LIVRE XI
Presque tous les critiques ont regardé ces deux dernier» chants comme inférieurs à ceux qui les précèdent; rependant ils renferment de grandes beautés. Ce ne sont plus ces magnifiques descriptions qui ont fait parcourir au lecteur l'enfer, le vide, le chaos, le ciel, séjour de la félicité, théâtre du combat des anges, la terre encore vierge et pure, et profanée par le crime de nos premiers pères; mais ici Milton nous offre encore un spectacle très intéressant , le premier exercice de la justice et de la miséricorde divine sur les premier? coupables. Ce tableau est à-Ia-fois touchant et sublime. Ce chant commence par une magnifique allégorie empruntée de l'Apocalypse; c'est cette belle image de la prière montant vers le ciel, dépesée sur l'autel propitiatoire, embaumée par les mains du Christ, à-la-fois pontife et intercesseur pour l'homme auprès de son père. Son discours répond parfaitement au caractère de clémence que Milton lui a donné.
Milton a peint avec un grand intérêt le réveil des deux époux coupables, après la nuit cruelle qui a suivi leur crime. Les idées de consolation et d'espérance dont Eve malheureus» entretient son époux font mieux ressortir, par le contraste, les malheurs prêts de fondre sur eux. Le poète a choisi avc« un art infini les symptômes qui les annoncent. Au moment même où Eve exprime ses espérances, elle voit un aigle fondre du haut des airs sur de foibles oiseaux , un lion poursuivre de jeunes faons ; signes effrayants de la dégradation de la nature. Adam l'en avertit par ces vers si pathétiques :
Chère Eve, tu le vois : (lu céleste courroux, Quand l'Éternel se tait , tout parle autour de nou5; Par des signes affreux le monde le prorlame, Et le cri de la mort retentit dans mon ame.
Bientôt le soleil se voile du côté de l'orient, tandis qu'à l'occident un groupe de nuages lumineux vient déposer majestueusement sur la montagne sainte Michel et la milice céleste, charges d'exécuter les ordres de la justice divine. Ce contraste est du plus admirable effet. On ne peut trop admirer non plus la peinture que Milton a tracée du principal ministre de ses vengeances. Ce n'est plus la douceur etraffabilitt familière avec laquelle Raphaël avoit abordé et entretenu, sous leurs berceaux, les deux époux encore innocents; Michel leur apparoit en habit guerrier, garde la dignité sévèro de son rang et de ses emplois. La peinture de son costume militaire est de la plus belle poésie. J'ai redoublé d'efforts pour ne pas l'affoiblir, ces détails étant de ceux pour lesquels notre poésie a le moins de ressources.
C'est ici que se trouve un des plus admirables morceau.x du poëme, je veux dire le discours que prononce chacun dei deux époux, après avoir entendu l'arrêt de leur exil. Le ca- ' ractère diffé. eut des deux sexes y est raerveilleusemeKt conservé. Eve, dans un discours d'une tendresse admirable, dit adieu à son jardin, à ses fleurs, objets de ses plus doux soins, et sur-tout au lit nuptial qu'elle aimoit à parer dans des temps plus heureux. Adam salue pour la dernière fois, non pas an lieu de délices, mais celui où les anges et Dieu même avoieni daigné le visiter; il voudroit pouvoir j revenir encore quel
REMARQUES DU LIVRE XII
qiiefois pour y chercher la trace de ses pas, le souvenir de ses bienfaits; pour reconnoître, pour montrer à ses enfants ics lieux où il l'a honoré de sa présence et de ses consolants entretiens. On ne trouvera dans aucun autre poëme une peinture plus nouvelie, plus touchante et plus vraie.
A l'exemple de Virgile et de quelques-uns de ses imitateurs , Milton suppose que Michel découvre au premier homme sa destinée future et celle de sa postérité. Je me permettrai une olijectiou sur la manière dont cette vision est préparée, Michel, après avoir fait, pour éclaircir ses yeux, un collyre d'une plante nommée vulgairement la rue, ne manque pas d'en- Jioblir ce remède en y mêlant quelques gouttes de l'eau du fleuve de vie : l'efficacité du remède passe des yeux jusqu'à l'ame. Un moment de défaillance fuit bientôt place à une vigueur nouvelle. C'est dans cet état que Milton place Adam sur le haut d'une montagne, d'où il doit voir tous les lieux et tous les temps. Il en donne une idée très poétique, en la comparant à ce mont,
Où l'artisan du crime
Porta le Ois de Dieu , quand du haut de sa cime 11 montroit à ses pieds les royaumes divers, Et promettoit le monde au Dieu de Tunivers.
Peut-être pourroit-on chicaner Milton sur la justesse de cette fiction. Si c'est par la pensée qu'Adam doit embrasser ce grand spectacle, par une visiou surnaturelle, pourquoi le placer sur cette élévation ? Ce n'est pas d'une montagne qu'on découvre l'avenir. Si c'est à sa vue matérielle que doit se déployer ce grand tableau, quels yeux mortels peuvent embrasser le spectacle de tous les temps et de tous les lieux? Tous les collyres du monde ne peuvent suffire à un pareil effort, Virgile et Voltaire ont employé une fiction plus vraisemblable. C'étoit une opinion reçue chez les anciens, q^iie les âmes de ceux qui dévoient un jour habiter la terre erroient ensemble dans les Charaps-Élysées. Anchise les montre à Énée du haut de la colline où il le conduit, et la colline de Virgile l'emporte beaucoup en vraisemblance sur la montagne de Milton. La vision que saint Louis envoie à Henri IV, durant son sommeil , me paroît aussi d'un merveilleux mieux imaginé. Mais où Milton a une véritable supériorité, c'est dans la variété et dans l'intérêt des objets présentés aux yeux du premier homme; ses prédécesseurs ne montrent dans le tableau de l'avenir que l'histoire d'un seul peuple et d'un petit nombre de générations : ici c'est celle de tous les peuples et de tous les âges, de leurs vices et de leurs vertus, de leur naissance, de leurs progrès, de leur dégénération, des malheurs de Ja guerre, de la corruption de la paix, de la naissance des ails agréables et utiles, et enfin du plus sublime et du plus consolant des mystères, de la rédemption du genre humain.
Le premier spectacle qui vient frapper Adam est du plus giaiid intérêt; c'est celui de la première mort, et cette mort est celle d'un de ses fils immolé par son frère. Je suis surpris qu'Addison ait oublié une circonstance aussi intéressante.
La seconde peinture est celle d'un hospice de malades, où viennent se réunir toutes les infirmités humaines : cette idée est belle et poétique, mais foiblement exécutée; c'est une nomenclature assez aride des maux qui affligent l'humanité; j'ai tâché d'en renforcer les couleurs. Tous ceux qui connois- .■sent le dédain de notre langue pour de pareilles descriptions sentiront combien il étoit difficile d'exprimer en vers, d'une manière supportable, la frénésie, les rhumes, l'asthme, la colique, les ulcères, la pierre, la goutte et les catarrhes, etc. C'est mal à propos que Milton a placé la peste sans la faire ressortir dans la foule des autres infirmités humaines; qu'il
a séparé l'hydropisie de l'étisie, qui, rapprochées, forment un contraste naturel. Peut-être me permettia-t-on de croire que les idées de Milton ont gagné quelque chose dans les vers . suivants :
La rage aux yeux hagards , le délire effrén^ ,
Le vertige troublant l'esprit désordonné,
La colique tordant les entrailles souffrantes.
Les ulcères rongeurs, les pierres déchirantej.
Et la triste insomnie au teint pâle, à l'œil creux.
Et la mélancolie au regard langoureux;
La toux , l'asthme essoufné, dont la fréquente haleine.
Par élans redoublés, entre et sort avec peine;
Et l'enUure hydropique, et l'étique maigreur,
Et des accès fiévreux la bouillante fureur;
L'évanouissement, la langueui défaillante.
Et la goutte ép!,nchant son àcreté brûlante.
Et du catarrhe affreux les funestes dépôts.
Et la peste , qui seule égale tous ces maux.
Rien n'est plus pathétique que l'expression de la douleur d'Adam, à l'aspect des maux qui affligent l'humanité. La réponse de Michel est pleine de douceur et de la plus consolante morale.
Les scènes qui suivent sont de la plus admirable variété, et présentent les contrastes les plus heureux. A la peinture de ces fléaux désolants, il oppose celle dç la beauté , de l'amour, des festins et des danses. Vient ensuite l'image des premières guerres , des batailles et des sièges ; des délices de la paix, de la corruption et des divisions qu'elle enfante; des vengeances divines, du déluge ; de l'arche, seule échappée au naufrage du monde; du retour de la sérénité, et de la nature renaissante : tous ces tableaux sont de la plus riche poésie. La situation d'Adam, à la vue du grand désastre de la nature, de sa postérité presque entièrement anéantie, est exprimée dans les termes les plus pathétiques, et l'exécution est digne de son sujet.
J'oubliois de remarquer que, mal à propos peut-être, Milton , en peignant les progrès de la civilisation , a , contre l'opinion commune, fait naître les arts agréables avant le» arts utiles.
On ne peut donner trop d'éloges à l'idée de l'arc-cn-ciel paroissant après le déluge, comme un signe de réconciliation entre la terre et le ciel : cette image est a-la-fois riante et sublime, et termine d'une manière agréable et consolante la peinture de tant de malheurs.