, ses mœurs, ses attributs; La nature, économe ou prodigue pour elles. Refuse à l'un des pieds, donne à l'autre des ailes. Nul être , nul insecte à faulre n'est pareil ; Dieu borne ici la vie au plus simple appareil ; Là, déployant un luxe oit sa richesse brille, D'innombrables leviers meuvent une chenille. Le ciel d'un télescope arme le limaçon , Donne à l'oiseau des dents, donne un bec au poisson. Doué par la nature, instruit à son école. Chacun marche ou gravit, court, saute, rampe ou vole. Au bruit le plus léger, voyez-vous le chevreuil Fuir plus prompt cpie léclair, plus r;ipide que l'œil.' L'herbe à peine lléchil sous le daim qui l'effleure; Tandis que, parcourant une toise en une heure, Prisonnier dans l'espace, et veillant endormi, Le paresseux n'existe et ne vit qu'à demi *. Ce superbe coursier, votre esclave farouche , Que votre main légère interroge sa bouche : Il répond à l'instant; et, docile à vos lois, Comprend chaque signal du frein et de la voix; Tandis que sous vos coups le baudet imbécile Conserve obstinément sa paresse indocile. Le lion de son sang ne peut calmer les flols; Le loir six mois entiers s'endort d'un lourd repos. Cet immonde animal, enfant d'une eau dormante, Durant trois jours entiers fatigue son amante; Et, dans un seul inslant, l'hôte léger de l'air Vient, voit, aime, jouit, et part comme l'éclair. Mais cet oiseau volage errant dans la campagne Pour de nouveaux amours néglige sa compagne : Et l'autre, par ses soins réparant sa laideur, Quand elle met au jour les fruits de son ardeur, Ne quitte point leur mère; époux tendre et fidèle, Accoucheur vigilant, il veille à coté d'elle; El ses doigls recourbés, secourable instrument, De sa ponte tardive abrègent le tourment 6. Quel contraste de goût, dalimenl, de [larure! Comparez pour les mœurs, la couleur, la figure, Pour le charme des sons, l'agilité du vol. Le corbeau qui croasse au brillant rossignol; Le ligre au doux agneau , l'aigle au pigeon timide , Le faon pusillanime au lion intrépide, Le front nu, le long cou, le long pied des chameaux Au cerf agile, et fier de ses pompeux rameaux; Le sot oiseau de l'Inde et sa maussade roue Au paon où des couleurs l'essaim brillant se joue. Qui, d'aslres tout couvert, et de lui-même épris. Offre , en traînant Junon , tous les rayons d'Iris. Rapprochez la corneille et ses couleurs funèbres Le lugubre hibou, triste amant des ténèbres, De ces brillanls oiseaux que, sous un ciel vermeil, Du luxe des couleurs embellit le soleil.
(Combien des animaux l'inégale structure De SCS variétés pare encor la nature ! Sur ses deux courts jarrets accroupissant son corps, La giral'fe en avant reçut deux longs supports; Ailleurs le kanguroo, dont l'étrange famille Sort de son sein, y rentre, en ressort et saulille. Sur ses deux longs appuis en arrière exhaussé, Est sur sa double main en avant abaissé. Enfin, pour achever ces nombreux parallèles, Avec la lourde autruche et ses mesquines ailes Comparez cet oiseau qui, moins vu qu'entendu, Ainsi qu'un trait agile à nos yeux est perdu. Du peuple ailé des airs brillante miniature Où le ciel, des couleurs épuisa la parure; Et pour tout dire enfin , le charmant colibri, Qu;, de fleurs, de rosée et de vapeurs nourri, Jamais sur chaque tige un instant ne demeure , Glisse et ne pose pas, suce moins qu'il n'effleure : Phénomène léger, chef-d'œuvre aérien , De qui la grâce est tout, et le corps presque rien ; Vif, prompt, gai, de la vie aimable et frêle esquisse, El des dieux, s'ils en onl, le plus charmant caprice.
Tous contre l'ennemi sont armés avec art : L'un contre le danger est muni d'un long dard ; De sa noire liqueur teignant la mer profonde, L'autre plonge, s'esquive et disparoil dans l'onde 7. Par un bruit qu'accotiipagne une obscure vapeur. L'autre, à son ennemi pour renvoyer la peur. Fait jouer d'un ressort la détente secrète. Se délourne, s'échappe, et cherche une retraite. Celui-ci sur sou dos promène sa maison; Le ciel enseigne à l'autre à bâtir sa cloison , Donne à l'un sa tarièpe, à l'autre sa tenaille. Revêt l'un d'une croûte, et l'autre d'une écaille. Nul d'eux ne vil, n'habite et ne couve au hasard; Tous ont leurs mets, leur couche et leur asile à pari. Les uns vivent cachés dans le sein de la terre. Plusieurs percent le bois , plusieurs creusent la pierre; Et d'autres, à nos frais insolemment nourris, Habilenl l'homme même et vengent ses mépris.
N'oublions point ces vers dont les races brillantes i Montrent sur l'Océan des lumières flottâmes. Et sous chaque aviron qui fend les flols mouvants, Offrent aux nautoniers des phosphores vivants. Les bois mêmes, les bois, quand la nuit tend ses voiles, Offrent aux yeux surpris de volantes étoiles ^ , Qui , traçant dans la nuil de lumineux sillons , Partent de chaque feuille en brillanls tourbillons. Les airs sont élonnés de leur clarté nouvelle , La forêt s'illumine et la nuit étincelle : Ils s'arrêtent; soudain meurt ce rapide jour, Et l'ombre et la clarté renaissent tour-à-tour.
C'est peu ; fécond chez soi , par-lout ailleurs stérile , Aucun impunément de ses champs ne s'exile : (jhacun a sa patrie, et chacun ses climats; L'un aime le soleil , et l'aulre les frimas. Le lion de Barca ravage la Nubie ; Le chameau voyageur traverse l'Arabie , Et ses cinq estomacs , réservoùs al^ondanls ,
LES TROIS RÈGNES
Bravent l'oridilé de ces sables ardents.
Le renne vit de mousse aux plages l)orcales ,
Le lama s'apprivoise aux régions australes;
L'Ohio sur sou rivage admire le castor,
El du Chimboraço s'élance le condor 9.
D'animaux faits pour lui chacjuc pays abonde :
L'bomme, leur roi commun, est ciloyen du monde.
Dans la durée encor même variélé,
Chacun jouit un temps de la douce clarlé:
Un soleil voit périr le fragile éphémère '";
Un long âge blanchit la carpe cenlenaire.
Souvent, sans le briser suspendant son ressort, La vie à nos regards prend les traits de la mort. Ce crin rouge et vivant dont chaque source abonde, Privé durant six mois de l'aliment de l'onde. Si ma main l'y rejette, 6 prodige inouï! De son débris séché renait épanoui.
Et sillonnant les Ilots de sa course folâtre, Reprend avec ses jeux sa vie opiniâtre. Ridé, durci, flétri, ce ver poudreux des toils " Se ranime dans l'onde inie seconde fois ; El, cédant à la mort une entière victoire. L'homme à son avenir refuseroit de croire ! Lui qu'ont doué les dieux de l'immortalité !
Combien, soigneuse encor de leur postérité, Par des moyens divers la nature puissante Conserve chaque espèce à jamais renaissante ! L'un met au jour ses fils déjà loul animés , L'autre pond ses enfants dans leur coque enfermés; Souvent l'insecle ailé répand ses œufs sur l'onde ; Souvent l'hote des eaux à l'arène féconde Vient confier les siens, et laisse au feu du jour Couver de ses rayons les fruits de son amour. (;haque espèce a ses lois , ses règles , ses caprices. Dans les naseaux du cerf, dans le cuir des génisses , Les uns vont déposer les germes créateurs ; Les uns peuplent la fange et les autres les fleurs ; L'autre cherche un cadavre , et son amour confie Aux débris de la mort les germes de la vie.
Plus étonnanis encor , ces minces serpents d'eaux Qui, l'un à l'aulre unis par de vivanis anneaux , Et par nous appelés du beau nom de Naïades , Promènent sur les eaux leurs floltanles peuplades. L'enfant navigateur que la nymphe enfanta Ne sort point tout entier du corps qui le porta ; Quelque temps retenu par le nœud qui l'arrête , Dans le sein maternel il cache encor sa tète. Sa mère l'y nourrit, et la fille à son tour Tient de même attaché le fruit de son amour ; La troisième sur l'eau remorque aussi sa fdle ; Les naïades ainsi voyagent en famille, Et, formant un seul corps d'un long rang d'animaux, Trois générations se suivent sur les eaux : De leurs étranges mEuds la chaîne ici s'arrête. Quels qu'ils soient , de l'amour ils sont tous la conquête. Tous brillent de s'unir, tous prompts à s'enflammer Ont leur temps pour produire, ont leur saison d'aimer. De l'homuie en tous les temps la race impériale Seule à se propager sent une ardeur e.gale :
Comme si de nos sens l'instinct Victorieux Vcilloit pour conserver le chef-d'œuvre des dieux.
Ne croyez pas non plus (|ue constamment suivie La chaîne de l'hymen donne seule la vie : Plusieurs en sont exenij)ts ; libre d'un nœud si doux, Le puceron n'a point d'épouse ni d'époux ; Et, de son chaste lit dérobant le mystère. Sans connoître l'hymen a le droit d'être mère '». Que dis-je ? rassemblant deux organes féconds. Des deux sexes divers cet autre unit les dons, El, doublement heureux des pouvoirs qu'il rassemble, Es! père, mère, épouse et mari tout ensemble '3. Ainsi, de ses moyens se réservant le choix, La nature maintient ou viole ses lois ; Et, quand de ses desseins ou croit tenir la chaîne, Nous échappe et se rit de l'ignorance humaine. Tel échuppoil Proiée aux regards indiscrets. Ce dieu qu'elle instruisit à cacher ses secrets , Ce dieu l'a peinte encor dans ses métamorphoses ; J'en dirai les effets ; nul n'en connoîl les causes. Eh ! qui pourroit compter tous ces êtres sans lin Qui changent d'éléments, de forme, de destin, Qui naissent pour mourir, qui meurent pour renaître! Amenez, baissez les yeux; apprenez à connoilre Ce ver miraculeux, qui, dans trois temps divers, Vit sur ferre, dans l'onde, cl vole dans les airs. Dédaigneux de l'arène et déserteur de l'onde , Cet autre étend aussi son aile vagabonde : L'amour ne fixe pas son instinct pétulant ; Il vole à son amante et jouit en volant. Les mers ont moins de flots , les fleurs moins de familles. Qu'il n'est de vers ailés, jadis humbles chenilles.
Voyez ce papillon échappé du tombeau.
Sa mort fut un sommeil, et sa tombe un berceau ; Il brise le fourreau qui l'enchainoit dans l'ombre ; Deux yeux paroieiit son front, et ses yeux sont sans Il se Irahioit à peine, il part comme l'éclair; [nombre; Il ramjioil sur la terre, il voltige dans l'air; Il languissoit sans sexe , el ses ailes légères Portent à cent beaulés ses erreurs passagères; Que dis-je ? dès long-temps calomnié par nous, Moins infidèle amant que malheureux époux , Lui-même à son amour souvent se sacrifie, El son premier plaisir est payé de sa vie. Ainsi son destin change , et passe tour-à-tour De la vie au tombeau, de la tombe au grand jour. Mais de son sort nouveau faveur plus merveilleuse, Sa tête , en rejetant sa dépouille écailleuse , Dans le même cerveau garde mêmes désirs : Il eliérissoit les fleurs, les fleurs font ses plaisirs; Son iiisiinel l'y ramène, et dans leur sein fidèle Vient déjioser l'espoir de sa race nouvelle. Telle on dit que notre ame aux champs élyslens Garde ses souvenirs en brisant ses liens. Aussi 4u grand Leibnitz 'i 1 aimable fantaisie Osoit aux animaux promettre une autre vie. Un destin plus heureux et presque un paradis.
A ce dogme louchant de bon cœur j'applaudis ; J'aime à voir l'animal, qui des races humaines
CHANT VII
Ainsi que les plaisirs a partagé les peines, Dans son humble Éljsée atlendre un sort plus doux; Et ce ver merveilleux, conservant tous ses goiils, Après un long sommeil son changement extrême, Son èlre transformé, cpioique toujours le même, Excusent ai-ément ce rêve des bons cœurs.
El si je parcourois l'échelle des grandeurs , De l'insecte invisible à l'immense baleine ; De ce monsire des mers, dont la puissante haleine , Avec un bruit horrible élance en gerbes d'eaux L'océan revomi par ses larges naseaux , Jusqu'à l'iuunble Iribu (|ui sous l'onde orageuse Vit dans les derniers grains de la vase fangeuse ; Si j'allois, descendant de l'aigle au moucheron. De l'énorme éléphant jusqu'à l'hundile ciron ! Là s'arrêtent les yeux : mais grâces à ce verre Qui nous déploie en grand et les cieux et la terre, Au-dessous du ciron je regarde, et je vois Des milliers d'animaux plus petits mille fois. Là du verre à son tour s'arrèle la puissance ; J'admire avec effroi sa petitesse immense; Mais pour d'aulres tribus que je n'aperçois pas, Cet insecle lui-même esl peut-être un Allas ; La goulle qu'il habile est une mer profonde , Chaque œil est un soleil et chaque fd)ie un monde. Que dis-je? sans chercher un nouvel univers. Dans l'atome animé combien d'èlres divers ! Là sont un cœur, des nerfs, des veines, des viscères; Ces nerfs ont des esprits, et ces cœurs des artères. Ces veines des humeurs; ainsi de tout colé, Même auprès du néant trouvant l'immensité. Dans tous ces univers croissant de petitesse. L'imagination descend , descend sans cesse ; El , tel cpie ce mortel qu'en un sommeil profond Un rêve suspendit sur un gouffre sans fond , D'épouvante saisi tout-à-coup je m'éveille, Et du monde en tremblant j'adore la merveille.
Mais comment admirer le monde et son auteur. Sans nommer, sans chauler leur noble observateur ? Gloire te soil rendue après l'Être suprême. Profond Spallanzani '^l loi dont l'adresse extrême Nous ouvrit ces trésors ; Herschell des animaux , C'est loi qui donnes l'être à ces êlres nouveaux , A tous ces vers nageurs, à ces peuples d'anguilles. D'une graine féconde innombrables familles. Ton verre créateur nous montre leurs comlxi-'s, Leiu's légers tourbillons, leurs amoureux ébals. Là, même en décroissant, les merveilles grandissent ; Dans une bulle d'eau des baleines bondissent ; La feuille, où plus d'un peuple a ses lois et ses mœurs, El l'écorce des fruits, et la tige des fleurs, Et la vie et la mort à la voix sont fécondes. Et d'un grain desséché tu fais sortir des mondes.
Mais n'exagérons rien : l'un dans l'être vivant Veut voir de Vaucanson '^ l'automate mouvant ; L'autre, s'exiasiant au moindre phénomène. Veut égaler l'instinct à la raison humaine , S'étonne de son singe et de son perroquet, Admire en l'un son geste, en l'autre son caquet.
Et ne sauroit douter que, vu leur prud'homie. Les éléphants un jour n'aient leur académie. Evitons ces excès. Cet admirable don, L'inslinct , sans doute est loin de l'auguste raison ; Mais, quoique dépourvu de sa vive lumière, L'inslinct n'appartient pas à la vile matière. Voyez quels dons le ciel daigne lui dispenser, Comment l'être qui sent paroi t pres{iHe penser: Non de cette pensée, indépendante et pure. Qui sonde Dieu, le ciel, le cœur et la nature, Mais de celle qui rampe esclave du besoin , Qui du bonheur des sens fait son unique soin , Et semble quelquefois dans les corps qu'elle anime Rapprocher leur instinct de notre anie sublime ! Chaque sens des objets reçoit l'impression ; Sur les pas du besoin marche l'attention ; Les besoins répétés amènent l'habitude ; De l'instinct vigilant l'utile inquiétude Compare les effets, les causes, les moyens; Ces chaînons chaque jour resserrent leurs liens. Leur féconde union produit l'intelligence ; Celle-ci pèse tout dans sa juste balance, Et jugeant les oljjets , leurs vices, leur bonté, L'intelligence enfin produit la volonté.
Tel des êtres vivants Dieu créa le système : Tels sont les animaux , tel est l'homme lui-même.
Ainsi que la raison , l'inslinct a ses degrés. S'il faut que de nos sens les rapports assurés Nous peignent les objets que notre instinct compare, Plus ces rapports sont sûrs el moins l'instinct s'égare. Si donc respire un être en qui les dieux puissants Aient dans un seul organe associé trois sens, Donl la flexible main, de ces trois sens pourvue. Corrigeant par le tact les erreurs de la vue. Des qualités des corps habile à s'assurer. Puisse à-la-fois sentir, et sucer, et flairer ; Qui, toujours redoutable el souvent caressante,. Tantôt renverse tout par sa force puissante, Tantôt, avec plaisir savourant les odeurs, Ainsi qu'un doigt léger sache cueillir des fleurs, Reeonnoisse l'enfant du conducteur qu'il pleui-e, Enlève des fardeaux, ferme, ouvre sa demeure. Et , roulant , déroulant ses replis tortueux , Serve sa faim, sa soif, sa colère et ses jeux; Enfin, qui dans un point, dans un instant rassemble Trois forces, trois effets, trois jugements ensemble. Le monde admirera ce pouvoir triomphant; Et puisqu'il n'est point l'homme, il sera l'éléphant; L'admirable éléphant, dont le colosse énorme Cache un esprit si fin dans sa masse difforme , Que, pour son rare instinct dans un corps si grossier, Presque pour ses vertus , adore un peuple entier ; L'éléphant, en un mol, qui sait si bien connoitre. L'injure, le bienfait, ses tyrans et son maître.
Chacun des animaux excelle dans son art : Le fermier connoit trop l'astuce du renard ; Le cerf ingénieux dans ses frayeurs extrême» Varie en cent façons ses adroits stratagèmes. Et , des chiens égarés déconcertant l'ardeur-,
LES TROIS RÉGNES.
De ses pas, en sautant, lui dcrolje l'odeur. Le lapin a sa ruse; inspire par la crainle, Il se creuse avec art un savant labyrinthe ; Et , chassant en commun , dans son poste marqué Le loup sait se tenir prudemment embusqué; Mais le noble éléphant ne voit rien qui l'égale. Sous lui, mais séparé par un court intervalle. Dans ses hardis travaux le peuple des castors Etale de l'instinct les plus riches trésors. L'éléphant dans les bois, et le castor dans l'onde. Sont tous deux n jamais l'élonnemenl du monde. S'il n'a point cette trompe , organe merveilleux Dont ce noble animal a droit d être orgueilleux. Quatre dents, ou plutôt quatre terribles scies, Qu'en un tranchant acier la nature a durcies, Et sa queue aplatie, et ses agiles doigts. Voilà de ses travaux les instruments adroits : D'autres les ont vantés , d'antres ont su décrire Tous ces grands monuments de leur petit empire; Ces arbres renversés , façonnés avec art , De leur digue à la vague opposant le rempart ; Des écluses, des ponts l'habile architecture. Des voûtes, des cloisons la solide jointure ; Ces soins si prévoyants et cet art merveilleux. Accommodés aux temps , appropriés aux lieux ; Cette Hollande enfin et cette humble Venise, Sur ses longs pilotis solidement assise ; L'étranger retrouvant l'homme dans le castor. Le voit, s'étonne, rêve, et le regarde encor.
Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles ? Ah ! je les reconnois mes aimables abeilles. Cent fois on a chanté ce peuple industrieux ; Mais comment sans transport voir ces filles des deux? Quel art bâtit leurs murs, quel travail peut suffire A ces trésors de miel , à ces amas de cire ? Chacun voit par ses yeux leur police , leurs lois , L'un lui donne une reine, et les autres des rois. L'instituteur fameux du conquérant du monde '7 Voulut que sans époux l'abeille fût féconde. Et de sa chasteté Réaumur ■* moins jaloux. Prostitua leur reine à de nombreux époux : Chacun l'aime à son tour ; leur auguste maîtresse Entre tous ces rivaux partage sa tendresse , Et les adorateurs qu'enferme son sérail , Voués à ce doux soin , sont exempts de travail. Mais du miel tous les ans ces artisans habiles , Massacrant ces époux devenus inutiles, En dépeuplent la ruche ; enfin juillet pour eux De notre affreux septembre est le retour affreux : Ainsi l'erreur crédule expliquoil le mystère. Enfin, de leur hymen savant dépositaire, L'aveugle Huber '9 l'a vu parles regards d'aulrni, El sur ce grand problème un nouveau jour a lui. La reine, nous dit-il, au jour de l'hyménée Sort, de ses nouveaux feux inquiète, étonnée, Aux portes du palais long-temps hésite cncor ; Enfin son aile s'ouvre , elle a pris son essor, Et, loin des yeux mortels, mystérieuse amante. Emporte dans les airs l'ardeur (|ui la tourmente ;
Son amant l'observoit , et, plein des mêmes feux, Il part , vole, l'atteint , et jouit dans les cieux : Elle s'élança vierge , elle descend féconde. Combien d'autres secrets cache une nuit profonde ! Je ne vous dirai point leurs combats éclatants, Si la mort est donnée à l'un des combattants , Si ce peuple est régi par une seule reine , .S'il peut d'un ver commun créer sa souveraine ; Si leur cité contient trois peuples à-la-fois, l'poux, veine, ouvrière, hôtes des mêmes toits; D'autres décideront : mais leur noble industrie. Mais les hardis calculs de leur géométrie, Leurs fonds pyramidaux savamment compassés, En six angles égaux leurs bâtiments tracés, Cette forme élégante autant que régulière , Qui ménage l'espace autant que la matière; Cette reine étonnante en sa fécondité.
Qui seule tous les ans fait sa postérité. Et les profonds l'cspecls de son peuple qui l'aime, Sont toujours un prodige et non pas un problème : Aussi de nos savants le regard curieux Souvent pour une ruche abandonne les cieux. Les Geer 20, les Réaumur ont décrit ses merveilles. Et le chantre d'Auguste a chanté les abeilles.
La guêpe de Caycnne , avec plus d'art encor Sous des toits de car'in sait cacher son trésor; D'un papier composé de la plus fine écorce. Qui joint dans son tis^u la finesse à la force , Elle forme ses murs; et ses légers châteaux. Peuplés de ses enfants, remplis de ses gâteaux. Ne sont que des feuillels redoublés l'un sur l'autre. Son art, grâce à Schœffcr ^<, vient d'enrichir le nôtre, Et d'un papier nouveau qu'il a su copier L'homme doit le modèle aux travaux d'un guêpier. Art charmant ! j'aime à voir la niouche papetière, Du bel art dos Didot inventant la matière, Des cuves d'Annonay suppléer les chiffons. Un ver offrir sa toile aux plumes des Buffons, Qui peut-être bientôt, éternisant sa gloire, Sur ses propres feuillets vont tracer son histoire.
Souvent aussi l'instinct varie avec les lieux. Comparez ces fourmis, moins dignes de nos yeux, Méconnoissant les arts de la paix , de la guerre , Durant l'hiver entier sommeillant sous la terre, Mais qui rôdent sans cesse, et d'un amas de grains Remplissent à l'envi leurs greniers souterrains, A ces nobles fourmis dont se vante l'Afrique, En trois classes rangeant leur sage république ; Peuple heureux d'ouvriers , de nobles , de soldats. Que de grands monuments dans leurs petits états ! De leurs toits, dont dix pieds nous donnent la mesure, Les yeux aiment à voir la ferme architecture ; Sur leur cône aplati le buffle quelquefois Guette, pour l'éviter, le fier tyran des bois. Au-dcdans quelle heureuse et savante industrie De leurs compartiments règle la symétrie. Aligne leur cité, dessine leurs maisons; Leurs escaliers tournants et leurs solides ponts. Qui par-tout présentant de faciles passages,
CHANT VII
Pour alléger leur peine , abrégeni leurs voyages !
Au centre, tout entière à sa posiérilé,
Et mêlant la grandeur à la capliviié,
Leur noble souveraine en une paix profonde
Ne quitte point sa couche iucessanimenl féconde,
Et par son ventre énorme et son énorme poids
Surpasse ses sujets un million de fois.
Quaire-vingt mille enfants la connoissent pour mère ,
Au fond de son palais, auguste sanctuaire,
Des serviteurs , choisis entre tous ses sujets.
Dans sa chambre royale ont seuls un libre accès.
Leur foule emplit ses murs, et par une humble porte.
Déposent en leur lieu les œufs qu'elle transporte.
L'ordre règne par-tout: épars de tout côté
Leurs riches magasins entourent la cité ;
Ailleurs sont élevés les erifaats de la reine;
La cour habite enfin près de sa souveraine ;
Le voyageur de loin découvrant leurs travaux
D'une heureuse peuplade a cru voir les hameaux.
O Nil! ne vante plus ces masses colossales,
Des sommets abyssins orgueilleuses rivales;
L'insecte constructeur est plus grand à mes yeux
Que l'homme amoncelant ces rocs audacieux ;
Et quand une fourmi bâtit des pyramides,
Nos arts semblent bornés et nos travaux timides.
Je ne vous tairai point, vous, loyales fourmis. Que l'homme voit s'armer contre ses ennemis. De leur noir bataillon la terre au loin se couvre, 11 marche : à son abord chaque demeure s'ouvre ; A peine le logis leur est abandonné, Rais, insectes, serpents, tout est exterminé. Tel , voyageur guerrier et vengeur redoutable , Hercule d'Augias jadis purgea l'étable ; Ou tels nos chevaliers alloient sur d'autres bords Châtier les brigands et redresser les torts : Aussi dans les cités des fourmis africaines L'œil croit voir de l'instinct les plus beaux phénomènes.
Le sage aime à passer, dans ses réflexions , Des portiques de Rome aux murs des Robinsons. Je plains l'observateur qui ne voit de merveille Que l'homme ou l'éléphant, le castor ou l'abeille ; Et, jetant sur le ver im regard de mépris, De ses humbles travaux ne connoît point le prix. Non, les ponts du castor et ses riches bourgades, Non, des essaims actifs les nombreuses peuplades. Et les brillants travaux de leurs toits populeux Ne peuvent surpasser ces vers miraculeux. Qui, citoyens obscurs de notre grand domaine, Rivalisent d'adresse avec la race humaine. Ainsi (pie ses besoins leur vie a ses travaux : Là combien vont s'offrir de prodiges nouveaux ! L'un, habile sapeur, en minant les feuillages S'en \a de proche en proche avançant ses ou\Tages; Et dans l'enfoncement de ses réduits secrets Trouve à-la-fois son nid, sa demeure et ses mets; Sage ouvrier, que dis-je .' ingénieux artiste , L'autre , assemblant le bois en adroit ébéniste , Dans sa maison qu'il taille et construit avec art, Loin des yeux importuns s'établit à l'écart ;
L'autre roule en cornet une feuille docile,
Et dans ce simple abri choisit son domicile.
L'un d'une double coque a construit son palais :
Cet autre dans les fruits se loge à peu de frais ,
L'autre dans son alcôve élégamment déploie
Sa tenture de gaze et ses tapis de soie.
En adresse, en moyens, l'instinct ne tarit pas.
Voyez cette fileuse, émule de Pallas^^
Et de l'onde aujourd'hui paisible citoyenne;
Là d'une bulle d'eau, demeure aérienne.
Elle a su se construire un séjour euclianlé,
En sort , monte et replonge avec agilité ,
El dans son palais d'eau que tapisse la soie
Vient goûter la fra^heur ou rapporter sa proie.
Près d'elle est son époux ; dans la saison d'amour
Pour celui d'une amante il quitte son séjour ;
Il entre, il satisfait à l'ardeur conjugale.
Et la bulle se change en couche nuptiale.
Quel art est plus magique , et quel enchantement
Elit fait pour rheureux couple un boudoir plus charmant !
De la bulle légère au sein des mers profondes Quels yeux iront chercher le grand peuple des ondes ? Peu savent sou instinct , ses armes et ses arts; Ses fastes sont obscurs et ses feuillets épars : Quelqu'intérét pourtant anime son histoire. Grâce à leur queue agile , à leur prompte nageoire , Plus adroits que l'oiseau , les enfants de la mer Volent mieux dans les eaux qu'il ne nage dans l'air. Et leur court aileron peut délier ses ailes. Les races, je l'ai dit, offrent souvent entr'elles Quelques traits ressemblants. Ainsi que les oiseaux L'hôte des mers émigré en des pays nouveaux , Et voyageant ensemble en flottantes colonnes, De l'avide pécheur s'en vont remplir les tonnes. A travers l'élément qui les cache à nos yeux L'reil surprend quelquefois leurs arts ingénieux : Des fileuses des champs défiant les familles , L'onde a ses Arachnés et la mer ses chenilles. Dont la langue, pareille au doigt le plus subtil, Sait former, sait mouler et déployer son fil. Ainsi plus d'un poisson, lorsque le flot l'accable , Sait s'amarrer lui-même et se filer son câble. D'autres filles des mers, avec plus d'art encor. D'un fil plus délié dévident le trésor ; El, livrant à nos arts sa souplesse docile, De ses légers tissus étonnent la Sicile.
Combien d'autres talents que l'œil n'aperçoit pas ! Que de pièges adroits ! que de savants combats ! Une guerre éternelle arme ce peuple immense. Les uns ont leurs épieux et les autres leur lance ^3; L'un d'une encre cachée en de secrets vaisseaux Noircit l'onde, s'échappe, et s'enfuit sous les eaux; D'un large tablier qu'avec force il déploie L'autre enveloj)pe, étouffe, et dévore sa proie. Quel nocher n'a connu ce combat si fameux Qui lroui)le au loin d'effroi tout l'empire éfumeux ? Ces fiirs dominateurs de la liquide plaine , Le terrible espadon et l'énorme baleine, Voyez-les s'attaquer, se heurter à-la-fois,
LES TROIS RÈGNES
L'un amie de sa scie, et Taiiire de son poids. L'nn agile et fongueux rapidement s'élance, Sur son lourd ennemi fond avec violence; L'autre, avec pesanteur roulant son vaste corps, De sa queue effroyable arme tous les ressorts , Et malheur à celui cpie d'un coup redoutable Frapperoil en fureur ce fouet épouvantable ! Son ennemi res([uive, et, saulant dans les airs, Tombe plus acharné sur le géant des mers. Et de son arme affreuse eniame la baleine. Alors de l'Océan l'immense souveraine , Secouant l'ennemi sur son énorme dos , Presse, foule, soulève, et tourmente les flots. L'horrible scie accroît ses blessures profondes; Le monstre ensanglanté se débat sur les ondes; Des bords du Groenland aux rives de ïhulé Il agile en mourant son empire ébranlé : La mer gronde, et du sein des humides campagnes Tout l'Océan s'élève et retombe en montagnes.
Habitant des forcis, el des monts, et des champs. Le serpent à son tour a des droits à mes chants ; Par ses beaux mouvements et sa riche parure , Cher à la poésie ainsi qu'à la peinture , Le serpent a ses mœurs , ses combats , ses amours , Son port audacieux , ses habiles détours ; Mais il fuit nos regards : dans le sein des broussailles, Dans les fentes des rocs ou le creux des murailles , Il semble quallligé de son triste renom Il cache ses remords, sa houle el son poison.
Je n'en décrirai point les nombreuses espèces , Différenles d'aspects, de peucbauls et d'adresses : Je complerois plutôt les sables des déserts, Les feuillages des bois, et les vagues des mers, Que les variétés de sa race effrayante. Il court, nage, bondit, gravit, vole, ou serpente; Tantôt, au bruit lointain des agrestes pipeaux, Caché dans la moisson il attend les troupeaux, Et des plis écaillés qu'avec force il déploie. Saisit , étreint , étouffe , et dévore sa proie. Le chevreau , la brebis , souvent un bœuf entier , Tout-à-coup engloutis dans son large gosier, Se débattent en vain dans sa gueule béante ^4 ; Mais bientôt expiant sa fureur dévorante, Il s'endort sous le poids de l'énorme feslin , Et , livrant au chasseur un facile butin , Sons la lourde massue ou le fer du sauvage , Tombe gonflé de sang et gorgé de carnage. Tantôt au fond des bois , à l'eniour d'un vieux Ironc, Il enlace sa queue et redresse son front. Aillturs, au haut d'un arbre où sa race fourmille. Superbe, il réuuit sa hideuse famille.
L'œil voit avec effroi ces milliers d'animaux Envelopper la tige, entourer les rameaux : On croit voir les cheveux de 1 horrible Mégère, Ou les crins hérissés de l'abojanl Cerbère Qtii défend jour el nuit le trône de Pluton, Ou les serpents tressés dont se coiffe Aleclon.
Me préserve le ciel d'aller dans le bocage Respirer la fraîcheur ou dormir sous l'ombrage ,
Lorsqu'en un jour d'été , de son obscur séjour Il sort brûlant de soif, de colère et d'amour ! Sur la cime des bois, sur les nionls, dans la plaine. Les auiuiaux tremblants l'évitent avec peine : Contre eux il a du ciel reçu ses yeux ardents, Son étouffante haleine et ses terribles dents. Telle est de son poison la violence extrême, Souvent par sa pi(|iire il se détruit lui-même. Son venin de,«.is la plaie à peine s'est glissé, La chair tombe eu lambeaux et le sang est glacé. Pour son rapide élan il n'est point de dislance; Il pari comme l'éclair, atteint comme la lance. Quels contrastes frappants il présente à nos yeux.-* Reptile sur la terre , étoile dans les cienx , Ici nous déguisant son approche mortelle, Ailleuis faisant crier sa bruyante crécelle , Couvé dans sa coquille ou formé tout vivant ^5^ Assaillant furieux, tacticien savant, Sinon astucieux, Polyphème vorace.
Victime quelquefois et bourreau de sa race; Formidable aux oiseaux, à l'hôîe des forêts, Aux reptiles criards qui peuplent les marais; Du tigre affreux lui-même affrontant la colère; Redoutable poison, remède salutaire; Paresseux en hiver, plein d'ardeur au printemps; Favori d'Esculape, et l'emblème du temps; Ancien dominateur des forêts d'Amérique, Délesté dans 1 Europe , adoré dans l'xAfrique ; De l'Indien, pour lui toujours hospitalier. Convive caressant et démon familier; Piudenl et courageux , vigoureux et flexible , Célébré par la fable , et maudit par la bible ; Dans les vers de Milton , organe de Satan, Il ravit l'innocence à l'épouse d'Adam , Avec elle perdit l'homme, hélas ! trop fragile ; Par lui Laocoon est puni dans Virgile, Et son supplice encore, objet de nos douleurs, Sur un marbre souffrant nous fait verser des pleurs.
Mais plus digne de nous un peuple entier m'appelle C'est vous , charmants oiseaux, de nos chants le modèle Bientôt je chanterai vos mœurs et vos penchants; Maintenant vos arts seuls sont l'objet de mes chants. Combien d'adroits pècheiu's et de chasseurs habiles ! Observez cet oiseau redouté des reptiles; Si du plus haut des airs il découvre un serpent , Aussitôt, pour saisir son ennemi rampanl. Sur lui , d'un vol rapide, il s'élance avec joie, L'emporte dans les airs, laisse tomber sa proie, Descend , la ressaisit , prend de nouveau l'essor ; La jette, la reprend, et la rejette encor. Et ne s'arrête pas que sa chute fréquente N'abaudonne à sa faim sa victime mourante. Ainsi qu'adroits chasseurs, architectes savants, Contre leurs ennemis, les frimas et les vents, Avec combien d'adresse, instruits par la nature, Ils savent de leur nid condiiner la structure! Chaque race choisit et la forme et le lieu ; L'une en ces longs canaux où pétille le feu , Sous nos toits, sous nos murs hospitaliers pour elle,
CHANT VIII
Construit de ses enfants la demeure nouvelle.
L'un au chêne orgueilleux , l'autre à l'humble arbrisseau,
De ses jeunes enfants confia le berceau ;
Là, des œufs nialernels nouvellement éclose,
Sur le plus doux colon la l'anjille repose;
Et la laine et le crin, assemblés avec art,
De leur tissu serré leur forment un rempart
Dont le tour régulier, l'exacte symétrie,
Défieroit le compas de la géométrie.
Par un soin prévosant d'autres placent leurs nids
Au lieu le plus propice à nourrir leurs petits;
Ici l'amour craintif les cache sous la terre;
Là, de leurs ennemis pour éviter la guerre,
Les suspend aux rameaux mollement balancés,
Et dans ce doux hamac les enfants sont bercés.
Quekiues uns ont leur toit, leur auvent, leur issue,
Qui de leurs ennemis ne peut être aperçue :
Chacun a son instinct inspiré par l'amour.
Voyez , de ses enfanis préparant le séjour
En architecte adroit, mais en père timide.
Cet oiseau leur construire une humble pyramide
Mille fois préférable à celles de l'orgueil.
Son air mystérieux d'abord étonne l'œil;
Introduit par la porte au sein du vestibule,
L'oiseau monte et descend dans une autre cellule
Où, cachés et bravant les pièges, les saisons,
Reposent mollement ses tendres nourrissons.
Ainsi nos toits, nos murs, les forêts, les charmilles,
Tout a ses constructeurs, ses berceaux, ses familles.
Tout aime, tout jouit, tout bâtit à son tour.
Protège, Dieu puissant, ces enfants de l'amour.
Le doux chardonneret, la fauvette fidèle.
Le folâtre pinson, et sur-tout Philomele!
Dirai-je encor comment, pour chercher d'autres cieux, L'oiseau quitte les champs qu'habitoient ses aïeux ? A peine à cet exil le vent les sollicite, .]e ne sais quel instinct en secret les agite. Même les nouveau-nés qui, par de foibles sons Sembloient, en gazouillant, essayer leurs chansons, Toul-à-coup avertis par une voix secrète , Expriment à l'enyi leur ardeur inquiète ; Tout se meut , tout s'empresse, et du sommet des toits. De la pointe des rocs, de la cime des bois. De mille cris confus le bizarre mélange. Des oiseaux voyageurs appelle la phalange. Ainsi dans leur saison les canes du Lapland Partent, formant dans l'air un triangle volant : Chaque oiseau tour-à-tour à la pointe se place , Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse; Chacun du dernier rang se transporte au premier. Chacun du premier rang se replace au dernier. Ils abordent : les bois, les monts et les rivages Retentissent du vol de ces vivants nuages. Que l'iuslinct, le besoin, aidés d'un vent heureux Poussent dans des climats qui n'éloient pas pour eux.
Revenez, peuple heureux, revoir votre patrie, Revenez habiter votre rive chérie :
Quel bien manque à vos vœux, intéressants oiseaux? Vous possédez les airs , et la terre , et les eaux ;
Sous la feuille tremblante un zéphyr vous éveille.
Vos couleurs charment l'œil , et vos accents l'oreille ;
Vos désirs modérés ignorent à-la-fois
Et les vices du luxe, et la rigueur des lois;
Un coup d'aile corrige une amante coquette.
Un coup de bec suffit à sa simple toilette.
Si vous prenez l'essor vers des bords reculés,
Vous êtes voyageurs et non pas exilés ;
Le bocage qui vit votre famille éclore.
Sur le même rameau vous voit bâtir encore;
Même ombrage revoit vos amoureux penchauls.
Et les mêmes échos répondent à vos chants.
Hélas ! à notre sort ne portez point envie !
Un seul de vos printemps vaut toute notre vie ^^.
Sans planter, ni semer, vos errantes tribus
Sur l'apanage humain prélèvent des tributs :
Vous avez comme nous vos moissons, vos vendanges;
Du grain de nos sillons , des gerbes de nos granges ,
Vous prenez votre part ; le poil de nos brebis
Compose vos berceaux et tapisse vos nids;
Pour vous, aux espaliers, aux rameaux de la treille
Pend la grappe dorée et la pomme vermeille.
Tantôt, loin des cités et des riches lambris,
Pour chercher vos amours, vos mets et vos abris.
Libres, vous voltigez de bocage en bocage;
Tantôt, fiers d'habiter une brillante cage,
Déserteurs des forêts et transfuges des bois,
Paisibles casaniers , vous vivez sous nos toits.
Là, sans aller au loin quêter à l'aventure
De vous, de vos enfants, l'incertaine pâture,
D'une jeune maîtresse esclaves favoris ,
Par elle caressés et par elle nourris.
Au lieu du ver rampant, de la sale chenille.
Le sucre, le mouron, nourrit votre famille;
(Iliaque jour la beauté revient d'un air riant
Vous offrir le biscuit et l'échaudé friand;
Porte sur vos besoins une vue attentive.
Soigne la propreté du lieu qui vous captive,
A vos maux passagers assure un prompt secours,
Prépare vos hymens et soigne vos amours;
Vous apprête du bain la fraîcheur délectable :
Vous buvez dans sa coupe, assistez à sa table ,
Folàlrez sur son sein, perchez sur ses cheveux,
Et son amant lui-même est jaloux de vos jeux.
Tel ce moineau fiimeux, digne sujet de larmes. Dont la triste élégie, en des vers pleins de charmes. Nous fait pleurer encor le destin rigoureux, D'une belle Romaine ami tendre, hôte heureux. Aimable parasite, et compagnon fidèle, Sautilloit, babilloit, tourbillonnoit près d'elle. Sur ses lèvres de rose accouroit à sa voix , Baisoit son cou d'albàlre ou becquetoit ses doigts; Et, des jeunes Romains voluptueux émule. Fut pleuré par Lesbie, et chanté par Catulle.
CHANT VIII
Les amours et les caresses du ramier. L'éclat du cygne. Description des animaux domestiques. Portrait du cheval, de
LES TROIS REGNES
l'âne, etc. Variété des animaux. La fierté du lion et de l'aigle. Les nids des oiseaux; leur éducation. Les mœurs, le caiactère et les habitudes des animaux. Tendresse d'une chienne pour ses petits. De la classification des animaux. Échelle des animaux, à la tète de laquelle l'homme est placé. Puissance de l'homme, et son ascendant sur tous les êtres qui respirent. La pensée de l'homme au-dessus de l'instinct. Excellence des sentiments qui l'élèvent vers le ciel et le rapprochent de ses semblables.
J'ai peint l'instincl, l'esprit, les arls des animaux; Maintenani, que leurs mœurs occupent mes pinceaux. Oui, l'instinct a ses mœurs comme son industrie, Chérit le bien public, connoit une pairie. Le pigeon en amour ne connoit point d'égal; Le chevreuil esl fidèle au pacte conjugal; L'aljeilie, royaliste el pourtant populaire. Joint Rome monarchique et R.ome consulaire; Travaille pour l'élat, el défend à-la-fois Et son humble cellule el le trône des rois; La fourmi, préférant les mœurs républicaines, Change en greniers publics ses granges soulerraines. Tout l'allcsle à vos yeux : Dieu par les mêmes lois, Lui seul sait gouverner plus d'un monde à-la-fois; Mais de ces nœuds formés par sa main souveraine. L'impérieux amour esl la plus forte chaîne. Tout ressent ici-bas ses fécondes ardeurs; Comme chez les humains, on aime chez les fleurs. J'ai chanté les amours et les hymens des plantes; Mais combien plus puissant chez les races vivantes , L'inévilable Amour perce des mêmes trails L'homme el les animaux, le maître el les sujets! Sur des ailes de feu l'amour parcourt le monde , Il embrase les airs, il brûle au sein de l'onde : La baleine pour lui bondit au sein des mers; Pour lui l'ardenl lion rugil dans les déserts; Le renne dans le Nord reconnoîl son empire, El son feu vil encore où le soleil expire.
Mais laissons ces amours , don! l'appclil fougueux N'est qu'un instinct brûlai et qu'un besoin honteux. Combien d'èlres vivants , dont les douces tendresses N'ignorent point d'amour les adroites caresses. Savent de leur penchant dissimuler l'ardeur, Counoissenl le mystère et même la pudeur ! Là, plus d'un couple aimable a ses agaceries, Ses refus irnt-ants et ses coquetteries. Chez les oiseaux sur-tout que de soins caressants ! Qu'ils savent avec art attendrir leurs accents! Écoulez du pigeon, épris de sa maîtresse. Le doux roucoulement exprimer sa lendresse; Il s'approche, il s'éloigne, il revient mille fois, AiTange son maintien, passionne sa voix : J'aime à suivTe de l'œil ces timides approches; Je comprends ces soupirs et ces tendres reproches. Avec quelle pudeur son amante à son tour, En déguisant ses feux, irrite son amour, Au moment de céder avec art se relire. Le rappelle, le fuit, le repousse el l'attire! Quel peintre eu ses tableaux , quel pocie en ses chants Kepréseule l'amour sous des traits plus louchanis .^
On croit voir Galalée en sa ruse ingénue, Fuyant derrière un saule et brûlant d'êlre vue '.
Mais quel heureux amant égale en voluplé Le cygne au cou flexible, au plumage argenlé.' Le cygne toujours beau, soit qu'il vienne au rivage, Cerlain de ses allrails, s'offrir à notre hommage; Soit que, de nos vaisseaux le modèle achevé. Se rabaissant en proue, en poupe relevé, L'estomac pour carène, et de sa queue agile Mouvant le gouvernail en timonnier habile. Les pieds pour avirons, pour flotte ces oiseaux Qui se pressent en foule autour du roi des eaux; Pour voile enfin son aile au gré des vents enflée, Fier, il vogue au milieu de son escadre ailée. Mais quand son feu l'alteinl dans l'humide séjour. De quel charme nouveau vient l'embellir l'amour! Que de folâtres jeux , que d'aimables caresses ! Qu'il prélude avec grâce à ses vives tendresses! L'homme ne sait pas mieux, dans ses nobles désirs, Provoquer, varier, nuancer les plaisirs.
Les hâter, les calmer, les quitter, les reprendre. Doux et passionné, majestueux et tendre. Déployant mollement son plumage amoureux, De quel œil caressant à l'objet de ses feux Il tend son cou d'albâire et s'élance autour d'elle ! Il l'invite du bec, il l'excite de l'aile; Enfin par ses transports, ses doux frémissements, Brûlants avant-coureurs de ses embrassements , Il prouve aux flols émus, par son ardeur féconde, Que la mère d'Amour est la fille de l'onde; El de son corps , choisi pour plaire à deux beaux yeux • Justifie, en aimant, le monarque des dieux. La fable , de sa voix a vanté la merveille ; L'œil enchanté sans doule avoil séduit l'oreille. Et qu'avoil-il besoin de ce tilre emprunté .•• Lui seul réunit tout, force, grâces, fierté; Il habile à son choix les airs , l'onde et la terre ; Modéré dans la paix, valeureux dans la guerre, Terrible, impétueux, il fond sur ses rivaux : Leur choc trouble les airs , il agile les eaux. Tel Antoine jadis sur les plaines de l'onde, Dispuloil Cléopàlre el l'empire du monde.
Ainsi , source féconde et de biens el de maux , L'amour aux mêmes lois soumet les animaux; Mais chacun a ses mœurs : nés pour l'indépendance, Plusieurs de leur instinct gardent la violence, Tandis que le lion que son maître nourrit, Le respecte toujours et souvent le chérit ; El lorsque tout-à-coup secouant sa crinière. Déjà la gueule ouverte il rugit de colère. Que son maître paroisse, et ses sens sont calmés.
Quelques uns, de nos toits hôles accoutumés. Se plaisent dans nos cours, vivent dans nos étables. Quelquefois sont nourris des débris de nos tables; El, sujets fortunés d'un roi voluplueux. Semblent lui dévouer leurs soins affeclueux.
A leur tèle esl le chien, aimable aulaiit qu'utile, Superbe el caressant, courageux, mais docile. Formé pour le conduire el pour le protéger,
CHANT VIII
Du Iroiipeau qu'il gouverne il est le vrai berger. Le ciel l'a fait pour nous; et dans leur cour rustique Il fut des rois pasteurs le premier domestique. Redevenu sauvage il erre dans les bois : Qu'il aperçoive rhonime, il rentre sous ses lois; Et, par un vieil instinct qui jamais ne s'efface, Semble de ses amis reconnoîlre la trace. Gardant du bienfait seul le doux ressentiment. Il vient lécber ma main après le châtiment; Souvent il me regarde; humide de tendresse. Son œil affectueux implore une caresse : J'ordonne, il vient à moi; je menace, il me fuit; Je l'appelle, il revient; je fais signe, il me suit; .Te m'éloigne, quels pleurs! je reviens, quelle joie! Chasseur sans intérêt, il m'apporte sa proie. Sévère dans la ferme, humain dans la cité, Il soigne le malheur, conduit la cécité; El moi, de l'Hélicon malheureux Bélisaire, Peut-être un jour ses yeux guideront ma misère. Est-il hôte plus sûr, ami plus généreux ? Un riche marchandoit le chien d'un malheureux; Cette offre l'afiligea : " Dans mon destin funeste Qui m'aimera, dit-il, si mon chien ne me reste! » Point de trêve à ses soins, de borne à son amour, Il me garde la nuit, m'accompagne le jour. Dans la foule étonnée on l'a vu reconnoîlre , Saisir et dénoncer l'assassin de son maître; Et quand son amitié n'a pu le secourir, Quelquefois sur sa tombe il s'obstine à mourir. Enfin le grand l'uffon écrivit son histoire, Homère l'a chanté, rien ne manque à sa gloire : Et lorsqu'à son retour le chien d'Ulysse absent , Dans l'excès du plaisir meurt en le caressant, Oubliant Pénélope, Eumée, Ulysse même, Le lecteur voit en lui le héros du poëme.
Tel nous aimons le chien, mais tel n'est point le chai; Indocile sujel , ami froid, hôte ingrat. Serviteur défiant, cauteleux égoïste, Conservant avec nous son air sournois et triste. De son butin sanglant se jouant sans pitié. Fixé par l'habitude et non par l'amilié.
Mais soit (ju'on juge l'homme ou le reste du monde, Sur les exceptions la vérité se fonde.
Ainsi que des humains, les diverses humeurs Changent des animaux les penchants et les nueurs. Plus d'un chat sait aimer et caresser et plaire; Moi-même j'ai du mien vanté le caractère ' ; Long-temps de son poi-te il partagea le sort : J'ai célébré sa vie et déploré sa mort.
Je ne vous tairai point la horde malheureuse Des rats, famille obscure, indigenle et peureuse. Qui, par d'adroils chasseurs, savamment embusqués, Dans les fenies d'un mur étroitement bloqués. Autour de leurs cités nuit et jour investies , Hasardent en tremblant leurs nocturnes sorties; Maraudeurs obstinés, faméliques rougeurs, En vain s'arment contre eux les trébuchets vengeurs; L'instinct propagateur de leur race amoureuse Sans cesse reproduit leur foule populeuse;
Du fond de nos caveaux , du haut de nos greniers
La genl trotte-menu s'assemble par milliers,
Envahit la cuisine, ou dévaste l'office.
Ou de mes manuscrits d'avance fait justice;
Mais comme les Romains et son grave sénat.
Les rats sont gouvernés par la raison d'état;
Eux-mêmes quelquefois, quand la faim les menace.
Ne pouvant la nourrir, exterminent leur race;
Et la terrible loi de la nécessité
D'un peuple trop nombreux soulage leur cité.
Mais pourquoi m'arrêter à cette engeance obscure ? Parmi ceux qu'à nos lois a soumis la nature. Qui vivent sous nos toits, qui paissent dans nos champs. N'est-il pas des sujcis plus dignes de mes chants .►■ Voyez ce fier coursier, noble ami de son maître. Son compagnon guerrier, son serviteur champêtre, Le traînant dans un char, ou s'élançant sous lui; Dès qu'a sonné l'airain, dès que le fer a lui, Il s'éveille, il s'anime, et, redressant la tête. Provoque la mêlée, insulte à la tempête; De ses naseaux brûlants il souffle la terreur; Il bondit d'alégresse, il frémit de fureur; On charge, il dit : Allons 3; se courrouce et s'élance; Il brave le mousquet, il affronte la lance. Parmi le feu, le fer, les morts et les mourants, Terrible, échevelé, s'enfonce dans les rangs, Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre. Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre; Il prévient l'éperon , il obéit au frein , Fracasse par son choc les cuirasses d'airain , S'enivre de valeur, de carnage et de gloire, Et partage avec nous l'orgueil de la victoire; Puis, revient dans nos champs, oubliant ses exploits. Reprendre un air plus calme et de plus doux emplois; Aux rustiques travaux humblement s'abandonne. Et console Cérès des fureurs de Bellone.
Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval, L'âne est son suppléant et non pas son rival ; Il laisse au fier coursier sa superbe encolure , Et son riche harnois, et sa brillante allure. Instruit par un lourdaud, conduit par le bâion, Sa parure est un bât, son régal un chardon; Pour lui Slars n'ouvre point sa glorieuse école : Il n'est point con(|nérant, mais il est agricole; Enfant, il a sa grâce et ses folâtres jeux; Jeune , il est patient , robuste et courageux , El paie, en les servant avec persévérance. Chez SCS patrons ingrats sa triste vétérance. Son service zélé n'est jamais suspendu ; Porteur laborieux, pourvoyeur assidu.
Entre ses deux paniers de pesanteur égale, Chez le riche bourgeois, chez la veuve frugale. Il vient, les reins courbés et les flancs amaigris, Souvent à jeun lui-même alimenter Paris. Quelquefois, consolé par une chance heureuse, Il sert de Bucéphale à la beauté peureuse; Et sa compagne enfin va dans chaque cité Porter aux teints flétris la fleur de la santé. Il marche sans broncher au bord du précipice,
LES TROIS REGNES
Reconnoît son chemin, son niaîlre el son hospice :
De Ions nos serviteurs c'est le moins exigeant;
11 naîl, vieillil et meurt sous le chaume indigent :
Aux injustes rigueurs dont sa fierté s'indigne,
Son malheur patient nohlement se résigne.
Enfin , quoique son aigre et déchirante voix
De sa rauque alégressc iniporlinie les hois,
Qu'il offense à-la-fois et les jeux el l'oreille.
Que le châtiment seul en marchant le réveille,
Qu'il soit hargneux, revèche et désobéissant,
A force de malheur l'âne est intéressant.
Aussi le préjugé vainement lo mallraile :
En dépit de l'orgueil, il aura son poète.
Homère qui chanta tant de héros divers ,
Auprès du grand Ajax le plaça dans ses vers.
La fable le nomma le coursier de Silène :
Ami des voluptés, il naquit pour la peine.
Et moi qui déplorai le sort des animaux.
J'ai dû ])eindre ses mœurs , ses bieni'aits et ses maux.
Tel qu'un peintre savant joint la lumière et l'ombre. Dieu se plaît à créer des nuances sans nombre; Mais })armi ce contraste et d'instincis et de goûts. De haine et d'amitié, de douceur, de courroux. De paresse et d'ardeur, qu'à chaque créature En ses dons inégaux déparlil la nature. Souvent son art sulilime offre à l'œil enchanté La ressemblance unie à la variélé.
Au lion dans les bois, à l'aigle dans son aire, Qui ne reconnoît pas le même caractère ? Tous deux sont fiers ; tous deux tyrans de leurs vassaux, Dans leur désert royal ne veulent point d'égaux ; L'impérieux amour, le besoin d'une épouse, Domptent seuls les fureurs de leur fierté jalouse; Tous deux rois des états par la victoire acquis. Ne veulent de festins que ceux qu'ils ont conquis ; Ennemis généreux et vainqueurs magnanimes. Enfin tous deux font grâce à de foibles victimes : Ainsi le même instinct produit mêmes humeurs ; Et, différents de race, ils sont joinis par les mœurs.
Combien la liberté rebelle ou dépendante Ouvre encore à mes vers une source abondante ! El) vain , des animaux se proclamant le roi , L'homme à tout ce qui vil croit inqioser la loi; Des êtres animés doiil l'univers abonde Peu vivent avec nous : leur foule vagabonde Cherche dans les forêts ou dans les antres sourds Un sort indéj)endaiU et de libres amours. Le besoin d'échapper à l'ennemi vorace.
Le soin de se nourrir, de propager leur race, Voilà toute leur vie ; et dans ces mœurs encor De méditations quel fertile trésor !
Que de charmes n'ont point leurs amours maternelles !
Voyez le tendre oiseau réchauffer sous ses ailes Ses petits enfermés dans leur frêle séjour; Tantôt j'ai peint son nid : qui peindra son amour ? Eh ! qui peut surpasser le courage du père ! Quel soin peut s'égaler aux doux soins de la mère ! Cet être si léger que le frêne ou l'ormeau Ne voit pas deux instants sur le même rameau ,
Mère aujourd'hui constante et nourrice assidue ,
Demeure jour et nuit sur ses œufs étendue.
Le père, heureux époux autant qu'heureux amant ,
De sa tendre moitié va chercher l'aliment ,
Ou, sur les bords du nid se plaçant auprès d'elle.
Soulage par ses chants sa compagne fidèle.
Des ennemis souvent l'un et l'autre est vainqueur,
Et dans de foibles corps se déploie un grand cœur.
Souvent avec ses fils une mère enlevée
Vit pour eux , les nourrit, et meurt sur sa couvée.
Enfin avec quel soin et quel zèle nouveau
Ses parents à voler forment le jeune oiseau !
C'est aux heures du soir, lorsque dans la nature
Tout est repos, fraîcheur, et parfum et verdure;
L'adolescent, ravi de ce bel horizon.
S'agite dans son nid devenu sa prison ;
Il sort, et, balancé sur la branche pliante.
Il hésite, il essaie une aile encor tremblante:
Le couple en voltigeant provoque son essor.
Gourmande sa frayeur, l'appelle et vole encor:
Enfin il se hasarde, et déployant ses ailes.
Non sans crainte, il se fie à ses plumes nouvelles.
L'air reçoit ce doux poids, il touche le gazon ;
Les parents enchantés répètent la leçon.
D'une aile moins novice alors le jeune élève
S'enhardit, prend l'essor, s'abat et se relève;
Enfin, sûr de sa force, el plus audacieux.
Il part, tout est fini, tousse font leurs adieux.
Et l'inslinct dénouant la chaîne mutuelle ,
Un nouveau nœud commence une race nouvelle.
Cependant, qui l'eût cru ! si constant dans ses lois, Cet admirable instinct se trompe quelquefois. La poule qui, pour nous, modèle de tendresse, A l'aspect du milan, se hérisse et se dresse. Des canards queUpiefois échauffe le berceau : Tonl-à-coup à leurs yeux s'il se montre un ruisseau, Leur instinct se trahit , la troupe vagabonde Reconnoît sa patrie , et s'élance dans l'onde : La fausse mère alors, ignorant leur destin. Vole d'un bord à l'autre, et les rappelle en vain. A peine encor sorti de sa coque fragile. Déjà l'heureux essaim, navigateur agile.
Vogue, et, sans écouter son inutile cri. Parcourt avec transport son élément chéri. Le sage les observe, et sa raison compare Et l'instinct qui devine, et l'instinct qui s'égare.
Cet oiseau, dont l'hymen craint le sinistre nom, D'une erreur plus barbare étonne la raison; Le cruel, écoulant son appétit funeste.
Dans un festin pareil à celui de Thyeste, De ses propres enfants se nourrit quelquefois. De son sang, il est vrai, connoissant mieux la voix, Leur mère se refuse à cette horrible idée : Non , parmi les oiseaux il n'est point de Médée. Aussi, de ses petits i-edoulant les dangers, La prévoyante épouse, en des nids étrangers Va déposer ses œufs qu'adople un autre père, El leur race deux fois doit la vie à sa mère.
Eh ! sans ce tendre amour et ces liens si chers ,
CHANT VIII
Dont le pouvoir fécond répare l'univers,
Qui des êlres vivants reproduiroil les races ?
Que d'animaux cruels, que de nionslres voraces,
L'un par l'autre attaqués, l'un par l'autre expirants,
Sans cesse dévorés , sans cesse dévorants !
Pour leur faim sanguinaire à peine assez féconde,
La nature se lasse à repeupler le monde.
Tyran de ses vassaux, fléau de ses sujets,
L'homme à tant de fureur joint ses propres excès.
C'éloit peu d'inventer et l'hameçon perfide,
Et le gluau tenace , et la halle rapide ;
Par-tout aidant leur rage, el redou!:ilant leurs maux,
L'homme l'un conire lautre arma les animaux.
On a vu le lion, terrihle auxiliaire,
Seconder son adresse et servir sa colère ;
Le faucon obéit à notre art meurtrier.
Le chien devient chasseur; et l'éléphant guerrier.
Jadis hôte innocent des forêts indiennes ,
"Vint fouler de ses pieds les légions romaines.
Tous naissent pour détruire ; el, par un triste accord ,
L'hyménée est par-tout pourvoyeur de la mort.
Pourtant le ciel a fait peu d'animaux voraces ; Cet instinct furieux n'appartient qu'à ces races Qui quêtent leur pâture, et dont l'avide faim Souffre encor de la veille, et craint le lendemain. La génisse paisible , el le bœuf débonnaire Broutent iunocemmenl leur pâture ordinaire ; Et l'hôte ailé des airs, indulgent ennemi. S'il rencontre un grain d'orge, épargne une fourmi. Mais le tigre cruel , dont l'ardeur vagabonde Rôda sans aliment durant la nuit profonde. S'il découvre au malin, du sommet des coteaux, Le daim aux pieds légers, le cerf aux longs rameaux, Soudain, les crins dressés et la gueule béante. Part, court, saisit, abat sa victime tremblante. Se couche sur sa proie, et fouillant dans son flanc. Se soûle de carnage et s'enivre de sang.
L'amour répare tout, et ses flammes fécondes Repeuplent au printemps l'air, la terre el les ondes. Eh! quels taillis obscurs, quel asile secret N'offrent quelques t.ibleaux de ce tendre intérêt.' Sous ces obscurs berceaux observez l'araignée. Qui vit dans tous les fds de sa toile alignée; Une bourse, d'un fil plus délicat encor. Renferme de ses œufs le précieux trésor; Elle traîne en tous lieux ce doux tissu de soie , Ne le (juitte un instant que pour chercher sa proie. Toi qui charmas un temps mon loisir studieux. Digne sang d'Arachné , tel le virent mes yeux. J'avois cru (pi'à mes soins, docile, apprivoisée, Tu vivrois près de moi ; mais en vain ma croisée Me li\Toit pour ton nid ces insectes erranls Que trompent des vitraux les abris transparents; Moi-même à leur berceau portant leur subsistance, En vain à les petits j'épargnois ton absence. En vain j'avois chanté les soins pour Pélisson : Tu charmas son cachot, tu quilles ma maison; Adieu : quelle que soit la nouvelle retraite , Mon souvenir le suit, et mon cœur te regretle ;
Tant j'admirois en toi ton instinct maternel !
Que dis-je ? est-il au monde un être si cruel Qui n'écoule sa voix ! Cle tigre impitoyable Qui se fait du carnage une joie effio}ab!e, Sitôt (|ue, moins rebelle aux attraits du plaisir, A l'amour qu'il repousse il s'est laissé saisir , Quand l'Hymen étonné d'ini tigre a fait un père. Que rimj)rudent chasseur approche son repaire, Terrible, hérissé, roulant des yeux ardents. Le monstre ouvre sa gueule et ses terribles dents. Tantôt vers le chasseur il bondit, il se dresse; Tantôt vers ses enfants se tourne avec tendresse, S'en éloigne, y revient, et son œil tour-à-tour • Ou s'enflamme de rage, ou s'attendrit d'amour.
Même au sein des tourmenis ce cri de la nature Des plus vives douleurs étouffe le murmure. Une mère (et le chien, dont j'ai vanté les mœurs , De cet effort sublime eut encor les honneurs) Sonffroil sur l'échafaud l'adroite barbarie Qui cherche dans la mort le secret de la vie. Soit hasard , soii pitié , soit désir de savoir De l'amour matei'uel jusqu'où va le pouvoir, Ses fils, qui vainement imploroient sa mamelle, Sur le marbre cruel étoieni placés près d'elle. Ah ! qui peut retracer l'aspect attendrissant D'un tableau que mon cœur admire en frémissant ! Déjà le sang couloit, une main inhumaine Tenant l'affreux scalpel, erroit de veine en veine ; Déjà plus près du cœur déchiré lentement. Interrogeant des nerfs le dédale fumant , De saisir leur secret l'impitoyable envie Promenoit la douleur et poursuivoil la vie; El la victime enfin, condamnée à souffrir, Joignoit l'horreur de vivre à l'horreur de mourir. Eh bien ! quel cœur d'airain n'en verseroit des larmes .' A l'aspect de ses fils trouvant encor des charmes, Elle tournoit vei-s eux ses regards languissants. Et leur donnoit encor des baisers caressants. Barbares , arrêtez ! quelle horrible constance Peut voir , peut endurer celle horrible souffrance .'' INIalheur à l'art affreux qui peut à tant de maux (loudamner sans pitié d'innocents animaux, Et sur eux prolongeant des tortures savantes. Déchirer de sang-froid leurs entrailles vivantes! El pourquoi ? pour chercher dans leur sanglant faisceau Ou la place d un muscle , ou le jeu d'un vaisseau ; El sur ces corps sanglants qu'à loisir il compare, Faire de leurs ressorts une étude barbare. Ah ! le ciel en plaçant la pitié dans son sein, De l'homme a fait leur maiire, et non leur assassin. Tu le savois, ô loi dont l'ame fut si belle, Lyonnet 4, des savants le plus parfait modèle; Ton lalent fut sublime, et ton art fut humain. Que de fois la pitié vint désarmer la main ! Quand Ion œil pénétrant observoit sa famille. Ton cœur se reprochoit la mort dune chenille, El de ces vers rongeurs qui dévorent nos bois. Trois victimes à peine ont péri sous les doigis. Ah ! puisse être imitée une vei'lu si rare ,
LES TROIS REGNES
Et qu'un art bienfaisant cesse d'être barlîare !
Autrefois , dans Cartilage , un roi syracusain 5 , StijHilaut en vainqueur les droits du geure humain , Abolit à jamais ces sanglants sacrifices Que de ses dieux cruels exigeoient les caprices ; Et moi , plaidant leur cause auprès de mes égaux , Je stipule aujourd'hui les droits des animaux : Que dis-je ? d'un bon cœur la vertu bienfaisante Ne peut même souffrir l'assassin d'une plante. A tout ce qui l'entoure étendant son bonheur, Le sage s'intéresse au destin d'une fleur : Dans le bois qu'il planta , dans l'ormeau qui l'ombrage, Il voit son bienfaiteur, son ami, son ouvrage; Ainsi, plein des besoins d'un cœur compatissant , Sur tout ce qui respire et sur tout ce qui sent, Il verse cet amour dont son cœur surabonde ; La terre alors sourit au monarque du monde, Le ciel voit le bonheur se répandre en tout lieu , Et l'homme bienfaisant est l'image de Dieu.
Quels qu'ils soient, Dieu n'a point en des bornes précises Rangé des animaux les classes indécises ; Mes vers déjà l'ont dit : du règne minéral Si je veux remonter au règne végétal , Je vois entre eux les talcs et leurs lames fibreuses, L'amiante alongeant ses membranes soyeuses, Qui , se changeant en fil , donne ce tissu fin , Triomphant de la flamme , ei l'émule du lin. La tendre sensitive, aux yeux surpris du sage. Semble lier entre eux, par un plus doux passage, La race qui végète et l'empire animé; Le polype des eaux, prodige renommé, Dont tantôt je peignois la lige renaissante, Parut pour réunir l'animal à la plante. Dans le monde vivant combien d'autres anneaux Joignent l'hôte des airs, de la terre et des eaux : Le limaçon , vêtu de sa frêle coquille. Des poissons écaiUeux rappelle la famille ; Les lacs ont leurs oiseaux , la mer a ses serpents , Et ses poissons ailés , et ses poissons rampants ; Quelques uns, habitants de la terre et de l'onde, Touchent à deux degrés de l'échelle du monde. De l'autruche, trottant sur ses pieds de chameau, L'aileron emplumé la rejoint à l'oiseau; De l'écureuil volant la famille douteuse, L'oreillard déployant son aile membraneuse. Joignent le quadrupède avec le peuple ailé : Ainsi rien n'est tranchant , ainsi rien n'est mêlé; Ainsi soûl réunis sur cette échelle immense Le degré qui finit et celui qui commence. L'homme seul est au faite; et quel être orgueilleux Oseroit approcher du chef d'œuvre des dieux ? Dans les êtres vivants Dieu défend qu'aucun être Réunisse à lui seul tous les traits de son maître; Mais, sans lui ressembler, de son divin portrait Des animaux choisis obtinrent quelque trait. L'un imite sa voix, et l'autre sa figui'e; L'éléphant, pour venger sa grossière structure. De sa raison sublime obtint quelques rayons : Là l'auteur du porli'ail a brisé ses crayons.
En vain nous étalant sa forme presque humaine,
Et sa large poitrine , et sa taille hautaine ,
Et ses adroites mains, l'homme inculte des bois
Sur nous des animaux revendique les droits ^ ;
Entre l'être mortel et l'ame impérissable ,
Dieu lui-même a tracé la ligne ineffaçable.
Des fibres et des nerfs qu'importe le vain jeu .••
Aucun ne touche à l'homme , et l'homme touche à Dieu:
Oui, sur quelques vains droits que leur orgueil se fonde,
Tous sont nés les sujets du monarque du monde.
La nature à chacun impose peu de soins ;
Ils ont peu de pensers ayant peu de besoins :
Les faciles plaisirs , objet de leur envie ,
L'impérieux désir de conserver leur vie ,
Les mets inapprèlés qui forment leur repas,
Leurs amours passagers , leurs chasses , leurs combats ,
Là s'arrête l'instinct. Le moment le décide;
Son action est sûre, et son repos stupide;
Les objets désirés sont seuls intéressants;
Sa courte attention s'endort avec les sens;
Il n'a point la pensée indépendante et pure
Qui sait pour elle-même admirer la nature;
Des êtres observer les mutuels rapports,
Interroger son ame, étudier sou corps.
Pour lui meurent des faits les traces fugitives,
La vie est sans époque, et le temps sans archives,
Le présent sans passé , l'instant sans avenir.
La volupté sans choix, l'amour sans souvenir.
Tels sont les animaux ; mais tel n'es! point leur maître Sujets , abaissez-vous , votre roi va paroître. Lui seul de la raison suit le divin flambeau , Sait distinguer le bon, sait admirer le beau; Lui seul dans l'univers sait, par un art suprême, Se séparer de lui pour s'observer lui-même ; Aux spectacles pompeux dont ses yeux sont témoins S'unit par ses pensers comme par ses jjesoins ; Par la réflexion accroît sa jouissance ; Il connoît sa foiblesse, et voilà sa puissance. L'être que Dieu fit nu dut inventer les arts : Il file ses habits, il bâtit des remparts ; Lui seul au vêtement sait unir la parure. Joint les besoins du luxe à ceux de la nature , L'exercice au loisir, le loisir aux travaux. De ses nouveaux b.'soins sont nés des arts nouveaux ; Mais ces arts bienfaisants que l'instinct fit éclore, Dans leur obscur berceau semblolent languir encore ; Enfin, avec des sons et des signes divers, Le langage parut et changea l'univers, Et de la brute à l'homme agrandit la distance. Non que des animaux l'imparfaite éloquence N'ait ses propres accents et ses expressions , Signes de ses besoins et de ses passions : Même son ue rend pas leur joie et leur tristesse ; Ils ont leur cri de rage et leur cri de tendresse. n
Combien d'accents divers du coq, roi de nos cours, Expriment les désirs, les haines, les amours! Tantôt, sollicitant la poule rigoureuse.
Il attendrit l'accent de sa voix langoureuse ; Tantôt , aigre et criard , parle en maître irrité ,
CHANT VIII
Prend le ton caressant de la paternité , Provoque à haute voix ses émules de gloire ; Il sonne mon réveil , il cliante sa virtoire , Et l'air répète au loin ses éclats triomphants.
La poule cpii partage un ver à ses enfants N'a pas le même cri que la poule éperdue Dont l'horrible faucon vient de frapper la vue. Mais ces accents si sûrs, cette foule de Ions, Qui dit tout par les mots, qui rend tout par les sons , Des objets différents disthigue la nuance, Marque ici leur contraste, et là leur ressemblance, Peint tantôt fortement, tantôt avec douceur, Les mouvements divers de l'esprit et du cœur, Calme les passions ou réveille leurs flammes. Échange nos pcnsers, fait commercer nos amcs; L'organe humain lui seul sait les articuler : D'autres s'exprimeront, l'homme seul sait parler. C'est peu : son art divin fixe le mot qui vole. Fait vivre la pensée et grave la parole; Mille fois reproduite, elle vole en tous lieux: Au défaut de l'oreille elle instruit par les yeux ; De là des arts sacrés l'immortel héritage ; Un âge s'enrichit des pensers d'un autre âge. Le temps instruit le temps; médiateurs heureux. Les signes vont unir tous les peuples entre eux. Par eux les nations s'entendent , se répondent , En un trésor commun leurs trésors se confondent : Ainsi nait la richesse et la variété ; Et tandis que l'instinct, à sa place arrêté, Des cités du castor, du palais de l'abeille. Jamais n'a su changer l'uniforme merveille, L'homme sait varier les chefs-d'œuvre de l'art, Mettre à profit l'étude et même le hasard ; Sa main saisit du feu la semence féconde ; Le feu dompta le fer, le fer dompta le monde. L'homme lit dans les cieux , il navigue dans l'air. Il gouverne la foudre, il maîtrise la mer, Emprisonne les vents, enchaîne la tempête; Et, roi par la naissance, il l'est par la conquête.
Que dis-je ? de lui-même admirable vainqueur. Ainsi que la nature , il subjugue son cœur. L'animal, sans vertu gardant son innocence. N'a point de l'avenir la noble conscience ; L'instinct fait sa bonté, la crainte ses remords; L'homme seul sent le prix de ses nobles efforts , Sait choisir ce qu'il hait, éviter ce qu'il aime. Puiser l'amour d'aulrui dans l'amour de lui-même; Lui seul pour être libre il se doime des lois , S'abstient par volupté, se captive par choLx. Dieu, cette consolante et terrible pensée. Il l'apporte en naissant dans son ame tracée ; Il l'appelle au secours de son cœur abattu , Sait mettre un frein au crime, un prix à la vertu Et seul, de l'avenir perçant la nuit profonde. Pressent, désire, espère, et craint un autre monde.
Mais c'est la mort sur-tout, dont les touchants tableaux Placent l'homme au-dessus de tous les animaux ; Là, dans tout l'intérêt de sa dernière scène, Paroii la dignité de la nature humaine.
Dans leur stupide oubli les animaux mourants
Jettent vei^s le passé des yeux indifférents ;
Savent-ils s'ils ont eu des enfants, des ancêtres,
S'ils laissent'des regrets , s'ils sont chers à leurs maîtres .''
Gloire, amour, amitié, tout est fini pour eux :
L'homme seul, plus instruit, est aussi plus heureux.
Pour lui, loin d'une vie en orages féconde.
Quand ce monde finit , commence un autre monde ;
Et du tombeau qui s'ouvre à sa fragilité,
Part le premier rayon de l'immortalité ;
Sou ame se ranime , et dans sa conscience
Auprès de la vertu retrouve l'espérance.
De loin il entrevoit le séjour du repos.
De ses parents en pleurs il entend les sanglots ;
Il voit, après sa mort, leur troupe désolée
D'un long rang de douleurs border son mausolée.
Au sortir d'une vie, où de maux et de biens
La fortune inégale a tissu ses liens.
Il reprend fil à fil cette trame si chère
Dont la mort \a couper la chaîne passagère;
Le souvenir lui peint ses travaux, ses succès,
La gloire qu'il obtint, les heureux qu'il a faits.
Ainsi sur les confins de la nuit sépulcrale.
L'affreuse mort, au fond de la coupe fatale.
Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel:
Il touche encor la terre en montant vers le ciel.
Sur sa couche de mort, il vit pour sa famille.
Sent tomber sur son cœur les larmes de sa fille.
Prend son plus jeune enfant, qui, sans prévoir son sort,
Essaie encor la vie et joue avec la mort ;
Recommande à l'aîné ses domaines champêtres.
Ses travaux imparfaits, l'honneur de ses ancêtres;
Laisse à tous en mourant le foible à secourir,
L'innocent à défendre, et le pauvre à nourrir;
De ses vieux serviteurs récompense le zèle ;
Jouit des pleurs, touchants de l'amitié fidèle.
Reçoit son dernier vœu , lui fait son dernier don ;
De ses ennemis même emporte le pardon ;
Et, dans l'embrassement d'une épouse chérie,
Délie et ne rompt pas les doux nœuds de la vie.
FIN DU rOEME.
NOTES