LIVRE IV
Ce chanl, un des plus beaux de l'ouvrage, commence de la manière à-la-fois la plus solennelle et la plus pathétique. On ne peut exprimer avec plus d'énergie les dangers qui menacent de près les deux innocentes créatures dont Satan vient tenter la foiblesse, et ce mélange de terreur et d'audace qui se balance dans l'ame du tentateur, les traces de son crime et de ses funestes projets empreintes sur son front, dans ses veux étincelants , dans sa marche désordonnée. On doit admirer surtout l'iniprcssion que produisent dans le cœur de Satan la paix et les délices du séjour forUmé qu'habitent les époux dont il vient troubler le bonheur :
Lieux charmants, cl dont le doux pouvoir Peut calmer tous les maux , tous , hors le désespoir.
La description du paradis terrestre est justement célèbre; Milton y a déployé toute la richesse de sa féconde imagination , tous les trésors de la terre encore vierge, tous les charmes de la nature innocente. Il faut excepter de ces éloges quelques détails géographiques très déplacés; mais la beauté des lieux le cède à la peinture des plaisirs purs, des travaux champêtres, du banquet délicieux de ces heureux époux: tableaux charmants, qui forment un contraste si frappant avec les pas. sinus féroces et les mouvements tumultueux qui bouleversent l'ame de l'archange rebelle. Son discours, à l'aspect du calme et de la félicité, respire toutes les fureurs de l'envie, du regret, et des remords:
Ils aiment quand je hais, jouissent quand je souffre!
On ne peut trop admirer la fécondité avec laquelle Milton a varié toutes les expressions de la haine et de la fureur qu'il met dans la bouche de Satan. Les pièges qu'il se prépare à leur tendre , sous la figure d'un serpent , sont parfaitement annoncés dans les derniers ve^'s de la belle description qu'il fait des animaux jouant autour de leur maître : le serpent vient le dernier, et déjà ses caresses perfides, sa souplesse insidieuse, font trembler pour les objets de sa rage.
J'ai oublié de remarquer cette distinction si juste et si délicate qu'il fait des deux sexes et de leurs charmes différents: ce morceau a été constamment admiré.
Les comparaisons de Milton manquent quelquefois de nouveauté, de grâce, et de justesse. Telle n'est point celle où il compare Satan cherchant à surprendre les deux époux, à un tigre furieux, mais adroit, qui s'approchant par degrés de
REMARQUES DU LIVRE IV
deux jeunes faoDS , les guette, s'élance, et les saisit tous deux en même temps. Je n';ii pu rendre la piccisiou de la vivacité de ces mots :
Grip'd in each paw.
Le mot de grifje ne peut entrer dans la poésie noble. La Fontaine , ayant à peindre la même action , a usé heureusement du privilège de la poésie familière lorsqu'il a dit, en parlant d'un chat qui saisit deux souris:
Gripppminaud , le bon apôtre.
Jetant des deux côtés la griffe en même temps , etc.
Un des morceaux les plus magnifiques de ce chant, et peutêtre du jioëme, est celui où l'archange, ennemi de Dieu et de l'homme, découvre le moude nouvellement l'ormé et toutes les richesses de la création, sur-tout le soleil, que le poète suppose alors au milieu de sa course, et se montrant dans toute sa splendeur. L'apostrophe qu'il adresse à cet astre brillant de toute la lumière qu'il a perdue lui-même, est généralement et justement admirée : on ne peut rien ajouter ni à la pompe des expressions, ni à l'énergie des sentiments; tous les traits de ce morceau sont d'une grande vérité. A la vue du soleil et de son éclat, il se rappelle celui dont il étoit revêtu lui-même dans les jours de son innocence et de sa gloire. On sait que la première idée de Milton avoit été de composer une tragédie sur la chute de nos premiers parents; cette idée lui svoit été inspirée, en Italie, par la re])résentation d'une pièce sur le même sujet, où, à travers beaucoup de choses ridicules, il avoit découvert de grandes beautés, et pressenti celles qu'on pouvoit y ajouter encore; c'est par cette sublime apostrophe au soleil que commencoit sa tragédie. Je me suis permis d'ajouter quelques idées à celles de Milton: on doit quelquefois faire plus que son modèle, prérisément jiarcequ'on ne peut pas faire aussi bien; ainsi je suis seul responsable de ces deux vers, dans lesquels Satan dit au soleil :
Bienfait de mon tyran , chef-d'œuvre de ton roi : Toi qui charmes le monde, et n'aftiiges que moi!
Ces vers m'ont paru exprimer assez heureusement les sentiujents que doit éprouver Satan à l'aspect du soleil; il est l'ennemi de Dieu, et jaloux de l'homme, son favori; enfin il appartient à l'ange du mal de haïr toute espèce de bien.
Deux hommes célèbres. Voltaire et Racine le fils, ont traduit ce morceau. La traduction du second est si foible, que je ne me permettrai sur elle aucune observation. Les vers de Voltaire sont plus brillants et plus rapides; mais ils sont susceptibles de quelques observations qui ne seront peut-être pas sans utilité pour nos jeunes littérateurs.
Toi , sur qui mon tyran prodigua ses bienfaits ,
Soleil ! astre de feu , jour heureux que je hais;
Toi , qui fais mon supplice , et dont mes yeux s'étonnent ;
Toi, qui semblés le dieu des cieux qui t'environnent!
Sur la voûte des cieux , élevé plus que toi ,
Le trône où tu t'assieds s'abaissait devant moi.
Le premier vers renferme une faute remarquable contre la langue, que j'aurois pu me dispenser d'observer, tant elle est sensible. Dans le second, ces mots, joar heureux que je hais, expriment mal les passions de Satau ; le soleil n'est pas pour lui un jour, c'est un personnage, un rival même. L'expression de sa haine est foible et mal placée; c'est après avoir donné à cet astre admirable, et d'autant plus haïssable pour lui, toutes les dénominations et tous les attributs qui lui conviennent , qu'il s'écrie avec la plus grande simplicité et la plus grande énergie.
Soleil , que je te hîis I
Ce vers.
Toi , qui fais mon supplice , et dont mes yeux s'étonnent .
est d'une extrême foiblesse ; celui qui suit est noble et harmonieux,
Toi , qui semblés le dU*u des cieux qui t'environnent.
Celui de Milton est moins pompeux et plus vrai, Milton dit simplement, le dieu de ce monde nouveau : c'est ce monde nouveau qui indigne Satan , parcequ'il a été créé pour l'homme.
Le vers suivant contient une faute beaucoup plus grave :
Le trône où tu t'assieds s'abaissait devant moi.
i Par une inadvertance inexplicable. Voltaire a oublié que , ni le roi ni le trône n'existoient, lorsque Satan habitoit encore dans les cieux, mais le vers est si beau, qu'on remarque à regret cette inconvenance.
j Rien de plus intéressant et de plus ingénieux que l'endroit où Eve raconte à son époux sa naissance et les impressions j qu'elle reçut de tous les objets dont elle se vit environnée; on ! ne pouvoit mettre dans cette peinture plus de naïveté, de grâce, ' et de vérité. Eve, se regardant et «'admirant dans le cristal des eaux qui réfléchissent son image et répètent tous ses mouvements, rappelle la belle fable de Narcisse, dont cette peinture est empruntée; mais son étonnqment à l'aspect des ri- ! chesses de la nature, cette voix qui la conduit au lieu où l'attendoit son époux, l'impression que lui fait sa noble figure I et sa mâle beauté, la naïveté avec laquelle elle avoue que sa propre figure, aperçue dans le miroir des eaux, lui avoit paru plus attrayante et plus douce, la timide pudeur qui la décide 1 à fuir ce qu'elle admire, la poursuite d'Adam, le discours touchant qu'il lui adresse, la manière aimable dont sa main s'abandonne à celle de son époux; tout cela est de l'imagination du poète, et on ne peut rien ajouter ni à la grâce, ni à la vérité de ce tableau. S'il est difficile de bien peindre le cœur des personnes avec qui l'on vit tous les jours, combien l'étoil-il plus de deviner, d'exprimer les sentiments de cette jeune épouse , nouvellement créée, et de donner tant de vraisemblance au récit des sensations que lui suppose le peintre admirable de nos premiers auteurs! Le discours qu'elle tient à son époux est de la plus touchante sensibilité et de la plus admirable poésie. J'ai conservé fidèlement la répétition des mêmes vers, qui donne tant de grâce à ce morceau. Quoique peu instruit de l-i prononciation de la langue anglaise, j'ai cru sentir dans ces vers une harmonie enchanteresse; jamais on n'a joint de si douces images à des sons plus mélodieux, et frappé plus agréablement l'imagination et l'oreille à-la-fois.
Peut-être Adam devoit-il s'interdire les leçons d'astronomie qu'il donne à son épouse : la gravité de ces objets contraste trop fortement avec les idées naïves et voluptueuses qui suivent et qui précèdent : mais ce morceau est de la plus belle exécution, et à ce titre il doit obtenir grâce.
Les lecteurs sensibles aux charmes de la poésie descriptive, liront avec plaisir la peinture riche et brillante du berceau où l'Amour conduit les deux époux: c'est pour la seconde lois que Milton peint leurs jouissances innocentes. L'hvmne q'j'il adresse à l'Hymen, et qui renferme de grandes beautés, paroit cependant moins dicté par le désir de célébrer l'union conjugale, que par l'envie d'accuser la religion qui interdit le mariage à ses ministres. Ce morceau, d'ailleurs, est une déclamation, genre de défaut que Milton s'est trop souvent permis, et dont il n'a trouvé d'exemple, ni dans Homère, ni dans Virgile, qui jettent rapidement quelques maximes et quelques
REMARQUES DU LIVRE V
sentences, exprimées avec la plus grande précision, et d'autant plus faciles à retenir.
Peu de lecteurs d'un goût délicat apj)rouveront le déguisement de Satan en crapaud tapi à l'oreille d'Eve, et lui insinuant des projets de révolte contre le ciel; notre langue surtout admettroit difficilement une fiction pour laquelle le nom seul de ce reptile inspireroit du dégoût.