‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 337 sur 411 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

Ce livre commence par l'invocation à la muse sacrée. Quelques uns des vers qu'elle renferme indiquent l'époque à laquelle ils furent écrits : il paraît que Miiton, après la restauration, avoit été rejeté, des troubles politiques auxquels il n'avoit eu que trop de part , dans la retraite et la solitude à laquelle le condamnoient les nouvelles circonstances : il prie sa muse d'y conduire un petit nombre d'amis, d'en écarter les hommes licencieux, et ces femmes qu'il appelle des bacchantes , ennemies naturelles des Orphées. Il est aisé de voir qu'il désignoit par ces mots les hommes et les femmes de la cour de Charles II. Miiton pouvoit s'épargner cette prière : personne à cette époque n'étoit tenté d'aller troubler la retraite d'un poète vieux et aveugle , qui fut puni , par l'abandon presque général, d'avoir été le secrétaire de Cromwell. H règne dans tout ce morceau un ton de tristesse et de mélancolie qui rend le poète extrêmement intéressant, et lui fait presque pardonner ses fautes, en faveur de ses infortunes. Le sujet de ce livre est la création ; la bataille des anges est le sujet du livre précédent. Virgile , pour ne pas nuire à l'unité d'action, quoique la ruine de Troie eijt précédé son arrivée à Carthage, nous représente Énée jeté sur son rivage par une tempête, et racontant à Didon l'embrasement de cette capitale de la Phrygie; et ce récit, au heu de se présenter comme une partie principale de l'action, n'en est qu'un épisode. C'est cette marche que Miiton a suivie dans son poème; et, quoique dans l'ordre historique il fût naturel et même nécessaire de commencer par la bataille des anges, et même la création, il a jugé à propos (l'action principale une fois commencée) de faire raconter par Raphaël ces grands événements aux heureux habitants d'Eden.

Ce récit ne leur est point étranger ; la punition des anges rebelles doit encourager leur fidélité; la peinture de la créa-

REMARQUES DU LIVRE VII

lion et du monde nouveau que Dieu a fait pour eux doit eïciler et entretenir leur reconnoissance.

Bien n'égale la grâce avec laquelle Adam prie l'archange de diflërer encore son départ pour le ciel, pour lui raconter l'histoire de la création. Le poète lui a prêté à-la-fois les expressions les plus aimables et les figures les plus hardies :

Le soleil a rempli la moitié de son cours :

L'autie est encore à nous; et qu;.nd l'aube du jour

Seioit près à nos yeux d'éteindie sa lumière,

Ce grand astre, à ta voix prolongeant sa carrière.

Pour toi s*arrèteioit sur le trône des airs,

T'écouteroit conter ces prodiges divers;

Dire quel jour ouvrant sa marche solennelle.

Lui-même il s'étonna de sa clarté nouvelle.

Mais si la nuit survient , à tes savants discours ,

r>îon , non , les cieux muets ne resteront pas sourds :

Le Silence prendra du plaisir à fcntendre ;

Le Repos sur nos yeux tardera de desrendre;

Et , forcé par tes soins d'interrompre ses lois ,

Le Sommeil veillera pour écouter ta voix;

Et nous , nous jouirons , jusqu'à ce que l'Aurore

Se lève, et te renvoie à ce Dieu que j'adore.

Jamais la poésie n'a tracé un plus magnifique tableau ; jamais épisode plus sublime, mieux lié au sujet, u'a embelli un poëme épique. Si le héros troven sait nous intéresser en racontant la destruction d'une ville , combien Raphaël doit nous intéresser davantage en racontant la création du monde!

On ne peut rien ajouter à la solennité du départ de Dieu pour ce grand ouvrage; les portes des cieux s'ouvrant d'ellesmcnics pour lui faire passage, sont visiblement imitées des trépieds d'or '"abriqués par Vulcain, qui, mus par une force secrète, alloient et revenoient d'eux-mêmes. C'est une chose digne de remarque , que Milton est à-la-fois le poète le plus imitateur et le plus original ; il a emprunté une foule de beautés des poètes aneietis et modernes; mais il les a converties, pour ainsi dire, en sa propre substance. L'airain de Corinthe étoit composé de plusieurs métaux dilfércnts; si cet assemblage eût été fait à coups de marteau , il eut été bizarre et sans valeur; mais le feu les avoit fondus, et avoit fait de cet amalgame un métal plus précieux que l'or; tel est l'ouvrage de Milton ; le feu de son génie a fondu , avec ses propres richesses , des richesses étrangères , et toutes sont devenues également sa propriété. On ne peut rien ajouter à la magnificence du cortège du fils de Dieu , et à la convenance du choix qu'il a fait de ce cortège : c'est la majesté, la sagesse et l'amour. La peinture du chaos, le silence qu'il commande à ses flots tumultueux, l'obéissance de l'abîme , sont d'une extrcjnc sublimité ; et, ce qui est peut-être pltis sublime encore, c'est le moment où Dieu , plongeant dans le chaos , prend le compas d'or gardé dans le trésor des cieux, fixe l'une de ses branches dans le centre, fait tourner l'autre dans la circonférence de l'espace, et marque au monde ses limites. Quelques uns des passages suivants sont empruntés de la Genèse, et ne sont pas indignes de l'historien sacré de la création.

• Mais de ce vaste amas , sombre et silencieux , La nuit couvroit encor la matière inféconde ; L'esprit de Dieu s'étend sur les gouffres de l'ond». Les couve sous son aile , et verse dans leur sein Son ame créatrice et son souffle divin. Au feu vivifiant de sa chaleur puissante Le cliaos se féconde , et la nature enfanté. -

Milton a peint, d'une manière fort supérieure a celle d'Ovide , la séparatioH des divers éléments : dans la création de la lumière , il a emprunté de Moïse un trait cité avec raison far Lon^in comme le modèle du sublime :

Alors l'Etemel dit au néant qui conçut :

• Que la lumière soit! • et la lumière fut.

La lumière étant le premier bienfait de Dieu, c'est avec raison que Milton la fait célébrer particulièrement par la voix des anges, comme le prélude brillant de la création.

• Ainsi du jour naissant brillèrent les prémices; Le ciel même à la terre envia ses délices;

Et tout l'olympe en chœur, par de joyeux concerts, Cliarta le jour enfant, et le jeune univers. »

La séparation de l'air et des ondes n'est pas peinte avec moins de richesse; l'un s'élève vers l'éther, les autres descendent sur la terre : là le poète peint leurs cours variés des couleurs les plus poétiques et les plus vraies : la chute des cascades, les molles sinuosités des ruisseaux, les eaux qui filtrent à travers les monts, et triomphent de tous les obstacles; enfin tous ces flots, courant tomber et s'amonceler dans le bassin des mers, forment un magnifique tableau; une agréable fraîcheur, une extrême variété, et des contrastes charmants, caractérisent la création du règne végétal.

Milton a épuisé toutes les couleurs de la poésie pour peindre avec la magnificence convenable la première marche, et, pour ainsi dire, ce début du soleil déjà créé, mai* ténébreux encore. La lumière qui part de son berceau ou l'orient la rctenoit captive, qui court inonder cet astre, en fait son palais et son temple; tous ces astres inférieurs qui viennent l'y puiser dans leurs urnes d'or, le soleil prenant sa course comme un héros pour parcourir sa brillante carrière , poursuivant sur son char victorieux la nuit qui s'enfuit en repliant ses voiles , offrent un tableau digne des objets qu'il représente : la lune, plus modeste et plus timide , vient former avec cet astre éclatant le contraste le plus aimable; et ces deux astres accompagnés de leur cortège d'étoiles ont dû suffire à la quatrième journée.

La création du règne animal semble l'emporter encore sur tout ce qui précède. Milton, dans cette peinture de la cinquième journée , semble avoir prodigué la poésie comme le Créateur a prodigué les êtres ; chacun est peint avec les couleurs qui lui conviennent , et toute la variété de la nature animée. Tantôt Milton, comme un grand peintre, présente les animaux en groupe, tantôt en détache quelques uns plus intéressants; c'est ainsi que dans la peinture des oiseaux il se plaît à nous représenter le plus mélodieux de tous, le rossignol, qui charme le silence de la nuit, et qui semble inviter la lune à s'arrêter pour l'entendre. On distinguera dans ce tableau la peinture du cygne, du coq et du paon; ils étoient, de tous les volatiles, les plus remarquables par leur instinct, leur plumage et leur beauté.

Le sixième jour est consacre à la création des quadrupèdes Milton a mis dans ce tableau une grande variété : les uns s'échappent, tout formés, de la terre; les autres sont sortis à moitié, et luttent encore contre le sol qui les retient ; c'est dans cette attitude qu'avec un goùl infini il a peint le lion montrant déjà la moitié de son corps, s'indignant des obstacles qui retiennent l'autre moitié, cl déchirant la ten e de sa griffe tranchante. Ce coup de pinceau est vraiment admirable. Parmi les animaux, les uns sont distingués par leur légèreté, les autres par leii'- pesanteur; le cerf bondit et part, tandis que le lourd éléphant dégage pesamment de la terre sa masse colossale; les uns virent solitaires, les autres connoisscnt les douceurs de la société; ailleurs il distingue les animaux par les lieux qu'ils habitent; en un mot, tous sont caractérisés ou par leurs mœurs ou par leurs altitudes au moment de leur naissance.

Milton compare quelques un.i de ces animaux qui s'écîiap-

REMARQUES DU LIVRE VIII

pcDt en rejetant la terre autour d'eux , à la taupe qui sort de la terre. Cette comparaison paroît manquer de goût : la taupe, qui dans ce jour fait elle-même partie de la création , ne devoit pas être un objet de comparaison; je lui ai donc rendu la place à laquelle elle avoit droit comme les autres animaux. Milton, dans cette énumcration, s'est bien gardé d'oublier le serpent, qui bientôt va devenir l'instrument et l'organe de l'ennemi du genre humain. C'est un des passages les plus ingénieux de ce chant; et quoiqu'il ne lui donne point encore le caractère de la méchanceté , il le peint comme facile à s'irriter, et annonçant quelquefois un instinct d'inimitié contre l'homme. Raphaël en avertit Adam, et finit par ces mots :

. Mais bientôt plus paisible, ou du moins plus prudent, U se calme et répond à la voix qui l'appelle : Ne deviens point ingrat , il te sera ûdele. •

Après la création des animaux, Milton peint admirablement ce monde nouvellement créé, étonné de son éclat, jouissant de son bonheur, et se félicitant de son existence. Avec quel art il prépare la naissance de l'homme! Sans lui la nature est imparfaite, et il manque au monde son plus bel ornement. Le portrait qu'il trace de l'homme est court, mais sublime: il est l'image de Dieu ; c'est par lui que le ciel veut communiquer avec la terre, et recevoir l'hommage de la créature, qu'il lui permet de partager avec la diviuité. Un des traits les plus profonds, c'est le privilège qu'a reçu l'homme de communiquer avec le ciel par la prière.

Comme on le voit, rien n'est oublie dans ce tableau, qui caractérise la dignité , je dirai presque la divinité de l'homme ; mais re qui est au-dessus de tout éloge , c'est la peinture du Créateur montant et remontant vers le ciel, contemplant du haut de son sanctuaire, avec un œil de complaisance, la création nouvelle, et s'admiraot dans l'œuvre de ses mains; la nature entière, les planètes, les étoiles, les soleils, le félicitant sur son passage, se répondant en chœur , et formant un vaste concert de l'harmonie de tous les éléments. L'hymne que les anges chantent à sa gloire est plein du plus céleste enthousiasme , et termine maguifiquement le grand œuvre de la création.

Milton, d'une manière non moins heureuse ni moins brillante , a peint la fête que célèbrent dans le ciel les esprits immortels, et leur second cantique ne le cède au premier ni en chaleur, ni en magnificence. Si ce chant pouvoit avoir quelque défaut, ce seroit celui de retarder l'action; mais par son sujet il est lié à l'événement principal d'une manière si heureuse , qu'il doit être regardé comme un des dIus beaux de l'ouvrage.

Page 1